Skip to main content
Internet Archive's 25th Anniversary Logo

Full text of "La Revue blanche"

See other formats


This  is  a  digital  copy  of  a  book  that  was  preserved  for  générations  on  library  shelves  before  it  was  carefully  scanned  by  Google  as  part  of  a  project 
to  make  the  world's  books  discoverable  online. 

It  has  survived  long  enough  for  the  copyright  to  expire  and  the  book  to  enter  the  public  domain.  A  public  domain  book  is  one  that  was  never  subject 
to  copyright  or  whose  légal  copyright  term  has  expired.  Whether  a  book  is  in  the  public  domain  may  vary  country  to  country.  Public  domain  books 
are  our  gateways  to  the  past,  representing  a  wealth  of  history,  culture  and  knowledge  that 's  often  difficult  to  discover. 

Marks,  notations  and  other  marginalia  présent  in  the  original  volume  will  appear  in  this  file  -  a  reminder  of  this  book' s  long  journey  from  the 
publisher  to  a  library  and  finally  to  y  ou. 

Usage  guidelines 

Google  is  proud  to  partner  with  libraries  to  digitize  public  domain  materials  and  make  them  widely  accessible.  Public  domain  books  belong  to  the 
public  and  we  are  merely  their  custodians.  Nevertheless,  this  work  is  expensive,  so  in  order  to  keep  providing  this  resource,  we  hâve  taken  steps  to 
prevent  abuse  by  commercial  parties,  including  placing  technical  restrictions  on  automated  querying. 

We  also  ask  that  y  ou: 

+  Make  non-commercial  use  of  the  files  We  designed  Google  Book  Search  for  use  by  individuals,  and  we  request  that  you  use  thèse  files  for 
Personal,  non-commercial  purposes. 

+  Refrain  from  automated  querying  Do  not  send  automated  queries  of  any  sort  to  Google's  System:  If  you  are  conducting  research  on  machine 
translation,  optical  character  récognition  or  other  areas  where  access  to  a  large  amount  of  text  is  helpful,  please  contact  us.  We  encourage  the 
use  of  public  domain  materials  for  thèse  purposes  and  may  be  able  to  help. 

+  Maintain  attribution  The  Google  "watermark"  you  see  on  each  file  is  essential  for  informing  people  about  this  project  and  helping  them  find 
additional  materials  through  Google  Book  Search.  Please  do  not  remove  it. 

+  Keep  it  légal  Whatever  your  use,  remember  that  you  are  responsible  for  ensuring  that  what  you  are  doing  is  légal.  Do  not  assume  that  just 
because  we  believe  a  book  is  in  the  public  domain  for  users  in  the  United  States,  that  the  work  is  also  in  the  public  domain  for  users  in  other 
countries.  Whether  a  book  is  still  in  copyright  varies  from  country  to  country,  and  we  can't  offer  guidance  on  whether  any  spécifie  use  of 
any  spécifie  book  is  allowed.  Please  do  not  assume  that  a  book's  appearance  in  Google  Book  Search  means  it  can  be  used  in  any  manner 
any  where  in  the  world.  Copyright  infringement  liability  can  be  quite  severe. 

About  Google  Book  Search 

Google's  mission  is  to  organize  the  world's  information  and  to  make  it  universally  accessible  and  useful.  Google  Book  Search  helps  readers 
discover  the  world's  books  while  helping  authors  and  publishers  reach  new  audiences.  You  can  search  through  the  full  text  of  this  book  on  the  web 


at|http  :  //books  .  google  .  corn/ 


A  propos  de  ce  livre 

Ceci  est  une  copie  numérique  d'un  ouvrage  conservé  depuis  des  générations  dans  les  rayonnages  d'une  bibliothèque  avant  d'être  numérisé  avec 
précaution  par  Google  dans  le  cadre  d'un  projet  visant  à  permettre  aux  internautes  de  découvrir  l'ensemble  du  patrimoine  littéraire  mondial  en 
ligne. 

Ce  livre  étant  relativement  ancien,  il  n'est  plus  protégé  par  la  loi  sur  les  droits  d'auteur  et  appartient  à  présent  au  domaine  public.  L'expression 
"appartenir  au  domaine  public"  signifie  que  le  livre  en  question  n'a  jamais  été  soumis  aux  droits  d'auteur  ou  que  ses  droits  légaux  sont  arrivés  à 
expiration.  Les  conditions  requises  pour  qu'un  livre  tombe  dans  le  domaine  public  peuvent  varier  d'un  pays  à  l'autre.  Les  livres  libres  de  droit  sont 
autant  de  liens  avec  le  passé.  Ils  sont  les  témoins  de  la  richesse  de  notre  histoire,  de  notre  patrimoine  culturel  et  de  la  connaissance  humaine  et  sont 
trop  souvent  difficilement  accessibles  au  public. 

Les  notes  de  bas  de  page  et  autres  annotations  en  marge  du  texte  présentes  dans  le  volume  original  sont  reprises  dans  ce  fichier,  comme  un  souvenir 
du  long  chemin  parcouru  par  l'ouvrage  depuis  la  maison  d'édition  en  passant  par  la  bibliothèque  pour  finalement  se  retrouver  entre  vos  mains. 

Consignes  d'utilisation 

Google  est  fier  de  travailler  en  partenariat  avec  des  bibliothèques  à  la  numérisation  des  ouvrages  appartenant  au  domaine  public  et  de  les  rendre 
ainsi  accessibles  à  tous.  Ces  livres  sont  en  effet  la  propriété  de  tous  et  de  toutes  et  nous  sommes  tout  simplement  les  gardiens  de  ce  patrimoine. 
Il  s'agit  toutefois  d'un  projet  coûteux.  Par  conséquent  et  en  vue  de  poursuivre  la  diffusion  de  ces  ressources  inépuisables,  nous  avons  pris  les 
dispositions  nécessaires  afin  de  prévenir  les  éventuels  abus  auxquels  pourraient  se  livrer  des  sites  marchands  tiers,  notamment  en  instaurant  des 
contraintes  techniques  relatives  aux  requêtes  automatisées. 

Nous  vous  demandons  également  de: 

+  Ne  pas  utiliser  les  fichiers  à  des  fins  commerciales  Nous  avons  conçu  le  programme  Google  Recherche  de  Livres  à  l'usage  des  particuliers. 
Nous  vous  demandons  donc  d'utiliser  uniquement  ces  fichiers  à  des  fins  personnelles.  Ils  ne  sauraient  en  effet  être  employés  dans  un 
quelconque  but  commercial. 

+  Ne  pas  procéder  à  des  requêtes  automatisées  N'envoyez  aucune  requête  automatisée  quelle  qu'elle  soit  au  système  Google.  Si  vous  effectuez 
des  recherches  concernant  les  logiciels  de  traduction,  la  reconnaissance  optique  de  caractères  ou  tout  autre  domaine  nécessitant  de  disposer 
d'importantes  quantités  de  texte,  n'hésitez  pas  à  nous  contacter.  Nous  encourageons  pour  la  réalisation  de  ce  type  de  travaux  l'utilisation  des 
ouvrages  et  documents  appartenant  au  domaine  public  et  serions  heureux  de  vous  être  utile. 

+  Ne  pas  supprimer  r attribution  Le  filigrane  Google  contenu  dans  chaque  fichier  est  indispensable  pour  informer  les  internautes  de  notre  projet 
et  leur  permettre  d'accéder  à  davantage  de  documents  par  l'intermédiaire  du  Programme  Google  Recherche  de  Livres.  Ne  le  supprimez  en 
aucun  cas. 

+  Rester  dans  la  légalité  Quelle  que  soit  l'utilisation  que  vous  comptez  faire  des  fichiers,  n'oubliez  pas  qu'il  est  de  votre  responsabilité  de 
veiller  à  respecter  la  loi.  Si  un  ouvrage  appartient  au  domaine  public  américain,  n'en  déduisez  pas  pour  autant  qu'il  en  va  de  même  dans 
les  autres  pays.  La  durée  légale  des  droits  d'auteur  d'un  livre  varie  d'un  pays  à  l'autre.  Nous  ne  sommes  donc  pas  en  mesure  de  répertorier 
les  ouvrages  dont  l'utilisation  est  autorisée  et  ceux  dont  elle  ne  l'est  pas.  Ne  croyez  pas  que  le  simple  fait  d'afficher  un  livre  sur  Google 
Recherche  de  Livres  signifie  que  celui-ci  peut  être  utilisé  de  quelque  façon  que  ce  soit  dans  le  monde  entier.  La  condamnation  à  laquelle  vous 
vous  exposeriez  en  cas  de  violation  des  droits  d'auteur  peut  être  sévère. 

À  propos  du  service  Google  Recherche  de  Livres 

En  favorisant  la  recherche  et  l'accès  à  un  nombre  croissant  de  livres  disponibles  dans  de  nombreuses  langues,  dont  le  français,  Google  souhaite 
contribuer  à  promouvoir  la  diversité  culturelle  grâce  à  Google  Recherche  de  Livres.  En  effet,  le  Programme  Google  Recherche  de  Livres  permet 
aux  internautes  de  découvrir  le  patrimoine  littéraire  mondial,  tout  en  aidant  les  auteurs  et  les  éditeurs  à  élargir  leur  public.  Vous  pouvez  effectuer 


des  recherches  en  ligne  dans  le  texte  intégral  de  cet  ouvrage  à  l'adresse]  ht  tp  :  //books  .google  .  corn 


PROPERTY     OF 


► 


•         #      • 


y^      m  PROP  E  R  " 

UlWÂ 


»  8»7 


ARTES      SCIE.NTIA      VEftlITAS 


i 

I 

•i 


La  revue  blanche 


La 
revue  blanche 


Tome  XXVIII 

MAI,    JUIN,    JUILLET,    AOUT    19O2 


PARIS 
ÉDITIONS   DE    LA    REVUE    BLANCHE 

a3,   BOULEVARD   DES    ITALIENS,    23 
1902 


\ 
•    *     *' 

L-  f>'^V  ■■■.  . 


/)  y 


/"j 


.') 


Le  Père  Perdrix 


PREMIÈRE  PARTIE 

CHAPITRE  PREMIER 

Et  le  médecin  disait  : 

—  Dame  !  mon  pauvre  père  Perdrix,  il  vaut  mieux  que  je 
ATous  le  dise.  Voilà  un  mois  que  vous  portez  vos  lunettes 
noires  et  ça  ne  vous  arien  fait.  Que  voulez-vous?  Raison- 
nez-vous. Il  n'y  a  qu'un  moyen,  c'est  de  cesser  complète- 
ment le  travail,  sans  quoi  le  feu  de  la  forge  et  toutes  ces 
choses-là  vous  rendraient  tout  à  fait  aveugle.  Des  fois,  le 
repos  peut  vous  guérir  sans  drogue  et  sans  opération.  Mais 
continuez  à  porter  vos  lunettes. 

C'est  ainsi  que  Monsieur  Edmond  parla  et  il  n'y  avait  pas 
moj^en  de  le  contredire,  parce  que  les  bourgeois  sont  si 
capricieux  !  Il  eût  crié,  comme  une  fois  chez  un  homme 
de  la  campagne  :  Eh  !  nom  de  Dieu,  si  vous  ne  prenez  pas 
mes  remèdes,  vous  crèverez  !  Le  père  Perdrix  répondit  : 

—  Dame  !  Monsieur,  ça  sera  comme  vous  voudrez. 

Et  dès  qu'ils  furent  seuls,  la  mère  Perdrix  commençait: 

—  Qui  que  ça  veut  dire,  qui  que  ça  veut  dire  ?  Faut  donc 
-plus  que  tu  travailles  !  Eh!  là,  mon  Dieu,  qui  que  tu  vas 
faire  ? 

Mais  le  Vieux,  qui  n'était  pas  patient,  cria  : 

—  Enfin,  fous-moi  donc  la  paix  ! 

Elle  s'assit  sur  le  petit  banc.  C'était  une  femme  coura- 
geuse, qui  ne  pouvait  pas  rester  en  place,  et  elle  était  là,  les 
deux  poings  au  menton,  donnant  des  coups  de  tête,  le  regar- 
dant, attendant,  et  se remuantquand  même.  Lui,  sur  sa  chaise, 
lesjambes  écartées,  les  mains  pendantes,  contemplait  le  sol, 
et  son  chapeau  aux  bords  abaissés  lui  servait  d'abat-jour. 

D'ailleurs  il  vaut  mieux  ne  rien  dire.  Il  s'amusait  avec  le 
coin  de  son  sabota  gratter  les  carreaux  qui,  même  dans  les 
maisons  bien  balayées,  gardent  une  pellicule   de  boue,  et 


6  LA   REVUE   BLANCHE 

il  la  râelàit,  il  s'occupait  à  la  racler.  Et  puis,  nom  de  nom 
de  Dieu,  n'avoir  jamais  été  malade,  et  il  avait  bien  fallu  que 
ça  le  prît  par  les  yeux  !  Après  quoi  il  considérait  le  hois 
de  son  sabot.  Ensuite  ceci  le  piqua  et  lui  fit  pleurer  les 
yeux  comme  toujours  lorsqu'il  examinait  un  objet. 

Un  soir,  il  avait  dit  :  Je  ne  sais  pas  ce  que  j'ai,  les  yeux 
me  brûlent.  La  Vieille  répondit  :  C'est  sans  doute  qiî'en 
battant  le  fer  il  t'y  sera  sauté  une  étincelle.  Quand  même, 
il  était  bien  étonnant  que  les  deux  yeux  fussent  pris  à  la  fois  ! 
Et  tous  les  jours,  tous  les  jours  le  mal  continuait,  si  bien 
qu'à  la  fin  il  se  décida  :  Il  n'y  a  plus  qu'une  chose,  c'est  de 
voir  le  médecin.  Le  médecin  donna  des  gouttes  et,  le  matin 
et  le  60ir,  il  fallait  en  compter  trois  dans  chaque  œil.  Bah  ! 
Ç9.  n'eut  pas  beaucoup  d'effet.  On  en  blagua.  Son  neveu, 
Pierre  Bousset,  le  charron^  disait  :  <  Écoutez  donc,  mon 
oncle,  vous  n'avez  pas  fait  comme,  dans  le  temps,  le  père 
Tolny  ?  La  médecin  lui  écrivit  une  ordonnance  et  dit  à  sa 
femme  :  Vous  lui  ferez  prendre  cette  ordonnance.  Et  plus 
tacxl,  lorsqu'il  revint  auprès  du  malade,  il  demanda  :  Eh 
Wen!  est-ce  que  ça  va  mieux?  La  femme  répondit  :  Ma  foi, 
Monsieur,  ça  ne  s'y  connaît  guère.  Et  puis  qu'est-ce  que 
vous  vouiez,  un  si  petit  bout  de  papier,  dans  le  corps  d'un 
pareil  homme  I  » 

Oui,  oui,  blaguez  !  Monsieur  Edmond  revint  et  dit  :  Con- 
tinuez vos  remèdes.  Mais  je  vais  vou5  mettre  en  observa- 
tion. Il  faut  absolument  que  vous  restiez  huit  jours  sans 
travailler,  pour  ne  pas  vous  fatiguer  la  vue.  Et  le  Vieux 
demandait  au  petit  Jean  Bousset,  le  fils  de  Pierre,  qui  était 
bachelier  :  Dis  donc,  mon  Jean,  qu'est-ce  que  ça  veut  dire  : 
mettre  en  observation? 

La  troisième  fois,  Monsieur  Edmond  lui  ordonna  de  por- 
ter des  verres  fumés  et  de  se  reposer  encore.  Et  la  quatrième 
fois,  qui  était  aujourd'hui,  il  trouva  que  la  maladie  était 
déclarée  et  qu'il  n'y  avait  rien  à  faire.        ^ 

Ainsi  le  mal  tombe  sur  Touvricr,  alors  qu'il  travaille.  Les 
bourgeois  ne  sont  pas  assez  malades,  eux  qui  auraient  bien 
le  temps  de  sa  soigner.  Le  père  Perdrix  portait  son  vieux 
eerveau  dans  sa  tête,  tout  en  boule,  et  son  crâne  résonnant 
où  des  idées  bourdonnaient.  C'était  le  mal  qui  vibrait  à 
l'entour^  comme  une  grosse  mouche,  puis  se  collait  à  son 


JM  1>ÈIIE   P£R»lilK  7 

front.  C'était  le  mal,  avec  sa  massue,  qui  lui  faisait  baisser 
la  tête,  avec  ses  ridicules  fantaisies,  qui  lui  firisait  gratter  le 
sol  d'un  geste  machinal.  Il  était  assommé  comnae  une  vieiite 
bête,  car  nous  sommes  de  vieilles  betes  :  Travaille,  travailîke, 
galérien,  et  claque  au  bout  !  il  ne  sentait  rien  qu'une  idée, 
qui,  restent  dans  les  profondeurs  de  ses  moelles,  ne  se  for- 
mniait  pas  encore,  mais  se  fixait  matériellement,  comme  une 
chose,  et  semblait  une  idée  de  plomb.  Elle  ne  circulait  pas 
comme  nos  idées  circulent,  quand  Ton  cause,  mais  à  tous 
les  codas  s'attachait  :  aux  articulations,  dans  les  m^embres, 
dans  les  sabots  qui  râclai-entla  boue  des  carreaux  et  dansîa 
tête  où,  sensiblement,  elle  tuait  les  autres  et  demenrart 
comme  xine  idée  d'airain,  comme  un  grondement,  comnne 
une  mer  immense -et  monotone. 

—  J-e  ne  suis  mêm«  pas  bon  à  garder  les  cochons. 


11  n'y  a  que  le  travail  pour  nous.  Pendant  cinquante  ans 
il  avait  levé  le  marteau  sur  Tenclume,  comme  on  l-e  doit, 
car  notre  vie  se  compose  d'une  enclume  et  d'un  marteau. 
Et  son  corps  en  gardait  Télan,  et  toute  une  force  était  prête 
encore,  qu'il  sentait  dans  son  dos  amassée,  pour  bondir  et 
marteler.  Nous  voulons  gagner  notre  pain  avec  le  fer  d-e  lu 
forge  et  puisque  le  pain  c'est  la  vie,  nous  voulons  donner 
tonte  notre  vie  pour  avoir  du  pain.  Ah!  il  ne  raclait  plus  le 
so!  avec  son  sabot  !  Sur  sa  chaise  assis,  les  deux  poings  dans 
les -dents,  à  côté  de  la  fenêtre,  il  ne  bougeait  pas,  il  ne  par- 
lait pas,  comme  un  vieux  loup  courbé  qui  souffre -et  neveut 
pus  se  plaindre.  Et  qu'il  est  dur  d'être  assis  1 

ïl  u'e  pensait  pas  à  la  souffrance  :  on  perdrait  bien  les 
yen"x,  si  l'on  avait  de  quoi  vivre!  Il  ne  pensait  pas  à  la  nuit 
des  aveugles  où  le  monde  est  fait  comme  un  mur  noir  et 
qui  n'a  pas  de  fin.  Le  médecin  dit  :  Des  fois  le  repos,  peTUt 
vous  guérir  sans  drogue  et  sans  opération.  Ah  !  qn'imporîie 
guérir,  c^est  du  repos  que  le  médecin  devrait  nous  guérir  ! 
Et  s'il  s'agit  de  ne  plus  tra\^iller,  j'aime  mieiix  n'y  rien  voir 
qt&e  de  regarder  ma  misère. 

Jujsqii'idi  sa  vie  s'était  composée  d'une  maison  et  d^nin^e 
forge,  La  maison  était  un'e  vieille  m^aison  de  petite  ville  oà 
les  toits  s'aâ'aisseiit  un  peu,  comme  des  gens  qu?  cèdent  des 


o  LA  REVUE  BLANCHE 

reins,  et  dont  la  façade  était  percée  de  deux  fenêtres  à  petits 
carreaux  qui  n'éclairaient  pas  beaucoup  la  chambre,  car, 
dans  les  campagnes,  la  lumière  est  si  commune  qu'elle  n'y 
semble  pas  une  chose  précieuse.  Le  mur  pignon  porte  des 
anneaux  auxquels  on  attache  les  chevaux  que  l'on  ferre  et 
donne  sur  une  ruelle  aboutissant  à  des  jardins.  Dans  une 
annexe  est  installée  la  forge  et  la  maison  offre  quelques 
commodités  à  cause  de  la  cour  où  se  trouve  un  four,  de 
l'emplacement  du  fumier  et  des  écuries  à  lapins.  Ceci  même 
fait  partie  de  notre  corps  comme  nos  vieilles  habitudes, 
comme  les  mouvements  de  nos  jambes  et  de  nos  bras.  La 
chambre  était  grande  et  obscure  avec  des  solives  noires  au 
plafond,  deux  lits  alignés  dont  les  pieds  se  faisaient  face, 
que  séparait  une  armoire,  avec  ses  vieux  usages  dans  tous 
les  coins  :  les  paniers  pendus  à  la  grosse  poutre,  le  coffre 
aux  pommes  de  terre,  la  place  du  seau  entre  une  fenêtre  et 
la  porte,  celle  de  la  glace  entre  la  porte  et  l'autre  fenêtre, 
avec  ses  vieilles  chaises  que  l'on  connaît  par  leurs  noms  et 
avec  la  table  ronde  dont  on  abat  les  pans,  qui  reste  au  milieu 
et  qui  a  l'air,  lorsqu'on  est  absent,  de  la  maîtresse  de  la 
maison.  Les  lits  avaient  des  rideaux  de  cretonne  rouge  à 
fleurs  jaunes  et  rien  que  cela  empêchait  la  chambre  de  paraî- 
tre nue. 

Dans  la  forge  il  avait  battu  le  fer  pendant  trente  ans.  A 
l'époque  de  son  mariage  avec  la  Françoise,  âgé  de  trente- 
trois  ans,  il  avait  monté  cette  petite  boutique  parce  qu'un 
fonds  de  maréchal  coûte  trop  cher  et  que  tout  le  monde  n'a 
pas  ses  avances.  Jacques  et  François,  les  deux  garçons  y 
avaient  appris  leur  métier.  Ce  métier  de  maréchal-ferrant  est 
dur  et  même  dangereux  à  cause  des  coupsde  piedde  chevaux, 
mais  quand  l'on  est  fort,  celui-ci  ou  un  autre,  tous  les  mé- 
tiers se  valent  pourvu  qu'on  arrive  à  manger  du  pain.  D'ail- 
leurs ils  ne  s'en  trouvaient  pas  mal,  puisque  Jacques  avait 
réussi  à  entrer  au  chemin  de  fer  où,  comme  il  avait  envie 
debien  faire,  ilétait  arrivé  à  passer  mécanicien.  Quant  à  Fran- 
çois, il  travaillait  chez  un  patron  et  il  aimait  à  boire  un  coup  : 
à  part  ça,  pas  mauvais  ouvrier.  Il  avait  fait  aussi  des  appren- 
tis qui  restaient  chez  lui  quatre  ou  cinq  ans,  jusqu'à  ce  qu'ils 
fussent  en  âge  d'aller  là  où  l'on  touche  un  salaire  d'homme. 
Il  ferrait  les*  chevaux  des  gens  de  la  campagne,  après  quoi 


LE   PÈRE   PERDRIX  9 

il  allait  avec  eux  boire  un  verre  de  vin  et  il  avait  encore  de 
bonnes  pratiques  bourgeoises  parce  que  sa  femme  avait  été 
domestique  et  que  les  bourgeois  aiment  mieux  faire  tra- 
vailler les  leurs.  Alors  il  arrivait  à  gagner  ses  trois  francs 
dix  sous  ou  quatre  francs  par  jour,  ce  qui  est  joli  pour  nos 
petits  pays. 

Il  pensait  à  tout  cela  comme  au  bonheur  perdu,  dans  une 
crise  où,  lui  semblait-il,  se  rejoignaient  tous  les  maux  pour 
se  fixer  dans  sa  tête  et  y  rouler  leurs  images  d'enfer.  Mais 
toute  la  vie  on  s'en  était  douté  !  Les  ouvriers  ne  regardent 
pas  trop  loin,  tout  va  bien  tant  qu'on  a  la  force,  ensuite  il 
est  toujours  assez  tôt  d'y  penser.  C'est  ainsi  qu'il  y  a  dans 
nos  cerveaux  un  coin  réservé  au  malheur  pour  qu'il  des- 
cende un  jour  et  se  sente  à  sa  place.  Vous  êtes  même  étonné 
des  idées  qui  vous  viennent.  On  voit  souvent  deux  vieux 
qui  passent  par  ici.  L'homme  est  aveugle,  précisément,  et 
marche  au  bras  de  sa  femme,  d'un  air  tranquille.  Ils  font 
presque  toutes  les  communes  du  département.  On  leur  donne 
toujours  parce  que  c'est  du  monde  comme  nous  et  parce 
qu'ils  sont  bien  propres.  Ils  causent,  et  ni  l'homme  ni  la 
femme  ne  sont  extravagants.  C'est  la  même  chose  :  ça  l'a 
pris  un  jour.  Ils  disent  :  Certainement,  on  nous  fait  partout 
la  charité  parce  que  nous  sommes  connus,  mais  il  est  bien 
malheureux,  celui  qui  est  obligé  de  demander.  Il  se  rappe- 
lait encore  d'autres  mendiants  :  tous  ceux  qui  passent,  tous 
ceux  qu'on  voit  et  tous  ceux  qu'on  devine.  Son  esprit  était 
aux  mendiants  et  les  suivait  tous,  sur  leurs  routes,  de  men- 
diant en  mendiant,  de-commune  en  commune.  Il  se  rappe- 
lait les  vieux  à  barbe  blanche,  avec  de  gros  sacs  qui  les 
tirent  en  arrière,  qui  montent  pourtant  la  rue  et  s'en  vont 
tout  droit.  Il  se  rappelait  les  grands  gaillards  qui  font  de 
grands  pas  et  auraient  bien  la  force  de  travailler  et  qui,  bien 
entendu,  s'arrêtent  boire  la  goutte  «  Au  Petit  Salé  ».  Il  se 
rappelait  les  jeunes  gars  qui  sont  des  feignants  parce  que, 
quand  on  en  a  l'envie,  on  trouve  toujours  de  l'ouvrage.  Use 
rappelait  les  vieux  farfadets  tout  minces,  qui  tremblent  dans 
l'air,  font  de  petits  pas  coubes  et  semblent  vouloir  s'éteindre, 
llserappelaitceluiquiavaitclaquésurlarouteetdontlecorps, 
exposé  à  la  mairie,  y  avait  attiré  toute  la  ville.  Le  Vieux  avait 
emmené  là  le  petit  Jean  Bousset  qui  n'avait  jamais  vu  de 


feST^- 


10  LA   REVUE   BLANCHI 

mort.  U  lui  prit  la  main  et  lui  dit  :  N'aie  pas  peur,  mon  Jean  ! 
Caiotée  comme  une  pierre  qui  roule,  et  suivant  cette  pente, 
sa  tête  s'y  heurtait  et  résonnait  comme  un  charroi.  Il  la  tenait 
eatreses  poings,  accroupi  sur  la  chaise,  si  lourde  et  si  pleine 
qu'elle  craignait  d  entraîner  son  corps.  La  voix  du  déluge, 
le  bruit  des  grandes  eaux,  un  fracas  tombaient  sur  ses  épau- 
les, au  rendez-vous  du  mal  humain,  au  carrefour  des  vents, 
dans  la  nuit  où  les  gueules  des  bêtes  semblent  vous  sui\Te 
ou  vous  attendre.  Et  puis  il  s  arrêta  en  route  parce  que  si 
Ton  pensait  à  ces  choses  on  en  tirerait  le  mal  morceau  par 
morceau.  Il  se  dégagea  et,  comme  il  levait  la  tête,  il  mur- 
murait encore  :  Ahi  on  peut  dire  que  j'en  vois  long  ! 


La  petite  ville  s'étendait  parmi  les  champs,  calme  et  sans 
gêne  comme  une  personne  qui  a  l'aisance  des  coudes.  Dans 
l'air  pur  des  (Campagnes,  le  long  d'une  côte,  elle  était  là, 
propre,  docile,  couchée,  se  reposant.  On  la  voyait  d'asser 
loin  sur  la  route,  au  bout  de  1  allée  de  peupliers,  avec  ses 
toits  de  tuile  ou  d'ardoise,  et  la  perspective  donnait  de 
l'importance  aux  petites  maisons  du  bas  quartier  qui  se 
gonflaient  comme  des  commerçants  phraseurs.  Pourtant  la 
mairie  dominait  tout,  une  mairie  de  pierre,  cubique  et 
rigide,  dont  on  était  fier,  bâtie  dans  le  style  des  lois  et  des 
décrets.  Les  pins  du  cimetière,  les  tilleuls  des  promenades 
et  les  arbres  de  quelques  jardins  formaient  un  peu  partotrt 
des  masses  de  feuillages  à  l'ombre  desquels  la  vie  humaine 
devait  s'asseoir,  égale,  poétique  et  faite  de  travaux  manuels 
accomplis  en  silence.  Les  rues  larges  et  bien  entretenues^ 
bordées  de  façades  blanches,  s'entrecroisaient  et  limitaient 
des  pâtés  de  maisons  .up  peu  épaisses,  vieillottes,  recrépies 
et  dont  l'âme  demeurait,  pareille  à  leurs  toits^  ancienne  et 
immuable.  Seule,  la  rue  de  l'église  était  sombre  et  traînait 
une  espèce  d'odeur  d'égout  jusqu'à  la  Place.  L'église  était 
une  vieille  église  romane  surmontée  d'un  clocher  épais  et 
devant  laquelle  le  plus  beau  platane  du  monde  étendait  ses 
branches  en  protection  sur  les  pierres:  il  en  sortait  de 
vieux  appels,  une  paix  des  temps  passés,  une  image  de  nos 
grand'mères   qui   filaient   la   laine    et   pensaient    au    Bon 


L£   PERJC   PXBDBiX  li 

Dieu.  Et  c'est  ainsi  quô  la  petite  ville,  au  visage  purifié,  mon- 
trait des  manières  naïves,  comme  une  femme  trompeuse. 

Perdues  dans  le  temps,  les  heures  pendaient  au-dessus 
d'elle,  de  Tazur  monotone,  depuis  le  matin  jusqu'au  soir, 
et  tombaient  goutte  à  goutte  dans  les  maisons  où  les 
besognes  des  métiers  et  celles  des  ménages  occupaient  la 
vie  et  semblaient  la  vie  même.  Une  année  on  avait  vu 
construire  la  mairie,  ensuite  la  maison  d'école  des  filles, 
plus  tard  on  avait  vu  niveler  le  champ  de  foire.  Il  y  avait 
dans  chaque  famille  quelque  date  fameuse  de  mariage  ou 
de  décès,  quelque  achat  ou  quelque  vente,  quelque  sou- 
venir d'argent  amassé.  Parfois  il  venait  de  Paris  une  his- 
toire du  Petit  Journal,  un  portrait  du  Président  de  la 
République  ou  des  images  d'Exposition  qui  vous  faisaient 
comprendre  qu'on  est  heureux  d'être  Français.  Parfois 
encore,  un  souffle,  comme  il  en  passe  dans  les  siècles,  arri- 
vait épaissi,  mêlé,  et  pénétrant  dans  l'ordre  des  choses 
établi,  soulevait  quelque  colère  ou  quelque  crainte.  Les 
hommes  graves  parlaient  du  socialisme  et  du  partage  des 
biens  et  disaient:  «Si  demain  je  partageais  avec  Martin-le- 
Frisé  qui  est  un  ivrogne,  après-demain  tout  serait  à  refaire. > 
On  se  souvenait  de  Gambetta,  on  se  rappelait  que  Victor- 
Hugo  disait:  «Je  crois  en  Dieu,  mais  je  n'aime  pas  les  curés.» 
Et  les  Parisiens  étaient  des  têtes  brûlées  et  ces  gars-là  vou- 
draient nous  amener  une  révolution.  On  causait  avec 
assurance,  dans  une  atmosphère  bornée  où  les  paroles  se 
renvoyaient  leur  propre  écho  et  semblaient  sortir  du  fond 
de  la  sagesse  humaine. 

Lorsque  Boutron  le  chapelier  eut  sa  dernière  fille,  au 
dîner  du  baptême,  pendant  que  les  femmes  racontaient  : 
^. Et  puis  vous  ne  savez  pas,  on  dit  qu'il  a... if,  les  hommes 
tenaient  des  conversations  sérieuses.  11  y  avait  Blanchard 
l^épicier  et  Grados  le  sacristain,  qu'on  avait  appelés  pour 
le  café.  Boutron  dit  : 

—  Mon  plus  fort,  c'est  l'astronom-ie.  Je  connais  le  nom 
de  toutes  les  étoiles  du  Temps. 

Blanchard  dit  : 

- —  Mon  plus  fort,  c'est  le  calcul.  Je  fais  des  calculs  de 
tête  sans  jamais  me  tromper  d'un  centime.  Mais  mon  moins 
(axt,  cest  la  géographie. 


( 


la  LA   REVUE   BLANCHE 

Alors  Grados,  le  sacristain,  se  levait  comme  à  Tappel  de 
Dieu  et  lui  coupait  la  parole  en  criant  : 

—  Cest  mon  plus  fort,  c'est  mon  plus  fort! 

Ainsi  Ton  avait  des  principes,  et  le  monde  était  sans 
mystère. 

Il  y  avait  deux  sortes  d'ouvriers  :  les  ouvriers  pauvres  et 
les  ouvriers  aisés.  Les  ouvriers  pauvres  pratiquaient  des 
métiers  de  tisserand  ou  de  sabotier  et  leurs  femmes  allai- 
taient des  gosses,  traînaient  à  leurs  jupes  de  la  marmaille 
et  rôdaient  dans  les  maisons  en  disant  :  «:  Allons,  je  n'ai 
même  pas  eu  le  temps  de  me  changer.  Regardez  donc 
comment  je  suis  faite.  Et  puis,  va  falloir  encore  que  je  fasse 
une  culotte  au  Baptiste.  D'ailleurs,  avec  les  enfants  on. n'a 
jamais  fini.  »  Quelques-uns  avaient  de  bons  métiers,  des 
métiers  de  cordonnier  où  Ton  n'est  pas  embarrassé  pour 
gagner  une  pièce  de  cent  sous  dans  sa  journée.  Mais,  dame! 
sans  soin!  Et  puis  se  soignant  bien,  prenant  bien  toutes 
leurs  aises:  «Té  donc!  on  arrivera  comme  on  pourra.»  Et 
puis  ne  se  faisant  pas  faute  de  faire  tort.  D'ailleurs,  qu'on 
aille  partout  où  l'on  voudra,  on  est  sûr  de  les  rencon- 
trer :  au  café  et  dans  toutes  les  parties  de  plaisir. 

Les  ouvriers  aisés  vivaient  dans  des  maisons  propres, 
avec  des  idées  carrées  dans  tous  les  coins  de  la  chambre  et 
qui  luisaient  sur  les  meubles,  s'asseyaient  sur  la  table  et 
bouillaient  avec  Teau  de  la  marmite  pour  la  soupe  du 
matin  et  du  soir.  Fixés  dans  leur  attitude  de  travail,  ils 
tournaient  avec  les  aiguilles  de  l'horloge  tout  autour  d'un 
centre  vital  d'ordre  et  d'économie.  Une  sagesse  délimitée 
au  cordeau  bordait  leur  vie  et  les  poussait  en  avant.  On 
appelle  cela  :  avoir  envie  de  bien  faire. 

Il  y  avait  les  bourgeois.  Les  bourgeois  sont  importants 
comme  le  bruit,  comme  la  richesse  et  comme  la  science. 
Leurs  maisons  ont  des  salons,  des  écuries,  des  jardins.  Ils 
se  fréquentent  l'un  l'autre  et  parlent  avec  une  voix  purifiée 
parce  qu'ils  sont  allés  dans  les  écoles  pour  y  apprendre  les 
belles  manières  et  perdre  leur  accent.  Ils  ont  des  domes- 
tiques et  des  chevaux  et  cela  semble  multiplier  leur  vie  et 
la  mettre  dans  un  carrosse  qui  la  roule  à  son  aise  et  la  mène 
à  toutes  les  satisfactions.  Les  uns  sont  républicains  et 
dégourdis.  Alors  ils  se  rapprochent  beaucoup  plus  de  l'ou- 


LE  PÈRE    PERDRIX  i3 

vrier,  causent  familièrement  dans  la  rue  et  on  les  a  connus 
tout  petits,  du  temps  où  ils  allaient  à  l'école  communale. 
Ils  fréquentent  le  café  comme  tout  le  monde  et  l'on  peut 
les  aborder.  Bien  entendu,  Ton  est  poli  :  ^  Écoutez- 
donCf  Monsieur  Edmond,  vous  avez  raison,  mais  je  m'en 
vais  vous  dire  une  chose...  >  Les  autres  bourgeois  sont 
réactionnaires  et  leurs  fils  deviennent  officiers.  Ils  vivent 
de  la  vie  de  famille,  et  leurs  dames  sont  de  vraies  dames 
qui  tiennent  leur  rang.  Ils  font  travailler  les  ouvriers  dont 
les  enfants  fréquentent  Técole  des  sœurs,  gèrent  leurs  pro- 
priétés et,- ma  foi!  avec  les  bourgeois  on  ne  sait  jamais. 
En  tout  cas,  voici  ce  qui  arriva  à  Bonnet-le-Mutin  : 

Le  champ  de  Bonnet-le-Mutin  touchait  au  domaine  de 
Monsieur  Lalande.  Un  jour,  son  cochon  s'échappa  dans  le 
champ  du  voisin.  On  ne  peut  pas  toujours  être  sur  le  dos 
des  bêtes.  Enfin,  Monsieur  Lalande  fit  appeler  Bonnet-le- 
Mutîn  et  lui  dit  : 

—  Voilà.  Votre  cochon  s'est  roulé  dans  mon  champ  et 
mon  métayer  se  plaint  des  dégâts.  Je  ne  veux  pas  vous  atta- 
quer en  justice  de  paix,  il  vaut  mieux  que  nous  nous 
entendions  à  l'amiable.  Donnez-moi  cent  sous  et  je  vous 
laisserai  tranquille.  Mais,  dame!  faites  attention,  à  l'avenir. 

Bonnet-le-Mutin  dit  bien  tout  ce  qu'il  put,  mais  il  fal- 
lut en  passer  là.  Du  reste,  quand  les  bourgeois  se  sont  mis 
quelque  chose  dans  la  tête... 

Huit  jours  plus  tard,  tout  le  lot  de  moutons  du  métayer 
entra  dans  le  champ  de  Bonnet-le-Mutin.  Celui-ci  courut 
chez  Monsieur  Lalande  : 

—  Dites  donc,  Monsieur,  à  cent  sous  par  tête,  combien 
ça  fait?  Eh  bien!  Je  vais  vous  dire,  moi  je  veux  vivre  en 
voisin.  Rendez-moi  donc  ma  pièce  de  cent  sous  et  une 
autre  fois  je  saurai  ce  qui  me  reste  à  faire. 

C'était  une  petite  ville  où  l'on  était  divisé,  classé  de  par 
une  science  sociale  importante  comme  la  science  humaine, 
où  Ton  distinguait  des  catégories,  où  l'on  posait  des  prin- 
cipes comme  en  histoire  naturelle,  où  l'argent  servait  de 
base  comme  les  vertèbres  et  élevait  un  homme  dans 
l'échelle  de  l'être.  Quelques  individus  :  de  gros  commer- 
çants^de  riches  fermiers  faisaient  la  transition  d'un  genre 
à  l'autre,  car  si  l'argent  a  une  valeur  morale,  il  faut  pour- 


f 


f4  la   BILTUE   BLANCI£E 

tant  certains  usages,  du  bon  ton,  de  l'ancienneté  dans  la 
richesse,  sinon  le  fils  d'nn  marchand  de  bois  vaudrait  celui 
d*un  notaire.  Une  dan^e  disait  de  son  domestique  qu'on 
allait  congédié  :  «  Il  se  faisait  jusqu'à  six  cents  francs  par 
an,  c'était  une  beJlc  position,  du  moins  pour  ces  gens-ià, 
ce  qu'on  appelle  une  belle  position.  » 

La  petite  ville  avait  ainsi  pM>ussé  dans  la  campagne.  On 
ne  sait  pas  comment  naissent  les  petites  villes  où  il  n'y  a 
pas  de  mine,  pas  de  fleuve,  pas  de  chemins  de  fer.  On 
comprend  les  villages  où  la  famille  humaine  un  jour  s'ar- 
rêta, au  milieu  des  champs,  et  où  naquirent  le  boulanger, 
l'épicier,  le  sabotier.  Les  petites  villes  semblent  une  hési- 
tation entre  le  village  et  la  grande  ville,  une  prétention 
mêlée  de  pauvreté,  je  ne  sais  quoi  qui  rappelle  un  clerc 
de  notaire  vaniteux.  Le  quartier  du  Sénat  en  était  l'es- 
sence même,  où  les  commerçants  semblaient  plus  assis 
qu'ailleurs  et  tassés  et  substantiels,  lisaient  les  journaux, 
causaient  politique  et  discutaient  gravement  les  actions  de 
!a  municipalité.  Jadis,  au  temps  où  la  République  était 
sérieuse,  le  quartier  du  Sénat  était  une  pépinière  de 
conseillers  municipaux,  et  c'est  ici  que  Gambetta  avait 
•laissé  tant  de  traces. 

Les  autres  quartiers  n'étaient  pas  homogèners.  L'ordre, 
la  gueuserre,  la  richesse  s'v  coudoyaient  et  se  frottaient  un 
peu,  du  pauvre  qui  demande  au  riche  qui  peut  donner,  de 
Touvrier  qui  fait  ses  affaires  à  l'ouvrier  qui  laisse  aller,  et 
formaierrt  un  ensemble  où  \âvait  la  vie  humaine  sous  l'œil  du 
prochain,  où  la  diversité  des  classes  rompait  l'unité  des 
morales  et  où  la  médisance  poussait  comme  un  arbre  et 
s'étendait  au-dessus  des  passants.  C'était  une  petite  ville 
que  les  événements  semblaient  oublier  et  qui^  perdue  dans 
le  silence  écoutait  des  vols  d'insectes  et  les  gafdait  dans  sa 
tête  vide  comme  d'^importants  souvenirs.  Les  rideaux  des 
croisées  cachaient  des  regarda,  les  aboiements  des  chiens 
avaient  des  échos  et  la  vie  qui  dormait  par  eonut  s'éveillait 
à  cha<pie  bruit  comme,  un  gendarme  qui:  vous  guette  et 
vous  saisit. 


LE  FEUE    PERDRIX  i5 


CHAPITRE    II 

Il  était  bien  extraordinaire  que  Monsieur  Edmofnd  Larti- 
gaud  eût  visité  le  père  Perdrix  avant  son  déjeuner,  mais 
comme  la  maison  était  à  deux  pas,  et  qu'en  somme  on  peut 
S€  déranger  pour  gagner  quarante  sous...  D'habitude  il  ne 
sortait  qu'après  onze  heures;  il  faut  se  donner  ses  aises, 
sinon  ce  ne  serait  pas  la  peine  d'avoir  de  la  fortune.  Il 
déjeunait  à  dix  heures.  Se  lever  à  six,  déjeuner  à  dix,  dîner 
à  six,  se  coucher  à  dix,  font  vivre  dix  fois  dix.  D'ailleurs 
il  ne  se  levait  jamais  avant  neuf  heures. 

Monsieur  Edmond  Lartigaud  était  un  homme  de  quarante- 
neuf  ans,  grand,  gros,  fort,  important^  qui  se  tenait  bien  et  qui 
était  un  plaisir  pour  S€m  tailleur  parce  que  ses  habits  pro- 
duisaient tout  teoir  effet.  Il  y  avait  une  formule  consacrée 
à  dépeindre  certaines  personnes  que  Ton  avait  connues  : 
^C'était  un  bel  homme,  un  homme  dans  la  taille  et  dans  le 
genre  de  Monsieur  Edmond.  »  Issu  d'une  famille  bourgeoisie, 
il  marchait  avec  solidité,  comme  le  fils  de  ceux  qui  parcou- 
raient les  champs,  des  souliers  de  chasseur  à  leurs  pieds. 
On  reconnaît  les  geris  de  souche  bourgeoise  à  une  certaine 
hardiesse  de  leur  allure  rappelant  leur  arrière  grand-père 
qui,  du  temps  de  la  Révolution,  achetait  un  domaine  pour 
une  paire  de  bœufs  et  parcourait  les  rues  de  son  village  avec 
son  premier  orgueil  de  propriétaire.  Monsieur  Edmond  avait 
un  visage  ovale  terminé  par  un  menton  de  galoche  qui, 
lorsqu'il  riait,  se  tendait  en  faisant  :  Ha  ha  ba  ha  ha  !  Bon 
vivant,  son  gros  ventre,  ne  ressemblait  pourtant  pas  à 
celui  des  entrepreneurs  enrichis,  car,  dans  les  deux  géné- 
rations qui  le  séparaient  de  la  terre,  une  sélection  s'était 
•accomplie  pour  former  un  homme  ayant  Thabituxie  de  œ 
rîen  faire  ct.qirî,  tout  en  gardant  l'empreinte  de  sa  race, 
savait  porter  sa  tête  et  son  corps  et  ses  mains. 

A  TTXigt-nenf  ans,  ayant  terminé  ses  études,  il  avait  suc- 
cédé à  soQ  ourle  le  médecin.  Il  prit  la  place  toute  chaude, 
s'assit  dans  un  bien-être  de  célibataire  aisé,  vécut  arec  Les 
parties  de  cbasse,  les  bons  repas,  les  petits  verres  de 
cognac,  dans  son  gros  rire  :  Ha  ha  ha  ha  haî^où  sonna  bien- 


I 


«6.  LA   REVUE   BLANCHK 

tôt  un  bonheur    total.  L'oncle  était   un  vieux  célibataire 
accouplé    avec    sa   bonne    et    que     ravageait    la     goutte. 
Monsieur  Edmond  renversa  la  fille  de  la  bonne  dès  qu'elle 
eut   seize  ans  et,  pour  goûter  tous   les  plaisirs  à  la  fois, 
s'enferma  avec  elle,  le  soir,  mangeant  et  buvant.  Il  en  résulta 
deux  enfants,  Paul  et  Georgette  qui  lui  ressemblèrent   et 
il  en  résulta  encore   que  Marie-Louise  voulut  connaître  le 
plaisir  jusqu'au    bout  et    but  tout    le  jour  en    attendant 
Monsieur  Edmond.  Il  eut  bientôt  la  goutte  qui,  comme  il  le 
disait  lui-même,  était  traditionnelle  dans'îsa  famille.  Enfin 
Paul  atteignit  ses  dix  ans,  il  fallut  l'envoyer  au  lycée  et  pour 
qu'il    fût,    ainsi  que  les  autres,  un  fils  de  bourgeois.  Mon- 
sieur Edmond  épousa  Marie-Louise  malgré  le  vin  blanc.  Le 
temps  passa,  elle  avait  le  visage  tavelé  de  rouge,  ne  voyait 
pas  les  autres  dames  parce  qu'elle  n'était  pas  présentable 
et  disait  :«  Ça  m'est  bien  égal,  je  suis  plus  riche  qu'elles.» 
Monsieur  Edmond  s'assit  dans  la  salle  à  manger  où  la  table 
était  dressée   et  tapa   dans  les  sardines,  en  attendant  les 
autres.  Bientôt  Paul  et  Georgette  entrèrent  :  Bonjour,  papa  ! 
Bonjour  papa!  Monsieur  Edmond  était  toujours  de  bonne 
humeur  à  table  :  Allons,  mes  deux  lapins,  tapez  dans  le  tas! 
Madame    Edmond    n'apparaissait    guère   aux  repas  parce 
que  la  bouteille  de   vin  blanc  demeurait  dans  un  placard 
de  la  cuisine  où  elle  pouvait  boire  en  marchant,  en  regar- 
dant, en  ravaudant.  Ses  habitudes  de  bonne  étaient  restées 
dans  sa  peau  comme  une  maladie  de  jeunesse. 

On  apporta  les  plats.  Ils  mangèrent  les  poissons  et  se  par- 
tagèrent le  bifteck,  mais,  à  la  fin,  comme  il  en  restait  un 
morceau,  Paul  disait:  A  moi,  papa!  et  Georgette  l'inter- 
rompait en  criant  :  Non,  papa,  à. moi!  Monsieur  Edmond 
coupa  le  reste  en  trois,  prit  la  plus  grosse  part  et  dit  :  <c  C'est 
ça,  mes  cochons,  battez-vous  pour  la  nourriture!  »  Geor- 
gette, qui  était  habile,  sauta  sur  l'assiette  :  Bien  fait!  et 
ce  malheureux  Paul  eut  le  dernier  morceau,  gros  comme 
une  noisette. 

C'est  alors  que  Marie-Louise  apparut  avec  les  pommes 
de  terre  au  gratin.  Monsieur  Edmond  enleva  trois  pleines 
cuillerées  et  s'arrêta  en  disant  : 

—  Ce  pauvre  père  Perdrix,  je  lui  ai  dit  aujourd'hui  de 
cesser  le  travail. 


■ii^ 


1.E    PÈBB    PERDRIX  i7 

Paul,  qui  avait  dix-huit  ans,  sentait  ses  amers  Picon  du 
jmatin  et  pensait  à  Taprès-midi  avec  des  cannettes  de  bière. 
Georgette  ne  pensait  à  rien.  Marie-Louise,  du  temps  où  elle 
n'était  pas  Madame  Lartigaud,  rôdait  chez  les  voisines  où  Ton 
mangeait  de  la  soupe  et  dû  pain  et,  comme  elle  était  portée 
^ur  sa  bouche,  elle  avait  compris  le  malheur  d'être  pauvre. 
Puis  le  vin  blanc  facilite  les  émotions  du  cœur.  Elle  dit: 

—  Pauvre  vieux! 
Monsieur  Edmond  dit  encore  : 

—  Il  y  a  le  petit  Jean  Bousset  qui  vient  d'apprendre 
qu'il  est  reçu  à  l'École  Centrale. 

Et  il  regarda  Paul.  Paul  ne  dit  rien  :  il  avait  son  idée. 
Georgette  tendit  l'oreille  parce  qu'elle  avait  seize  ans  et 
que  Jean  Bousset  en  avait  dix-huit.  Bien  des  désirs  la 
ravagaient  et  elle  jetait  des  regards  circulaires  sur  les 
jeunes  gens  de  la  petite  ville  dont  les  ardeurs  eussent  pu 
s'allier  aux  siennes. 

Marie-Louise  dit  : 

—  Ce  n'est  pas  comme  notre  grand  bêta.  Tiens  donc, 
espèce  de  grand  feignant,  de  grand  propre  à  rien  ! 

Paul  dit  : 

—  Ne  fais  donc  pas  attention.  Tu voisbienqu'elle  est  soûle. 

11  avait  commencé  par  se  faire  refuser  à  son  baccalau- 
réat de  rhétorique,  après  quoi  on  le  mit  dans  une  boîte 
à  bachot  d'où  il  revint, l'hiver  suivant,  avec  une  bronchite 
assez  grave.  11  s'était  guéri  rapidement,  parce  qu'il  avait 
un  appétit  de  bête,  mais  il  était  resté  tout  aussi  simple 
avec  l'air  de  suivre  le  vol  des  mouches.  Son  père  disait  : 
^  Ha  ha  ha  ha  ha!  Tiens,  vois  donc  celle-là  qui  t'appelle!  » 

Marie-Louise,  qui  était  sortie,  entra  avec  une  assiette 
contenant  des  petits  poissons.  Ses  générosités  lui  semblaient 
grandes  et  le  vin  blanc  les  agrandissait  encore  en  son  cœur. 

—  Je  vais  leur  porter  une  assiettée  do  poissons.  Ça  vaut 
mieux  que  si  nous  ne  pouvions  pas  les  manger. 

Monsieur  Edmond  savoura  la  chose  et  répondit  : 

—  C'était  un  brave  homme,  le  père  Perdrix! 

Elle  cacha  l'assiette  sous  son  tablier  et  partit.  Elle  dit  à 
la  mère  Perdrix  : 

—  Tenez  donc,  voilà  une  assiettée  de  poissons.  Monsieur 
Edmond  a  dit:  Qu'ils  ne  craignent  rien,  on  s'occupera  d'eux! 


l8  LA   HEVL'E    BLANCH£ 

Après  avoir  bu  son  café  et  son  cognac,  Paul  sortit  de  la 
salle  à  manger.  Du  déjeuner  au  dîner,  le  temps  s'étendait 
durant  sept  heures  entières  pendant  lesquelles  il  saisissait 
les  occasions,   prenait  les  minutes  une  à  une  avant  de  les 
jeter  derrière  lui.  On  lui  avait  défendu  la  chasse  à  cause 
des  chaud  et  froid.  Il  s'amusait  avec  son  domestique,  mar- 
,  chait  dans  la  maison,  se  campait  au  seuil  et  arrêtait  les  pas- 
sants,  rôdait  dans   les  rues   et  connaissait   tous  ceux  qui 
aiment  le  café.  Il  savait  dans  quels  endroits  Ton  peut  boire, 
s'y  asseyait  mais  ne  s  y  fixait  pas,  parce  qu'autre  chose  l'en- 
traînait ensuite.  Son  estomac  semblait  un  roi  qui  gouverne 
et  qui   règne  et,  prenant   sa  tête,  guidait  sa  vie,    puis  se 
renouvelait  comme  une  idée,  le  conduisait  dans  une  maison 
où  la  table  était  mise,  dans  une  autre  où  on  lui  offrait  la 
goutte,  dans  un  café  où  l*on  voudrait  lui  faire  crédit. 

Il  fit  un  tour  dans  la  cour,  passa  ensuite  le  nez  à  la  porte, 
il  était  onze  "heures  et  demie.  On  apercevait  la  maison  du 
père  Perdrix.  Il  descendit  :      -        . 

—  Vieux,  vous  boirez  bien  un  verre  de  bière. 

Le  père  Perdrix  accepta,  quoiqu'il  n'aimât  pas  la  bière. 
Ils  (plièrent  «  Au  Petit  Salé  »,  s'assirent,  et  tous  deux,  séparés 
par  la  table,  contemplaient  leur  verre.  Le  père  Perdrix  lui 
raconta  la  chose.  Paul  dit  : 

—  C'est  vrai?...  Faut  rien  craindre,  vieux,  on  s'occupera 
de  vous. 

Puis  il  commanda  une  autre  cannette,  la  versa  dans  les 
'  verres,  but  le  sien  à  tous  petits  coups  en  attendant  midi,  et 
il  semblait,  à  chaque  fois,  absorber  une  minute.  Quand  il 
jugea  le  moment  venu,  il  paya,  se  leva  : 

—  Au  revoir!  Je  m'en  vais. 
Maintenant,  il  pouvait  aller  chez  Bousset. 

La  table  était  mise   et  tous  quatre,  Pierre   Bousset,    sa 
femme,  Jean  et  Marguerite,  autour  d'une  galette  aux  pom- 
mes de   terré,   mangeaient   et   mâchaient  tout  un  succès,     * 
toute  une  gloire.  La  femme  disait  : 

—  Mon  Jean!  On  aurait  dit  que  je  m'y  attendais.  J'avais 
justement  fait  une  galette  aux  pommes  de  terre. 

Elle  était  descendue  tout  de  suite  à  l'école   pour  l'ap- 
prendre à  Marguerite.  Et  Marguerite  racontait  : 


LE   PÈRE   PERDRIX  19 

—  La  sœur  supérieure  est  entrée  dans  la  classe.  Elle  a 
dit  :  Marguerite  Bousset,  votre  frère  est  reçu  le  soixante- 
quinzième  à  rÉcole  Centrale.  Moi  je  suis  devenue  toute 
blanche.  Et  la  sœur  a  dit  :  Cest  joli,  le  garçon  d'un  char- 
ron ! 

Paul  passa  devant  ia  fenêtre.  Pierre  Bousset  dit: 

—  Voilà  Paul  Lartigaud. 

11  était  ennuyé  qu'on  vînt  les  déranger  au  moment  du 
repas.  Par  tempérament  d'ouvrier  économe,  il  n'aimait  pas 
donner  et  pourtant  il  n'osait  pas  ne  rien  offrir.  Paul  entrait 
avec  son  continuel  ricanement  qui  lui  donnait  de  l'assu- 
rance. 

—  Hé!  hé!  hé!  Le  voilà  à  table.  Il  mange  de  la  galette. 
Eh  bien!  Tu  es  content! 

Tout  le  monde  dit  en  même  temps  : 

—  Asseyez-vous  donc,  monsieur  Paul. 

Jean  Bousset  sentait  son  bonheur  s'accroître  par  la  pré- 
sence de  quelqu'un  qui  le  contemplait  et,  pensant  à  la 
veille,  où  il  n'était  pas  encore  «  élève  à  TÉcole  Centrale  », 
triomphait  du  temps  et  des  hommes 

Pierre  Bousset  dit  : 

—  Vous  mangerez  bien  un  morceau  de  galette,  Monsieur 
Paul  ? 

Et  Paul  secouait  la  tête,  avec  son  ricanement  : 

—  J'espère  que  vous  allez  arroser  ça. 

C'était  une  galette  aux  pommes  de  terre,  chaude  et  dorée, 
dont  la  croûte  était  tendre,  parce  qu'ils  n'avaient  plus  beau- 
coup de  dents  et  dont  la  miette,  pleine  de  beurre,  fondait 
dans  la  bouche  et  y  ruisselait.  Après  cela  l'on  boit  un  bon 
coup  pour  se  mettre  le  cœur  en  place,  puis  l'on  mange  en- 
core, pour  se  rassasier. 

Pierre  Bousset  recevait  la  récompense  de  ses  sacrifices 
et  pensait  :  Ce  sont  les  bourgeois  qui  doivent  être  en 
colère  ! 

Et  sa  femme  -disait  : 

—  N'est-ce  pas  que  c'est  joli,  monsieur  Paul?  Dame!  il 
n'y  en  a  pas  un  autre  dans  le  pays. 

Pierre  Bousset,  le  charron,  était  un  homme  de  un  mètre 
soixante-cinq  centimètres,  que  le  travail  du  charronnage 
avait  rendu  carré,  rond,  solide,  mais   que  ses  cinquante- 


20  LA  REVUE    BLANCHE 

deux  ans  courbaient  un  peu,  comme  un  poids  courbe  une 
branche.   Fils  d'une  femme  qui  devint  veuve,  il  vécut  une 
première  enfance  :   à  Técole   où  il   n'apprit  rien  parce  les 
pauvres  ont  des  choses  qui  les  occupent,   dans  les  enterre- 
ments riches  où  Ton  fait  Taumône ,  dans  les  distributions 
du  bureau  de  bienfaisance  et  parmi   les   rues,  comme  les 
gueux  qui   n'ont  qu'une   chambre  et   cherchent   dans  les 
caniveaux  des  sous  et  du  pain.  Une  fois,  un  épicier  aisé 
renvoya  faire  une  commission,  à  trois  kilomètres,  au  do- 
maine de  la  Grand'Font  et,  quand  il  revint,  lui  dit  :  Je  te 
remercie  bien,  mon  petit.  L'enfant  pensait  à  ce  qu'il  avait 
usé  de  ses  sabots.  Une  autre  fois,  un  oncle  s'étant  arrêté 
chez  elle,  la  mère  envoya  Pierre  chercher  une  bouteille  de 
vin.  L'aubergiste  dit  à  sa  femme  :  Ça  boit  du  vin,  ça!  Lors- 
qu'il passait  dans  les  rues  de  la  petite  ville,  mal  vêtu,  re- 
gardant en  Taîr,  les  habitants  disaient  :  C'est  le  plus  mau- 
vais des  gars  !  Il  aima  sa  mère  avec  une  sorte  de  rage  et  se 
répétait  à  lui-même  :  Nom  de  Dieu  !  quand  je  serai  grand... 
Il  entra  en  apprentissage  chez  un  oncle  qui  était  charron  et 
qui  voulut  bien  le  prendre  sans  le  faire  payer.  Pour  qu'il 
ne  mangeât  pas  trop,  et  connaissant  le  pauvre  et  sa  honte, 
au  moment  des  repas  la  tante  enfermait  le  pain   dans  la 
huche  et  là-dessus  restait  assise.  Parfois  il  faisait  des  com- 
missions, on  lui  donnait  des  sous,  et  il  les  nouait  dans  un 
coin  de  son  mouchoir.   Tous   les  mois,   un  dimanche,   îl 
allait  voir  sa  mère,  parcourait  quatre  lieues  à  pied  et  lui 
apportait  ses  économies.  Il  y  eut  des  mois   où  il  apporta 
jusqu'à  trente  sous.  Enfin,  son  apprentissage  étant  terminé, 
il  travailla  dans  les  petites  villes  des  alentours  où,   avec 
ses  camarades,  il  pariait  à  qui  travaillerait  le  plus.  Les  pre- 
miers temps,  on  l'emmenait  à  Tauberge,  le  dimanche,   et 
on  le   faisait   payer  parce  que,  étant  économe,  il   devait 
avoir  de  l'argent.  Il  protesta  quelques  bonnes  fois,  alors  on 
ne  Tinvita  plus  et  on  lui  disait  :  «  Toi,  nous  ne  t'emmenons 
pas.  Tu  es  un  chien,   ça   c'est  connu.  >  Il  apprit  que  le 
monde  est  dur  comme  du  fer,  qu'il  attaque  nos  destinées  à 
coups  de  poing  et  qu'il  faut  parfois  plier  1er  épaules  pour 
ne  pas  être  cassé.  Il  se  renferma  dans  ses  idées,  vécut  pour 
lui-même  et  surveilla  sa  bourse.  A  trente  et  un  ans,  il  se 
maria  avec  une  femme  économe  et  travailleuse,  s'établit  à 


LE  PÈRE    PERDRIX  ai 

son  compte  et,  parce  qu'il  était  un  des  meilleurs  ouvriers 
du  pays,  consciencieux  et  rapide,  on  vint  à  lui  comme  à 
une  administration  régulière.  Il  eut  deux  enfants,  Jean  et 
Marguerite,  à  quatre  ans  de  distance,  ce  qui  lui  donnait 
plus  de  plaisir  encore  que  lorsqu'il  allait  porter  de  l'argent 
au  notaire.  En  vingt  ans,  il  amassa  quarante  mille  francs. 
Jean,  qui  était  toujours  le  premier  à  Técole,  put  avoir  une 
subvention  départementale  qui  lui  permit  d'étudier  au  lycée, 
y  occupa  la  première  place  encore,  et  lorsqu'il  se  présenta 
à  l'École  Centrale,  fut  classé  le  soixante-quinzième,  ce  qui 
fit  pousser  des  :  ah!  Jamais  il  n'avait  échoué  à  aucun 
examen. 

Et  Paul  s'attabla  sans  plus  de  cérémonie.  Marguerite 
aussi  mangeait,  et  son  petit  menton  rond,  sérieux  et  se 
remuant,  semblait  une  personne  qui  réfléchit  en  marchant. 
Paul  la  regarda  et  dit  : 

—  Tu  l'aimes,  la  galette! 

Elle  avait  quatorze  ans  et  ne  se  cachait  de  rien.  Elle  ré- 
pondit : 

—  Ma  foi,  oui,  je  l'aime  bien. 

Ils  avaient  été  à  une  noce  ensemble.  11  était  son  premier 
garçon  de  noce,  elle  était  sa  première  fille  de  noce.  C'est 
une  chose  qui  vous  réunit  et  qui  mêle  à  vos  sentiments 
naturels  un  peu  plus  que  de  l'amitié.  11  avait  pris  l'habi- 
tude de  lui  offrir  toutes  sortes  de  petites  choses,  comme 
des  bonbons,  et  elle  avait  pris  l'habitude  de  les  attendre. 
D'ailleurs,  Paul  traînait  toujours  quelque  friandise  dans  sa 
poche,  pour  s'occuper.  11  dit  : 

—  Et  les  pastilles  de  menthe,  est-ce  que  tu  les  aimes? 
Elle  répondit  : 

—  Bien,  sûr!  Est-ce  que  tu  en  as  dans  ta  poche? 
Il  les  sortit  en  disant  : 

—  Ah!  tu  la  connais  dans  les  coins! 

Pendant  ce  temps,  Pierre  Bousset  versait  à  boire.  Il  eût 
voulu  rendre  tout  le  monde  heureux.  C'était  un  de  ces 
hommes  qui  se  sont  toujours  privés  et  pour  qui  le  bonheur 
consiste  à  ne  se  pas  priver.  Il  disait  à  son  fils  : 

—  Tu  ne  bois  pas.  Bois  donc,  petit  bêta! 

Puis  arriva  le  moment  du  café  et  Pierre  Bousset  voulut 
encore  payer  la  goutte.  Quand  tout  fut  fini,  Paul  désirait 


22  LA   REVUE    BLANCHE 

emmener  Jean.  Mais  le  père  pensait  :  «  II.  a  pris  tout  ce 
qu'il  lui  faut.  C'est  inutile  qu'il  FÔdaille  toute  la  soirée 
dans  les  cafés.  Cest  comme  ça  qu'on  s'abîme  la  santé  et 
qu'on  fait  de  mauvais  estomacs.  »  Il  dit  : 

—  Non,  monsieur  Paul.  Il  doit  partir  pour  Paris  dans 
huit  jours  et  j'ai  besoin  de  lui  parler.  Et  puis  il  faut  que  le 
tailleur  vienne  prendre  la  mesure  de  ses  habits  et  que  sa 
mère  lui  prépare  son  trousseau.  Il  descendra  voir  votre 
jpère  dans  la  soirée. 

Paul  se  leva  : 

—  Au  revoir!  Je  m'en  vais. 

Un  peu  après  Marguerite  descendit  à  l'école.  Elle  n'eût 
pasvoulu  descendre  en  même  temps  que  Paul  ;  il  se  tenait 
trop  mal!  Alors,  le  père,  la  mère  et  Jean,  autour  de  la  table 
formaient  un  conseil.  Le  père  disait  : 

—  Dame!  mon  petit,  je  suis  content.  On  peut  le  dire,  que 
je  suis  content.  Tu  sais  que  j'ai  fait  bien  des  sacrifices.  Jus- 
qu'ici je  n'ai  pas  eu  à  me  plaindre.  Il  y  a  bien"  eu  une  fois 
où  le  proviseur  rnettait  :  «  Une  certaine  tendance  à  se  mettre 
en  lutte  contre  la  discipline  »,  mais  j'ai  pris  celia  pour  des 
bêtises  de  jeune  homme.  A  présent,  il  ne  faut  plus  te 
conduire  comme  un  petit  garçon.  Et  puis  tu  vois  ce  que 
nous  faisons  pour  toi.  Dame!  la  pauvre  Marguerite  sera 
toujours  dupée.  Oh!  elle  n'en  est  pas  jalouse.  Elle  a  eu 
bien  du  plaisir  à  voir  comme  tu  avais  réussi.  Ce  n'est  pas 
dans  toutes  les  familles  que  les  frères  et  les  sœurs  s'enten- 
dent comme  ça.  Enfin  nous  la  récompenserons  avec  sa  dot, 
quand  elle  se  mariera. 

Tu  vas  partir  à  Paris.  Nous  avons  demandé  une  bourse, 
je  pense  que  nous  l'obtiendrons.  11  faut  toujours  bien  te 
conduire,  parce  que  la  conduite  c'est  le  principal.  On  en 
voit,  dans  nos  pays,  qui  ont  de  petits  métiers  et  qui,  à 
force  de  conduite,  arrivent  à  mettre  quelque  chose  de  côté. 
C'est  en  petit  comme  en  grand.  Regarde  ton  oncle  Perdrix. 
On  ne  peut  pas  dire  que  ce  soit  un  mauvais  homme,  ni  un 
débauché.  Mais,  dame!  il  aimait  à  boire  et  puis  toujours  la 
pipe  au  bec.  Je  ne  parle  pas  de  la  mère  Perdrix  qui  est 
au  contraire  une  femme  d'ordre.  Il  avait  un  métier  de  ma- 
réchal. Dame!  ce  n'est  pas  embrouillant:  c'est  un  des  pre- 
miers métiers  de  nos  pays.  S'il  s'était  ménagé,  ça  se  trou- 


rJC   PÈRE   PEBDRIX  '^3 

verait  aujourd'hui,  au  lieu  qu'il  n'est  plus  bon  qu'à  mettre 
au  bureau  de  charité. 

Conduis-toi  toujours  bien.  Le  jour,  tu  seras  à  l'école,  je 
n'ai  rien  à  dire.  Tous  les  soirs  rentre  dans  ta  chambre  et 
travaille.  Tu  sais  mieux  que  moi  ce  qu'il  y  a  à  faire.  Méfie- 
toi  de  toutes  ces  femmes.  Des  fois  on  en  rencontre  dans  la 
me  et  ce  n'est  bon  qu'à  vous  conduire  dans  des  guet-apens* 
Ou  bien  encore  on  attrape  de  mauvaises  maladies,  et  une 
fois  qu'on  a  ça  dans  le  sang  il  faut  bien  qu'on  le  garde.  Tu 
es  déjà  d'un  petit  tempérament. 

Je  ne  te  dis  pas  non  plus  de  n'avoir  pas  d'amis,  mais 
il  n'en  faut  pas  trop.  Tu  en  as  eu  au  lycée,  nous  les  avons 
reçus  pendant  les  vacances,  nous  leur  avons  fait  des  poli- 
tesses. Ça  n'avait  pas  l'air  d'être  des  mauvais  garçons.  Mais 
tu  as  vu  ça  bien  des  fois  avec  nous;  les  amis  ça  n'est  bon 
qu'à  vous  emprunter  de  l'argent,  et  souvent  on  est  obligé 
de  le  perdre.  Je  t'enverrai  cent  vingt  francs  tous  les  mois. 
Tu  n'as  pas  à'  te  plaindre  :  ça  fait  quatre  francs  par  jour. 
Ménage-toi  bien  et  surtout  n'emprunte  jamais  rien  à  per- 
sonne. Une  fois  qu'on  s'est  mis  dans  les  dettes,  on  ne  sait 
plus  comment  en  sortir.  Et  puis  on  devient  pied-plat,  il 
faut  toujours  emprunter  à  droite  ou  à  gauche.  J'aime  mieux 
encore,  si  ça  te  faisait  faute,  que  tu  me  demandes.  Mais 
réfléchis  bien.-  Moi,  mon  petit,  tu  as  vu  comme  je  m'étais 
donné  de  la  peine  pour  ramasser  quelque  chose.  Je  gagne 
ma  vie  en  travaillant, 

Obéis  toujours  bien  à  tes  maitres.  C'est  à  celui  qui  est 
votre  maître  qu'il  faut  être  soumis.  Des  fois  il  y  en  a  des 
brutes  qui  vous  prennent  en  grippe.  On  ne  leur  répond 
pas.  Toujours  être  poli.  A  la  fin  ils  reviennent  et  ils  se 
disent  :  «  Tout  de  même,  voilà  un  petit  qui  ne  dit  jamais 
rien.  J'ai  peut-être  eu  tort  de  le  brusquer.  »  Des  fois  c'est  de 
ces  hommes-là  qu'on  se  fait  des  amis,  parce  qu'ils  ne  sont 
pas  tous  mauvais  au  fond.  Et  puis  ils  peuvent  vous  être 
utiles.  Ne  te  fâche  jamais.  Fais  comme  les  Auvergnats.  Tu 
en  as  vu  par  ici  quand  ils  viennent  vendre  de  l'étoffe.  On 
leur  dit  :  «  Fous-moi  le  camp,  espèce  de  filou,  voleur!  :^ 
Ils  s'en  vont  sans  rien  dire.  Et  puis  quand  ils  ont  fait  le  tour 
de  la  ville,  ils  reviennent  et  vous  disent  :  «  Mais  enfin. 
Monsieur »  On  les  écoute,  et  des  fois  ils  arrivent  à 


îi4  LA  REVUE   BLANCHE 

VOUS  entortiller  et  vous  vendre  quand  même  ce  que  vous 
n'auriez  pas  voulu  acheter.  On  ne  se  fâche  jamais,  c'est 
toujours  plus  prudent,  et  puis  à  quoi  que  ça  sert  la  fierté 
mal  placée?  ** 

Enfin,  mon  petit,  fais  toujours  pour  le  mieux.  Jusqu'ici 
je  n'ai  pas  eu  à  me  plaindre.  N'écoute  pas  ceux  qui  te 
donnent  des  conseils,  on  se  laisse  entraîner.  11  y  en  a  trop 
ici  qui  seraient  contents  si  tu  tournais  mal.  Ah!  malheu- 
reux du  Bon  Dieu,  si  tu  faisais  des  bêtises,  il  y  en  a  qui 
seraient  plus  contents  que  si  on  leur  donnait  vingt  francs!. 
Il  y  en  a  assez  qui  bisquent  de  te  voir  arriver!  Je  l'ai  tou- 
jours dit  :  «  On  se  plaint  que  ce  soient  les  enfants  des. 
bourgeois  qui  aient  toutes  les  places,  et  quand  on  voit 
l'enfant  d'un  ouvrier  qui  a  envie  de  bien  faire,  on  fait  tout 
ce  qu'on  peut  pour  l'empêcher.  »  Dame!  en  vois-tu  un- 
autre  dans  le  pays  qui  fasse  pour  ses  enfants  ce  que  j'ai 
fait  pour  toi?  Je  les  entends  faire,  le  samedi  chez  le  coiffeur,, 
tous  ces  beaux  messieurs  :  «  Nos  enfants,  qu'ils  fassent 
comme  nous,  qu'ils  travaillent!  »  Eux,  ils  ne  se  privent  de 
rien,  ils  vont  à  Paris  voir  l'Exposition.  Dame!  ce  n'est  pas 
un  billet  de  cent  francs  par  tête  qui  suffit! 

Enfin,  mon  petit,  tout  ce  que  je  te  dis,  c'est  pour  ton  bien* 
Tout  ça,  tu  le  trouveras  plus  tard.  Voilà  qu'il  est  une 
heure  et  demie,  il  faut  que  j'aille  travailler. 

(A  suivre,)  Charles-Louis  Philippe 


Le    Péril   imaginaire 


C*est  un  fait  :  le  peuple  le  plus  spirituel  de  la  terre  est  atteint  d'une 
maladie  terrible;  il  cesse  de  se  multiplier  avecla  prolificité  écrasante  de 
ses  voisins,  et  si  sa  population  ne  diminue  pas  encore,  il  arrive  bon  der- 
nier sur  les  statistiques  européennes.  Les  enfants  ne  naissent  plus  qu'à 
regret  dans  ce  beau  pays  de  France,  et  le  regard  avisé  des  sociologues 
envisage  avec  terreur  les  brumes  de  l'avenir  ;  on  proclame  le  désastre 
imminent.  Les  démographes  ont  donne  leur  consultation  en  hochant  la 
tète  au  chevet  du  malade  ;  les  empiriques  de  toutes  sortes  ont  préconisé 
les  onguents  les  plus  bizarres,  et  les  bonnes  femmes  à  qui  le  suffrage 
universel  confère  une  haute  compétence  en  ces  matières  ont  daigné 
conseiller  l'infaillibilité  de  leurs  remèdes. 

Pourtant  rien  n'y  fait  :  la  maladie  suit  son  cours.  L'opinion  publique 
est  désolée  ;  elle  applaudit  les  honorables  orateurs,  elle  reste  haletante 
devant  l'espoir  du  remède  qui  guérira;  mais  le  taux  des  naissances  con- 
tinue de  descendre  d'un  mouvement  calme  et  sûr,  Un  peuple  enfant 
ne  manquerait  pas  de  conclure  à  la  malédiction  divine.  —  Mais  nous 
n'ignorons  pas  qu'il  intervient  ici  une  volonté  autre  'que  la  divine  —  la 
nôtre. 

Or  si  la  majeure  partie  de  la  population  agit  il  est  vraisemblable 
qu'elle  a  d'excellentes  raisons  pour  cela. 

Cependant,  déplorant  cette  pénurie  et  applaudissant  les  dithyrambes 
comminatoires  de  nos  empiriques,  elle  affirme  une  pensée  exactement 
inverse  de  sa  conduite.  Elle  professa  une  foi  qu'elle  refuse  de  pratiquer, 
tels  ces  croyants  douteux  qui  dans,  le  fond  de  leur  cœur  ont  tué  leur 
religion,  mais  qui  n'osent  pas  l'avouer  parce  qu'ils  sont  étourdis  et 
ahuris  parla  faconde  des  camelots  du  temple,  et  d'ailleurs  encore  pro- 
fondément imprégnés  des  poisons  qu'ils  absorbèrent  avec  le  lait  de  leur 
nourrice. 

La  conduite  d'un  homme  est  le  gage  le  plus  sûr  et  le  seul  irréfutable 
de  ses  convictions  ;  les  supercheries  de  la  statistique  et  la  rhétorique  de 
ses  adeptes  ne  remportent  qu'un  triomphe  verbal,  et  il  suffirait  sans 
doute  d'interroger  la  conscience  des  faits,  pour  répondre  victorieuse- 
ment à  ces  énergumênes. 

La  complainte  de  la  dépopulation  comprend  deux  tlièmes  principaux, 
sur  chacun  desquels  chaque  aède  insiste  plus  ou  moins,  suivant  sa  men- 
talité propre  :  la  nationalité  et  l'humanité. 

Les  virtuoses  de  la  nationalité  admettent  pour  démontré  que  le 
devoir  de  toute  nation,  c'est  de  prospérer  le  pdus  possible  numérique- 
ment d'une  façon  absolue.  En  outre  cette  augmentation  doit  être  tenue 
pour  suffisante,  seulement  lorsquelle  est  au  moins  proportionnelle  à 
celle  des  nations  voisines.  Toutes  les  autres  considérations  doivent  être 
éliminées  :  on  n'a  en  vue  que  le  nombre,  le  nombre  brutal. 


n6  LA   REVUE   BLANCHE 

Le  raisonnement  est  aussi  simple  que  lumineux  : 

En.  1800,  nous  comptions  33  naissances  par  i.ooo  habitants 
En  1890,  .    —  23  —  i.ooo        '— 

En  1896,  —  22,4       —  i.ooo        — 

Le  calcul  fournit  des  arguments  d'une  brutalité  plus  significative. 

En  1700,  la  population  française  était  38  0/0  de  la  pop.  européenne. 
En  1789,  —  —  —    27  —  — • 

En  181 5,  —  —  —    20  —  — 

En  1880, •         —  —  —     i3  —  — 

En  1890,  —  —  —     10  —  — 

Ceci  est  plus  grave.  L'importance  de  ce  pays  tend  vers  zéro  avec  une 
vitesse  uniformément  accélérée.  N'est-il  pas  évident  jusqu'à  l'excès  que 
d'ici  seulement  deux  siècles  la  nationalité  française  sera  devenue  un 
simple  vestige  historique,  comme  une  curiosité  de  musée  anthropolo- 
gique? 

Cette  prophétie  devrait  convaincre  les  Français  et  nul  d'entre  eux  ne 
devrait  s'endormir  sans  avoir  fait  au  moins  un  enfant  pour  l'engrosse- 
ment  des  prochaines  statistiques.  Mais  ce  mode  de  raisonnement,  ana- 
logue à  celui  des  mathématiciens  qui  extrapolent  une  courbe,  est  ici 
complètement  déplacé.  La  science  de  la  population  est  encore  trop 
balbutiante  pour  que  son  verbiage  soit  pris  en  considération.  Il  y  a  à 
peine  un  siècle  que  les  chiffres  de  la  démographie  sont  relevés  avec 
quelque  soin.  Nous  ressemblons  quelque  peu  à  l'hypocondriaque  qui 
vient  de  se  découvrir  une  saillie  osseuse  —  parfaitement  normale  d*ail- 
leurs' —  et  qui  croit  sa  dernière  heure  venue.  La  vérité  est  que,  dans 
l'espèce,  nous  n'avons  pas. le  droit  d'extrapoler.  Si  Ton  eût  appliqué 
le  même  raisonnement  à  la  fin  du  xviii«  siècle,  la  Prusse  devait  être 
absorbée  à  bref  délai  par  la  France.  Nous  n'avons  pas  le  droit  d'extra- 
poler. 

C'est  une  gymnastique  assez  puérile.  Ainsi  un  statisticien,  M.  Legoyt 
(Journal  de  Statistigue^  i867),  établit  une  escarpolette  selon  laquelle 
le  doublement  de  la  population  française  s'annonçait  comme  devant 
exiger  : 

Dans  la  période  de  1801-1806  un  laps  de  76  ans. 
1806-I821  —        224  ans. 

i82i-i83i  —         ICI  ans. 

i83r-i836  —         112  ans. 

La  statistique  subit  des  vicissitudes  tout  humaines.  Les  bribes  de 
généralisation  que  nous  avons  pu  tirer  jusqu'ici  de  la  science  démogra- 
phique n'ont  pas  force  de  loi.  L'heure  ne  sonnera  peut-être  pas  de 
si  tôt  où  cette  science  pourra  affirmer  des  prévisions  loitaines,  et  donner 
au  législateur  des  conseils  autres  qu'immédiats  et  timides.  Baromètre  de 
la  vitalité  des  peuples,  la  démographie  renseigne  sur  leur  état  présent, 


LE   PÉRIL,  IMAGINAIRE  27 

A  la  vérité,  depMÎs  le  commencement  du  siècle,  moment  où  Ton  com- 
mence à  s'occuper  sérieusement  de  la  statistique  des  mouvements  de 
population,  jusqu'à  nos  jours,  malgré  d'éphémères  oscillations  où  se 
reflètent  les  accidents  économiques  et  sociaux,  le  ralentissement  dans 
l'augmentation  de  la  natalité  est  un  fait  constant  et  progressif,  mais 
reconnaître  cette  diminution  comme  une  minoration  réelle,  ainsi  qu'on  le 
fait  la  plupart  du  temps,  ^'est  admettre  que  le  premier  chiffre  trouvé  — 
celui  du  commencement  du  siècle  —  est  un  repère  normal  :  de  quel 
droit  lui  reconnaîtrait-on  cette  qualité? L'absence  de  documents  offi- 
ciels empêche  malheureusement  de  s'aventurer  plus  haut  avec  une 
certitude  suffisante,  mais  les  chiffres  publiés  par  Moheau  en  1778 
{Recherches  sur  la  population  française]  ne  sont  pas  sans  intérêt  à  ce 
point  de  vue. 

Cet  auteur  attribue  à  la  France  de  1778  une  population  de  2:^.663. 000 
habitants,  pour  une  superficie  de  629.808  kilomètres  carrés  ;  soit  par 
kilomètre  carré  43  habitants.  Or,  en  1799,  pour  une  même  superficie, 
on  compte  28.297.000  habitants,  soit  par  kilomètre  carré  5o  habitants. 

Tandis  que  de  1801  à  1870,  pendant  ce  siècle  où  la  natalité  n'aurait 
cessé  de  décroître,  la  densité  de  population  a  passé  de  5o  à  70  habitants 
par  kilomètre  carré. 

Ce  ne  serait,  donc  pas  sur  le  mouvement  antérieur  de  là  natalité  qu'au- 
raient pu  se  fonder  les  récriminations  dont  cette  question  a  été  le  pré- 
texte. 

A  dire  vrai,  la  complainte  n'est  pas  précisément  nouvelle,  il  est  pro- 
bable que  la  question  est  à  l'ordre  du  jour  depuis  qu'il  y  a  des  hommes 
sur  la  terre.  Nous  sommes  peu  renseignés  sur  les  décrets  de  Nabucho- 
donosor  à  ce  sujet  ;  mais  nous  savons  que  César  s'en  occupa  ;  la  loi  du 
consul  Papius  Popœus  mettait  un  impôt  sur  les  célibataires  ;  une  autre 
loi  exemptait  d'impôts  les  citoyens  romains  rfyant  trois  enfants.  Auguste 
et  Trajan  prirent  des  mesures  dans  cet  esprit.  Athènes  et  Sparte  con- 
nurent la  même  préoccupation.  Un  édit  de  Louis  XIV  (nov.  1666) 
offre  une  exemption  de  charges  publiques  à  ceux  qui  se  marieraient 
avant  20  ans  ou  qui  auraient  lo  enfants  légitimes.  Napoléon  promet  à 
toute  famille  qui  aurait  7  enfants  mâles  d'en  prendre  un  à  sa  charge. 

Mais  une  occasion  plus  sérieuse  justifiait  les  alarmistes  du  siècle 
actuel.  C  est  dans  les  statistiques  des  pays  voisins  que  l'on  prit  un  élé- 
ment de  comparaison  et,  dans  ces  conditions,  il  devint  évident  que  la 
France  se  singularisait  parmi  toutes  les  autres  nations  par  la  faiblesse 
croissante  du  taux  de  sa  natalité.  Les  calculs  de  Sundbarg  attribuent 
d*ane  façon  globale  aux  nations  de  l'Europe  occidentale  une  moyenne 
de  naissances  par  i.ooo  habitants  : 


i8/»6-r>o de  34,5 

1866-70 35,8 

1876-80 36,3 

1886-90 3/,, 5 


28  LA  REVUE   BLANCHE 

pendant  que  la  France  subissait  les  chiffres  suivants  : 

i8/|i-5o de  27,4 

1861-70 2G,3 

1871-80 a5,/| 

1881-90 îit3,8. 

A  la  vérité,  les  chiffres  globaux  sont  d'une  généralité  excessive  comme 
la  vérité  qu'ils  traduisent.  On  oublie  surtout  de  remarquer  que  dans  la 
plupart  des  pays,  si  la  natalité  est  plus  élevée,  le  tribut  à  la  mort  est 
aussi  plus  fort,  ce  qui  a  bien  son  importance.  De  très  bonne  foi,  les 
annalistes  pouvaient  se  lamenter  au  point  de  vue  patriotique  d'un  pareil 
état  de  choses.  Môme  en  1879,  Lagneau,  constatant  en  France  que  la 
diminution  ne  s'enrayait  pas,  se  laissait  aller  à  de  fâcheuses  extrapola- 
tions sous  couleur  de  prophéties  sinistres  : 

Or,  écrit-il,  si  la  Russie,  la  Prusse  et  l'Angleterre  continuent  à  présenter 
comme  antérieurement  un  accroissement  annuel  de  139  à  126  sur  10.000 
habitants  et  une  période  de  doublement  de  50  à  55  ans,  dans  55  années, 
dans  un  peu  plus  d'un  demi-siècle,  alors  que  les  nations  anglaise  et  prus- 
sienne, devenues  deux  fois  plus  nombreuses,  pourront  lever  des  armées  deux 
fois  plus  considérables,  la  nation  française  ne  s'étant  guère  accrue  que  d'un 
tiers,  quelque  généralisé  que  soit  le  service  militaire,  on  ne  pourra  lever  une 
armée  que  d'un  tiers  supérieure  à  ce  qu'elle  peut  être  actuellement. 

Un  point  surtout  exerçait  la  sagacité  des  commentateurs,  c'était  de 
savoir  pourquoi  seule  la  France  présentait  cet  affligeant  phénomène. 

Or,  il  est  vraisemblable  qu'étant  aux  avant-postes  de  la  civilisation, 
la  France  en  subissait  première  que  les  autres  nations  et  en  subit 
encore  l'une  des  conditions.  Dès  1870,  on  peut  voir  se  dessiner  un  mou- 
vement analogue  chez  certaines  puissances  occidentales.  Ceci  apparaît 
discrètement  dans  les  chiffres  de  Levasseur  : 

1865-69      1892-96 

France 25,9  22,4 

Angleterre  (etGalles).     .     .  35,3  3o,2 

Kcosse 35,1  3», 6 

Irlande aG,.'i  23,  i 

Belgique 3 1,8  28,4 

Il  en  est  de  même  pour  la  Suisse,  le  Wurtemberg  et  lu  Suède.  Il  est 
certain  d'autre  part,  conclut  Levasseur  en  guise  de  consolation,  que  la 
multiplicité  des  naissances  n'est  pas  nécessairement  une  preuve  de  pros- 
périté, au  contraire. 

Plus  récemment,  les  Bulletins  de  la  Société  d* Anthropologie  de  Paris 
publient  une  communication  de  M.  E.  Macquart  sur  les  travaux  de 
M.  Ilolt  Scholing  11  est  intéressant  de  remarquer  que,  sauf  en  ce 
qui  concerne  l'Autriche  et  l'Italie,  l'abaissement  du  taux  de  la  natalité  a 
été  constant  depuis  1 87/1-78,  c'est-à-dire  depuis  un  quart  de  siècle, 
pour  les  grands  pays  de  l'Europe  occidentale.  D'après  ce  travail,  le 


LE    PERIL   IMAGINAIRE  29 

nombre  des  naissances  pour  lo.ouo  habitants,  de  1874   à  1898,   a  di- 
minué 

pour  la  France  de 35 

rAIlemagiie 40 

l'Autriche ai 

r  Italie -Il 

le  Royaume-Uni 02 

r  Angle  terre  seule 61 

Ceci  tend  à  nous  démontrer  que  les  peuples  ne  se  multiplient  pas 
selon  une  progression  illimitée.  Quelles  que  soient  les  causes  secondes 
qui  jouent  le  rôle  de  frein,  cette  frénation  est  très  certaine,  puisque 
voici  que  nous  la  constatons  chez  des  peuples  entre  tous  civilisés. 

La  diminution  de  la  natalité,  tant  qu'elle  n'aboutit  pas  à  une  dimi- 
nution absolue,  ne  doit  pas  être  tenue  pour  un  signe  d'infériorité,  lorsque, 
ce  qui  est  le  cas,  elle  coïncide  avec  une  diminution  de  la  mortalité  géné- 
rale. A  mesure  que  la  civilisation  est  plus  poussée,  la  maturité 
de  rhomme  apparaît  à  un  âge  plus  avancé.  Plus  intellectuel,  Thomme 
ne  devient  utile  à  la  société  que  plus  tard  ;  à  des  conditions  nouvelles 
d'existence  caractérisées  par  le  machinisme  et  l'obligation  de  plus  en 
plus  grande  pour  Thomme  de  mettre  en  jeu  ses  facultés  cérébrales  cor- 
respondent vraisemblablement  des  conditions  nouvelles  dans  les  mou- 
vements de  la  population. 

Certes  la  France  avait,  au  point  de  vue  de  la  diminution  des  nais- 
sances, une  avance  considérable  sur  les  aiîtres  nations  ;  elle  Ta  con- 
servée; mais  il  n'est  pas  sûr  qu'elle  la  doive  garder. 

La  France  a  seulement  précédé  les  autres  pays  dans  ce  mouvement  de 
diminution.  Ce  fait  que  l'Europe  orientale  conserve  un  taux  de  natalité 
considérable,  et  diverses  autres  considérations,  convient  Tauteur  à  con- 
clure «  que  la  diminution  du  taux  de  la  natalité  a  pour  cause  principale 
la  civilisation  ». 

Ce  n'est  pas  la  première  fois  que  la  civilisation  est  mise  en  cause  dans 
ce  débat.  Boudin,  Gratiolet,  de  Quatrefages  signalèrent  jadis  l'extinc- 
tion rapide  des  familles  parisiennes.  C'est  un  fait  de  connaissance 
banale.  Dans  une  étude  de  statistique  anthropologique  sur  la  population 
parisienne,  Lagneau  en  1869  insiste  sur  les  mêmes  faits.  Paris  assume 
la  plus  grande  responsabilité  dans  cette  défection.  Je  cite  la  conclusion 
du  travail  de  ce  spécialiste  : 

De  cette  étude  statistique  sur  la  population  parisienne,  il  semble  ressortir 
que  si  les  grandes  agglomérations  humaines  sont  favorables  au  développe- 
ment scientifique,  artistique,  commercial  et  industriel  d'une  nation,  elles 
lui  sont  au  contraire  extrêmement  préjudiciables  sous  le  rapport  anthro- 
pologique. 

Si  de  plus,  nous  admettons,  avec  Bertillon  le  père,  que  la  diminution 
progressive  de  la  mortalité  générale  depuis  le  commencement  du  siècle 
est  encore  un  des  traits  les  plus  constants  de  la  nation  française,  nous 


3o  LA  REVUE   BLANCHE 

avons  une  idée  plus  nette  de  ce  mouvement  de  population  :  miin^  a'en^ 
fiints,  plus  de  {vieillards.  Voilà  la  situation. 

Lorsque  la  société  d'économie  politique  (5  janvier  1897)  discute  la 
question  du  chômage  inévitable,  un  économiste,  M.  Limousin  croii 
devoir  prononcer  ces  paroles  :  «  La  France  a  en  trop  cinq  ou  six  millions 
de  travailleurs  ».  C'est  le  résumé  de  la  question  économique.  Lors- 
qu'on n'examine  que  ce  seul  point,  la  possibilité  de  bien-être,  la  facilité 
d'existence  des  classes  ouvrières,  c'est-à-dire  de  la  plus  grande  partie 
de  la  population,  on  arrive  à  cette  conclusion  que,  pour  réaliser  les 
améliorations  désirables,  il  serait  actuellement  nécessaire  de  voir  dimi- 
nuer le  nombre  des  concurrents  de  la  lutte  vitale. 

Cette  constatation  est  extrêmement  précieuse,  en  ce  que  le  manque 
de  travailleurs  ne  saurait  dès  lors  être  invoqué  par  les  fervents  de  la 
repopulation.  Même,  la  question  économique  étant,  entre  toutes,  vitale 
pour  un  pays,  il  semblerait  que  ce  seul  argument  eût  dû  tout  d'abord 
diminuer  leur  enthousiasme. 

Mais  pas  du  tout  :  on  fait  volontiers  abstraction  de  ces  circonstances. 
En  réponse  à  la  déclaration  de  l'économiste  Limousin,  d'autres  écono- 
mistes font  surgir,  multiples,  les  projets  de  loi  pour  engager  les 
citoyens  à  procréer  plus  activement  de  la  chair  à  souffrance.  Il  n'est 
remède  si  héroïque  qui  ne  soit  proposé  avec  sérieux.  Aux  beaux  jours 
du  malthusianisme  quelqu'un  préconisa  l'infîbulation  réglementaire 
pour  tous  les  pauvres,  au  nom  de  l'humanité;  au  nom  de  l'humanité 
et  de  la  nationalité,  nou  sue  reculerions  aujourd'hui  devant  aucun  moyen 
pour  obtenir  le  puUullement. 

Tous  sont  unanimes  àdéplorer  cette  calamité.  Quelques-uns  pensent 
qu'aucune  espèce  de  règlement  si  ingénieux  qu'il  soit,  n'y  saurait  pallier; 
les  autres  divergent  sur  le  choix  des  moyens.  Mais  ils  tiennent  pour 
indiscutable  qu'il  y  ait  calamité. 

La  nécessité  d'augmenter  la  population  est  un  axiome  de  sens  moral 
que  personne  ne  se  permet  de  contester,  sinon  les  inavouables,  les  hon- 
teux malthusiens..  Dans  quelles  limites?  Les  défenseurs  de  la  nationalité 
répondent  :  parallèlement  à  l'augmentation  des  peuples  voisins.  Voilà 
qui  est  peu  précis.  Il  paraît  en  effet  difficile  de  parler  d'une  prolification 
normale  ou  raisonnable.  Sera-ce  celles  des  émigrés  canadiens,  des 
modernes  Chinois  plutôt  que  la  nôtre  ? 

En  vérité,  si  les  auteurs  s'appesantissent  si  peu  sur  ce  sujet  et  ne 
Tabordent  que  par  surcroit,  c'est  que  les  arguments  mêmes  qui  les 
poussent  à  prêcher  la  repopulation,  en  dehors  de  leur  multiplicité  qui 
en  impose,  n'ont  au  fond  qu'une  consistance  assez  fragile.  —  Mais  il 
leur  paraît  impossible  qu'on  puisse  discuter  leur  axiome  à  Theure 
actuelle.  Malthus  est  mort;  madame  Besant  se  repent;  seul,  Paul  Robin 
parle  encore. 

Les  raisons  invoquées  sont,  nous  Pavons  vu,  de  deux  ordres  :  la  natio- 
nalité et  l'humanité. 

En  premier  lieu,  nul  ne  doute  que  le  point  de  vue  national,  si  impor- 
tant qu'il  soit,  ne  doive  être  considéré  comme   tout  à  fait  secondaire 


LE   PÉRIL   IHAGINAUIE  3l 

rdatirement  à  la  question  humanité.  II  n'est  si  farouche  nationaliste  qui 
consente  à  immoler  tous  les  nationaux  à  la  nationalité  devenue  un  pur 
fantôme. 

Examinons  d'abord  les  arguments  tirés  de  Tintérêt  national  :  la  ques- 
tion si  connue  du  chômage  obligatoire  inévitable,  dans  notre  société 
en  proie  au  machinisme,  dispense  raisonnablement  d'insister  sur  ce 
point.  Nous  venons  de  voir  avec  M.  Limousin,  ce  qu'il  faut  en  penser. 
Rappelons-nous  que  nous  subissons  ime  augmentation  moindre  de  popu- 
lation. Nous  l'appelons  abusivement  dépopulation.  En  réalité,  il  n'y  a 
pas  dépopulation  :  la  population  continue  à  augmenter^  en  de  moin- 
dres proportions,  voilà  tout.  Nous  ne  manquons  pas  de  bras. 

Qu'importe?  répond  Pierre  Mille  (1),  une  nation  a  le  devoir  d'accroître  sa 
population  et  de  la  jeter  sur  les  parties  de  la  terre  désertes  ou  habitées  par 
des  rares  inférieures,  de  façon  à  faire  monter  le  niveau  moral  de  l'humanité. 

Ces  émigrants  vivront  mieux  ;  la. loi  est  qu'ils  réussissent.  Il  n'en  faut 
pour  preuve  que  l'extraordinaire  fortune  économique  des  colonies  anglaises 
de  TAmérique,  de  l'Australie  et  de  l'Afrique  du  Sud. 

Voilà  une  solution  tout  à  fait  limpide  !  J'admets  qu'on  facilite  l'émi- 
gration au  surcroit  de  la  population  :  découvrira-t-on  pour  eux  de 
nouvelles  Amériques?  Les  anthropologistes  qui  ont  étudié  l'acclimate- 
ment tombent  d'accord  que  l'acclimaté  ne  subsiste  qu'à  la  condition 
de  chevaucher  strictement  sa  ligne  isotherme. 

Dans  les  migrations  rapides,  le  succès,  dit  Bertillon,  sera  d'autant 
plus  compromis  que  l'omigralion  s'éloignera  davantage  de  cette  ligne 
(bandé  isotherme)  pour  se  porter  vers  le  sud.  Et  il  ajoute  :  le  cosmopo- 
litisme de  chaque  type  humain  est  une  hypothèse  que  les  faits  ne  con- 
firment pas. 

Lenvoi  dans  certaines  colonies  de  la  surpopulation  des  inétropoles 
ne  constitue  maintes  fois  qu'une  forme  déguisée  de  l'infanticide,  voilà 
ce  qui  est  la  vérité  brutale. 

A  côté  de  la  Nouvelle- Ecosse,  du  Canada  et  des  Etats-Unis  du  Nord, 
où  racclimatement  réussit  jusqu'à  la  saturation,  les  Antilles  opposè- 
rent toujours  un  climat  hostile  aux  Anglais  et  aux  Français.  Seuls  les 
Espagnols  y  ont  conquis  droit  de  cité. 

La  population  blanche  de  la  Martinique  prend  possession  de  Tile  en 
i635,  s'accroît  par  immigration  jusqu'en  ijAo,  où  elle  s'élève  à  iS.ooo 
blancs  et  J9.000  hommes  de  couleur.  Pais,  lorsque  la  guerre  des  colo- 
nies, sous  Louis  XV,  arrête  l'immigration,  la  population  blanche  dé- 
croit : 

En  1769. 12.069  habitants. 

1778 12.000        — 

1848^ 9.500        — . 

Le  maire  de  la  Martinique,  M.  Rufz,  s'écrie  en  1849  • 

Nous  ne  sommes  pas  lO.OOOblancs;  le  quart  des  terres  est  à  peine  en  cul- 


(1^  Pierre  Mille  :  Lt  Néo-malthiusianisme  en  Angleterre  (Revue  des  Deux  Mondes,  1891.> 


3a  LA   REVUE   BLANCHE 

ture,  les  colons  ont  presque  à  discrétion  la  farine  de  manioc,  du  poisson 
frais;  le  porc,  la  volaille,  les  bestiaux  s'élëvent  presque  sans  soins.  Et  cette 
population  diminue  ! 

Pour  les  liauts  plateaux  de  TAmérique  centrale  et  méridionale,  Jour- 
danet  affirme  que  la  descendance  européenne  va  en  déclinant  sur  les 
altitudes  qui  dépassent  2.000  mètres. 

Quant  à  TÉgypte  et  à  Tisthme  de  Suez,  rhistoire  de  tous  les  siècles 
est  là  pour  prouver  qu'aucun  Européen  n'y  fait  souche. 

Pour  TAlgérie,  l'analyse  des  statistiques  des  années  1853,  54,  55,  56, 
les  seules  où  Ton  connaisse  le  détail  des  nationalités,  démontre  que 
seuls  les  Espagnols  et  les  Maltais  y  prospèrent.  Les  cimetières,  s'écriait 
jadis  le  général  Duvivier,  sont  les  seules  colonies  toujours  croissantes 
de  l'Algérie. 

Passons  sur  le  Sénégal.  Le  Cap  est  favorable  aux  Européens,  TOcéa- 
nie  semble  l'être. 

Enfin,  il  est  de  fait  que  la  race  européenne  ne  fait  pas  souche  dans 
rinde.  «  Les  mieux  doués  qui  ont  résisté  aux  premiers  assauts,  y  vieil- 
lissent vite,  y  meurent  dans  une  décrépitude  prématurée  et  leur  des- 
cendance alanguie  s'évanouit  ».  (Bertillon). 

Il  y  a  donc  quelque  déloyauté  à  affirmer  aux  pauvres  gens  l'existence 
de  fabuleux  pays  de  Cocagne  où  ils  pourront  vivre  en  travaillant.  La 
terre  est  grande,  mais  la  plasticitJ  de  l'organisme  est  limitée. 

En  outre,  lorsqu'on  nous  dit  que  les  colons  sont  des  clients  naturels, 
nous  ne  sommes  pas  obligés  de  tenir  cette  vérité  pour  indiscutable  : 
le  commerce  est  de  par  sa  nature  international  ;  il  ne  reconnaît  pas 
d'autre  patrie  que  l'intérêt  propre  du  commerçant. 

Le  seul  argument  de  résistance  des  aèdes  de  la  nationalité,  est  celui 
de  la  guerre. 

C'est  la  corde  sensible,  l'objection  décisive,  irréfutable,  vitale. 

L'Allemand  guette  la  frontière  ;  il  faut  des  combattants  en  nombre 
massif  pour  opposer  à  ses  masses  une  résistance  valable;  ne  nous 
parlez  d'aucune  espèce  déconsidération  si,  en  premier  lieu,  nous  n'avons 
pas  pour  nous  le  nombre. 

Cette  importance  prédominante  accordée  au  nombre,  bien  qu'elle 
paraisse  une  vérité  d'ordre  élémentaire,  de  simple  bon  sens,  est  ime 
nouveauté  toute  récente  dans  l'art  militaire  à  propos  de  laquelle  les 
spécialistes  compétents  sont  loin  d'être  d'accord. 

Un  écrivain  militaire,  Derrécagaix,  déclare  dans  Stratégie  et  Tactique  : 

Dans  la  pratique,  être  le  plus  fort  ne  signifie  pas  avoir  la  supériorité  nu- 
mérique, témoin  la  deuxième  période  de  la  guerre  de  1870,  dans  laquelle 
nous  avions  pour  nous  le  nombre,  sans  l'éducation  militaire  qui  crée  la  disci- 
pline, et  dans  laquelle  nous  fûmes  vaincus. 

Le  général  Bernard,  dans  un  travail  inédit  sur  la  question  déclare  : 

Chercher  exclusivement  dans  le  nombre  la  clef  de  la  victoire,  c'est  fermer 
les  yeux  devant  l'histoire  comme  devant  les  principes  et  les  moyens  de  la 
stratégie  et  dé  la  tactique  modernes. 


tE   PÉRIL   IMAGINAIRE  33 

Le  nombre  n'a  toujours  été  que  le  cri  d^alârme  des  nations  faibles  qui  ont 
-cru  suppléer  ainsi  à  la  pénurie  d'hommes  de  guerre  sachant  manier  une 
armée  comme  un  artiste  qui  a  le  génie  de  son  art...  Tout  à  la  guerre  dépend 
du  choc,  du  combat.  Or,  pour  le  combat,  rien  d'embarrassant,  de  moins  glo- 
rieux, de  moins  digne  de  génie  que  la  pléthore  numérique  :  avec  ce  boulet 
aux  pieds,  une  masse  d'hommes  à  nourrir,  à  administrer,  à  faire  marcher,  à 
ébranler  même  pour  les  mettre  en  mouvement,  rien  d'instantané,  rien  qui 
puisse  assurer  Texécution  d'une  idée  habilement  conçue  n'est  possible... 

La  vérité  historique,  c'est  que  toutes  les  grandes^  opérations  militai- 
res ont  été  accomplies  par  de  petites  armées.  (Général  Lewal,  Institua» 
iions  militaires .  ) 

Avec  3 4.000  hommes,  Alexandre  conquiert  l'Asie  mineure,  la  Perse, 
rinde,  contre  des  ennemis  forts  de  Soo.ooo  hommes,  dont  la  résistance 
est  attestée  par  les  batailles  du  Granique,  d'Issus,  d'Arbelles. 

Avec  So.ooo,  Annibal  assujettit  l'Espagne,  franchit  le  Rhône,  les 
Alpes,  détruit  trois  armées  romaines  par  les  batailles  du  Tessin,  de  la 
Trébie,  de  Trasimène  etde  Cannes.  Ici,  So.ooo  Carthaginois  battent 
80.000  Romains. 

César  n'a  jamais  eu  sous  ses  ordres,  en  Gaule,  plus  de  90.000  hom- 
mes. A  Pharsale,  César,  à  la  tête  de  /»3.ooo  homnies,  bat  Pompée  qui 
en  a  90.000. 

A  Bouvines,  60.000  Français  rencontrent  i5o.ooo  coalisés.  Anglais, 
Flamands  et  Allemands. 

A  Crécy,  3o.ooo  Anglais  défont  70.000  Français. 

A  Poitiers,  la.ooo  Anglais  défont  5o.ooo  Français. 

A  Azincourt,  3o.ooo  Anglais  défont  100.000  Français. 

Dans  les  temps  modernes,  même  contraste.  C'est  avec  une  armée  de 
a3.ooo  hommes  que  Condé  gagne  la  bataille  de  Rocroy  sur  la  meilleure 
infanterie  de  l'Europe;  avec  une  faible  armée  encore  qu'il  achève  sa 
destruction  à  Lens.  En  même  temps,  Turenne,  à  la  tête  de  35. 000  hom- 
mes, envahit  l'Allemagne.  Les  petites  armées  variant  de  aS.ooo  à  35. 000 
hommes,  victorieuses  de  forces  doubles  à  Sinzheim,  Entzheim,  Turck- 
heim,  Séneffe,  rendent  définitive  la  conquête  de  la  Flandre  et  de  la 
Franche-Comté;  ce  sont  les  petites  armées  qui  ont  fait  la  France  de 
Louis  XIV.  (Général  Bernard.) 

Un  siècle  plus  tard,  Frédéric  le  Grand  étonnait  l'Europe  par  la  série 
de  ses  victoires  obtenues  avec  des  armées  qui  ne  dépassaient  pas 
5o.ooo  hommes. 

Passons  au  cycle  napoléonien  : 

A  Marengo,  ao.ooo  Français  battent  40.000  Autrichiens. 

A  Austerlitz,  70.000  Français  battent  90.000  Austro-Russes. 

A  Essling,  60.000  Français  battent  90.000  Autrichiens. 

A  Dresde,  i3o.ooo  Français  battent  *o5.ooo  alliés. 

A  Leipzig,  180.000  Français  tiennent  en  échec  plus  de  3oo.ooo  coa- 
lisés. 

Avec  la  plus  grande  armée  qu'il  ait  jamais  réunie,  477.000  honimes 
contre  la  Russie,  Napoléon  connaît  «on  premier  désastre. 

3 


3/|  LA   REVUK   BLANCHE 

La  nécessité  des  gros  effectifs  s'imposa  à  Topinion  en  France  après 
Sadowa  où.cependant  il  n'y  eut  que  221.000  Prussiens  contre  206.000 
Autrichiens. 

A  la  bataille  d'Arbelles,  Darius  commandait,  dit -on,  à  plus  d'un 
million  d'hommes,  et  il  se  fît  battre  par  les  So.ooo  soldats  d'Alexandre. 

Cette  malice  des  faits  historiques  à  soutenir  une  opinion  aussi  sub- 
versive, est  expliquée  par  l'opinion  des  grands  capitaines. 

MontecucuUi  ne  voulait  que  des  armées  de  3o.ooo  hommes.  Turenne 
regardait  une  armée  de  So.ooo  hommes  comme  u  incommode  pour  qui 
la  commande  et  qui  la  compose  ». 

Le  maréchal  de  Saxe  pensait  qu'une  armée  ne  devait  pas  dépasser 
40.000  hommes. 

Gouvion  Saint-Cyr,  Marmont,  constatent  l'impossibilité  pour  un  seul 
homme,  même  eût-il  du  génie,  de  commander  une  armée  trop  nom- 
breuse. (Les  théoriciens  modernes  appellent  trop  nombreuses  les  armées 
de  plus  de  i So.ooo  à  200.000  hommes.) 

Le  général  Brialmont,  que  tout  le  monde  s'accorde  à  considérer 
comme  une  des  plus  hautes  autorités  militaires  de  notre  époque,  a 
écrit  qu'il  «  n'est  pas  logique  de  confier  des  armées  de  aSo.ooo  hom- 
mes à  des  généraux  de  second  ordre,  lorsqu'il  est  prouvé  que  Turenne 
ne  voulait  pas  commander  à  plus  de  5o.ooo  hommes  et  que  Napoléon, 
le  plus  grand  génie  militaire  des  temps  modernes,  est  inférieur  à  lui- 
même  toutes  les  fois  qu'il  réunit  sur  un  même  champ  de  bataille  plus 
de  100.000  combattants  ».  ' 

Qu'opposent  à  ces  faits  les  partisans  du  grand  nombre  ?  Des  raison- 
nements. Pour  eux,  l'histoire  ne  se  répète  pas,  la  guerre  moderne  n'est 
pas  la  guerre  de  jadis.  Certes.  L'un  d'eux,  le  général  Berthout,  pas- 
sant par-dessus  la  difficulté  des  approvisionnements,  par-dessus  la  pro- 
longation possible  de  la  lutte,  déterminée  par  l'habileté  de  la  résistance, 
et  ne  tenant  pas  compte  de  la  grande  facilité  qu'il  y  a  à  faire  sauter  les 
chemins  de  fer,  voit  dans  le  nombre  seul,  le  moyen  d'en  finir  vite  dès 
le  début,  en  écrasant  l'adversaire.  (Voir  la  guerre  du  Transvaal.)  Pour 
ce  général,  les  chemins  de  fer  pouvant  en  quelques  jours  transporter  à 
de  très  grandes  distances  un  nombre  considérable  de  troupes  et  un 
énorme  matériel  de  guerre,  un  État  dont  l'armée  serait  organisée  de 
manière  à  pouvoir  absorber  dans  ses  rangs  tous  les  hommes  aptes 
à  porter  les  armes,  pourrait,  dans  les  premiers  jours,  écraser  un 
adversaire  dont  l'armée  ne  comprendrait,  comme  autrefois,  qu'une 
très  faible  partie  de  la  population. 

Mais,  d  autre  part,  faisant  allusion  aux  armements  modernes,  un  écri- 
vain militaire  allemand.  Von  der  Goltz  (là  Nation  armée),  écrit  : 

Si  du  regard  on  plonge  dans  Tavenir,  on  apercevra  le  temps  où  les  mil- 
lions armés  du  temps  présent  auront  fini  de  jouer  leur  rôle.  Un  nouvel 
Alexandre  surgira  qui,  à  la  tête  d'une  petite  troupe  d'hommes  parfaitement 
armés  et  exercés*,  poussera  devant  lui  les  masses  énervées  qui.  dans  leur 
tendance  à  toujours  s'accroître,  auront  franchi  les  limites  prescrites  par  la 
logique. 


LE   PÉRIL   IMAGINAIBE  35 

Ce  qui  tend  à  prouver  que  même,  avec  nos  armements  formidables,  le 
nombre  brutal  des  effectifs  n'a  pas  acquis  une  prépondérance  indiscu- 
table dans  Tesprît  des  plus  compétents. 

Mais  le  thème  de  la  repopulation  n'est  pas  uniquement  un  point  de 
vue  national.  Certes,  la  vie  d'une  nation  est  quelque  chose  de  grave 
et  qui  vaut  qu'on  s'en  inquiète.  —  Toutefois,  les  partisans  dévoués  et 
sincères  de  la  cause  pensent  trouver  ailleurs  —  plus  loin  et  plus  haut  — 
l'appui  réel  de  leurs  convictions.  Pour  eux,  les  arguments  d'ordre 
national,  avec  leur  caractère  utilitaire,  sont  seulement  des  motifs  à 
servir  à  la  foule,  à  tous  ceux  qui  sont  Incapables  de  se  laisser  émouvoir 
par  des  raisons  supérieures.  Les  baïonnettes  et  les  canons  ennemis 
sont  les  accessoires  du  croquemitaine  avec  lequel  on  cherche  à  terroriser 
le  peuple  enfant. 

Quant  à  ces  raisons  supérieures,  elles  sont  d'ordre  exclusivement 
moral.  Elles  tirent  leur  puissance  de  l'inténH  supérieur  de  l'humanité. 

Pourquoi  faut-il  faire  beaucoup  d'enfants?  Voilà  une  question  qui 
semble  évidemment  immorale  et  qui  suffît  à  classer  un  homme  dans  le 
mépris  des  honnêtes  gens.  Nous  savons  qu'il  y  a  à  l'heure  actuelle  des 
hommes  qui  ne  font  pas  d'enfants  —  ou  si  peu!  —  Les  moralistes  nouô 
disent  que  les  motifs  de  leur  abstention  «  sont  du  plus  bas  égoïsme  et 
profondément  immoraux  ».  (A.  Parodi.) 

Le  tollé  d'instinctive  indignation  qui  réprouve  les  doctrines  malthu- 
siennes en  est  un  fidèle  témoignage.  Il  n'est  si  misérable  avorteuse  qui 
ne  soit  prête  à  lapider  l'auleur  de  Y  Essai  sur  la  loi  de  population. 

Mallhus,  ce  moraliste  rigide,  par  une  ironie  du  sort  est  devenu  chez 
nous,  dans  l'opinion  publique,  le  prototype  de  l'immoralité. 

Nous  ne  voulons  rien  entendre  des  explications  qu'il  donne  :  fussent- 
elles  les  meilleures  du  monde  —  et  elles  ne  le  sont  pas  —  il  nous  suffit 
que  sa  doctrine  est  immorale  ;  elle  est  contre  nature,  Rt  voilà  la  raison 
en  dernière  analyse  !  Car,  nous  sommes  bous,  nos  contemporains  sont 
bons  à  outrance.  Tout  imbus  de  morale  et  de  philanthropie,  ils  défen- 
dent la  nature,  la  nature  elle-même  contre  la  dépravation  des  hommes. 

11  ne  s'agit  pas  ici  d'une  morale  quelconque  divine  ou  humaine  :  c'est 
une  notion  primitive,  fondamentale,  incontestable,  semble-t-il,  pour 
quiconque  n'est  pas  tout  simplement,  un  monstre. 

Malheur  à  l'impie  qui  aura  refait  ou  seulement  corrigé  l'œuvre  de  la 
Nature  !  C'est  elle  qui  nous  envoie  toutes  les  bonnes  maladies,  tant 
épidémiques  que  sporadiques,  tant  éphémères  qu'incurables,  tant  dou- 
loureuses qu'abêtissantes.  Ilélas!  il  faut  bien  constater  que  la  bonne 
Nature  se  réserve  encore  de  nous  envoyer  les  bons  tremblements  de 
terre  et  les  bonnes  inondations.  Il  faut  bien  constater  qu'il  y  a  des 
bêtes  féroces  et  des  criminels  et  que  nous  n'hésitons  pas  un  seul  instant 
à  nous  en  protéger.  La  nature  !  Comme  si  toute  l'œuvre  de  la  civilisa- 
tion humaine  n^étaitpas  de  la  transformer,  de  l'adapter  à  nos  besoins! 

Il  est  curieux  de  voir  quelle  place  a  prise  dans  ce  débat  la  religion 


36  LA   REVUE   BLANCHE 

elle-même.  On  a  été  jusqu'à  accuser  l'irréligion  d'être  la  cause  —  ou 
une  des  causes  —  de  la  diminution  des  naissances.  Et  l'on  ne  pense  pas 
un  instant  à  s'étonner  de  voir  le  christianisme  qui  est  au  fond  une 
religion  de  mysticisme  et  de  suicide  moral  —  la  vraie  vie  est  dans 
un  autre  monde —  présider  aux  priapées  des  peuples  et  exaspérer  les 
ardeurs  attiédies!  Est-ce  donc  vraiment  là  l'attitude  de  la  religion 
dans  ce  débat?  En  aucune  façon. 

Saint  Ambroise  a  composé  trois  traités  sur  la  virginité,  qu'il  appelle 
une  «  exemption  de  toute  souillure  »  ;  il  dit  aux  vierges,  entre  autres 
belles  choses  :  «  Une  vierge  ne  connaît  ni  les  inconvénients  de  la  gros- 
sesse ni  les  douleurs  de  l'enfantement.  »  Et  saint  Bernard  parlant  de 
la  chasteté,  ce  self-restraint  radical  :  t  Une  âme  chaste  est  par  vertu 
ce  que  l'ange  est  par  nature.  Il  y  a  plus  de  bonheur  dans  la  chasteté  de 
l'ange,  mais  il  y  a  plus  de  courage  danscellc  de  l'homme.  » 

Et  Chateaubriand  : 

Elle  lia  chasteté)  se  change  en  étude  chez  le  savant,  elle  devient 
méditation  dans  le  solitaire,  caractère  essentiel  de  l'âme  et  de  la  force  men- 
tale ;  il  n'y  a  point  d'homme  qui  n'en  ait  senti  l'avantage  pour  se  livrer  aux 
travaux  de  l'esprit;  elle  est  donc  la  première  des  qualités,  puisqu'elle  donne 
une  nouvelle  vigueur  à  l'Ame  et  que  l'âme  est  la  plus  belle  partie  de  nous- 
mêmes... 

...Or il  nous  paraît  qu'une  des  premières  lois  naturelles  qui  dut  s'abolir  à  la 
Nouvelle  Alliance  fut  celle  qui  favorisait  la  population  au  delà  de  certaines 
bornes.  Autre  fut  Jésus-Christ;  autre,  Abraham  :  celui-ci  parut  dans  un 
temps  d'innocence  où  la  terre  manquait  d'habitants  ;  Jésus-Christ  vint  au 
contraire  au  milieu  de  la  corruption  des  hommes,  et  lorsque  le  monde  avait 
perdu  sa  solitude.  La  pudeur  peut  donc  fermer  aujourd'hui  le  sein 
des  femmes;  la  seconde  Eve,  en  guérissant  les  maux  dont  la  première  avait 
été  frappée,  a  fait  descendre  la  virginité  du  ciel,  pour  nous  donner  une 
idée  de  cet  état  de  pureté  et  de  joie  qui  précède  les  antiques  douleurs  de  la 
mère. 

Le  législateur  des  chrétiens  naquit  d'une  vierge  et  mourut  vierge.  N'a-t-il 
pas  voulu  nous  enseigner  par-là  sous  les  rapports  politiques  et  naturels,  que 
la  terre  était  arrivée  à  son  complément  d'habitants,  et  que,  loin  de  multiplier 
les  générations,  il  faudrait  désormais  les  restreindre?  A  l'appui  de  cette 
opinion,  on  remarque  que  les  États  ne  périssent  jamais  par  le  défaut,  mais 
par  le  trop  grand  nombre  d'hommes.  Une  population  excessive  est  le  iléau 
dei  empires.  Les  Barbares  du  Nord  ont  dévasté  le  globe  quand  leurs  forêts 
ont  été  remplies;  la  Suisse  était  obligée  de  verser  ses  industrieux  habitants 
aux  royaumes  étrangers,  comme  elle  leur  verse  ses  rivières  fécondes  ;  et 
sous  nos  propres  yeux,  au  moment  même  où  la  France  a  perdu  tant  de  labou- 
reurs, la  culture  n'en  paraît  que  plus  florissante.  Hélas  !  misérables  insectes 
que  nous  sommes!  bourdonnant  autour  d'une  coupe  d'absinthe  où  par  hasard 
sont  tombées  quelques  gouttes  de  miel,  nous  nous  dévorons  les  uns  les 
autres  lorsque  Tespace  vient  à  manquer  à  notre  multitude.  Par  un  malheur 
plus  grand  encore,  plus  nous  nous  multiplions,  plus  il  faut  de  champ  à  nos 
désirs.  De  ce  terrain  qui  diminue  toujours  et  de  ces  passions  qui  augmentent 
sans  cesse,  doivent  résulter  têt  ou  tard,  d'effroyables  révolutions.  (Génie  du 
Christianisme f  passim.) 


LE  PÉRIL  IMAGINAIRE  87 

Ce  sont  ces  raisons  que  M.  A.  Parodi  a  appelées  des  raisons  du  plus 
bas  égoïsme  et  profondément  immorales ... 

Les  catholiques  orthodoxes  ne  trouvent  donc  point  dans  la  morale  de 
leur  religion,  une  incitation  quelconque  à  des  prolifîcations.  Aucun 
saint  ni  aucune  sainte  ne  furent  béatifiés  pour  leur  vertu  génératrice. 

Il  est  juste  d'ajouter  que  les  membres  du  clergé  ne  se  croient  point 
obligés  d'enseigner  aux  populations  les  préceptes  absolus  de  saint 
Ambroise  ou  de  saint  Bernard.  Opportunistes,  ils  reconnaissent  — 
quand  cela  est  indispensable  —  les  nécessités  physiologiques,  et  encou- 
ragent même  la  fabrication  d'âmes  nouvelles  dans  l'état  de  mariage. 

Dieu,  disent-ilsy  bénit  les  nombreuses  familles.  Mais  il  bénit  aussi 
tous  les  infirmes  et  tous  les  malades  ;  les  malheureux  de  toutes  sortes 
sont  accablés  de  ses  bénédictions.  Il  donne  aux  couples  féconds  une 
bénédiction  qu'il  refuse  à  la  salacité:  bien  sur!  Mais  l'état  de  chasteté 
n  on  est  pas  moins  celui  qui  lui  est  le  plus  agréable,  celui  quïl  exige 
de  ses  meilleurs  serviteurs. 

C'est  que  l'Eglise,  subtile,  admet  ce  distinguo  fondamental  :  le  con- 
seil et  le  précepte.  Précepte  :  marie-toi,  fais  des  enfants  —  Conseil  :  ne 
te  marie  pas.  Le  précepte  est  pour  le  peuple,  le  fretin,  les  gens  inca- 
pables de  s'élever  plus  haut  ;  ceux  à  qui  on  ne  peut  demander  davan- 
tage. Le  conseil  est  pour  les  natures  d'élite,  les  gens  qui  ont  un  intérêt 
supérieur. 

Non  la  morale  religieuse  n'a  rien  à  voir  dans  cette  question.  Que  la  reli- 
gion décroisse,  agonise^  disparaisse  :  nous  savons  que  les  dieux  aussi  sont 
mortels.  Mais  du  moins  il  nous  restera  la  morale  simplement  humaine* 
Est-ce  que  cette  morale  humaine,  prise  d'une  frénésie  sauvage  vers 
les  mamelles  ruisselantes  et  les  portées  innombrables  va  nous  con- 
traindre à  honnir  indistinctement  les  flancs  stériles  des  vierges,  à  ne  re- 
chercher que  le  grouillement,  le  pullulement  de  la  vie,  en  feignant  de 
croire  que  la  manne  tombera  du  ciel  ou  que  nous  saurons  l'en  faire  des- 
cendre, en  alléguant  que  les  ressources  de  la  planète  sont  inépuisables, 
et  inépuisables  les  rendements  d'un  progrès  futur? 

En  vérité,  cela  n'est  pas  sérieux.  Les  hommes  ne  peuvent  pas  être 
réputés  égoïstes  et  immoraux,  dans  la  mesure  où  ils  ont  peu  d'enfants. 
On  ne  peut  pas  dire  que  le  pauvre  soit  plus  altruiste  que  le  riche,  le 
Russe  que  le  Français,  l'ouvrier  que  le  paysan. 

Bien  d'autres  causes  que  Tégoisme  expliquent  l'abstention  de  ces  ci- 
toyens que  Ton  voudrait  réputer  mauvais.  Car  il  est  illégitime  d'ad- 
mettre que  tout  soit  douleur  dans  la  maternité.  Les  douleurs  de  l'en- 
fantement s'oublient  au  contraire  dans  les  joies  de  la  délivrance.  Il  y  a 
de  grandes  et  véhémentes  compensations.  Se  priver  de  postérité,  c'est 
se  fermer  une  des  principales  jouissances  de  la  vie  humaine. 

Il  parait  difficile  de  discerner  de  quel  côté  est  l'égoïsme  ;  de  celui  qui 
procrée  gaîment  Tenfant-jouet  ou  de  celui  qui  volontairement  se  prive 
de  sa  présence,  dans  la  crainte  de  ne  pouvoir  assurer  à  l'être  fragile 
une  existence  au  moins  possible. 


38  LA   REVUE   BLANCHE 

Les  défenseurs  d'une  idée  cherchent  toujours  à  suppléer  à  la  qualité 
de  leurs  arguments  par  la  quantité.  Cela  impose  à  première  vue,  il  se 
peut  que  telle  raison  ne  soit  pas  précisément  très  solide  ;  mais  il  y  en  a 
tant  d'autres.  Dans  l'espèce,  on  a  encore  évoqué  sérieusement  l'argu- 
ment du  grand  homme  possible. 

—  Savez- vous,  si  dans  le  nombre  des  enfants  que  vous  n'appelez  pas 
à  naître,  ne  se  trouve  pas  précisément  le  grand  homme  qui  —  savant, 
artiste  ou  prophète  —  eût  bouleversé  la  face  du  monde,  renouvelé  la 
vie,  sauvé  la  planète  ? 

Il  y  aurait  beaucoup  à  dire  sur  cette  conception  du  grand  homme. 
Elle  semble  tenir  pour  démontré  que  les  conditions  de  culture  du  génial 
bambin  sont  absolument  indiiîérentes,  ce  qui  est  sans  doute  excessif. 
Mais  le  principe  même  de  l'objection  ne  saurait  être  considéré  que  comme 
une  agréable  facétie.  Admise  cette  théorie,  toute  femme  doit  commen- 
cer à  engendrer  dès  que  nubile  et  ne  pas  prendre  une  minute  de  répit 
jusqu'à  l'épuisement  de  sa  fécondité  ;  car  telle  est  la  malice  du  hasard 
que  le  seul  enfant  omis  serait  précisément  le  bon. 

Ainsi,  plaisants  ou  sévères,  les  arguments  des  repeupleurs  sont  tous 
assez  dénués  de  réelle  solidité. 

Ce  fameux  péril  sur  lequel  on  va  se  lamentant  apparaît  surtout  une 
imagination  ingénieuse,  propre  à  terroriser  les  braves  gens  ;  mais  il  n'y 
a  pas  lieu  de  mobiliser  les  foudres  de  la  loi  et  de  déchaîner  des  tempêtes, 
d'ailleurs  stériles,  contre  telle  ou  telle  catégorie  de  citoyens.  A  quelque 
tause  qu'on  doive  attribuer  la  diminution  des  naissances,  il  n'est  pas 
indispensable  de  s'en  désoler  ;  c'est  un  fait  massif,  brutal,  général,  ne 
comportant  aucune  inquiétude  —  tant  qu'il  ne  signifiera  qu'un  ralen- 
tissement  dans  V accroissement^  continu,  de  la  population. 

Des  faits  significatifs  attestent  d'ailleurs  que  ceux-là  même  qui  pré- 
tendent remédier  au  mal  ne  le  connaissent  que  d'une  façon  toute  super- 
ficielle. Ainsi  la  proposition  du  député  Charles  Bernard  qui  pense  favo- 
riser la  repopulation  en  facilitant  les  mariages,  alors  que  les  statisti- 
ques nous  apprennent  que  la  diminution  de  la  natalité  coincide  avec  un 
état  stationnaire  de  la  nuptialité,  quand  ce  n'est  pas  avec  un  accroisse- 
ment de  celle-ci.  Et  voilà  la  sagesse  de  nos  sauveteurs! 

La  loi,  dans  cette  circonstance,  assume  un  rôle  quelque  peu  outrecui- 
dant :  sa  mission  est  de  s'ingénier  à  rendre  plus  belle  et  plus  enviable 
la  vie  des  vivants  ;  c'est  le  plus  sûr  moyen  qu'elle  ait  de  décider  les 
fœtus  récalcitrants  à  abandonner  pour  notre  belle  planète,  le  royaume, 
encore  hypothétique,  des  anges. 

Marckl  Réja 


Le  Journal  de  Pavlîk  Dolsky 

{Suite) 


<)  mars. 

Un  savant  de  jadis  professait  que  le  plus  grand  ennemi  de 
l'homme,  c'est  Thomme  même.  J'ai  fourni  hier  une  vérification 
de  cet  aphorisme,  en  consignant  dans  mon  journal  que  j^étais 
amoureux  de  Lydia.  Tant  que  ce  sentiment  n'existe  que  dans 
la  conscience,  on  peut  encore  lutter  contre  lui,  mais  une  fois 
qu'il  est  formulé  clairetnent,  exprimé  par  des  paroles  ou  écrit 
sur  le  papier,  la  lutte  devient  impossible  ;  cela  équivaut  i 
reconnaître  par  acte  notarié   sa  toute-puissance.  Déjà  Ton  ne 

.  se  possède  plus  soi-même,  on  agit  sous  Tinfluence  des  forces 
sombres,  inconnues.  Aujourd'hui,  par  exemple,  j'avais  décidé 
très  fermement  de  ne  pas  aller  chez  Maria  Pétrovna,  et  j'ai 
dîné  au  club.  Ce  club  que  j*aimais  tant  autrefois  m'a  semblé 
on  désert  :  toujours  les  mêmes  personnes,  toujours  les  mêmes 
conversatîpns,  toujours  les  mêmes  menus.  Autrefois  cette  mo- 
notonie traditionnelle  me  plaisait;  aujourd'hui,  elle  m'enniue 
affreusement.  Après  le  dîner,  au  billard,  j'ai  vu  le  vieux  Trout- 
niew  qui  jouait  avec  le  marqueur.  Autrefois  je  ne  faisais  guère 
attention  à  ce  Troutniev;  je  suis  content  de  le  voir  à  présent, 
car  Troutniew  est  parent  des  Zibkine  et  va  souvent  chez  eux  ; 
aussi  je  pus,  en  causant  avec  lui,  parler  deux  fois  de  Lydia 

^vovna. 

Comme  je  causais  avec  Troutniev  un  peu  surpris  de  mon 
extrême  amabilité,  à  la  porte  parut  Testimé  administrateur  André 
Ivanovitch.  J'eus  aussitôt  le  pressentiment  qu'il  allait  me  dire 
quelque  chose  de  désagréable.  Je  ne  me  trompais  pas. 

—  Qu'avez-vous,  mon  cher  Pavel  Matvéiévitch  ?  me  demanda- 
t-il  avec  quelque  pitié  et  en  me  serrant  la  main.  Quelle  mine! 
Comme  vous  avez  vieilli  ! 

—  Eh!  oui,  André  Ivanovitch,  c'est  la  vieillesse. 

—  C'est  ce  qui  s'appelle  une  belle  vieillesse!  exclamait.  Trout- 
niev. L'autre  jour,  Pavel  Matvéiévitch  a  si  bien  dansé  qu'il  a 
fatigué  tous  les  jeunes...  D'ailleurs  Pavel  Matvéiévitch  n'est  pas 
si  TÎeux... 


O)  Voir  La  fwme  hiMehg  éa  15  arrO  190*2. 


4o  LA  REVUE   BLANCHE: 

—  Je  VOUS  demande  pardon,  répondit  André  Ivanovitch.  Je 
connais  beaucoup  de  cas  analogues  :  on  se  croit  toujours  jeune, 
et  un  beau  matin  oii  s'éveille  et  on  est  un  vieillard.  C'est  comme 
au  piquet  on  compte  28,  29  et,  le  coup  d'après,  60. 

Très  content  de  son  mot,  André  Ivanovitch  courut  le  colpor- 
ter à  travers  le  club. 

A  ce  moment,  neuf  heures  sonnaient  à  la  grande  horloge.  Je 
me  levai  et  descendis  en  hâte,  comme  si  je  craignais  de  man- 
quer un  train.  —  «  Serguievskaïa  et  vite!  »;  criai-je  au  cocher, 
en  montant  en  traîneau.  Je  ne  sais  pourquoi  une  envie  irré- 
sistible  m'était  venue  tout  à  coup  de  voir  Lydia,  de  la  voir,  rien, 
de  plus;  je  ne  songeais  pas  à  lui  parler,  mais  à  rester  avec 
Maria  Pétrorna.  Quel  plaisir,  en  effet,  pouvait  lui  procurer  la 
vue  de  ma  vieille  figure  fatiguée,  quand  brillaient  autour  d'elle 
tant  déjeunes  et  joyeux  visages  ?  Mais  elle,  on  peut  la  regarder» 
il  n'est  défendu  à  personne  de  regarder  le  soleil,  les  étoiles,  la 
coupole  de  Saint-Isaac,  voilà  les  réflexions  que  je  faisais  en 
traîneau.  Mais,  si  modeste  que  fût  mon  désir,  je  ne  pus  le 
réaliser  :  le  concierge  m'apprit  qu'il  n'y  avait  pas  trois  minutes, 
les  jeunes  gens  étaient  partis  en  troïka  et  que  Maria  Pétrovna. 
était  chez  elle.  Le  sort  voulait  me  prouver  qu'il  n'est  pas  toujours- 
permis  de  regarder  la  coupole  de  Saint-Isaac. 

Maria  Pétrovna  était  dans  ses  jours  de  tristesse,  et  la  conversa- 
lion  ne  parvenait  pas  à  s'établir  entre  nous. 

—  Naturellement,  Lydia  Lvovna  n'est  jamais  à  la  maison,, 
dis-je  non  sans  aigreur. 

—  Comment,  jamais?  Hier,  elle  n'est  pas  sortie  de  la  jour- 
née. 

—  Avoir  cent  personnes  chez  soi,  voilà  ce  que  vous  appelez 
rester  à  la  maison  ?  Savez-vous,  Maria  Pétrovna,  que  vous 
m'étonnez  :  vous  aimez  beaucoup  votre  nièce,  et  cependant  avec 
ces  troïkas  tous  les  jours,  ces  soirées,  ces  baraques,  vous  ne  la 
voyez  presque  jamais. 

—  Il  est  vrai  que  je  la  vois  peu  ;  mais  que  voulez-vous^ 
Paul...  il  faut  que  jeunesse  se  passe. 

—  Oui,  jeunesse^  jeunesse,  tant  qu'on  voudra;  mais  il  y  a 
limite  à  tout,  et  il  me  semble  que  la  manière  de  vivre  de  Lydia 
Lvovna  ne  laisse  guère  à  l'esprit  et  au  cœur  le  temps  de  se 
développer,  et  peut-être  n'est-il  pas  très  convenable... 

—  Pour  le  coup,  Paul,  si  quelqu'un  devait  s'étonner,  c'est 
bien  moi.  J'ai  toujours  dit  ce  que  je  vous  dites  à  présent,  et  vous 
m'avez  toujours  contredit.  Je  désapprouvais  les  troïkas,  et  vous- 
les  prôniez.    La  société    qui  se  réunit  chez  les    Zibkine,   me 


LE  JOURNAL   DE   PAVLIK  DOLSKY  /|i 

déplaît,  tout  à  fait  ;  je  voulais  que  Lydia  n*y  parût  que  le 
moins  possible,  vous  m'avez  prouvé  que  j'avais  tort,  Sonia 
Zibkina  ayant  été  élevée  avec  Lydia.  Et  pour  ces  bara- 
ques enfin,  vous  vous  rappelez  que  nous  nous  sommes  presque 
querellés  parce  que  je  ne  voulais  pas  que  Lydia  s'y  rendît. 
J'ai  eu  confiance  dans  votre  tact  et  votre  usage  du  monde, 
et  vous  me  reprochez  maintenant  de  vous  avoir  écouté  !  Vrai- 
ment, Paul,  vous  êtes  injuste. 

Maria  Pétrovna  avait  tout  à  fait  raison,  mais  je  ne  m'en  irritai 
que  davantage. 

—  Eh  bien,  admettons.  Puisque  vous  voulez  que  toute  la 
faute  soit  à  moi,  je  le  veux  aussi,  j'en  accepte  la  responsabilité. 
Mais,  dites-moi,  Maria  Pétrovna,  quand  vous  ai-jc  conseillé  de 
permettre  à  votre  nièce  d'être  familière  avec  les  jeunes  gens,  de 
les  appeler  par  leurs  prénoms,  de  passer  avec  eux  des  journées 
entières?... 

—  Vous  parler  de  Michel  Kozielsky?  mais  c*est  un  pa- 
rent... 

—  Ah,  pardon  !  j'oubliais  cette  fameuse  parenté.  La  mère  de  la 
princesse  Kozielsky  était  la  cousine  issue  de  germaine  de  la  grand' 
mère  de  Lydia.  Que  voilà  donc  une  parenté  étroite  !  ..  Croyez  bien 
qu'elle  n'empêche  rien. 

«  Assez,  arrête-toi  »,  médisait  timidement  une  voix  intérieure; 
mais  j'étais  fâcheusement  en  train,  et  je  déversai  la  bile  qui 
bouillait  dans  mon  âme  depuis  un  mois. 

Maria  Pétrovna  se  contenta  de  s'éventer. 

—  Cette  fois,  Paul,  cette  fois  je  ne  suis  pas  du  tout  de  votre 
avis.  Michel  est  un  jeune  homme  de  bonne  famille  qui  ne  se 
permettrait  rien  de  répréhensible.  Mais  vous  avez  une  dent 
contre  lui,  voilà  longtemps  que  je  l'ai  remarqué.  Lui-même  le 
sait  et,  hier  encore,  il  disait  :  «  Je  ne  sais  pourquoi  Melchissédec 
m'en  veut...  » 

Je  bondis  comme  si  une  guêpe  m'eût  piqué. 

—  Tiens  !  tiens  !  il  a  dit  ça  .  Ce  Melchissédec...  c'est  moi? 

—  Oui,  c'est  un  sobriquet  que  la  jeunesse  vous  a  donné,  je 
ne  sais  trop  pourquoi. 

—  C'est  le  comble  !  criai-je  en  parcourant  la  chambre,  et  je 
mamquai  de  renverser  la  table  à  thé  qui  se  trouvait  sur  mon 
passage.  Je  vous  remercie.  Maria  Pétrovna  :  ce  n'est  pas  assez 
d'avoir  fait  de  votre  maison  un  asile  pour  les  jeunes  gens  les 
plus  fous,  vous  leur  permettez  encore  d'ofTenser  vos  amis, 
d'offenser  un  homme  qui  vous  connaît  depuis  votre  enfance... 
qui...  qui  était  témoin  à  votre  mariage... 


4a  LA  REVUE   BLANCHE 

—  Mais  qu'avez-vous,  Paul?  calmez-vous,  balbutiait  Maria 
Pétrovna,  qui  courait  à  mes  trousses  et  finit  par  tomber  assise 
sur  le  divan.  Je  ne  comprends  pas  du  tout  cequi  a  pu  vous  offenser 
tant.  Si  Melchissédec  eût  été  un  malfaiteur,  un  assassin,  je  com- 
prendrais encore  ;  mais  je  vous  assure  que  c'était  un  homme 
très  respectable,  un  saint,  je  crois.  Je  serais  très  flattée  qu'on 
m'appelât  Melchissédec;  Tannée  dernière,  dans  \a  Revue  des  Deux 
Mondes^  il  y  avait  sur  lui  un  article  :  je  vais  vous  le  retrouver  si 
vous  voulez,  à  l'instant. 

—  Non,  c'est  inutile!  (Je  criais  comme  un  fou).  Non,  je  vous 
jure  que  je  ne  lirai  pas  l'article;  les  ducs  de  Bourgogne  me 
suffisent,  et  puis  vous  ne  savez  pas,  Maria  Pétrovna?  J'ai  hor- 
reur de  votre  Bévue  des  Deux  Mondes  ;  je  la  hais  de  toute  mon 
âme  :  ce  n'est  pas  une  Revue^  mais  un  somnifère,  quelque  chose 
comme  ces  Cloches  du  Monastère  que  vous  aimez  tant. 

—  Oh  !  prenez  garde,  Paul...  Qu'avez-vous?  Vous  commencez 
à  dire  des  sottises. 

Je  nie  mis  à  réfléchir. 

—  Pardonnez-moi,  Maria  Pétrovna,  je  ne  sais  vraiment  plus 
ce  que  je  dis;  mais,  voyez-vous,  je  me  sens  mal,  ma  tête  n'est 
pas  très  solide. 

—  C'est  vrai,  oui,  vous  êtes  pâle  comme  un  mort.. .  Je  vais  vous 
chercher  ignatium  :  cela  vous  soulagera  immédiatement. 

J'avalai  cinq  granules  d'ignatium,  puis  quelques  autres  gra- 
nules, mais  cela  ne  me  soulagea  pas;  la  fièvre  me  gagnait. 
Maria  Pétrovna  donna  [l'ordre  d'atteler  et  fît  prévenir  le  méde- 
cin. On  m'a  reconduit  à  la  maison,  mis  au  lit,  et  donné  du  thé. 
Deux  heures  après,  j'étais  réchauffé,  mais  je  ne  pouvais  dormir. 
Je  me  levai  donc,  et,  en  manière  de  mortification,  j'ai  relata  en 
détail  ma  conversation  avec  Maria  Pétrovna  :  ce  morceau  me 
rappellera  toujours. combien  j'ai  été  sot,  insolent  et  grossier. 

Pour  toi,  petit  lâche,  qui  donnes  des  sobriquets  à  des  hommes 
trois  fois  plus  âgés  que  toi  et  qui  composes  sur  eux  des  vers 
idiots,  parce  que  tu  te  dandines  et  cambres  ta  poitrine,  tu  te 
Crois  tout  permis;  mais  moi  aussi  j'ai  été  page:  je  me  dandinais 
en  cambrant  la  poitrine  ;  je  n'étais  pas  plus  mal  que  toi,  et 
j'avais  assurément  plus  d'esprit.  Mais  voilà  !  à  présent,  je  suis 
délaissé  et  je  parais  ridicule  !  Le  même  sort  t'attend  :  insensi- 
blement, passeront  les  années  et  quand  ta  bouche  édentée  bé- 
gaiera, un  autre  page,  qui  n'est  pas  encore  né,  cambrera  la  poi- 
trine et  composera  sur  toi  des  vers  imbéciles.  Aujourd'hui,  c'est 
toi  qui  me  piétines,  et  je  n'ai  nul  moyen  de  me  venger  :  mais 
patiente  :  je  serai  vengé  par  le  temps.  On  t'a  dit  souvent  sans 


LE  JOURNAL   DE    PAVLIK   DOLSKY  43 

doute,  et  toi,  comme  un  stupide  perroquet,  lu  le  répètes,  que  le 
temps,  c'est  de  l'aident  ;  mais,  parvenu  à  mon  âge,  tu  reconnaî- 
tras que  le  temps  est  beaucoup  plus  que  de  Taisent  :  le  temps, 
c'est  le  juge  le  plus  équitable  et  le  plus  implacable  bourreau. 

17  mars. 

Je  suis  resté  quelques  jourfe  au  lit.  Le  premier  jour,  Maria 
Pétrovna  a  fait  prendre  de  mes  nouvelles,  ce  qui  prouve  son 
extrême  bonté,  car,  après  mon  incartade,  elle  eût  pu.  non  seule- 
ment ne  pas  ipe  témoigner  de  sollicitude,  mais  encore  me  consi- 
gner sa  porte.  Le  second  jour,  j'ai  reçu  un  billet  de  Lydia.  Je 
l'ai  relu  tant  de  fois  que  je  le  transcris  par  cœur. 

«  C'est  à  tort  que  vous  en  voulez  à  Michel  :  c'est  une  gouver- 
nante des  Zibkine  qui  vous  a  appelé  Melchissédec  ;  Sonia  nous 
Ta  répété,  et  cela  nous  a  semblé  amusant.  Mais  puisque  cela  vous 
fâche,  désormais  personne  ne  le  dira  plus.  Vous  ne  sauriez 
croire  combien  je  suis  peinée  de  vous  savoir  malade  et  combien 
je  désire  vous  voir  au  plus  vite. 

((  Votre  amie, 

«  Lydia.  » 

Ce  billet  m'a  tout  à  fait  calmé  et  j'ai  passé  au  lit  une  heureuse 
journée  :  j'oubliai  ma  maladie  et  tout  ce  qui  m'entourait;  je  ne 
voyais  devant  moi  que  Lydia,  et  je  récitais  sans  me  lasser  «  le 
Dernier  Amour  »,  une  poésie  de  Tutchev  que  j'adore  : 

Ohl  comme  à  la  limite  de  Tùge, 

Notre  amour  est  plus  tendre,  plus  superstitieux. 

Oui,  superstitieux;  on  ne  pouvait  imaginer  d'épithète  plus 
juste. 

J'ai  examiné  attentivement  l'écriture  indécise,  presque  enfan- 
tine de  Lydia  :  dans  la  forme  des  lettres  je  cherchais  à  lire  son 
caractère, ^mon  avenir.  Si  j'étais  jeune,  je  désirerais  ardemment 
son  portrait,  mais  je  n'en  ai  pas  besoin  pour  la  voir.  Elle  écrit 
la  lettre  K  avec  une  petite  boucle  en  haut  ;  je  crois  deviner  son 
regard  dans  cette  boucle. 

O  toi,  mon  dernier  amour. 

Tu  es  le  bonheur  et  le  désespoir  î 

23  mars. 

Si  le  royaume  de  l'Amour  existait  réellement,  comme  il  serait 
étrange  et  cruel!  Quelles  lois  y  régneraient? Mais  peut-il  y  avoir 


/l4  LÀ    REVUE   BLANCHE 

dés  lois  pour  ce  souverain  capricieux  !  Des  centaines  de  jolies 
femmes  passent  devant  vous  et  vous  laissent  tout  à  fait  indiffé- 
rent; tout  à  coup  vous  apercevez  un  visage  quelconque, et  aussitôt 
vous  sentez  que  votre  vie  en  est  remplie  et  que,  hors  de  ce  visage, 
dans  le  monde  entier  il  n'y  a  plus  rien  pour  vous... 

Pourquoi  ?  Peut-être  votre  bisaïeul  a-t-il  aimé  une  femme  qui 
ressemblait  à  celle-là  et  son  image  est-elle  entrée  en  vous,  dans 
votre  sang,  dans  vos  nerfs.  C'est  un  bonheur  que  de  rencontrer 
cette  femme  :  quand  on  est  jeune,elle  peut  répondre  à  votre  appel 
et  l'Amour  vous  recevra  tous  deux  dans  son  brillant  palais. 

Hélas  !  ma  jeunesse  a  passé  sans  que  se  fît  cette  rencontre 
bénie  ! . . .  Mais  pourquoi  ne  la  ferais-je  plus  à  présent?  (^  Vous  n'êtes 
pas  un  vieillard,  mais  tout  de  même  vous  êtes  âgé  »,  m'a  dit 
Lydia  le  jour  que  nous  avons  fait  connaissance.  Qu'est-ce  que 
cela  veut  dire,  âgé?  Est-ce  ma  faute  si  elle  est  née  trop  tard  ou 
si  je  suis  né  trop  tôt. 

L'âge  est-il  donc  un  crime  ?  Au  contraire,  dans  toutes  les  autres 
circonstances,  l'homme,  à  mesure  des  années,  rencontre  l'estime, 
les  honneurs.  Pourquoi  donc  le  priver  du  droit  le  plus  sacré,  du 
droit  d'aimer?  Aussi  bien  pourquoi  ne  pas  assassiner  tout 
homme  qui  a  passé  la  quarantaine?  «  Non,  me  dit  la  cruelle 
souveraine,  on  ne  t'assassinera  pas,  on  ne  te  privera  pas  du  droit 
d'aimer.  Viens  chez  moi  si  tu  veux  ;  mais,  dans  mon  royaume, 
la  vie  ne  te  sera  pas  douce.  Reste  plutôt  à  l'entrée  du  palais  et 
admire  comme  je  distribuerai  aux  autres  mes  sourires,  mes 
caresses;  toi,  à  la  porte,  tu  n'auras  qu'à  te  taire.  Pour  toi  ni 
d'égards  ni  d'honneurs;  et  ne  t'avise  pas  de  faire  voir  ton 
mécontentement  :  tu  te  ferais  congédier;  ton  sang  bouillira  et  les 
outrages  te  révolteront,  mais  il  faudra  que  tu  souries;  ton  cœur 
se  brisera  de  douleur,  et  il  faudra  que  tu  danses  ;  mais  surtout 
il  sied  que  tu  te  taises,  te  taises,  te  taises!  » 

Non,  je  ne  me  tairai  pas.  Quoi  qu'il  puisse  en  advenir,  je  péné- 
trerai dans  le  palais  magique  et  je  parlerai  fièrement  le  langage 
d'un  homme  libre.  Peut-être  nemechassera-t-onpas...  Les  femmes 
n'aiment  pas  les  seuls  jouvenceaux  :  ainsi,  sans  aller  plus  loin, 
Mazeppa  était  beaucoup  plus  vieux  que  moi  et  Marie  l'aima. 
Puis,  enfin,  je  ne  suis  pas  un  vieillard,  je  ne  suis  pas  ce  Stépan 
Stépanovitch  qui  est  paralysé  depuis  deux  ans. 

26  mars. 

Avant-hier,  le  docteur  m'a  permis  de  me  lever  mais  non  pas  de 
sortir,  et  aussitôt  m'est  entré  en  tête  le  projet  de  m'expliquer 
nettement  avec  Lydia.  A  vrai  dire,  tout  mon  espoir  de  réussir  se 


LE  JOURNAL  DE   PAVLIK   DOLSKY  45 

fonde  sur  le  billet.  Mais  que  prouve  ce  billet?  11  est  écrit  stric- 
tement en  vue  de  disculper  Michel,  je  le  vois  à  présent  clair 
comme  le  jour  ;  naguère,  j'y  voyais  tout  autre  chose. 

Je  parcourais  mon  appartement,  et,  enivré  par  les  derniers  vers 
de  Tutchev,  j'avais  perdu  jusqu'au  souvenir  du  désespoir  et  ne 
pensais  qu'au  bonheur  d'être  le  mari  de  Lydia,  de  lui  consacrer 
tout  le  reste  de  mes  forces,  de  ma  vie.  C'est  hier  que  j'avais 
déCnitivement  arrêté  mon  plan  et  je  viens  de  le  mettre  à  exécu- 
tion. 

J'avais  prié  le  docteur  de  venir  aujourd'hui  de  meilleure 
heure,  pour  observer  l'effet  d'une  nouvelle  drogue  fortifiante.  Il 
est  venu  à  dix  heures,  a  paru  très  satisfait  du  résultat  obtenu  et 
de  mon  empressement  à  suivre  ses  ordonnances;  enfin,  il  a 
exprimé  l'espoir  qu'il  pourrait  peut-être  me  permettre  de  sortir . 
dans  une  dizaine  de  jours.  Dès  qu'il  eût  passé  la  porte  je  m'ha- 
billai et  courus  à  la  Serguievskaïa  Mon  planre  posait  sur  ce  fait 
que.  Maria  Pétrovna  se  levant  tard,  je  ne  rencontrerais  pas  d'au- 
tres visiteurs.  Je  ne  m'étais  pas  trompé  :  Lydia  était  seule  au 
salon,  elle  étudiait  une  sonate.  Elle  fut  très  contente  de  me 
voir  et  voulut  courir  éveiller  Maria  Pétrovna  :  j'eus  du  mal  à  l'en 
empêcher.  Nous  avons  commencé  par  dire  des  niaiseries;  le 
temps  passait;  je  savais  que  je  ne  retrouverais  pas  de  sitôt  un 
moment  favorable,  et  néanmoins  une  horrible  timidité  liait  ma 
langue.  Enfin  je  me  décidai.  Je  pris  les  choses  de  loin  ;  je  parlai 
de  ma  solitude...  Mais  exprimer  que  Lydia  seule  pouvait  d'un 
coup  faire  cesser  tous  mes  chagrins,  je  n'y  parvenais  pas.  Le 
langage  fier  d'un  homme  libre  que  je  voulais  tenir  à  Lydia 
baissait  de  quelques  tons.  Depuis  le  commencement  de  ma 
harangue,  Lydia  me  considérait  d'un  air  malicieux;  elle  voulait 
dire  quelque  chose,  mais  hésitait;  enfin  : 

—  Pavlik,  parlez  plus  clairement.  Vous  me  faites  une  décla- 
ration. Oh  !  comme  vous  êtes  charmant,  comme  je  suis  con- 
tente. 

Elle  quitta  sa  place  et  me  prit  les  mains. 

—  Ce  n'est  pas  un  rêve,  Lydia  !  criai-je  hors  de  moi,  fou 
de  bonheur,  en  serrant  ses  mains.  Vous  consentez  à  être  ma 
femme  ? 

Lydia  dégagea  ses  mains  et  alla  se  rasseoir  à  sa  place. 

—  Mais  non,  Pavlik,  je  ne  le  puis  ;  et  cependant  je  suis  très 
heureuse  de  votre  proposition. 

—  Que  voulez- vous  dire,  Lydia,  et  pourquoi  me  torturer  ainsi  ? 

—  C'est  un  grand  secret;  mais  tout  de  même  je  vous  dirai 
tout  :  j'ai  promis  à  Michel  de  l'épouser. 


46  LA   BEVUE   BLANCHE 

—  Comment,  Michel  !  il  est  encore  à  TEcole. 

—  Dans  quatre  mois  il  sera  officier  et  alors  nous  nous  marie- 
rons aussitôt,  et,  si  à  cause  de  son  âge  on  ne  le  lui  permet  pas, 
il  se  fera  délivrer  un  certificat  médical,  demandera  un  congé 
et  ne  retournera  au  régiment  qu'ensuite.  C'est  décidé  depuis 
longtemps...  j'étais  encore  en  pension;  nous  nous  aimions 
déjà.  Vous  voyez  comme  je  vous  aime,  quel  secret  je  vous  dis... 
Personne,  personne  ne  le  sait.  Vous  m'avez  fait  tant  de  peine 
quand  vous  avez  parlé  de  votre  solitude  que,  si  je  n'étais  pas 
engagée  envers  Michel,  je  vous  épouserais.  Vous  ne  savez  pas... 
épousez  tante  Marie  :  nous  vivrions  tous  ensemble,  ce  serait  si 
gentil  !  Vous  ne  voulez  pas?  Je  vous  en  prie,  faites-le  pour  moi. 
Ah!  Puis-je  raconter  que  vous  m'avez  fait  votre  demande? 

Je  me  taisais. 

—  Eh  bien  !  je  ne  le  raconterai  pas.:  je  vois  que  vous  ne  le 
voulez  pas.  Je  ne  le  dirai  qu'à  Michel.  A  Michel,  on  peut...  ? 

—  Oh!  assurément,  qu'à  Michel,  on  peut!  criai-je  déses- 
péré. Non  seulement  qu'on  peut,  mais  on  doit  :  il  le  faut. 
Comment  ne  pas  le  raconter  à  Michel.  Il  sera  votre  mari...  Pour 
tout  autre,  un  tel  bonheur  suffirait  ;  mais  pour  Michel,  c'est  encore 
peu  :  pour  son  triomphe  il  lui  faut  en  outre  le  plaisir  de  se  moquer 
d'un  pauvre  vieillard  auquel  il  ne  reste  rien  au  monde. 

Lydia  quitta  de  nouveau  sa  place  et  entourant  mon  cou  de  ses 
bras  : 

—  Cher  Pavlik,  pardonnez-moi  :  j'ai  dit  une  grosse  sottise. 
Non,  non,  vous  pouvez  tUre  sur  que  je  ne  le  raconterai  à  per- 
sonne, ni  à  tante  Marie,  ni  à  Michel,  à  personne  :  ce  sera  un 
secret  de  vous  à  moi  ;  vous  m'aimerez  comme  avant,  nous  res- 
terons amis. 

Je  me  sentis  prêt  à  pleurer  comme  un  enfant  et  courus  chez 
moi. 

Et  voilà  comment  finit  mon  dernier  amour.  Le  bonheur  est 
parti,  le  désespoir  seul  reste...   . 

Je  dois  avouer  que,  de  retour  chez  moi,  j'éprouvai  d'abord 
une  sorte  de  soulagement.  Au  moins  la  situation  était  claire  : 
plus  de  trouble  à  craindre,  ni  d'espoir;  rien  ne  m'empêcherait  plus 
de  continuer  mon  journal.  Je  l'ai  entrepris  en  vue  d'y  résumer 
ma  vie  passée  et  je  me  suis  laissé  entraîner  par  les  événements 
présents:  désormais,  il  n'y  aura  plus  de  présent;  il  n'y  aura  plus 
que  le  passé  ! 

Ce  que  je  goûte  le  plus  dans  les  explications  de  Lydia,  c'est  ce 
certificat  de  médecin  que  veutse  faire  délivrer  Michel  Kozielsky.  Je 
voudrais  voir  le  médecin  qui  le  lui  délivrera.  Il  est  fort  comme 


LS  JOURNAL  DE   PAVLIK   DOLSKY  47 

un  tronc  d'arbre,  et  si  même  toutes  les  facultés  de  médecine  du 
monde  s'assemblaient  à  Pétersbourg,  elles  ne  pourraient  lui 
trouver  de  maladie.  Pour  être  malade,  il  faut  évidemment  être 
un  homme  intelligent,  instruit;  est-ce  que  les  bûches  sont 
malades  ! 

27  mars. 

Contrairement  à  ce  que  j'écrivais  hier,  il  me  faut  consacrer 
encore  une  page  à  des  événements  actuels. 

Hier  à  peine  avais-je  achevé  la  relation  de  mon  entretien  avec 
Lydia,  qu  on  me  remit  un  billet  de  Maria  Pétrovna  : 

«  Mon  cher  Paul,  j'ai  été  très  heureuse  d'apprendre  que  vous 
êtes  venu  à  la  maison  ce  matin.  Je  ne  savais  pas  qu'on  vous 
permît  de  sortir;  venez  dîner  avec  moi.  Lydia  est  partie  pour 
la  journée,  je  suis  seule.  » 

Le  matin,  j'avais  supporté  mon  échec  avec  assez  de  courage; 
mais  en  entrant  chez  Maria  Pétrovna,  à  la  vue  de  ces  murs 
entre  lesquels  était  né  et  mort  mon  dernier  espoir,  je  souffris 
*  horriblemennt.  Mon  àme  me  fît  mal  comme  une  dent  gâtée. 
Pour  ma  souffrance  je  ne  pouvais  espérer  remède  plus  cal- 
mant que  la  société  de  Maria  Pétrovna.  Très  effrayée  de  ma 
pâleur,  elle  me  soigna,  me  plaignit,  et  je  me  sentis  pour  elle  un 
élan  de  si  douce  reconnaissance,  que  je  me  décidai  à  lui  conter 
ma  peine. 

—  Maria  PétroVnia,  dis-jequand,  après  le  dîner,  nous  nous  fûmes 
assis  dans  le  petit  salon,  nous  sommes  de  si  vieux  amis  que  je 
crois  de  mon  devoir  de  me  confesser  à  vous.  Peut-être  vous 
fâcherez-vous;  cependant  je  vous  dirai  tout. 

—  Oui,  c'est  vrai,  Paul,  nous  sommes  de  très  Vieux  amis. 

—  Savez-vous  pourquoi  je  suis  venu  ce  matin?  J'ai  fait  une 
déclaration  à  Lydia. 

A  une  telle  nouvelle,  toute  autre  femme  eût  au  moins  poussé 
un  cri  d'étonnement  :  mais  rien  ne  peut  étonner  Maria 
Pétrovna  ;  elle  se  contenta  de  me  demander  avec  calme  :  ' 

—  Oui,  vraiment,  eh  bien  ? 

—  Naturellement  j'ai  essuyé  un  refus,  mais  on  ne  pouvait 
espérer  autre  chose. 

—  Ne  ne  dites  pas  cela.  Si  Lydia  me  demandait  conseil, 
je  l'engagerais  à  agréer  votre  demande  ;  vous  feriez  un  mari 
charmant. 

—  Je  vous  remercie.  Maria  Pétrovna,  bien  que  vous  ne  disiez 
cela  que  pour  me  consoler; 


48  LA   REVUE   BLANCHE 

—  Non,  VOUS  savez  que  je  ne  vous  flatte  jamais.  Si  j'étais  à  la 
place  de  Lydia,  j'accepterais  sûrement.  Il  est  vrai  qu'entre  vous 
existe  une  assez  grande  différence  d'âge...  Mais  qu'importe?  Il 
arrive  si  souvent  à  présent  de  voir  des  jeunes  filles  épouser  par 
amour  des  hommes  jeunes  et  être  malheureuses  toute  leur  vie... 

Ma  tendresse  pour  Maria  Pétrovna  augmentait  à  mesure 
qu'elle  parlait.  Pour  sa  dernière  phrase  je  l'aurais  embras- 
sée. «  Voilà,  pensais-je,  une  femme  qui  m'aime  vraiment  et 
m'apprécie,  elle  ne  se  moquerait  pas  de  moi  comme  l'autre,  et, 
cependant,  comme  il  arrive  toujours  dans  la  vie,  je  n'ai  pas  su  la 
distinguer,  et  maintenant  je  suis  obligé  de  me  priver  de  cette 
dernière  consolation,  de  ce  suprême  refuge.  En  effet,  après  ce 
qui  s'est  passé  entre  Lydia  et  moi,  il  ne  m'est  plus  possible  de 
revenir  aussi  souvent  ici.  »  Et  tout  à  coup  j'éprouvai  une  vivedoiï- 
leur  à  la  pensée  d'être  obligé  de  rentrer  chez  moi.  Jamais  je 
n'avais  souffert  de  la  solitude;  mais  jadis  c'était  autre  chose: 
jadis  j'avais  l'espoir;  mais  rentrera  présent  dans  cet  apparte- 
ment vide,  froid,  pour  passer  seul  les  heures  sans  fin  de  la 
souffrance,  de  la  maladie  et  avec  le  souvenir  perpétuel  de  l'af- 
front insupportable,  amer  ;  non  c'est  trop  pénible  ! 

Je  regardai  Maria  Pétrovna  ;  ses  yeux  brillaient  d'une  telle 
bonté  qu'elle  me  sembla  belle. 

—  Maria  Pétrovna,  m'écriai-je  tout  à  coup,  m'étonnant 
moi-même,  puisque  vous  le  feriez  à  la  place  de  Lydia,  faites-le 
donc  à  la  vôtre  :  soyez  ma  femme  ! 

Maria  Pétrovna  ne  parut  pas  étonnée  de  ce  langage.  Elle  se 
tut  un  instant,  puis  répondit  : 

—  Non,  Paul,  à  ma  place  c'est  tout  à  fait  impossible. 

—  Impossible!...  pourquoi? 

—  Pour  beaucoup  de  raisons.  D'abord  je  ne  veux  pas  aliéner 
ma  liberté. 

—  Mais  pourquoi  diable  avez-vous  besoin  de  liberté  ? 
m'écriai-je  sans  plus  choisir  mes  expressions.  Vraiment  on 
pourrait  s'imaginer  que  vous  faites  je  ne  sais  quel  usage  de 
votre  liberté.  Vous  vivez  comme  la  supérieure  d'un  couvent;  seu- 
lement en  guise  de  psaumes  vous  lisez  la  Bévue  des  Deux 
Mondes^  ce  qui  est  presque  la  même  chose.  N'ayez  pas  peur,'  je 
n'attaquerai  pas  notre  chère  Revue;  soyez  sûre  que  je  vous  lais- 
serai libre  là  dessus.  Eh  bien,  avez-vous  quelque  autre  rai- 
son? 

—  Beaucoup  d'autres.  D'abord  il  est  trop  tard.  Pourquoi  ne 
pas  avoir  demandé  ma  main  au  temps,  vous  vous  rappelez,  où 
vous  m'avez  tant  aimée  ! 


LE   JOURNAL  DE   PAVLIK  DOLSKY  49 

—  Pour  Tamour  de  Dieu,  Maria  Pétrovna,  nous  avions  alors 
dix  ans  l'un  et  Tautre!  Peut-on  se  marier  à  dix  ans? 

—  Paul,  vous  vous  trompez  :  vous  aviez  alors  sept  ans  de 
plus  que  moi. 

—  Eh  bien,  soit,  je  ne  discute  pas;  mais  si  j'avais  alors  sept 
ans  de  plus  que  vous,  la  même  différence  subsiste  ;  en  quoi  ce 
peut-il  être  un  obstacle? 

—  Non,  vous  ne  m'avez  pas  comprise.  Je  voulais  dire  qu'à 
mon  âge  il  est  affreux  de  commencer  une  nouvelle  vie,  d'entrer 
dans  un  monde  inconnu. 

—  Comment,  inconnu?  Vous  oubliez,  il  me  semble,  que  vous 
avez  été  mariée  et  que  vous  avez  été  assez  heureuse  avec  feu 
votre  mari. 

—  C'est  vrai,  j'aimais  et  j'estimais  Ossip  Vassiliévitch;  néan- 
moins, dans  les  relations  conjugales  il  y  a  beaucoup  d'ennuis  ; 
et  puis,  je  vous  dirai  qu'il  y  a  encore  dans  tout  cela  un  côté 
ridicule  qui  n'est  pas  du  tout  pour  me  plaire. 

11  me  fallait  battre  en  retraite;  mais  à  ce  moment  perdre 
Maria  Pétrovna  me  semblait  un  tel  malheur  que  j'insistai 
encore. 

—  Maria  Pétrovna,  écoutez-moi.  Nous  nous  connaissons 
depuis  si  longtemps,  qu'avec  des  concessions  réciproques  il 
nous  sera  très  facile  d'effacer  tous  ces  inconvénients  de  la  vie 
conjugale.  Déjà  nous  nous  voyons  tous  les  jours.  Quy  aura-t-il 
donc  d'étonnant  à  ce  que  nous  nous  mariions?  Ce  ne  sera  pas  un 
mariage  de  passion  :  à  notre  âge  il  est  ridicule  d'être  follement 
amoureux  ;  ce  ne  sera  pas  un  mariage  d'intérêt,  puisque  chacun 
de  nous  a  sa  fortune  assurée  et  une  situation  assez  brillante 
dans  le  monde;  ce  sera,  si  l'on  peut  dire,  un  mariage  de  com- 
modité et  de  vieille  amitié.  Enfin,  nous  arrivons  à  l'âge  où  nous 
attendent  la  maladie  et  une  foule  de  misères.  Au  lieu  d'envoyer 
prendre  chaque  jour  des  nouvelles  l'un  def  la  santé  de  l'autre,  ne 
ferons-nous  pas  mieux  de  nous  soignei'  l'un  l'autre  et  de  nous 
aider  mutuellement  à  vivre  de  notre  mieux  nos  derniers  jours. 
Jusqu'ici,  nous  avons  marché  côte  à  côte  ;  donnons-nous  la  main 
à  présent. 

Mon  éloquence  fut  vaine.  Maria  Pétrovna  ne  m'écoutait  pas  : 
elle  était  évidemment  plongée  dans  ses  souvenirs  matrimo- 
niaux. 

—  Imaginez- vous,  interrompit- elle,  qu'Ossip  Vassiliévitch 
venait  parfois  chez  moi  enveloppé  dans  une  vieille  robe  de 
chambre  de  fourrure  et  en  fumant  sa  pipe.  Dieu!  rien  que  d'y 
penser  j'ai  des  nausées;  et  après,  quand  il  partait,  cette  four- 


5o  LA    REVUE    BLANCHE 

rure  restait  sur  mon  divan;  et  une  fois,  devant  moi,  il  a  ôté 
son  râtelier  et  Ta  frotté  avec  je  ne  sais  quelle  poudre.  C'est 
affreux!  affreux! 

—  Mais  avec  moi  la  même  chose  n'est  pas  à  craindre,  je  n'en- 
lèverai pas  de  râtelier  devant  vous,  parce  que  toutes  mes  dents 
sont  très  bien  conservées;  je  ne  fume  jamais  la  pipe,  et  je  puis 
vous  jurer,  si  vous  le  voulez,  que  vous  ne  me  verrez  jamais  en 
robe  de  chambre,  du  moins  de  fourrure. 

—  Et  puis,  il  était  jaloux,  horriblement  jaloux,  bien  que  sans 
motif.  Parfois  il  disait  qu'il  sortait  et  tout  à  coup  il  rentrait, 
s'imaginant  qu'il  allait  trouver  quelqu'un  :  naturellement  il  ne 
trouvait  personne  ;  mais  avouez  que  des  soupçons  pareils  sont 
blessants,  d'autant  plus  qu'en  province,  où  nous  vivions  alors, 
tout  le  monde  en  était  instruit.  Il  se  montrait  surtout  jaloux 
Tété,  quand  il  devait  partir  en  tournée  d'inspection  ;  alors,  pour 
m'effrayer,  il  inventait  chaque  fois  de  nouvelles  histoires.  Une 
fois,  sur  son  ordre,  son  officier  d'ordonnance  me  jura  qu'il  exis- 
tait une  loi  d'après  laquelle  Gssip  Vassiliévitch  avait  le  droit, 
aussitôt  les  troupes  en  campagne";  de  me  fusiller  sans  jugement. 
Je  me  souviens  très  bien  qu'il  appelait  cette  loi  stupide:  le  règle- 
ment militaire.  Bien  entendu  je  n'y  croyais  pas,  mais  convenez, 
Paul,  que  c'est  outrageant. 

—  Je  l'avoue  ;  mais  je  vous  jure,  Maria  Pétrovna,  que  je  ne 
serai  jamais  jaloux,  môme  si  je  vous  trouvais  en  tète  à  tête 
avec  Kola  Kounichev,  que  vous  aimez  tant! 

—  Voilà  encore  un  ingrat.  C'est  vrai  que  je  l'aimais  beaucoup, 
et  comme  il  m'en  a  remercié  !  Il  y  a  une  éternité  que  je  ne  l'ai 
vu,  et  au  jour  de  l'an,  il  s'est  contenté  de  me  déposer  sa  carte. 
Jamais  les  hommes  ne  savent  apprécier  un  sentiment  pur  ;- 
tous  ont  des  instincts  grossiers,  et  le  désir  d'étaler  leur  force 
brutale.  Au  fond,  Nicolas  à  tout  à  fait  le  caractère  de  son  oncle. 
Ossip  Vassiliévitch  était  tout  à  fait  comme  lui,  tout  à  fait. 

—  Mais  vous  n'avez  pas  remarqué  chez  moi  de  sentiments 
aussi  grossiers,  dites-moi. 

Maria  Pétrovna  me  regarda  attentivement  : 

—  C'est  vrai,  je  n'ai  rien  remarqué  de  tel  chez  vous,  mais 
peut-être  ressemblez-vous  quand  môme  à  ces  deux  hommes. 
Non,  Paul,  croyez-moi,  je  vous  aime  beaucoup,  je  vous  crois 
mon  meilleur  ami  ;  mais  je  ne  puis  vous  épouser  :  c'est  impas- 
sible, impossible. 

Je  pris  mon  chapeau. 

—  Où  allez-vous?  Ne  pouvons-nous  plus  rester  ensemble 
parce  que  nous  ne  nous  marions  pas. 


LE  JOURNAL   DB   PAVLIK  DOLSKY  5l 

Je  me  rassis  et  nous  nous  tûmes. 

11  y  a  des  personnes  avec  qui  le  silence  même  est  aivsé.  Maria 
Pélrovna  est  de  celles-là  ;  mais  après  l'entretien  que  nous  venions 
d*avoir,  nous  étions  gênés,  et  nous  fûmes  soulagés  d'entendre 
retentir  la  sonnette  de  Tescalier.  C'était  le  médecin. 

Quand  il  m'aperçut,  son  visage  exprima  d'abord  une  véritable 
stupeur,  puis  l'indignation  et  enfm  l'ironie. 

—  Eh  bien,  mon  cher  Pavlik,  je  vous  remercie...  je  ne  m'at- 
tendais pas...  voilà  comment  vous  reconnaissez  mes  soins.  Sans 
doute,  je  ne  suis*ni  votre  père,  ni  votre  tuteur  et  je  ne  puis  vous 
défendre  de  vous  tuer  si  la  fantaisie  vous  en  prend  ;  mais  ce 
que  je  ne  veux  pas,  c'est  recevoir  de  l'argent  pour  des  visites 
inutiles  :  cherchez  donc  un  autre  médecin,  et  alors  dansez,  buvez, 
faites  des  parties  en  troïka,  faites  tout  ce  que  vous  voudrez; 
d'un  mot,  comme  disent  les  Français  :  Vogue  le  galère. 

—  La  galère,  corrigea  doucement  Maria  Pétrovna. 

—  Je  ne  sais  s'il  faut  le  ou  la,  mais  je  sais  que  je  ne  puis  plus 
vous  soigner. 

—  Mais  si!  vous  le  pouvez,  cher  docteur!  —  m'écriai-je  d'un 
ton  plus  convaincu  que  jamais.  Ramenez-moi  à  la  maison  et 
faites  de  moi  ce  que  vous  voudrez  :  je  vous  donne  ma  parole 
d'honneur  de  ne  pas  sortir  d'une  année  entière  s'il  le  faut,  je  n*ai 
plus  à  présent  où  aller... 

5  avril. 

On  dirait  que  cette  fois  je  suis  sérieusement  malade  :  le  doc- 
leur  fronce  les  sourcils,  ordonne  des  drogues  de  plus  en  plus  for- 
tifiantes et  ne  manque  jamais  de  me  reprocher  ma  sortie  de  la 
semaine  dernière;  il  la  traite  de  polissonnerie,  une  de  ces 
polissonneries  pour  lesquelles  on  fouette  les  enfants.  Le  docteur 
à  raison,  c'était  en  effet  une  sottise  ;  et  pas  seulement  au  point 
de  vue  médical  :  à  tous  les  autres.  Comment  avais-je  pu  espérer 
réussir?  Et  si  Lydia  avait  consenti,  quelle  vie  m'attendait?  Sans 
doute,  c'est  une  enfant  charmante,  mais  aurais-Je  pu  remplir 
sa  vie.  J'ai  pensé  et  dit  qu'il  n'y  a  pas  de  bonheur  en  dehors  de 
b  vie  de  famille;  sur  ma  route,  j'ai  rencontré  force  charmantes 
et  séduisantes  jeunes  filles  avec  qui  ce  bonheur  semblait  pos- 
sible, et  cependant  je  ne  fis  jamais  aucune  tentative  pour  le  réa- 
liser :  je  Tai  toujours  ajourné,  j'attendais  toujours  quelque  chose 
d'extraordinaire...  La  raison  de  ces  atermoiements,  c'est  que  je 
ne  pensais  jamais  à  la  vieillesse  :  elle  n'entrait  pas  dans  mes 
calculs  d'avenir. 


5î  LA  REVUE   BLANCHE 

L'année  dernière,  quand  quelqu^un  me  traitait  de  vieux  céliba- 
taire, je  riais  de  tout  mon  cœur:  célibataire,  oui;  mais  pourquoi 
vieux!  Or,  voilà  qu'après  un  demi-siècle  passé  à  rêver  platoni- 
qnement  au  bonheur  familial,  j'ai  fait  coup  sur  coup,  dans  la 
même  journée,  deux  demandes  en  mariage.  Si  mon  histoire  avec 
Lydia,  par  la  somme  des  souffrances  qu'elle  m'a  causées,  peut 
s'appeler  un  drame,  mon  aventure  avec  Maria  Pétrovna  est  un 
vaudeville,  un  lever  de  rideau. 

Depuis,  j'ai  longuement  réfléchi  à  ce  qui  m'avait  poussé  à 
tenter  cette  démarche  inattendue  et  grotesque,  et  je  me  suis 
convaincu  qu'inconsciemment  j'avais  obéi  à  la  dernière  recom- 
mandation de  Lydia.  «  Épousez  ma  tante,  faites-le  pour  moi  ». 
m'avait  dit  la  naïve  enfant,  et  comme  elle  a  l'habitude  de  me 
faire  faire  ses  commissions,  elle  m'a  envoyé  chez  sa  tante,  et 
moi  qui  cède  à  tous  ses  caprices,  j*y  suis  allé.  Et  la  tante  eût  peut- 
être  accédé  à  cette  demande,  si  je  n'avais  tout  gâté  en  évo- 
quant à  son  imagination  Ossip  Vassiliévilch  avec  sa  pipe, 
ses  fausses  dents  et  ses  instincts  grossiers.  Mais  cependant,  si 
Maria  Pétrovna  m'a  refusé,  qui  m'épousera?  Me  voilà  céli- 
bataire à  jamais,  et  forcé  de  passer  dans  l'amère  solitude 
les  jours  que  m'accordera  la  fortune.  Il  y  a  des  personnes 
qui  s'accommodent  de  la  solitude  et  y  trouvent  même  de  la 
joie  ;  mais  ces  personnes  s'aiment  trop  elles-mêmes,  et  moi  je 
ne  puis  m'aimer,  parce  que  j'ai  de  moi-même  une  très 
médiocre  opinion.  Et  pourtant  comment  vivre  sans  personne 
à  aimer,  sans  savoir  en  quoi  espérer?  Dans  mon  journal  de 
Dresde  j'ai  écrit  autrefois  cette  pensée  :  «  Tout  homme»  à 
défaut  du  bonheur  personnel,  peut  trouver  la  consolation 
dans  l'amour  de  l'humanité.  »  Maintenant  je  pense  un  peu 
autrement.  De  toutes  les  phrases  par  lesquelles  se  consolent  les 
hommes,  il  n'en  est  pas  de  plus  idiotes  et  de  plus  fausses  que 
celles  qui  ont  trait  à  l'amour  de  l'humanité.  Je  comprends  qu'on 
puisse  aimer  sa  femme,  ses  enfants,  son  père,  sa  mère,  ses 
frères  et  sœurs,  ses  amis  ;  je  comprends  que  Ton  puisse  aimer 
le  pays  où  l'on  est  né,  et  quand  la  patrie  est  en  danger  qu'on 
sacrifie  sa  vie  pour  elle  ;  je  comprends  qu'on  puisse  non  seule- 
ment apprécier  par  l'esprit,  mais,  jusqu'à  un  certain  point,  aimer 
de  cœur,  des  hommes  inconnu»,  des  étrangers,  s'ils  ont  élargi 
notre  horizon  spirituel,  s'ils  nous  ont  donné  un  plaisir  sublime, 
s'ils  ont  étonné  notre  imagination  par  quelque  acte  héroïque. 
Mais  aimer  tous  les  hommes  seulement  parce  qu'ils  sont  des 
hommes!  Je  doute  que  quelqu'un  ait  réellement  éprouvé  ce 
sentiment.  Pourquoi  les  Chinois   seraient-ils  plus  près  de  mon 


LE  JOURNAL   DE   PAVLIK  DOLSKY  53 

cœur  que  les  minéraux  enfouis  clans  les  forêts  vierges  de  l'Amé- 
rique ?  Qu'on  professe  un  amour  négatif  consistant  à  ne  pas  faire 
de  mal  ou  môme  à  ne  pas  souhaiter  de  mal  aux  Chinois,  je  le  com- 
prends encore,  —  et  je  ne  souhaite  aucun  mal  aux  minéraux. 
Qu'ils  gisent  en  paix  dans  le  sein  de  la  terre  américaine  et  que 
les  Chinois  jouissent  de  la  vie  dans  le  Céleste  empire.  Passer 
leurs  frontières,  je  ne  le  désire  aucunement,  car  s'ils  voulaient 
visiter  l'Europe  en  foule,  il  serait  bien  difficile  de  lutter  contre 
eux.  Je  ne  comprends  pas  pourquoi  les  hommes  au  cœur  large 
se  bornent  à  Tamour  de  l'humanité  :  on  peut  élargir  le  domaine, 
on  peut  s  enflammer  d'amour  pour  tous  les  animaux,  pour  la 
planète  Terre,  puis  pour  tout  le  système  solaire,  et  enfhi  brûler 
d'amour  pour  tout  l'univers!  Je  ne  comprends  pas  ce  genre 
d'amour  omniversel.  Qu'il  aime  la  terre,  celui  qui  s'y  trouve 
heureux  ! 

9  avril. 

Je  vais  de  plus  mal  en  plus  mal.  A  présent,  au  lieu  d'un  mé- 
decin j'en  ai  deux  :  Féodor  Féodorovitch  m'a  amené  son  ami 
Anton  Antonovitch,  un  «  spécialiste  ».  Cet  Anton  Anlonovitch 
est  aussi  maigre  et  aussi  sombre  que  Féodor  Féodorovitch  est 
gros  et  bruyant.  Quelle  maladie  ai-je  au  juste,  ils  ne  me  le  disent 
pas,  mais  ils  ont  parlé  latin  devant  moi,  une  heure  entière,  en 
me  palpant.  Je  trouve  cela  très  indiscret  et,  de  leur  part,  très 
imprudent  ;  ils  sont  convaincus  sans  doute  que  je  ne  sais  que 
deux  ou  trois  mots  de  latin;  mais  j'en  sais  un  peu  plus,  et  l'un 
de  mes  collègues  de  l'Ecole  militaire  est  aujourd'hui  l'un  des 
premiers  latinistes  d'Europe. 

La  conséquence  immédiate  xle  la  venue  d'Antone  Antonovitch 
fut  une  quatrième  drogue  encore  plus  énergique.  Elle  fit  d'abord 
quelque  effet  et,  grâce  à  elle,  je  puis  continuer  mon  journal,  ce 
que  je  ne  pouvais  faire  ces  jours  derniers  à  cause  d'une  grande 
faiblesse.  Ce  journal  est  la  seule  joie  de  ma  vie  :  tout  le  reste 
m'est  défendu  ;  heureusement  que  Féodor  Féodorovitch  ne  sait 
pas  quej'écris:  sinon,  il  ne  manquerait  pasdes'yopposer.  En  effet, 
il  m'a  tout  défendu  :  je  ne  puis  ni  boire,  ni  manger,  ni  fumer,  ni 
lire,  ni  recevoir  d'amis;  le  nouveau  médecin  me  disait  môme  avec 
tristesse  :  «  Tâchez  de  moins  penser  »  ;  mais  c'est  assez  difficile 
quand  on  ne  dort  pas. 

Grâce  à  une  protection  spéciale  du  docteur,  Marie  Pétrovna  a 
ses  entrées  chez  moi.  Hélas!  hier  elle  m'a  vu  en  robe  de  chambre 
et  elle  s'est  .souvenue,  sans  doute,  d'Ossip  Vassiliévitch  d'impé- 
rissable mémoire  ! 


54  LA   REVUE   BLANCHE 

C'est  étrange  comme  la  question  de  la  mort  m'a  intéressé 
depuis  ma  plus  tendre  enfance.  Alors  déjà,  la  pensée  seule  de  la 
mort  m'effrayait,  la  mort  d'une  personne  que  je  connaissais  un 
peu  me  privait  pendant  plusieurs  jours  d'appétit  et  de  sommeil. 
De  longues  années  se  passèrent  avant  que  je  pusse  m'habituera 
cette  idée  pourtant  très  répandue  :  que  tous  les  hommes 
mourront,  méchants  et  bons,  riches  et  pauvres,  vieux  et  jeunes; 
c'est  la  seule  égalité  que  l'homme  puisse  atteindre.  Mais  de  la 
pensée  que  tous  les  hommes  mourront  à  celle  que  moi,  je 
mourrais,  il  y  a  encore  une  grande  distance.  A  cette  pensée-ci  j'ai 
seulement  réfléchi  hier.  Je  ne  puis  dire  que  j'aie  très  peur  de  la 
mort;  et,  d'ailleurs, pourquoi  craindre  un  sort  qui  frappe  tout  le 
monde  imperturbablement... 

J'avais  un  ami  qui  avait  très  peur  de  mourir  et  qui  vivait  de 
la  façon  la  plus  régulière  ;  jamais  il  ne  mangeait  à  dîner  une 
bouchée  de  plus  que  la  veille;  jamais  il  ne  se  couchait  cinq, 
minutes  plus  tard  ;  les  diverses  allées  de  son  jardin  étaient 
mesurées  exactement,  et  le  matin,  en  faisant  sa  promenade,  il 
touchait  du  pied  le  vieil  arbre  où  commençait  l'allée  pour 
compter  le  nombre  de  tours  qu'il  faisait.  Malgré  toutes  ces  pré- 
cautions il  est  mort  à  moins  de  quarante  ans. 

Ma  tante  Ardotia  Markovna  riait  beaucoup  de  cette  peur  qui 
ne  le  quittait  pas.  «  N'est-ce  pas  stupide  d'avoir  si  peur?  di- 
sait-elle sans  se  gêner.  Quand  tu  pars  de  Moscou  pour  Péters- 
bourg,  tu  te  déshabilles  et  te  couches  dans  le  wagon  et  tu 
t'éveilles  à  Pétersbourg  ;  la  mort  c'est  la  môme  chose  :  nous 
nous  endormons  ici  et  nous  nous  éveillons  ailleurs  ».  Elle-même 
ne  craignait  rien,  ne  prenait  aucune  précaution  et  elle  a  vécu 
jusqu'à  l'âge  de  quatre-vingt-cinq  ans. 

Les  hommes  qui  veulent  cacher  qu'ils  ont  peur  de  la  mort 
disent  que  ce  n'est  pas  la  mort  qui  les  effraie,  mais  les  souf- 
frances qui  la  précèdent  ;  ils  aiment  à  répéter  le  mot  si  connu  : 
«  Ce  n'est  pas  la  mort  qui  m'effraie,  c'est  de  mourir.  »  Dis- 
tinction tout  à  fait  vaine.  Les  souffrances  ne  viennent  pas  de 
la  mort,  mais  des  maladies,  qui,  parfois,  ne  finissent  pas  par  1« 
mort.  Beaucoup  de  médecins  me  l'ont  dit  et  je  l'ai  vu  moi-même 
à  la  mort  de  nion  unique  et  bien-aimé  frère  :  quelques  heures  avant 
qu'il  mourût,  sa  respiration  était  régulière,  son  visage  calme,  si 
bien  qu'un  rayon  d'espoir  entrait  en  moi,  et,  au  moment  même 
de  la  mort,  il  me  jeta  interrogativement  un  regard  consterné.  Son 
visage  conserva  même  cette  expression  jusqu'au  moment  où  je 
lui  fermai  les  yeux.  J'ai  songé  à  lui  demander  :  .<  Qu'y  a-t-il  qui 
t'étonne,  mon  pauvre  Sacha?  est-ce  ce  que  tu  vois,  ou  es-tu  étonné 
de  n'avoir  rien  vu  ? 


LE  JOURNAL    DE    PAVLIK   DOLSKY  55 

Je  suis  croyant,  —  pas  assez;j'ai  lu  les  principales  œuvres 
des  matérialistes,  —  sans  me  laisser  absolument  convaincre. 
Mais  je  me  suis  rendu  compte  que  dans  le  fond  de  chaque  àme 
humaine  se  cache  la  pensée  que  notre  exiélence  ne  peut  cesser. 
C'est  une  voix  intérieure,  timide,  laihle  ;  on  peut  la  dominer 
facilement  parle  raisonnement,  mais  on  ne  peut  l'étoufler:  par- 
fois elle  se  hausse  et  les  hommes  lui  obéissent  inconsciemment, 
presque  contre  leur  volonté.  Pourquoi  allons-nous  aux  enterre- 
ments et  aux  messes  mortuaires?  Je  ne  parle  pas  des  enterre- 
ments mondains  où  Ton  va  pour  les  parents  du  défunt  et  quel- 
cpiefois  pour  se  distraire.  Un  jour  Maria  Pétrovna  s'attristait  de 
n'avoir  pas  su  à  temps  la  mort  d'une  de  ses  amies  et  de  n'avoir 
pu  assister  à  la  messe.  Pour  la  consoler,  je  lui  dis  qu'elle  irait 
aussi  bien  à  la  messe  un  autre  jour.  «  Oh!  ce  n'est  pas  la  même 
chose,  me  répondit-elle  naïvement;  c'est  à  la  première  messe 
qu'il  y  a  toujours  le  plus  de  monde.  »  Mais  il  est  arrivé  à  cha- 
cun de  nous  d'aller  aux  messes  d'un  célibataire  sans  parents  et 
où  nous  ne  pouvions  espérer  rencontrer  personne.  J'ai  toujours 
fait  mon  possible  pour  assister  à  des  messes  de  ce  genre,  me 
disant  que  j'étais  obligé  de  payer  une  dernière  dette...  à  qui? 
Payer  une  dernière  dette  au  défunt,  cela  n'a  pas  de  sens,  puis- 
qu'il ne  vous  verra  pas.  Mais  une  voix  intérieure  me  disait  que 
le  défunt  verrait  et  apprécierait  la  démarche.  Cette  voix  parle 
plus  haut  encore  quand  je  pense  à  mon  propre  semce  funèbre. 
Je  me  représente  très  vivement  toute  la  cérémonie  :  je  vois 
entrer  des  hommes,  j'entends  leurs  conversations,  je  distingue 
les  marques  de  la  sincérité  ou  de  l'indilTérence  sur  les  visages; 
mais  il  y  a  une  chose  que  je  ne  puis  deviner  :  d'où  verrai-je  tout 
cela?  Z)'ott,  c'est  le  problème  dont  la  solution  a  tourmenté  et 
tourmentera  toujours  les  hommes,  ceux  qui  sont  instruits  comme 
les  ignorants.  Hamlet  dit  :  «  Mourir...  dormir...  Dormir...  rêver 
peut-être.  »  Mais  quel  rêve  voilà  la  question. 

Ardotia  Markovna  qui  sans  doute  n'avait  jamais  lu  Sheak- 
speare  employait  la  même  comparaison,  mais  formulait  sa  pen- 
sée plus  clairement. 

[La  fin  au  prochain  numéro.] 

A.N.  Apoukhtine 

Traduit  du  roBse  par  J.  W.  Birxstock. 


Le  Culte  de  la  Veine 


0  Polypaïdès,  ne  demandez  à  vaincre, 
ni  par  la  vertu,  ni  par  la    richesse;  il 
suffit  à  l'homme  d'avoir  de  la  chance. 
THftOGNlS,   120. 

Les  Napolitains  et  les  femmes  étaient  jusqu'à  ces  temps  derniers  les 
seuls  adorateurs  manifestes  de  la  Veine.  Pour  confesser  et  pratiquer 
leur  dévotion,  ils  portaient  appendus  à  la  ceinture  divers  amulettes, 
pointes  de  corail,  cochons  d*or,  trèfles  à  feuilles  quadrilobées,  réduc- 
tions d'Antoine  de  Padoue. 

Ainsi,  la  religion  de  la  Veine,  comme  toutes  les  grandes  religions, 
nous  vient,  non  pas  de  Dieu,  mais  des  ignorants.  Superstition  d'autant 
plus  difficile  à  vaincre  qu'elie  est  obscure  et  plonge  des  racines  infinies, 
innombrables  dans  l'ignorance  et  la  peur  qui  sont  les  bases  de  notre 
être.  Il  ne  lui  manquait  pour  revêtir  tous  les  caractères  d'une  religion 
officielle,  historique,  qu'un  schisme  etpne  métaphysiqee. 

Le  schisme,  M.  Capus  l'a  suscité  dans  la  Veine  [i].  Quant  à  la  méta- 
physique, nous  en  sommes  redevables  à  M.  Maeterlinck  (2). 

M.  Capus  est  en  quelque  sorte  TAnti-Manès  de  la  religion  nouvelle, 
car  la  Veine,  divinité  favorable  est,  dans  la  croyance  populaire,  com- 
*battue  par  le  Guignon,  puissance  ennemie,  de  même  que  l'Esprit  du 
Soleil  lutte,  pour  les  manichéens,  contre  le  Prince  des  Ténèbres.  Or, 
tandis  que  Manès  et,  après  lui,  Martin  de  Candide  affirment  l'influence 
prépondérante  de  Satan  sur  les  affaires  de  ce  monde,  M.  Capus,  par 
un  tour  d'esprit  opposé,  nie,  que  dis-je  ?  ignore  l'existence  du  Guignon. 
Entendez  que  c'est  le  Pangloss  de  la  Veine.  Il  ne  veut  voir  que  l'in- 
fluence favorable  de  la  Chance,  il  répète  à  qui  veut  l'entendre  — c'est- 
à-dire  à  beaucoup  —  que  l'existence  de  la  Veine  n'implique  nullement 
l'existence  de  la  Guigne.  Il  est,  j'ose  dire,  un  optimiste. 

M.  Capus  a  donné  en  quelques  lignes  de  la  Veine  la  formule  de  la  doc- 
trine, que  les  fidèles  pourront  accrocher  à  leur  ceinture,  inscrite  sur  un 
téphilim^  parmi  les  autres  objets  du  culte  :  «  Je  ne  suis  pas  superstitieux. 
...Je  crois  que  tout  homme  un  peu  doué,  pas  trop  sot,  pas  trop  timide, 
a  dans  la  vie  son  heure  de  veine,  un  moment  où  les  autres  hommes 
semblent  travailler  pour  lui,  où  les  fruits  viennent  se  mettre  à  portée 
de  sa  main  pour  qu'il  les  cueille.  Cette  heure-là,  c'est  triste  à  dire,  mais 


(1)  Alfred  Capus  :  La  Veine,  pièce  en  quatre  actes;  Paria,  1902.  Éditions  de  La  revue 
blanchff  un  vol.  in- 18, à  3  fr.  50.  —  Cf.,  du  même  auteur,  dans  la  même  collection,  Faux 
Départ,  roman  (illustré  par  L.  Cappiello),  et  /<i  Bourte  ou  la  Fie,  comédie  en  quatre  actes 
et  cinq  tableaux. 

(2)  Maurice  Maeterlinck  :  Le  Temple  eiiêeveli;  Paris,  1902,  Bibliothèque-Charpentier,  un 
vol.  in-18,  à  3  fr.  50. 


LE   CULTE    DE    LA  VELNE  ^7 

ce  n'est  ni  le  travail,  ni  le  courage,  ni  la  patience  qui  nous  la  donnent. 
Elle  sonne  à  une  horloge  qu'on  ne  voit  pas,  et  tant  qu'elle  n'a  pas  sonné 
pour  nous,  nous  avons  beau  déployer  lOus  les  talents  et  toutes  les  vertus, 
il  n'y  a  rien  à  faire.  Nous  sommes  des  fétus  de  paille.  » 

Sous  son  apparente  amertune,  la  doctrine  de  M.  Capus  est  consolante. 
Qui  ne  se  juge  «  assez  bien  doué,  pas  trop  sot,  pas  trop  timide  »  ?  A 
qui  donc  est-il  défendu  d'attendre  avec  confiance  l'heure  de  la  veine  ? 
Cette  heure  de  veine,  c'est  comme  une  espérance  surnaturelle,  une 
oasis  que  tous  nous  pouvons  entrevoir.  C'est  mieux  encore.  Pour  ceux 
qui,  entrés  dans  la  vie  sans  aide,  n'ont  encore  goûté  aucune  joie,  c'est 
une  raison  métaphysique  de  ne  pas  désespérer.  Il  a  déjà  sa  part  de  for- 
tune —  guère  plus  illusoire  que  les  autres  parts  —  celui  qui  croit  porter 
dans  son  sac  la  chemise  de  l'homme  heureux. 

Cet  espoir  de  prendre  une  revanche  de  bonheur,  que  d'autres  reli- 
gions plaçaient  dans  une  vie  future,  il  se  rapproche  de  nous.  Souvent 
il  suffira  d'y  croire,  pour  que,  nos  forces  renaissant,  notre  nouvelle  action 
nous  soit  bienfaisante. 

Quant  au  reste  du  chemin,  à  part  cette  étape  joyeuse,  il  est  plat,  mais 
sans  fondrières  inévitables.  L'idée  de  «  balance  »,  talion  mystique  des 
précédentes  théosophies,  est  du  coup  renversée.  Une  heure  de  veine  ne 
doit  pas  être  payée  de  toute  une  vie  de  guigne.  La  déesse  Vejne,  sui- 
vant le  schisme  de  M.  Capus,  est  fantasque,  passagère  ;  elle  n'est  pas 
cruelle.  En  quoi  elle  me  semble  participer  bien  peu  du  caractère  fonda- 
mental de  toute  divinité. 

M.  Maeterlinck,  lui,  est  orthodoxe.  11  croit  à  la  Chance  intégrale,  en 
partie  double,  bonne  et  mauvaise.  Par  une  concession,  indispensable 
aujourd'hui,  aux  nécessités  logiques  de  notre  esprit,  il  s'elîorce  d'abord 
d'établir  la  réalité  objective  de  la  Chance.  Il  veut  l'installer  sur 
un  fondement  expérimental.  La  Chance,  telle  qu'il  la  conçoit,  n'est  pas 
encore  une  loi  :  c'est  une  force  obscure,  non  définie,  mais  que  les  faits 
affirment.  Nous  pouvons  conclure  de  ses  manifestations  à  son  existence. 

Cent  exemples  fameux  se  présentent  aussit(H  à  la  mémoire  de 
M.  Maeterlinck  qui  les  recueille,  les  illustre  et  les  jette  à  notre  scepti- 
cisme, comme  on  offrait  le  gâteau  de  miel  h  Cerbère.  Mais  ce  ne 
sont  là  que  cérémonies  propitiatoires.  Il  lui  tarde  d'entrer  dans  la 
caverne. 

Non  sans  adresse,  et  pour  nous  montrer  son  dédain  des  anciennes 
tbéodicées,  il  néglige  d'établir  la  réalité  de  la  Chance  sur  la  preuve  dite 
«r  de  la  croyance  universelle  ».  Il  ne  parle  que  pour  mémoire  de  la 
Fatalité,  du  Destin,  de  la  bonne  ou  mauvaise  Etoile,  mais  il  oublie  la 
Tychè  des  Grecs,  la  Fortitna  des  Latins  et  Ta  Grâce  des  Jansénistes.  Et 
cependant,  quelle  influence  n'eussent  pas  exercée  sur  les  esprits  respec- 
tueux de  la  tradition  certains  exemples  illustres  !  Socrate  s'écriant 
«  Agathe  Tychè  »  à  l'arrivée  de  la  théorie  de  Délos  ;  les  sages  du  Ban- 
quel  accueillant  par  cette  invocation  les  premières  paroles  du  discours 
de  Phèdre;  Marc-Aurèle  faisant,  avant  chacune  de  ses  expéditions, 
réciter  les  prières  à  Fortuna  Redux  ;  Pascal  se  demandant  à  chaque 


58  LA   REVUE   BLANCHE 

minute  de  sa  vie  —  avec  quelle  angoisse  !  —  s'il  avait  ou  non  la  chance 
suprême  d'être  sauvé  de  toute  éternité. 

La  preuve  par  Tautorité  de  la  tradition  nous  paraît  pourtant  la  seule 
qui  puisse  être  offerte  en  faveur  de  l'existence  delà  Chance.  Un  essai, 
même  habile,  de  démonstration  expérimentale  touclie  de  près  au  diver- 
tissement scientifique.  Les  vies  et  les  aventures  de  Louise  de  Bourbon, 
de  Joseph  II,  d'Henriette  d'Angleterre,  de  Lesurques,  de  Denys  l'An- 
cien, de  Casanova^  de  Marie-Antoinette  et  des  amis  anonymes  de  M.  Mae- 
terlinck, pour  illustres  qu'elles  puissent  paraître,  ne  sont  que  les  vies 
et  les  aventures  d'individus,  c'est-à-dire  d'atomes  perdus  dans  un  tour- 
billon, de  gouttes  d'eau  dans  le  fleuve  immense  et  rapide  de  la  vie.  De 
ce  qu'une  série  d'événements  a  détourné  ces  gouttes  du  courant  princi- 
pal, les  a  fait  tomber  dans  l'écuelle  tendue  du  mendiant  ou  dans  l'épui- 
sette  du  pêcheur,  s'ensuil-il  qu'il  faille  affirmer  l'existence  d'une  force 
mystérieuse,  indépendante  de  la  force  qui  entraîne  le  courant  tout 
entier,  d'une  puissance  secrète  qui  s'exerce,  suivant  des  lois  inconnues, 
sur  chacune  des  gouttes  dont  est  composée  la  masse  d'eau? 

Comprenant  combien  était  vaine  la  démonstration  tirée  d'existences 
aussi  rares,  auxquelles  d'ailleurs  l'histoire  ou  la  tradition  ont  donné 
une  mensongère  unité  dans  le  bonheur  ou  la  disgrâce,  M.  Maeterlinck  n'a 
pas  hésité  à  recourir  à  des  observations  plus  générales.  Il  a  fait  travailler 
la  statistique  en  faveur  de  la  Chance.  «  Il  est  remarquable  et  constant, 
dit-il,  que  dans  les  grandes  catastrophes  on  compte  d'habitude  infini- 
ment moins  de  victimes  que  les  probabilités  les  plus  raisonnables  ne 
l'eussent  fait  redouter.  »  Je  ne  sais  si  M.  Maeterlinck  a  fait  le  décompte 
de  toutes  les  catastrophes,  s'il  a  établi  la  moyenne  des  voyageurs  qu'un 
bateau,  un  wagon  avaient  coutume  d'emporter  avant  qu'un  accident  leur 
advînt,  j'ignore  s'il  a  fait  entrer  dans  son  comput  des  catastrophes 
telles  que  le  naufrage  de  la  ScniUUinte,  et  d'autres  (jue  je  ne  veux  pas 
rechercher.  Je  lui  donne  sur  ce  point  partie  gagnée.  Oui,  le  nombre 
des  victimes  de  la  plupart  des  catastrophes  est  moindre  qu'on  ne 
l'aurait  pu  supposer.  En  quoi  l'existence  do  la  chance  s'en  trouvé-t- 
elle le  moins  du  monde  certifiée?  11  m'est  permis  de  dire,  avec  la  môme 
vraisemblance  logique,  que  le  nombre  des  victimes  s'est  trouvé  amoin- 
dri parce  que  ce  dieu  Pou-Pou,  qu'adorent  les  Niam-Niams,  est  venu 
détourner  du  danger  tous  les  hommes  chauves.  Cette  loi  des  «moin- 
dres victimes  »  une  fois  établie  par  une  statistique  scrupuleuse,  il  nous 
faudrait  alors  non  pas  chercher  une  intervention  miraculeuse,  mais  tout 
simplement  les  causes  naturelles  de  ce  phénomène.  De  ces  causes  natu- 
relles, j'en  entrevois  une  Qntre  mille  qui  explique  pourquoi  sur  les 
bateaux  qui  font  naufrage  le  nombre  des  passagers  est  moindre  que  de 
coutume.  C'est  apparemment  (jue  le  navire  a  quitté,  cette  fois-là,  le  port 
par  gros  temps,  ce  qui  a  fait  rester  sur  le  quai  les  gens  peu  pressés  et 
les  touristes. 

Pour  les  esprits  que  le  besoin  du  surnaturel  ne  tourmente  pas,  cette 
croyance  à  la  Chance  n'est  qu'une  manifestation,  fort  ancienne,  de  Ter- 


LE   CULTE    DE   LA  VEINE  59 

rcur  millénaire  qui  confie  nos  destinées  à  une  force  intelligente.  Notre 
orgueil  d'une  part,  notre  pusillanimité  de  l'autre,  nous  empêchent  de 
concevoir  notre  vie  comme  un  simple  phénomène,  analogue  à  tous  les 
phénomènes.  Il  faut  que  le  besoin  de  causalité  qui  nous  travaille  assu- 
jettisse le  monde  à  son  étroite  mesure.  Nous  croyons,  par  TefTet  denotre 
imagination  hâbleuse  et  couarde,  agrandir  le  monde  de  toutes  nos  mé- 
taphysiques etTenrichir  de  tous  nos  fantômes.  Le  surnaturel  nous  solli- 
cite, car  il  nous  grandit  et  nous  rassure. 

Et  puis,  il  nous  faut  quelqu'un  qui  ne  se  lasse  pas  de  nous  entendre, 
à  qui  nous  puissions  conter  nos  mésaventures  sans  recevoir  en  réponse 
,  des  reproches  à  notre  ignorance  ou  à  notre  lâcheté,  quelqu'un  à  inju- 
rier dans  l'infortune,  quelqu'un  dont  la  responsabilité  nous  décharge; 
quelqu'un  à  remercier  aussi  —  car  il  faut  être  juste  —  pour  tous  nos 
bonheurs  inattendus.  Cet  inconnu  chargé  d'affaires,  les  naïfs  le  nom- 
ment Antoine  de  Padoue  ou  Expédit,  mais  les  âmes  distinguées  que  la 
superstition  fait  sourire,  l'appellent  Chance,  Veine  ou  bien  (les  classi- 
ques)  Destin  favorable. 

Il  est  tout  un  ordre  de  poètes  à  qui  les  dieux  sont  nécessaires.  Au 
lieu  de  se  contenter  de  la  multitude  que  leur  en  présentent  les  théogo- 
nies défuntes,  ils  comprennent,  non  sans  iïnesse,  que  rien  ne  vaut  un 
dieu  actuel,  vivant,  directement  sensible  à  l'imprécation  et  à  la  louange. 
Dieu  est  à  la  fois  un  maître  et  un  serviteur,  un  protecteur  et  un  com- 
pagnon de  route,  il  marche  avec  nous  et  cependant  nous  l'apercevons  qui 
nousattend  à  l'étape.  Plus  que  tout  autre,  M.  Maeterlinck,  instruit  des  an- 
ciennes légendes,  habile  à  les  ressusciter,  avait  besoin  de  cet  acces- 
soire. Comme  ces  ouvriers  ingénieux  qui  fabriquent  eux-mêmes  leurs 
outils,  il  s'est  mis  à  la  besogne.  11  a  pris  les  matières  premières  du 
meilleur  aloi,  la  science  d'une  part  (expérience  et  statistique),  de  l'autre, 
la  morale  et  la  psychologie. 

Et  d'abord,  le  dieu  nouveau  prévoit  l'avenir,  que  dis-jc,  il  le  voit, 
car  tout  lui  est  présent,  et  c'est  en  quoi  il  participe  de  la  qualité  la  plus 
précieuse  des  anciennes  divinités.  Ce  qui  pour  nous  est  devenir  est  pour 
lui  actuel.  Comment  se  fait-il  qu'un  corps,  le  nôtre,  essentiellement 
soumis  à  la  succession  des  phénomènes,  qui  ne  vit  même  que  de  cette 
succession,  contienne  en  lui  cet  étrange  pouvoir  de  se  détacher  du 
temps,  de  se  dégager  des  lois  scientifiques,  des  processus  inéluctables 
pour  voir  d'un  seul  coup  d'oeil  Y  «  avant  »,  le  «  pendant  «  et  Y  «  après  »? 
A  cela  le  mot  «  mystérieux  »  suivi  de  près  par  le  mot  «  inconnu  »  répond 
définitivement.  Comment  pouvez-vous  empêcher  un  «  inconnu  mysté- 
rieux )'  de  se  comporter  suivant  les  plus  folles  conceptions  d'une  méta- 
physique en  délire?  Que  lui  seraient  son  mystère  et  son  incognito  s'il 
devait  agir  suivant  la  norme  commune? 

Donc,  le  dieu  nouveau  voit  le  monde  comme  un  présent  éternel,  si 
tant  est  qu'un  présent  puisse  être  éternel.  Il  voit  forger  la  hache  et  s'ou- 
vrir la  blessure.  Il  voit  le  début  raisonnable  et  la  conclusion  insane. 


6o  LA  REVUE   BLANCHE 

Mais  la  notion  du  temps  lui  est  de  nouveau  rendue  toutes  les  fois  que 
-cela  nous  est  nécessaire,  car  il  peut,  M.  Maeterlinck  ralTirme,  susciter 
au  moment  s^oulu,  Taccident,  le  fait  imprévu  qui  doit,  si  nous  avons  la 
chance,  nous  détourner  d'une  catastrophe. 

L'Inconscient  est  immatériel,  inétendu,  mais  il  a  la  notion  de  Fespace, 
oar  il  peut,  M.  Maeterlinck  raffîrme  encore,  dresser  à  V endroit  précis 
la  barrière  (morale)  qui  doit  nous  préserver  de  Taffreuse  culbute. 

Quoi  qu'il  en  soit,  et  c'est  bien  par  là  que  la  divinité  en  lui  apparaît, 
rayonnante,  sa  fonction  essentielle,  son  unique  raison  d'être,  consiste  à 
s'occuper  de  nous.  Il  s'y  emploie  d'une  façon  intermittente,  parfois  dé- 
concertante; mais,  c'est  à  nous  de  faire  son  éducation. 

«  Le  jour,  dit  M.  Maeterlinck,  où  nous  aurons  réussi  à  étudier  de  plus 
près  cet  inconscient,  ses  habiletés,  ses  préférences,  ses  antipathies,  ses 
maladresses  mystérieuses,  nous  aurons  singulièrement  émoussé  les 
ongles  et  les  dents  du  monstre  qui  nous  persécute  sous  le  nom  de 
Chance,  de  Fortune,  de  Destin.  »  C'est  dire,  ou  la  lecture  n'est  qu'un 
vain  labeur,  que  le  jour  où  notre  inconscient  sera  devenu  conscient,  en 
d'autres  termes,  que  le  jour  où  il  aura  cessé  d'exister,  il  sera  susceptible 
d'être  apprivoisé.  —  Et  alors  il  sera  vraiment  dieu,  car  il  sera  en  tout 
semblable  à  nous-mêmes. 

L'évolution  de  la  croyance  religieuse,  à  son  dernier  période,  nous 
réserve  encore  quelques  divinités  analogues  à  l'Inconscient  de  M.  Maeter- 
linck. Sur  ce  point,  toutes  divagations  sont  licites,  car  il  est  toujours  des 
auditeurs  pour  les  accueillir  et  les  redire  en  les  aggravant.  Le  sage  lui- 
même,  habile  à  nous  recommander  la  prudence  et  la  soumission  aux 
lois  physiques  d'après  l'exemple  du  cloporte  et  de  la  tortue,  ne  peut  se 
tenir  de  lever  les  yeux  vers  le  ciel  et  de  soupirer  vers  l'Illusion,  mille 
fois  plus  terrifiante  et  néfaste  que  tous  les  éléments  déchaînés.  Car  la 
croyance  à  une  volonté  mal  définie,  mystérieuse,  intimide  les  esprits 
résolus,  rompt  les  volontés  robustes.  Il  n'est  que  les  pusillanimes  et  les 
faibles  pour  remettre  leur  destinée  aux  mains  des  fantômes,  et  se  livrer 
«n  jouets  désarticulés  aux  Providences,  aux  Grâces,  aux  Chances,  à  la 
Veine,  aux  Destins.  Il  sied  à  l'homme  libre  d'envier  le  sort  de  Prométhée 
qui  prit  par  devers  lui  le  feu  céleste  et  périt  seul  sur  son  rocher,  sous 
le  frais  baiser  des  Océanides. 

Richard  Cantinelli 


Poèmes 


A  Madame  L.  F 


O  marbres  qu'ont  pâlis  les  baisers  de  la  lune, 

Marbres  au  bord  des  flots  et  miroitant  comme  eux. 

Marbres  rigides  sous  les  voiles  de  la  nuit 

Et  qui  perpétuez  l'incertaine  splendeur 

De  la  cité  déchue  au  long  des  quais  déserts, 

Mon  rêve  indéfectible  a,  que  de  fois,  hanté 

Les  rives  où,  mélancolique,  s'invertit 

Dans  l'eau  dormante,  tel  un  songe,  la  féerie 

De  vos  frêles  architectures,  galeries. 

Rosaces,  mezzanines,  sveltes  campaniles, 

Sur  des  supports  légers,  palais  blancs  et  débiles  t 

J'ai  glissé  parmi  vous,  las  et  dolent  fantôme. 

Et  vainement  quêtant  Tétreinte  qui  guérit. 

Aux  bras  dont  j'assouplis  le  geste  séculaire 

Des  figures  captives  sur  leur  piédestal. 

J'ai  frôlé  ma  détresse  à  tant  de  souvenirs 

Dont  le  chœur  se  déroule  au  long  de  vos  murailles^ 

J'ai  miré  mon  désir  inquiet  à  l'eau  sombre 

Où  vous  même  mirez  votre  placidité 

Parmi  les  longs  regards  des  étoiles  d'été. 

Dans  un  silence  inégalé  de  cimetière 

Et  que  n'a  point  troublé  ma  muette  prière. 

Illusoire  cité  de  marbre  dans  la  mer. 
Sous  la  gaze  d'argent  de  la  lune  endormie  ! 
N'es-tu  le  rêve  môme  où  je  me  suis  complu? 
Et  je  visite  en  toi  la  merveille  en  ruines 
D'un  passé  façonné  par  mon  désir,  mirage 
Que  pare  de  beauté  la  pénombre  présente. 
Seul  à  te  reconnaître  et  seul  à  te  pleurer, 
Je  me  repose  en  ton  calme  d'abandonnée. 
Et  comme  toi,  de  deuil  ma  pensée  est  ornée. 
Et  si,  tremblantes,  des  étoiles  dans  tes  flots 
Brillent,  des  larmes  sont  mes  uniques  joyaux 


6a  LA   REVUE   BLANCHE 


II 


Tu  chérirais  les  soirs  où  la  brume  venue 
Du  fleuve  somnolent  ouate  la  plaine  nue, 
Tu  chérirais  les  soirs  d'hiver  que  longuement 
N'embellit  de  langueur  aucun  soleil  clément, 
Si  toi-même  n'étais  le  soir  et  tout  Thiver. 
—  Je  suis  un  soir  de  brume  ;  aucun  visage  cher 
Ne  traverse  jamais  la  plaine  nue  où  Iraîne 
A  sombres  plis  la  lourde  robe  de  ma  peine, 
Et  je  suis  tout  Thiver  de  neige  accumulée 
A  riiorizon  d'une  campagne  désolée. 
Si  vous  aimez  la  nuit  et  les  neiges  du  nord 
Et  le  froid  dont  l'étreinte  est  placide  et  endort. 
Venez  à  moi,  reposez-vous,  endormez-vous. 
Et  d'abord  regardez,  priant  à  deux  genoux, 
Couler  dans  le  silence  et  sous  la  brume  épaisse, 
Le  fleuve  inexorable  et  noir  de  ma  détresse. 


III 


La  beauté  de  ton  corps  a  perverti  mon  âme. 
Sous  la  flamme  de  ton  regard  elle  se  fane 
Et  déjà  n'olTre  plus  au  fond  de  ma  prunelle 
Que  le  reflet  hésitant  de  ce  qui  fut  elle. 

Je  te  l'eusse  donnée  au  temps  où  je  vivais, 
Mon  âme  !  et  candide,  hélas,  et  si  tu  savais 
Combien  légère  au  vent,  et  fière  de  ses  ailes  ! 
Mais  Taurais-lu  voulue,  aussi  frêle,  aussi  belle, 

Et  trop  pure  à  tes  yeux  où  l'ivresse  somnole. 
Comme  aux  yeux  sans  pensers  des  cyniques  idoles, 
Où  somnole  éternelle  une  ivresse  charnelle? 
El  Taurais-tu  voulue  en  sa  nudité  grêle, 

Tremblante  et  se  voilant  devant  l'impureté 
Qu'exprimait  chaque  geste  issu  de  ta  beauté? 
Hélas,  et  tu  la  pris  sans  avoir  voulu  d'elle 
Qui  s'était  prise  à  toi.  Ta  caresse  mortelle 


POÈMES  63 

La  flétrit  dans  son  vol.  Inerte  depuis  lors 
Sur  le  marbre  érigé  de  tes  seins,  elle  dort. 
En  vain  avec  des  pleurs  son  ange  blanc  l'appelle. 
Elle  meurt  du  poison  que  ta  splendeur  recèle. 


IV 


J'ai  porté  sur  mon  cœur  la  pourpre  de  ton  deuil, 
Œillet  large  et  sanglant  et  d'odeur  véhémente  ! 
Mon  cœur  à  ta  douleur  muette  a  fait  accueil, 
Et  par  ma  bouche  habituée  aux  pleurs,  la  chante. 

Je  sais  la  main  qui  t'a  cueilli  ;  je  sais  aussi 
Sous  quels  baisers,  sous  quelles  lèvres  appuyées 
Sur  ta  corolle,  ton  éclat  s'est  obscurci, 
Et  quelles  larmes  goutte  à  goutte  l'ont  mouillée. 

O  larmes,  ô  baisers  !  Parfums  empoisonnés, 
Puisqu'en  vous  respirant  à  mourir  je  m'apprête. 
Puisque  jamai§  vous  ne  me  fûtes  destinés... 
Main  chère  qui  cueillit  un  cœur  qu'elle  rejette... 

Robert  Schepfer 


La  Quinzaine 


NOTES  POLITIQUES  ET  SOCIALES 

Les  négociations  enlre  lord  Kitchener  et  les  délégués  boers  ont 
vraisemblablement  abouti  à  un  échec.  On  avait  pu  croire  que  le  Royaume- 
Uni,  offrirait  aux  Républiques  des  conditions  acceptables  et  chercherait 
une  formule  transactionnelle.  Cette  opinion  s'était  accréditée  d'autant 
mieux  que  le  chancelier  de  l'Échiquier,  présentant  aux  Communes  son 
formidable  budget  de  1902,  avait  exprimé  implicitement  le  vœu  d'une 
prompte  pacification.  La  présence  de  Dewet  et  de  Delarey  aux  concilia- 
bules deKlerksdorf  constituait  enfin  un  argument  des  plus  sérieux  pour 
les  optimistes  de  Londres  et  de  partout. 

Mais  vers  le  i5  avril  les  journaux  anglais  ont  tout  à  coup  changé 
de  ton  ;  ils  ont  signalé  les  difficultés  d'un  règlement  amiable,  épi- 
logue sur  des  exigences  plus  ou  moins  imaginées  des  deux  parties,  et 
conclu  qu'une  rupture  pourrait  bien  se  produire.  On  attendait  toujours 
une  note  explicite  du  gouvernement  Le  17  une  double  déclaration 
était  faite  aux  Communes,  et  son  imprécision  "voulue  laissait  surabon- 
damment entendre  que  les  pourparlers  n'avaient  pas  abouti.  Elle  avisaitle 
public  que  les  généraux  boers  regagnaient  leurs  commandos  respectifs 
et  que  tout  échange  de  vues  était  suspendu  pour  trois  semaines.  Com- 
ment ne  pas  en  inférer  que  les  délégués  des  Républiques  se  sont  heurtés 
une  fois  de  plus  à  Tintransigeance  britannique,  que  l'impérialisme  de 
Chamberlain  et  de  Milner  a  prévalu  sur  l'opportunisme  do  M.  Hicks 
Beach,  et  qu'une  nouvelle  ère  de  combats  va  s'ouvrir? 

La  déception  a  été  amère  à  Londres,  au  lendemain  de  l'établissement 
de  la  taxe  des  blés  et  de  l'émission  d'un  nouvel  emprunt.  Mais  le  cabi- 
net unioniste  se  croit  encore  assez  fort  pour  pouvoir  fronder  l'opinion 
impunément. 

Des  émeutes,  de  longue  date  prévues,  ont  ensanglanté  Bruxelles  et  la 
Belgique.  Depuis  six  mois  l'agitation  pour  le  suffrage  universel  était 
menée  avec  énergie  par  les  gauches  unies.  Les  socialistes  avaient 
annoncé  qu'ils  ne  reculeraient  devant  aucune  extrémité  pour  obtenir 
satisfaction  et  balayer  le  système  ploutocratique  édifié  en  1893  par  les 
cléricaux  à  la  place  de  l'ancien  cens. 

Le  gouvernement  et  sa  majorité  avaient  eu  le  temps  nécessaire  pour 
étudier  la  réforme  et  en  comprendre  l'opportunité  et  la  nécessité.  Toutes 
les  manifestations  des  droites  aux  Représentants  exprimaient  suffisam- 
ment leur  ferme  propos  de  défendre  le  régime  qui  abrite  leur  domina- 
tion. A  la  veille  de  la  date  fixée  pour  l'ouverture  du  débat  révisionniste,  la 
démocratie  wallonne  et  flamande  organisa  de  grands  cortèges  qui  ne  tar- 


NOTES  POLITIQUES  ET  SOCIALES  65 

•lièrent  pas  à  provoquer  les  événements  que  l'on  sait.  Le  sang  coula  à 
Bruxelles,  où  la  gendarmerie  marqua  une  brutalité  devenue  tradition- 
nelle, h  Louvain  où  la  garde  civique  —  la  bourgeoisie  en  armes  —  avait 
prémédité  une  fusillade. 

Après  avoir  édicté  la  grève  générale,  le  Parti  ouvrier  belge  ordonna  la 
reprise  du  travail,  bien  que  dans  l'intervalle  la  Chambre  eût  repoussé  à 
vingt  voix  de  majorité  la  revision  de  la  loi  électorale.  D'aucuns  ont 
«stimé  que  cette  politique  manquait  de  cohérence  et  de  dignité  et  que 
Tattitude  comminatoire  adoptée  avant  le  débat  du  16  avril  commandait 
la  résistance  après  Téchec.  Mais  il  sied  de  mettre  en  relief  les  ressorts 
•qui  ont  déterminé  la  résolution  adoptée  par  le  socialisme  belge,  au  len- 
demain même  de  la  coUisicm  de  Louvain.  Il  s'e§t  aperçu  que  les  travail- 
leurs ne  disposaient  pas  de  ressources  suffisantes  pour  parer  à  une 
grève  prolongée  ;  il  a  cru  nécessaire  de  ne  point  rompre  le  pacte  noué 
avec  les  libéraux  et  les  radicaux  pour  la  conquête  du  droit  de  suffrage  ; 
il  a  estimé  enfin  qu'avant  quelques  semaines,  la  droite  serait  contrainte 
à  capituler,  soit  à  la  suite  du  renouvellement  partiel  des  représentants, 
soit  en  raison  d'une  dissolution  qu'il  revendique  maintenant  avec  éner- 
gie. Ainsi  éclairée,  la  décision  prise  le  20  avril  par  le  Conseil  général 
du  Parti  ouvrier  se  justifie  aisément,  et  il  est  permis  d'affirmer  à  tout  le 
moins,  et  abstraction  faite  de  ses  conséquences  éventuelles,  qu'elle 
n'apparaît  pas  sans  motif. 

L'échéance  de  la  Triple  Alliance,  qui  expire  normalement  dans  un 
an,  mais  qui  a  toujours  été  prorogée  jusqu'ici  douze  mois  d'avance, 
préoccupe  le  public,  en  France  comme  dans  les  États  intéressés.  Le 
bruit  s'était  accrédité,  en  présence  du  rapprochement  des  cabinets  de 
Paris  et  de  Rome  et  aussi  de  l'évolution  allemande  vers  le  protection- 
nisme agrarien  que  ce  pacte  deviendrait  caduc.  Mais  les  combinaisons 
diplomatiques  durent  d'ordinaire  au  delà  même  des  conditions  qui  les 
ont  suggérées.  Le  chancelier  germanique  s'est  elîorcé  de  démontrer  à 
ritalie  qu'une  convention  défensive  avec  les  puissances  de  l'Kurope 
centrale  se  conciliait  parfaitement  pour  elle  avec  son  attitude  nouvelle 
à  notre  égard;  il  lui  a  prouvé,  de  plus,  que  les  tarifs  douaniers  élaborés 
à  Berlin  n'atteindraient  pas  son  commerce. 

Le  gouvernement  de  la  Péninsule  semble  s'être  laissé  toucher  par 
ces  arguments.  Mais  si  la  Triplice  est  renouvelée,  elle  ne  sera  plus  de 
nature  à  compromettre  la  paix  continentale. 

La  Macédoine  et  l'Albanie  sont  troublées  cette  année  comme  les  pré- 
cédentes. Des  bandes  armées,  qui  revendiquent  l'autonomie  et  qui  se 
recrutent  généralement  dans  les  principautés  balkaniques,  les  parcou- 
rent en  tous  sens,  provoquant  parfois  des  cchauffourées  sanglantes.  Le 
Sultan,  qui  ne  peut  se  résoudre  à  perdre  ses  dernières  provinces  d'Eu- 
rope, a  dépêché  des  forces  considérables  dans  les  districts  menacés.  Les 
diplomates  de  profession  affectent  de  s*inquiéter  de  ces  incidents 
d'Orient.  Mais  il  est  bien  douteux  que  les  puissances,  préoccupées  par 


66  *  LA   REVUE   BLANCHE 

conflits  sociaux  et  peu  soucieuses  de  mettre  leurs  grandes  armées  en 
branle,  se  résolvent  à  une  intervention.  Qu'on  se  rappelle  TafTaire  bul- 
garo-serbe  de  1886  et  la  guerre  turco-grecque  plus  récente... 

De  même  la  question  de  la  Tripolitaine,  qu'on  commence  à  traiter  un 
peu  partout,  ne  paraît  pas  présenter  un  degré  d'urgence  particulier.  A 
coup  sûr,  l'Italie  convoite  cette  province  barbaresque  qui  lui  fournirait 
un  point  d'appui  en  sol  africain,  les  ports  de  Tripoli  et  de  Benghazi  qui 
sont  les  têtes  de  routes  commerciales  d'avenir.  Mais  si  la  France  est  à 
peu  près  consentante  aujourd'hui  à  un  établissement,  qui  sous  certaines 
réserves,  ne  la  léserait  en  rien,  la  Porte  suzeraine  n'est  pas  disposée  à 
évacuer  sa  position.  Bien  au  contraire  elle  s'y  fortifie  et  y  développe 
ses  armements  et  sa  propagande.  C'est  dire  que  le  cabinet  de  Home, 
devenu  pacifique,  opportuniste  et  anti-mégalomane,  ne  précipitera 
point  ses  entreprises. 

Paul  Louis 

GAZETTE  D'ART 

Maximilien  Luce  (i). —  Lorsqu'un  admirateur  enthousiaste  publiera 
—  ce  qui  est  si  fort  à  la  mode  —  un  catalogue  de  l'œuvre  de  Luce,  les 
vues  de  Paris  y  tiendront  une  large  place.  Le  bon  peintre  qirest  Luce 
s'est  en  effet,  toujours  intéressé  au  grouillement  de  la  foule  qui  vient, 
passe  et  repasse  alîairée  sur  les  places,  les  quais  et  les  ponts  de  Paris. 
En  quelques  touches  sûres  il  en  fixe  les  allures  et  rien  n  est  amusant 
comme  le  papillottement  de  cette  fourmillière  contrastant  avec  la  splen- 
deur des  ciels  séquaniens,  découpés  sur  l'immobile  [majesté  d'un 
Louvre  ou  d'une  Notre-Dame. 

C'est  la  sveltc  beauté  de  la  vieille  cathédrale  que  Luce  a  ï\\iie  dans  la 
plupart  des  toiles  réunies  chez  Vollard.  Selon  les  heures,  l'état  de  l'at- 
mosphère, la  santé  du  soleil,  les  pierres  de  la  basilique  s'irisent,  bleuis- 
sent ou  se  dorent.  Et,  pour  aviver  la  tonalité,  l'exacerber,  c'est  la  note 
vibrante  fournie  par  un  omnibus  jaune,  des  ombrelles  écarlates  ou  la 
coulée  de  la  Seine  dont  les  eaux  roulent  des  émeraudes,  des  rubis  ou 
des  topazes,  suivant  la  fantaisie  des  ciels. 

Et  encore,  dans  l'ovale  de  deux  panneaux,  Luce  inscrit  deux  des  plus 
pittoresques  coins  do  Paris.  Dans  l'un  c'est,  vue  du  pont  de  TEstacade, 
la  Moritagne  Sainte-Geneviève  avec  ses  clochers,  ses  dômes,  ses  mina- 
rets, que  les  révolutions  et  les  démolitions  n'ont  pu  abolir;  dans  l'autre, 
c'est  le  chaos  des  maisons  groupées  autour  de  l'église  Saint-Gervais. 

Ici  et  là,  la  Seine  s'impose  comme  premier  plan.  Elle  est  la  barrière 
nécessaire,  l'obstacle  destiné  à  faire  désirer  au  spectateur  ensorcelé  par 
la  vision  du  peintre,  l'autre  rive  où  tant  de  pittoresque  s'échafaude. 

...  Est-il  besoin  d'ajouter  que  Luce  dans  la  plénitude  du  talent  ap- 
porte à  l'art  français  une  vision  inédite  qui  imprime  à  ses  œuvres  une 
indélébile  mar([ue  d'originalité  et  les  fera  reconnaître  par  le  temps,  à 
travers  les  siècles,  entre  mille  et  mille? 

(1)  Galerie  Vollard,  G,  rue  Laffitte. 


GAZETTE    d'art  67 

Société  Nationale  des  Beaux- Arts.  —  i^arceque  les  gazettes  ont 
imprimé  que  les  jurys  avaient  reçu  moins  d'œuvres  que  les  années  pré- 
cédentes, nombre  de  gens  ont  conclu  que  les  salons  avaient  gagné  en 
qualité.  Erreur  complète,  —  ceux  (ju'il  conviendrait  d'éliminer,  réputa- 
tions surfaites,  talents  vannés,  éUint  inamovibles  en  vertu  de  droits  ac- 
quis. Les  éliminations,  au  contraire,  ont  eu  pour  résultat  d'éloigner  des 
salons  quelques  talents  qui  eussent  ap[)orté  dans  cet  amas  de  redites 
Tattrait  de  sentiments  neufs.  —  Ceux-ci  prendront  leur  revanche  ail- 
leurs et  pour  le  plus  grand  dam  des  salons  officiels. 

Mais  une  œuvre  de  lumière,  de  Besnard,  incite  à  laisser  là  les  idées 
moroses  :  Vile  heureuse  apparaît  toute  vibrante  d'amour  et  de  beauté. 
Cependant,  sur  le  lac  bleu,  une  barque  qui  glisse  doucement  apporte 
un  messie.  Il  dira  à  cette  Cylhère  la  joie  pure  de  l'idée,  les  belles  légen- 
des, filles  de  l'imagination  des  pasteurs  solitaires  errants  sur  les  monta- 
gnes lointaines;  il  prêchera  les  chères  utopies  des  philosophes  qui  habi- 
tent tout  là-bas,  sur  le  continent,  en  la  ville  blanche  qui  semble  un 
grand  navire  ancré  au  rivage. 

,  Si  à  cette  belle  page  décorative  on  ajoute  celle  de  V.  Prouvé  : 
Séjour  de  Paix  et  de  Joie,  le  carton  de  Victor  Koos,  les  intentions  de 
Mlle  d'Aoethan,  les  évocations  dantesques  de  De  Groux,  on  en  a  fini 
avec  les  grandes  compositions  qui  sont  destinées  à  parler  autant  aux 
yeux  qu'à  l'esprit.  D'autres  gens  glorifient  Gounod,  Pasteur,  le  Banquet 
des  maires.  C'est  beaucoup  de  toile  usée  pour  des  sujets  destinés  à 
être  reproduits  en  chromolithographie,  sur  des  cahiers  d'écolier,  ou  à 
voler,  non  pas  de  clocher  en  clocher  comme  l'aigle  impériale,  mais 
de  boîte  aux  lettres  en  boîte  aux  lettres  à  travers  l'Europe  étonnée  de 
tant  de  niaiserie. 

Passons  aux  petits  tableaux  :  Lomont  et  Lobre,  les  délicats  artistes 
dont  la  palette  évoque  si  poétiquement  Versailles  et  ses  Trianons,  nous 
manquent.  En  revanche,  il  y  a  ici  Walter  Gay  qui  sait  le  charme  des 
étoffes  fanées,  des  vieux  meubles  et  des  petites  pièces  solitaires.  Son 
goût  moins  sûr  que  celui  des  deux  artistes  précédents  lui  fait  parfois 
confondre  Helleu  avec  Watteau.  C'est  toujours  de  la  sanguine,  mais 
avec  une  nuance. 

Pour  être  modernes,  MM.  Prinet,  Saglio  etMorissetne  sont  pas  moins 
eonemis  des  falbalas.  Les  jeunes  filles  avec  eux  gardent  un  caractère 
intime.  Elles  lisent,  cousent,  pianotent,  mais  discrètement.  Elles  au- 
raient plu  à  Jules  Laforgue  et  ce  n'est  pas  à  leur  adresse  qu'il  eut  écrit  : 
c  Oh,  ce  piano  qui  jamais,  jamais  ne  s'arrête...  » 

De  Carrière,  peu  de  chose,  mais  si  émouvant.  Un  dessin  de  Kroyer, 
qui  a  peint  un  magistral  portrait  de  Bjœrnstjerne  Bjœrnson,  nous  fait 
entrer  dans  Tintimité  du  dramaturge  au  moment  d'un  dîner  de 
famille.  Un  portrait  blanc,  d'une  distinction  extrême,  fait  bien  augurer 
da  talent  de  Robert  Besnard.  François  Guiguet  aime  la  musique  et 
s^intéresse  aux  exécutants.  Nul  comme  lui  ne  sait  saisir  l'attitude,  la 
crispation  des  doigts  d'une  violoniste. 

Mais  une  rue  de  campagne,  toute  lumineuse  attire.  L'exécution  simple 


68  LA  REVUE   BLANCHE 

et  forte  décèle  le  faire  du  bon  peintre  campagnard  J.-L.  Rame.  Avec 
Jeanniot,  la  nature  est  non  moins  vraie,  mais  vue  par  un  œil  plus  dis- 
tingué qui  sait  choisir  le  site  et  les  tonalités. 

Que  de  jolies  choses  on  obtient  avec  la  nuance,  rien  que  la  nuance  : 
voir  les  fleurs  peintes  par  Karbowsky,  celles  que  Mme  I.isbeth  Devolvé 
oublie  dans  un  cristal  de  Venise. 

Emouvants  et  divers  il  y  a  encore  MM.  Le  Sidaner,  Milcendeau,  Borc- 
hardt,  Bereny,  F.  Jourdain,  J.  Veber,  Lebasque  et  Maurice  Denis  qui 
est  un  bien  dangereux  voisinage  pour  M.  Dubufe. 

Aman  Jean  promit  beaucoup,  il  a  tenu,  mais  reste  maintenant 
immuable.  Par  contre  M.  Desvallières,  fidèle  aux  mythes  antiques,  en 
renouvelle  la  signification  dans  des  compositions  toujours  neuves. 

Belles  et  provoquantes,  certes,  les  deux  sœurs  de  John  Sargent. 
Mais  de  quelle  race  ?  Qu'est  cela  à  côté  de  la  verve  des  gitanes  de 
M.  Anglada,  cette  jeune  gloire  de  Tan  passé,  qui  s* affirme  moins 
aimable,  mais  plus  vigoureux,  en  ce  nouveau  Salon,  où  ses  compatriotes 
Sureda  et  Zuloaga  ont  de  bien  belles  choses. 

•  M.  Lucien  Simon  a  envoyé,  entre  autres  sujets,  une  toile  admirable  : 
les  Sœurs  quêteuses. 

Whistler  montre  de  quelle  façon  un  grand  artiste  doit  comprendre 
la  figure  humaine  et  Louis  Legrand  tout  ce  qu'il  peut  y  avoir  de 
charme  et  d'esprit  dans  le  visage  d'une  jolie  femme  de  Paris. 

Certains  peintres,  séduits  par  la  beauté  des  couchants,  entendent 
évoquer  la  splendeur  du  moment  où  le  particularisme  de  la  nature  se 
fond  en  grandes  masses  mystérieuses,  auréolées  d'or  par  les  derniers 
rayons  solaires.  Heure  caractéristique  où  le  vent  tombe  et  où  l'homme 
las  du  labeur  du  jour  se  tait  et  rentre  à  pas  lents  vers  sa  demeure. 
L'artiste  qui  a  le  plus  vivement  subi  le  charme  spécial  de  cet  instant 
solennel,  M.  E.  René  Ménard,  dit  avec  éloquence  l'attristante  poésie 
d'Aigues-Mortes,  dont  les  remparts  muets  ont  la  régularité  d'un  mur 
de  nécropole. 

A  l'heure  où  M.  Ménard  notait  les  colorations  des  couchers  de  soleil 
méditerranéens,  Raoul  Ulmann  s'éprenait  de  l'agitation  des  railways 
au  sortir  du  tunnel  des  BatignoUes  :  disques  sanglants,  lumières  mou- 
vantes qui  rétractent  dans  une  atmosphère  farouche.  Qu'on  les  suive, 
ces  voies  hallucinantes,  elles  mèneront  dans  le  pays  perdu,  battu  par 
les  vents,  rongé  par  les  marées  dont  Dauchez  peint  les  landes  désolées. 

Parfois  ce  pays  lointain,  la  Bretagne,  s'anime.  Cottet  alors  s'attarde 
aux  veillées,  chemine  en  compagnie  des  marins  et  des  femmes  vêtues 
de  noir  vers  quelque  rendez-vous  mystique. 

Nous  aimons  la  disposition  du  jardin  que  la  Société  Nationale  a  trans- 
formé en  salon  de  sculpture.  Si  son  accès  est  réservé  aux  visiteurs 
qui  passent  au  tourniquet,  les  œuvres  qu'il  contient  sont  visibles  à  tous  : 
nulle  palissade  hargneuse  ne  s'interpose  entre  les  statues  et  le  passant. 

Ici  ce  sont  trois  puissantes  figures  de  Rodin  émigrées  de  la  porte  de 
l'Enfer  et  offertes  en   holocauste  à  la  foule.  Là,  le  tumultueux  groupe 


GAZETTE    d'art  69 

de  la  Guerre  où  Emile  Bourdelle,  après  un  travail  de  plusieurs  années, 
a,  dans  une  synthèse  émouvante,  montré  tout  ce  que  son  beau  talent  peut 
donner.  Un  peu  plus  loin,  un  Beethoven,  du  même  artiste,  songe. 

Et  puis,  c'est  Verlaine,  étrange  et  douloureux,  glorifié  par  Nieder- 
hausen-Rodo,  Eschyle  dont  l'image  hante  Michel-Malherbe,  enfin,  Dan- 
ton qui,  réveillé  de  l'éternel  sommeil  par  Pierre  Roche,  semble  gour- 
mander  la  foule  de  son  avilissement  et  de  sa  veulerie^ 

11  est  ailleurs  des  hommages  discrets  adressés  à  des  personnalités 
moins  tumultueuses.  Mais  comme  les  hommes  brutaux  négligent 
celles-ci,  il  arrive  parfois  qu'une  femme  prend  l'ébauchoir  et  auréole  la 
mémoire  des  vaincus  d'un  peu  de  tendresse  :  telle  Mme  Charlotte 
Besnard  modelant  le  monument  de  Georges  Hodenbach. 

La  science  de  bas-reliéfeur  d'Alexandre  Charpentier  s'accuse  dans 
quatre  curieuses  plaques  destinées  à  être  coulées  en  verre  et  à  décorer 
une  salle  de  bain. 

Faisant  fi  des  préjugés  qui  ont  empêché  si  longtemps  les  sculpteurs 
de  s'intéresser  à  la  vie  contemporaine,  certains  exposants  se  sont  plu  à 
fixer  en  de  petites  statuettes  les  allures,  même  la  ressemblance  de  la 
parisienne  moderne.  MM.  G.  et  L.  Schnegg,  Dejean,  Voulot,  ont  fait 
en  ce  sens  d'exquises  trouvailles  ;  Vallgren  va  plus  loin  et  exécute  de 
véritables  portraits  :  ainsi,  celui  de  Mlle  Régnier,  petite  poupée  d'ar- 
gent, d'un  grand  charme.  Et  puis  c'est  Nocq  et  ses  curieuses  plaquettes 
qui  portraiturent  véridiquement  Anatole  France,  les  Margueritte, 
E.  Galle,  Clemenceau,  Georges  Lecomte  ;  Carabin  qui  commémore  par 
la  médaille  la  résistance  des  Boers.  Un  peu  plus  loin  on  rencontre  Des- 
bois, Baffier  et  l'admirable  Constantin  Meunier. 

Mais,  dans  cette  section  de  sculpture,  un  vide  est  laissé  par  la  mort 
de  Dalou.  Certes,  d^autres  artistes  ont  été  plus  avant,  introduisant  dans 
lestiituaire  des  sentiments  jusqu'ici  inexprimés.  Mais  nul  comme  lui  ne 
sut  édifier  un  groupe  décoratif  capable  de  conserver  ampleur  et  vigueur 
sous  la  pleine  lumière  de  la  place  publique  ;  nul  aussi  ne  mit  plus  de 
conscience  dans  l'étude  de  ses  modèles.  Il  laisse  des  bustes  admirables, 
dignes  de  Houdon.  Au  centre  d'un  hâtif  reposoir  ses  amis  ontplacé  trois 
œuvres  de  lui.  Le  Salon  prochain,  nous  montrera,  espérons-le,  le  dis- 
paru d'hier  dans  toutes  les  manifestations  de  son  labeur. 

11  faut  voir  à  la  gravure  la  Procession  de  Lepère.  Le  bois  n'avait  pas 
été  taillé  avec  une  telle  simplicité  et  un  tel  sentiment  de  l'elTet  depuis 
quatre  cents  ans.  Gloire  donc  à  l'initiateur  autour  duquel  se  groupent 
des  artistes  comme  les  Beltrand,  J.  Perrichon  et  Paillard. 

Dans  ces  Salons,  la  section  des  objets  dart  tend  de  plus  en  plus  à  pren- 
dre la  meilleure  part  de  l'attention  du  curieux.  C'est  qu'ici  il  se  trouve 
directement  intéressé.  En  effet,  si  Ton  excepte  quelques  coûteuses  ten- 
tatives comme  celle  du  baron  Vitta  qui  appelle  à  lui  les  meilleurs 
artistes  contemporains,  —  Bracquemond,  Besnard,  Charpentier,  Chéret, 
Marins  Michel  —  pour  décorer  et  meubler  son  home,  la  plupart  des 
bibelots  ici  présents  sont  aptes  à  séduire  sans  les  ruiner  le  visiteur  et 


70  LA   REVUE    BLANCHE 

surtout  la  visiteuse.  L'examen  des  bijoux  des  Nocq,  des  Carabin,  des 
Jacquin,  des  Mangeant,  peut  améliorer  le  goût  de  celle-ci;  les  dentelles 
de  Courtreix,  lui  faire  prendre  en  grippe  certaines  fanfreluches  préten- 
tieuses dont  jusqu'ici  elle  croyait  de  bon  goût  de  se  parer.  Quant  au 
visiteur,  il  a  toute  latitude  pour  fixer  son  choix  :  que  celui-ci  aille  à  un 
oibelotou  à  un  meuble.  Parmi  les  salons,  bureaux,  chambres  ou  salles  à 
manger,  libre  à  lui  d'opter  entre  la  simplicité  d'un  Benouville,  d'un 
Polti  ou  les  ameublements  plus  riches  d'un  Plumet.  S'il  ne  veut  que  des 
bibelots  :  les  statuettes  de  Mme  Besnard,  les  terres-cuites  de  Vallgren, 
les  grès  de  MM.  de  Vallombreuse,  Delaherche,  Bigot,  les  verreries  de 
Dammouse,  oiîrent  à  ses  yeux  Tattrait  de  patines,  de  couvertes  et  d'é- 
maux impeccables.  Veut-il  choisir  un  cuir  ouvragé  pour  parer  au  mieux 
de  ses  goûts  ses  livres  favoris?  Mmes  Vallgren  et  Thaulow,  MM.  Michel, 
Meunier,  Cl.  Mère,  Belville,  qui  vient  de  publier  un  volume  sur  la 
matière,  lui  offrent  l'attrait  de  cuirs  ciselés,  pyrogravés,  repoussés, 
patines. 

Allez  après  cela  lui  parler  du  Banquet  des  Maires  ou  des  Funérailles 
de  Patrocle. 

Charles  Saunier 

GESTES 

'  Le  prolongement  du  chemin  de  fer  de  ceinture.  —  Un  puits  de 
vertu  et  un  abîme  de  philosophie,  le  citoyen  Fénelon  Hégo,  a  posé  sa 
candidature  dans  le  dix-huitième  arrondissement  (quartier  de  la  Cha- 
pelle-Goutle  d'Or).  Le  chiffre  de  l'arrondissement  décèle  déjà  une  belle 
endurance,  car  il  nous  est  tout  indiqué  de  supposer,  malgré  notre  incom- 
pétence en  ces  matières  électorales,  qu'un  candidat  pour  qui  l'ordre 
social  ou  tout  autre  ordre  méticuleux  n'est  pas  un  vain  mot,  n'arrive  à 
poser  sa  candidature  dans  le  dix-huitième  arrondissement  qu'après 
l'avoir  vainement  aventurée,  en  de  précédentes  périodes,  par  le  menu 
dans  les  arrondissements  classés,  pour  plus  de  commodité,  d'un  jus- 
qu'à dix-sept.  Encore  que  le  citoyen  Fénelon  Hégo  soit  soutenu  par  un 
comité  socialiste  impérialiste,  son  nom  nous  trahit,  mieux  que  mille 
affiches,  le  farouche  individualiste  mitigé.  Mitigé,  de  par  la  douceur  du 
prénom;  individualiste,  parce  que  «  Hégo  »;  farouche,  assurément  : 
sinon,  que  viendrait  faire  en  cette  patronymie  Vh  aspiré? 

De  toutes  les  judicieuses  réformes  inscrites  au  programme  du  citoyen 
Fénelon  Hégo,  aucune  ne  nous  séduit  plus  que  celle-ci,  géniale  :  le 
prolongement  du  chemin  de  fer  de  ceinture.  11  est  remarquable  que 
personne  n'en  a  envisagé  les  plus  élémentaires  avantages. 

Une  ceinture,  comme  chacun  sait,  est  une  chose  sensiblement  circu- 
laire s'adaptant  aux  contours  d'une  autre  chose  non  moins  approxima- 
tivement circulaire.  Que  si  on  la  prolonge  —  prolonger  voulant  dire 
a  allonger  en  avant  »  et  ce  mot  s'avérant  impropre  s'il  s'agit  d*une  cir- 
conférence —  il  s'agit  d'entendre  que  Ton  décrit  une  nouvelle  circon- 
férence, à  l'extérieur  de  la  première  et  concentrique.  Cf.   sur  cette 


GESTES  7 I 

ardue  question  du  chemin  de  fer  de  ceinture,  Descartes  et  ses  mouve- 
ments circulaires  ou  en  anneau.  Il  est  à  noter,  et  la  {géométrie  affirme, 
que  si  l'on  prolonge  en  un  point  quelconque  le  chemin  de  fer  de  cein- 
ture, on  obtiendra  un  nojjveau  chemin  de  fer  de  ceinture,  d'un  «  tour  de 
taille  ))  plus  ample,  et  qui  se  reportera  automatiquement  et  par  miracle 
à  un  aussi  grand  nombre  de  kilomètres  que  l'on  voudra  hors  Paris.  Il 
ne  sera  plus  d'aucune  utilité  pour  Paris,  mais  tout  contribuable  pari- 
sien pourra  se  véhiculer  à  tel  point  hors  barrière  qu'il  concupiscera,  en 
ligne  droite  par  le  chemin  de  fer  de  ceinture^  à  une  distance  de  Notre- 
Dame  R  -{■  n^  si  l'on  désigne  par  R  le  rayon  de  Notre-Dame  à  l'actuel 
chemin  de  fer  de  cehiture.  Il  sera  enfantin  de  cahîuler  le  prolongement 
nécessaire  du  chemin  de  fer  de  ceinture,  dont  le  périmètre  total  sera 
précisément    égal  alors  k  2  n  (R  +  n). 

Cette  conséquent^e,  pour  éminemment  pratique  qu'elle  soit,  du  projet 
du  citoyen  Ilégo,  s'eftsce  devant  se»  (forollaires  d'un  si  haut  patrio- 
tisme. Rénéthissons  que,  tant  qu'à  prohmger  le  ciiemin  de  ceinture,  il 
serait  inconsidéré  de  s'arrêter  en  si  beau  cliemin  de  fer  de  ceinture.  Car 
la  limite  au  prcdongement  du  chemin  de  fer  de  ceinture  ne  peut  être 
autre  qu'un  grand  cercle  du  globe  terrestre,  Paris  étant  pris  pour  pôle. 
Au  delà,  nous  tomberions  dans  le  cliemin  de  fer  de  ceinture  austral- 
imaginaire,  impliquant  un  Paris  austral-imaginaire. 

Paris  pôle  du  monde,  et  qui  — r  la  ceinture  de  fer  desserrée  — prendra 
du  veritre,  vtûlà  la  moindre  des  conséquences  du  programme  du 
citoyen  Fénelon  Hégo. 

Nous  aurions  volé  aux  urnes  en  son  honneur,  le  27  avril,  si  nous 
avions  su  comment  on  s'y  prend  et  n'avions  eu  peur  d'être  ridicule 
en  un  sport  qui  nous  est  inconnu. 

N'oublions  pas  de  remarquer  qu'avec  une  délicatesse  exquise  et  rou- 
blarde, le  citoyen  Fénelon  Hégo  signe  «  Uégo  )),i.e  qui  permettait  à  tout 
autre  citoyen,  après  avoir  constaté  la  génialité  de  son  progranmie,  de 
jouir  de  la  douce  illusion  qu'il  votait  pour  soi-même. 

Alfred  Jarry 

LES  THÉÂTRES 

Théâtre  Antoine  :  Cœurs  vernis,  de  MM.  Luguet  et  Lalras.  — 
Odéon  :  Les  Trois  Glorieuses,  de  M.  Lenotre.  —  Théâtre  Sarah- 
Bernhardt  :  Francesca  da  Rimlni,  de  MM.  Marion  Crawford  et 
Marcel  Scuwob.  -—  Palais^Royal  :  Family-Hotel,  de  MM.  Héros  et 
MiLLON.  —  Nouveautés  :  La  Princesse  Bébé,  de  MM.  Decourcellr 
et  Bbrr,  musique  de  Varney.  —  Gymnase  :  Reprise  de  la  Bourse  ou 
la  Vie. 

Le  théâtre  Antoine  nous  a  donné  cette  quinzaine  les  représentations 
d'une  pièce  en  quatre  actes  :  Cœurs  vernis,  de  MM.  Luguet  et  Lauras.  Il 
ne  semble  pas,  à  première  vue,  qu'elle  appartienne  au  genre  habituel  de 
la  maison  et  on  la  voî'  '"«ïsez  mal  se  casc~  '^ans  le  répertoire  ordinaire. 


7^  LA  REVUE   BLANCHE 

Il  convient  d'ajouter  qu'elle  fut  montée  avec  goût,  avec  soin  et  avec  art  ; 
la  mise  en  scène  en  est  parfaite,  les  décors  luxueux. 

Et  je  pense  que  tout  spectateur,  interrogé  après  le  baisser  du  rideau, 
serait  bien  embarrassé,  s'il  lui  fallait  exprimer,  tout  net,  son  sentiment 
sur  la  pièce.  11  est  des  œuvres  qu'on  aime  ou  qu'on  déteste  tout  à  fait, 
d'un  bloc.  Il  paraît  impossible  de  porter  sur  celle-ci  un  tel  jugemeni 
d'ensemble  ;  et  cela  est  fort  gênant. 

Le  certain,  c'est  qu'elle  n'est  pas  un  instant,  —  et  voilà  un  grand 
mérite.  —  indifférente.  Souvent  elle  plaît  et  parfois  elle  exaspère  ;  elle 
amuse  et  puis  elle  fatigue  ;  il  apparaît  que,  çà  et  là,  elle  doive  dégager 
une  émotion  qui  n'aboutit  pas,  et  c'est  une  déception  ;  elle  manque- 
d'unité,  de  clarté,  de  suite  dans  les  idées,  et  même  dans  le  développe- 
ment de  l'intrigue  ;  elle  éparpille  notre  attention  ;  mais  au  moment  où- 
celle-ci  se  décourage,  souvent  quelque  eflort  vers  la  beauté,  quelque 
trouvaille  originale  et  heureuse  la  ranime  et  la  rappelle  ;  il  y  a  là  des 
ambitions  sûrement  nobles  et  belles,  mal  réalisées,  une  tendance  cons- 
tante vers  quelque  chose  de  haut,  parmi  des  vulgarités  assez  basses,  et 
répandue  sur  toute  la  pièce,  comme  une  sorte  d'  «  énervement  d'artiste  » 
qui  n'est  point,  certes,  sans  intérêt.  Jusqu'au  bout,  à  entendre  cette 
pièce  mal  construite,  mal  fondue,  allant  dune  marche  incertaine  vers 
on  ne  sait  où,  notre  bonne  volonté  d'auditeurs  fut  troublée,  sans  être 
pourtant  jamais  tout  à  fait  lassée.  Notre  mauvaise  humeur  naît  à  la  fin 
de  la  pièce  :  nous  ne  sommes  point  sûrs  d'avoir  compris  ;  et  quoique 
nous  en  reportions  tout  aussitôt  la  faute  sur  les  auteurs,  c'est  l'occasion 
de  quelque  humiliation  personnelle  d'intelligence,  qui  dispose  mal. 

Dès  les  premières  répliques,  il  ne  nous  fut  point  permis  d'ignorer  que 
nous  allions  entendre  une  pièce  de  tenue  et  d'écriture  «  littéraire  ».  Ne 
prenez  point  les  deux  petits  personnages,  le  Coco  et  la  Didine,  qui  con- 
versent, de  nuit,  d'une  voix  lasse,  après  la  rentrée  du  cercle  et  du 
théâtre,  pour  les  gentils  héros  d'un  dialogue  de  Lavedan  :  ce  sont  de 
drôles  de  petites  âmes,  de  drôles  de  petits  cœurs,  des  «  cœurs  vernis  », 
selon  l'expression  imagée  — que  j'avoue  ne  point  goûter  du  tout  —  des 
auteurs.  Entendez  par  là  qu'une  couche  protectrice  de  scepticisme,  de 
nonchalanjce  élégante,  de  précoce  désabusement,  protège  leur  viscère 
des  émotions  trop  fortes  qui  blessent,  qui  trouent  ou  qui  écorclient.  Et 
quoiqu'il  ait  les  altitudes,  et  le  costume,  et  le  langage  de  quelques  petits 
vannés  contemporains,  le  Coco,  qui  n'est  point  dépourvu  de  prétentions,, 
ne  manque  pas,  par  quelques  couplets  de  facture  un  peu  trop  soignée, 
de  nous  avertir  qu'il  est  un  peu  le  poète  et  le  philosophe  de  la  fête.  Et 
la  Didine  est  aussi  une  «  cérébrale  ».  Tout  de  suite  nous  est  suggérée, 
dans  cette  atmosphère  de  chambre  de  jeune  fille,  l'impression  d'une 
intimité  un  peu  trop  tendre,  exceptionnelle;  et,  jusqu'à  la  fin  de  la 
pièce,  nous  garderons  la  curiosité  un  peu  inquiète  de  ces  sentiments 
complexes  entre  frère  et  sœur,  sans  qu'à  aucun  moment  les  auteurs 
aient  pris  la  décision  de  nous  éclairer  tout  à  fait,  audacieusement,  sur 
leur  nature,  ou  de  nous  détromper  nettement. 

Et  la  pièce  va,  devant  elle,  un  peu  au  hasard,  selon,  dirait-on,  des^ 


LES  THEATRES  75 

caprices  d'inspiration.  Il  y  a  dos  intrigues,  et  des  adultères,  et  des  duels, 
et  des  réconciliations,  et  mille  péripéties  dont  aucune  ne  paraît  vraiment 
nécessaire  ou  imposée  par  la  logique  de  Tagencement  scénique.  C'est 
un  vagabondage,  point  désagréable  d'ailleurs,  et  qui  nous  mène  souvent 
par  d'heureux  chemins.  Cependant  des  personnages  divers  nous  mon- 
trent des  aspects  momentanés  et  particuliers  d'eux-mêmes,  nous  en 
dén)bent  d'autres,  nous  apparaissent  déconcertants  et  contradictoires, 
sans  qu'ils  le  soient  peut-être  dans  la  conception  des  auteurs,  mais 
parce  qu'ils  nous  sont  présentés  ainsi.  Jamais  ils  ne  laissent  à  la  vie  le 
soin  de  les  définir.  On  n'est  jamais  si  bien  servi  que  par  soi-même  :  c'est 
en  des  conversaticms  qu'ils  s'élucident. 

Ils  ont  tous,  décidément,  des  cœurs  vernis  qui  sont  peut-être  tout 
simplement  des  cœurs  vannés.  Ils  n'obéissent  pas  à  l'humaine  logique 
des  passions  :  parce  qu'il  y  a  de  l'orage  dans  Tair,  ou  parce  que,  dans  le 
crépuscule,  contre  la  mer,  la  mélodie  banale  d'une  valse  de  tzigane  les 
a  touchés  d'une  émotion  à  tleur  d'épidermcils  se  brouillent,  se  réconci- 
lient, se  haïssent,  s'adorent.  Ils  ne  sont  pas  sérieux.  Rt  rien  n'est  sérieux, 
ni  l'amour,  ni  la  haine,  ni  la  vie,  ni  la  mort.  Ainsi  le  dit  Coco,  délégué 
aux  moralités  supérieures,  qui  plane  au-dessus  de  ces  gens,  au-dessus  de 
ces  choses,  grandi  au  dénouement  par  le  pressentiment  d'une  fin  pro- 
chaine, et  qui  fait  valser  sa  sœur,  doucement,  aux  sons  lointains,  voilés, 
d'un  orchestre  invisible  en  lui  murmurant  des  choses  profondes,  déli- 
actes  et  —  nécessairement,  parce  que  l'heure  s'avance  —  définitives. 
Ainsi  cette  pièce  bizarre  où  se  trouve  un  peu  de  tout,  de  la  grâce,  de 
l'ironie,  de  la  tendresse,  de  la  sincérité,  de  l'artifice,  de  l'esprit,  de  la 
mélancolie,  de  la  vérité  et  du  mensonge  —  tout  cela,  oui,  mais  un  peu 
pêle-mêle  —  finit  sur  de  la  poésie.  Je  n'y  vois  pas  d'inccmvénients. 
Encore  une  fois,  par  tout  cela  même  qu'elle  a  d'excessif,  de  désordonné, 
d'incohérent  parfois,  elle  n'est  pas  un  instant  indiflérente  et  nous 
apporte  bien  mieux  que  des  promesses  de  talent. 

Mlle  Andrée  Méry  a  joué  avec  beaucoup  d'intelligence,  de  tact  et  de 
nerveuse  ardeur,  le  rôle  complexe  de  Diane;  M.  Signoret,  que  je  préfé- 
rais toutefois  dans  sa  tout  à  fait  admirable  création  de  Buteau,  montre 
des  qualités  de  composition  et  de  diction  :  voilà  deux  jeunes  comédiens 
pleins  d'avenir.  M.  Grand  est  fort  plaisant  dans  un  rôle  de  comique 
embarrassé.  Et  il  n'y  a  qu'à  féliciter  MM.  Kemm,  Numès,  Paul  Edmond, 
Mlles  Bellanger,  Marsa,  etc.  M.  Antoine  dessine  plaisamment  une  sil- 
houette de  médecin  goguenard. 

L'Odéon  nous  a  donné  sa  pièce  historique  annuelle.  Elle  n'est  point 
en  vers.  C'est  bien.  Elle  est  de  M.  Lenôtre.  C'est  bien  encore,  puisque 
Tauteur  de  Colinette,  bon  élève  et  préparateur  de  M.  Sardou,  a  appris 
de  son  maître  le  secret  des  bonnes  recettes  théâtrales  et  qu'il  plaît  au 
Second-Théâtre-Français.  Il  plut  moins  cette  fois.  La  nouvelle  comédie, 
les  .Trois  Glorieuses^  parut,  malgré  un  troisième  acte  plus  heureux, 
lente,  morne,  sans  intérêt  de  pensée  et  sans  amusement  d'anecdote.  Et, 
malgré  le  jeu  preste  et  vif  de  Mlle  Yahne,  la  grâce  exquise  de  Mlle  Car- 


74  LA   REVUE    BLANCHE 

rick,  le  convenable  ensemble  des  autres  interprètes,  une  mise  en  scène 
pas  trop  négligée  et  des  décors  suffisants,  elle  n'émut  guère  plus 
qu'elle  n'amusa.  Son  succès  fut  douteux. 

Mais,  en  revanche,  au  théâtre  Sarah-Bernhard,  le  succès  fut  très 
grand  pour  Francesca  da  Rimlni^  drame  de  M.  Marion  Cra>vford. 
Nous  en  devons  la  traduction  française  à  l'artiste  et  au  très  rare  lettré 
qu'est  M.  Marcel  Schwob.  C'est  dire  que  la  pièce  est  écrite  d'une  prose 
éloquente,  ferme  et  pure  comme  rarement  on  accoutume  de  l'entendre 
au  théAtre. 

Ici  rien  n'est  indécis.  Ici  on  aime.  Ici  on  hait.  Ici  on  meurt.  La  psy- 
chologie de  l'œuvre  est  simple,  claire  et  brusque.  Les  caractères  sont 
montrés,  non  en  eux-mêmes,  mais  par  rapport  à  Taction.  Les  person- 
nages, mus  par  des  mobiles  tout-puissants,  par  des  instincts  ou  par  des 
sentiments  aussi  forts  que  l'amour  ou  que  la  haine,  ne  se  perdent  pas 
en  des  hésitations.  Et  l'action  aussi  va,  droit  et  vite,  sans  cesse  émou- 
vante et  théâtrale.  Elle  est  ingénieusement  agencée.  Et  encore  qu'elle 
ne  lui  emprunte  aucun  de  ses  moyens  vulgaires  et  bas,  elle  passionne  ufi 
peu,  à  la  façon  d'un  mélodrame  très  littéraire. 

Il  y  avait  une  histoire  vraie  et  une  légende  ;  c'est  la  légende  et  cin- 
quante vers  immortels  de  Dante  qui  sauva  l'histoire  de  l'oubli.  Il  se 
pouvait  donc  que  l'aventure  des  amants  de  Ravenne  fût  évoquée  seule- 
ment sous  son  aspect  légendaire  et  symbolique  ;  mais  les  auteurs  ont  eu 
le  souci  de  la  vérité  historique  et  le  respect  de  la  légende  ;  ils  usèrent 
d'une  sorte  de  réalisme  poétique.  Ainm  les  héros  nous  apparaissent  en 
ce  qu'ils  ont  d'éternel  et  en  ce  qu'ils  eurent  de  provisoire  ;  ce  sont  des 
êtres  de  tous  les  temps,  et  aussi  de  leur  temps.  J'ai  dit  que  leurs  carac- 
tères étaient  clairs,  dans  la  simplicité  de  leurs  ardeurs  amoureuses  et 
de  leurs  fureurs  jalouses  ;  il  ne  s'en  suit  point  qu'ils  soient  dénués  de  toute 
complexité.  En  Francesca  se  trouvent  condensées  toutes  les  incon- 
sciences, toutes  les  contradictions,  toutes  les  cruautés,  toutes  les  coquet- 
teries, tous  les  mensonges  et  toutes  les  sincérités  de  l'amante  ;  en  Gio-^ 
vanni,  toutes  les  ruses,  toutes  les  convoitises,  toutes  les  patiences  et 
toutes  les  sournoiseries  du  jaloux.  Tous  deux  sont  humains  et  bien 
vivants. 

Et  il  faut  louer  tout  à  fait  la  nette  sobriété  d'un  prologue  qui  finit  sur 
un  coup  de  théAtre  saisissant,  la  marche  du  drame  avec  ses  lenteurs 
voulues,  impressionnantes,  et  ses  brusques  saccades  ;  et  la  terrible  bru- 
talité de  l'épisode  final,  en  gestes  et  en  cris,  sans  emphase  déclamatoire. 
Cela  est  fort  et  beau. 

Peut-être  les  auteurs  exagérèrent-ils  dans  leur  scrupuleux  souci  de 
vérité.  Voyiez-vous  quelque  nécessité  à  ce  que  le  fameux  roman  de  Lan- 
celot,  que  le  seul  hasard,  peut-être,  mit,  le  jour  de  leur  mort,  entre 
leurs  mains,  fiH  déjà,  quinze  ans  plus  tôt, leur  livre  préféré?...  D'autres 
détails  semblables.  Mais  peu  importe. 

Vous  devinez  bien  que  Mme  Sarah  Bernhardt  fut  une  admirable,  élo- 


LIS  THÉÂTRES  7^ 

quente  et  lyriquement  humaine  Francesca.  Ce  fut  pour  elle  une  grande 
soirée  de  triomphe.  Et  M.  de  Max  en  eut  sa  part  ;  artiste  inégal  mais 
puissant  et  qui  peut  atteindre  aux  plus  hautes  perfections  ;  il  dessina, 
d'un  relief  merveilleux,  le  personnage  de  Giovanni.  M.  Magnier  fut  un 
Paolo  tendre  et  ardent. 

Et  je  me  borne  à  constater  brièvement  le  succès,  au  Palais-Royal,  de 
Family 'Hôtel,  une  boulîonnerie  assez  grosse  mais  divertissante  de 
MM.  Héros  et  Millon  et,  aux  Nouveautés,  de  la  Princesse  Bébé,  une 
opérette  point  désagréable  à  entendre,  de  MM.  Decourcelle  et  Beer^ 
musique  de  Varney. 

Cependant  qu'au  Gymnase,  quelque  peu  allégée  d'un  élément  vaude- 
villesque  qui  n'était  point  sa  meilleure  part,  1  exquise  comédie  de 
M.  Capus,  la  Bourse  ou  la  Vie,  était  reprise,  et  continuait  sa  carrière 
heureuse.  Andi^é  Pic  ad  d 

LES  LIVRES 

Henri  de  Régnier  :  L,e  Bon  Plaisir  (Mercure  de  France,  i  fr.  So.)  — 
Dans  chaque  nouvelle  des  Amants  singuliers,  naguère,  je  découvrais  une 
étrange  distance  entre  Técrivain  et  le  sujet.  Le  Bon  Plaisir  ne  présente 
plus  cette  apparence  énigmatique,  et  même  éclairerait  plutôt  la  genèse 
des  volumes  qui  Tont  précédé.  On  comprend  que  l'auteur  d'IIertulie, 
fidèle  aux  lignes  régulières,  aux  attitudes  compassées,  du  siècle  de 
Louis  XIV,  n'ait  point  reculé,  pour  les  mieux  traduire,  devant  les  len- 
teurs d'un  savant  pastiche  ;  on  comprend  aussi  qu'une  curiosité  tou- 
jours plus  précise  l'amène  à  peupler  ses  décors  classiques  d'dmes 
humaines  et  trop  humaines,  reflets  de  corps  malades  et  grossiers.  Voici 
la  seconde  de  ses  épigraphes,  découpée  dans  Mme  de  Sévigné  :  «  C'est 
une  plaisante  étude  que  les  manières  différentes  de  chacun  »  ;  —  et  la 
première,  prise  à  Mme  deMaintenon  :  a  Un  peu  de  crapule  se  pardonne 
en  ce  temps-ci,  »  Comme  Michclet,  qu'une  telle  phrase  a  dû  ravir, 
M.  de  Régnier,  sous  la  correction  du  xvii«  siècle,  cherche  les  dessous 
de  crapule,  les  tares,  les  intrigues,  les  bassesses,  l'impudence  des 
médecins,  des  sorcières,  des  entremetteuses,  la  saleté  des  coucheries  et 
des  indigestions.  A  ce  propos,  des  lecteurs  qui  l'aiment  lui  reprochent 
quelque  excès  et  quelque  complaisance.  Pour  le  justifier,  il  n'est  pas 
besoin  de  parcourir  les  Mémoires  secrets  des  valets  et  des  femmes  de 
chambre  ;  il  suffit  de  feuilleter  Saint-Simon,  et  telles  pages  de  Mme  de 
Sévigné.  Peut-être  seulement  devait-il  insister  sur  l'effet  de  contraste 
qui  parait  bien  être  le  principal  de  son  dessein  ;  quiconque  sait  lire  le 
trouvera  marqué  dans  les  discours  de  M.  de  CoUarceaux:  «  La  Cour, 
Monsieur,  la  Cour!  Qu'est-ce  qu'un  ctnirlisaii?  Je  sais  bien  que  tel  ou 
tel  est  avare,  ou  fourbe,  ou  menteur,  on  colérique,  ou  envieux,  ou  bru- 


(1  '  Voir,  à  la  page  3  des  annoncer  de  ce  mniièr<\unc  note  relative  an  Service  de  Librairie 
de  Im  revue  blanche. 


76  LA   REVUE   BLANCHB 

tal.  Mais  un  grand  roi  ne  peut  souffrir  dans  l'homme  que  ce  qu'il  y  a  de 
plus  noble  ;  c'est  cela  qu'il  faut  montrer  à  ses  yenx.  Que  la  nature 
s'efforce  donc  à  paraître  ce  qu'il  faudrait  qu'elle  fût...  Qu'importent  les 
herbes  et  la  vase  du  fond,  si  la  surface  du  bassin  reste  unie?...  La 
nature  subit,  à  la  Cour,  une  discipline  admirable.  L'homme  de  Coiir, 
Monsieur,  est  le  chef-d'œuvre  du  siècle  et  peut-être  de  tous  les  temps, 
car  il  a  su  mettre  eii  lui  un  ordre  qui  n'y  était  pas  et  obliger  sa  conduite 
à  une  réserve  si  forte  et  si  parfaite  qu'après  avoir  été  la  règle  de  ce  qu'il 
doit  être,  elle  est  devenue,  pour  ainsi  dire,  la  substance  même  de  ce 
qu'il  est.» — Ainsi,  dans  le  cadre  d'une  action  ingénieusement  con- 
tournée, ce  livre  apporte  de  quoi  faire  réfléchir  sur  ce  que  peut  la 
contrainte,  et  sur  ce  qu'elle  ne  peut  pas,  sur  les  effets  de  l'absolutisme, 
de  l'aristocratie,  de  la  religion,  et  même  de  la  morale. 

Camille  Lemonnikr  :  Les  Deux  Gonscienees  (Ollendorff,  3  fr.  5o). 
—  On  sait  que  Fauteur  de  V Homme  en  amour  fut  naguère  poursuivi  par 
le  parquet  de  Bruges  pour  crime  d'immoralité.  En  France,  de  telles  at- 
taques font  sourire,  depuis  le  procès  de  Madame  Bovary,  En  Belgique, 
le  danger  est  plus  sérieux.  Camille  Lemonnier  a  sérieusement  souffert  ; 
c'est  pour  mieux  se  délivrer  d'un  odieux  souvenir  qu'il  nous  conte,  en  la 
poussant  au  tragique,  cette  crise  qui  troubla  sa  vie  d'écrivain.  —  Donc, 
voici  d'un  côté  le  romancier  Wildman,  «  l'Homme  sauvage  »,  nature  vi- 
goureuse et  native,  toute  à  la  joie  de  vivre  et  de  créer.  En  face 
r  «  Adversaire  »,  le  juge,  l'esprit  chafouin,  étroit,  méticuleux,  retors, 
qui,  sans  s'émouvoir  d'aucune  beauté,  pèse  chaque  phrase  d'un  livre 
aux  fausses  balances  de  sa  morale.  Wildman  semble  le  plus  fort  ;  il  est 
vaincu  d'avance  :  Sa  violence  se  heurte  au  calme  le  plus  chrétien  ;  sa 
bonne  foi,  à  la  foi  la  plus  entêtée.  11  frappe  aux  portes  d'une  conscience 
à  jamais  close.  Pour  lui,  le  juge  est  un  homme:  lui,  pour  le  juge,  est  un 
pécheur.  Et  derrière  le  juge,  se  cache  le  prêtre  qui  tient  la  femme  de 
Wildman,  et,  par  elle,  détourne  l'enfant.  Alors  Wildman  affolé  se  jette 
du  haut  du  beffroi,  à  l'heure  môme  où  le  jury  l'absout.  —  Le  type  du  juge 
est  trop  une  caricature.  Ce  que  j'admire,  c'est  le  drame  par  où  Wild- 
man expie  la  faute  d'avoir  négligé  Fâme  de  son  fils,  tandis  qu'il  prê- 
chait pour  toute  l'humanité.  Et  c'est  aussi  la  figure  même  de  l'Homme 
sauvage.  Lemonnier  a  peint  son  propre  portrait,  au  physique,  avec  la 
truculence  d'un  Jordaens  ;  au  moral,  avec  une  sincérité  toute  païenne. 
On  le  voit,  attablé  devant  son  manuscrit,  entre  sa  bière  blonde  et  sa 
pipe  en  terre,  gonfler  les  veines  de  son  front,  rire  haut  et  franc  parce 
qu'une  page  est  bien  venue,  s'enivrer  puissamment  de  rythmes  et  de 
couleurs.  Il  est  beau  qu'un  de  nos  contemporains  ose  ainsi  parler  de  soi 
tranquillement,  sans  modestie  et  sans  orgueil,  sans  impudence  et  sans 
pudeur. 

Louis  Dumur  :UnCocode  génle(MercuredeFrance,3fr.5o). — Dans 
le  petit  bourg  de  Donzy-sur-Nohain,  Charles  Loridaine,  fils  du  grainetier, 
se  glisse  chaque  nuit,  en  somnambule,  dans  le  grenier  du  voisin.  Là, 
jusqu'à  l'aube,  en  un  studieux  sommeil,  il  dévore  des  chefs-d'œuvre; 


LES   LIVRES  77 

—  si  bien  qu'ensuite,  pendant  le  jour,  une  impulsion  mystérieuse  et 
fatale,  parfaitement  semblable  au  génie,  le  poussse  à  récrire  tour  à 
tour  Athalie^  les  Orientales,  Ilamlet  et  Madame  Bovary,  Le  grenier 
bride;  Loridaine,  guéri,  redevient  un  «  coco  »  très  ordinaire. 

C'est  un  très  joli  sujet  de  conte.  M.  Dumur  en  a  fait  un  roman,  en 
groupant  à  l'entour  de  plantureux  tableaux  de  petite  vie  provinciale.  Je 
me  demande  si,  de  la  même  donnée  fantastique,  il  ne  pouvait  dégager 
une  plus  grande  richesse  de  sens  :  Comique  est  la  méprise  des  gens 
de  Donzy,  qui  raillent  sans  s'en  douter,  en  la  personne  de  Loridaine, 
Racine,  llugo,  et  Shakespeare,  et  Flaubert.  Non  moins  comique,  chez 
le  poète,  la  confiance  en  son  inspiration  spontanée.  Mais  n'est-ce  pas 
rillusioa  même  de  presque  tout  écrivain  ?  Il  s'imagine  créer  ;  —  et  l'ob- 
session des  grands  modèles,  les  obscurs  souvenirs  d'enfance,  les  influ- 
ences sociales  qui  se  croisent  en  lui,  le  déterminent  aussi  sûrement  que 
ferait  une  suggestion  somnambulique.  Pour  que  l'analogie  fût  mieux 
marquée,  j'aurais  aimé  voir  Loridaine  compliquant  son  automatisme  ; 
Loridaine,  peu  à  peu,  devenant  original  ;  Loridaine  cousant  ensemble  un 
morceau  de  sa  propre  vie,  un  lambeau  d'Athalie,  quelques  fragments 
d'Hamlet;  Loridaine  enfin,  plus  absurbe  à  mesure  qu'il  est  plus  /m/- 
mème. 

Valextin  Mandelstamm  :  L'Amoral,  récit  d'aventures  (Editions  delà 
Plume,  3  fr.  5o).  —  M.  Mandelstamm  a  choisi  pour  son  livre  un  titro  un 
peu  trop  théorique  :  Son  hardi  forban  —  qui  vit  à  peu  près  l'existence  de 
Peer  Gynt,  avec  le  rêve  en  moins  —  connaît  le  désir,  l'action,  le  regret, 
et  jusqu'au  bout  ignore  le  remords.  Pourtant  il  ne  saurait  passer  pour 
le  type  même  de  l'Amoral  :  11  y  a  des  choses  qu'il  s'impose,  d'autres 
qu'il  ne  se  pardonne  point;  il  a  son  idéal,  sa  conscience,  ses  règles,  ses 
scrupules,  bref,  sa  morale,  qui  est  celle  de  l'Action  et  du  Désir.  Plus 
vraiment  amorale  est  cette  MoU  Flanders  de  Daniel  de  Poe,  qui  se  prête 
sans  complaisance  ni  révolte  à  tous  les  emplois  que  le  sort  lui  destine. 
Peut-être  aussi,  chez  M.  Mandelstamm,  le  décor  n'est  il  pas  assez  pré- 
cis pour  une  action  si  concrète.  Mais  son  héros  est  vivant;  vivante  aussi 
cette  amoureuse  que  sa  violence  a  conquise,  qui  par  remords  l'aban- 
donne, et  ne  lui  revient  qu'à  l'instant  de  la  mort. 

Gaston  Chérau  :  Leç  Grandes  Epoques  de  M.  Thébault  (Cha- 
muel,  3  fr.  5o).  —  Jules  Renard  fait  des  disciples.  On  peut  choisir  plus 
mal  son  maître  ;  surtout  on  peut  être  moins  adroit  à  le  suivre  que  ne  l'est 
M.  Chérau.  Il  y  a  dans  son  livre  un  récit  en  trois  pages  :  la  Permission  de 
r Adjudant^  que  Jules  Renard  ne  désavouerait  point.  Pourtant,  quand 
M.  Chérau  parle  des  botes,  l'imitation  est  trop  directe,  trop  littérale  : 
mêmes  raccourcis  d'observation,  même  phrase  concise  et  précise,  même 
drôlerie  imprévue.  C'est  fort  bien,  mais  caserait  parfait,  qu'on  réclame- 
rait quand  même  l'original.  Je  préfère  comme  étant,  non  meilleure, 
mais  plus  neuve,  la  série  de  M.  Thébault  :  des  esquisses  de  petite  bour- 
geoisie provinciale,  dont  le  comique  appelle  le  crayon  de  Huart. 


78  LA   REVUE  BLANCHK 

Georcîes  Bbaume  :  Les  Roblnsons  de  Paris  (Qllcndoriï,  ^  fr.  5o).  — 
M.  Georges  Beaume  excelle  a  décrire  les  paysages  du  Midi  et  les  mœurs 
des  petits  campagnards.  Il  a  voulu  cette  fois  nous  conter  les  déboires 
des  mêmes  ruraux,  transplantés  à  Paris.  Le  récit,  d'un  agrément  cer- 
tain, manque  un  peu  de  force  et  de  relief;  ni  les  types,  ni  les  épisodes  ne 
sont  pleinement  représentatifs. 

Fkédéiuc  Marcelin  :   Thémistocle- Epaminondas  Labasterre 

(Ollendorfî,  H  fr.  fx)).  —  Des  chapeaux  noirs  sous  les  verts  cocotiers  ;  des 
sentences  à  la  Plutarque,  des  harangues  à  la  Mirabeau,  dites  avec  un  peu 
de  zézaiement  créole  ;  des  ministères,  des  parlements,  des  meetings 
et  des  complots  qui  semblent  d'abord  une  parodie  où  les  bons  nègres 
bafouent  l'Europe;  —  et  puis,  parmi  la  joie  d'une  terre  heureuse  où 
tout  n'aurait  qu'à  se  laisser  vivre,  brusquement,  une  fusillade  qui  ne 
rime  à  rien,  un  peu  de  sang  qui  fume  au  soleil  :  —  c'est  Haïti,  tel  que 
nous  le  découvre  un  récent  épisode,  et  tel  que  M.  Marcelin  l'a  su  dé- 
crire dans  un  bon  récit,  tour  à  tour  aimable,  grotesque  et  tragique... 

B.GuiNAUDEAu  :  Le  chanoine  Moïse  (Bibliothèque  Charpentier,  3  f.5()). 
—  M.  Guinaudeau,  qui  fut  curé  avant  de  devenir  rédacteur  à  YAufore.  a 
décrit  dans  un  premier  roman,  VAbbé  Alain ^  l'évolution  spirituelle 
qui  le  détacha  du  catholicisme.  Dans  le  Chanoine  Moïse  il  trace  avec 
vigueur  la  figure  toute  moderne  d'un  prêtre  brasseur  d'affaires.  S'il  a 
gardé  de  sa  vie  ancienne  un  trésor  de  renseignements,  son  style  du 
moins,  par  une  exception  assez  rare,  ne  retient  rien  de  la  grandiloquence 
ni  de  l'onction  cléricales  ;  il  ne  sent  ni  l'abbé  ni  le  moine,  il  est  d'un 
homme,  simplement.  Le  récit,  trop  fragmentaire,  se  borne  aux  faits 
extérieurs.  C'est  grand  dommage  :  car,  pour  réaliste  qu'il  soit,  un  cha- 
noine Moïse  doit  être  soutenu  dans  ses  ambitions  matérielles  par  une 
sorte  de  foi  impure  et  robuste  ;  et  c'est,  de  lui,  ce  qu'on  aimerait  le 
mieux  connaître. 

Ferxand-Lafaugue  :  L'Hostie  Ernest  Flammarion,  3  fr.  5o).  —  Dans 
les  Ouailles  duciirè  Fàrgeas,  M.  Fernand-Lafargue  a  montré  «leprt^tre 
victime  de  sa  paroisse  »  ;  il  veut  montrer  aujourd'hui  «  le  prêtre  victime 
de  la  famille  »  :  Le  Père  Valdor,  après  des  années  de  sainte  confiance, 
découvre  l'adultère  de  sa  fille  Cora;  et  plus  tard. meurt  en  bénissant  la 
fille  de  Cora,  l'innocente  Odette,  qui  doit  soulîrir,  vivante  hostie,  pour 
expier  la  faute  maternelle.  L'idée  mystique  de  la  réversibilité  des  fautes 
va  mal  à  ce  brave  Père  Valdor,  prêtre  optimiste,  indulgent  à  la  vie. 
L'intérêt  du  livre  est  ailleurs  :  dans  le  portrait  d'un  curé  de  campagne 
qu'opprime  une  sœur  méchante,  —  dans  un  type  de  commerçante  pro- 
vinciale ;  enfin,  dans  le  monde  qui  s'agite  autour  d'une  officine  assomp- 
tionniste. 

Michel  Arnauld 

A.-Ferdinand  IIerolo  :  Les  Contes  du  Vampix»e  (Mercure  deFrance, 
3  fr.  5o). —  De  tout  temps,  les  Orientaux  excellèrent  dans  l'art  de  réu- 
nir par  un  fil  ingénieux  le  collier  de  leurs  contes.  On  sait  l'artifice  du 


LES   LIVRES  79 

lien  des  Mille  Nuits  et  une  Nuit,  Celui  des  Contes  du  Vampire  est 
étrange  et  subtil  :  le  roi  Vikramasena,  au  pays  du  Dekkan,  est  chargé 
d'apporter  à  un  yogin  un  mort  pendu  à  une  branche  de  gingipa  dans  le 
grand  cimetière,  sur  la  rive  de  la  Godànadî.  Mais  un  vampire  ranime 
le  mort,  conte  une  histoire  au  roi,  et,  à  diverses  reprises,  s'elTorce  de  le 
faire  parler.  Chaque  fois  que  le  roi  parle,  le  cadavre  s'échappe  de  des- 
sus son  épaule  et  va  se  raccrocher  à  sa  branche.  L^érudit  traducteur  de 
Y  Upanishad  du  grand  Aranyâka  a  voulu,  cette  fois,  adoucir  la  forme 
un  peu  rude  des  contes  hindous.  Sa  prose,  élégante  et  solide,  fait  du 
Vampire  une  œuvre  classique.  Le  conte  de  la  Pilule^  si  scabreux  et  si 
joli,  ne  peut  manquer  d'être  un  jour  la  matière  d'une  curieuse  pièce 
bouffe.  Plusieurs  de  ces  courtes  histoires,  d'ailleurs,  ne  sont  point  hin- 
doues, mais  de  M.  A. -Ferdinand  Ilcrold,  ce  qui  n'est  point  une  critique  : 
r Amour  d^Urçdci,  la  Lépreuse  et  le  Mulet  sont  d'exquises  nouvelles. 
Le  Fruit  d  immortalité  est  un  des  beaux  apologues  d'Orient. 

Ne  souhaitons  rien  de  plus  à  M.  Herold  que  ce  que  demande  le  roi 
Vikramasena  :  «  que  les  contes  qu'a  contés  le  vampire  soient  popu- 
laires, et  qu'à  celui  qui  les  lira,  jeune  ou  vieux,  ils  enseignent  la 
sagesse  ». 

Alfred  Jàrry 

Alfred  Moulet  :  Le  Mouvement  Éthique  iCoopération  des 
Idées).  —  Le  but  des  «  associations  éthiques  »  (il  s'en  forme,  nous 
apprend-on,  en  France,  en  Allemagne,  en  Amérique,  en  Angleterre, 
un  peu  partout)  «  est  de  contribuer  »  k  instaurer  «  un  état  social  où  ré- 
gneraient la  justice  et  la  vérité,  l'humanité  et  Testime  réciproque  »  : 
par  r  «  avancement  moral  des  membres  »,  «  l'ouverture  à  tout  le  peuple 
des  trésors  de  Tart  et  de  la  science  ».  l'arbitrage  entre  les  peuples  et 
entre  les  classes,  l'émancipation  de  la  femme,  etc.. 

Jean  Lorrain  :  Princesses  d'ivoire  et  d'ivresse  (Ollendorff, 
3  fr.  5o).  —  Imaginez  une  tapisserie  du  moyen  âge,  si  caduque  que  sa 
magnificence  tombe  en  poussière  ;  on  y  discerne  à  peine,  assezjustc  pour 
s'émerveiller  et  pour  frémir  —  comme  à  celle  des  Metzengerstein  dans 
le  conte  d'Edgar  Poe  —  des  chevauchées  fabuleuses,  des  massacres  hi- 
deux, de  maléfiques  parthénies  de  vierges  coupablement  belles,  et 
des  cérémonies  cultuelles  au  mysticisme  extravagant  et  lugubre.  Une 
main  contemporaine  l'exhume  du  grenier,  et,  prenant  soin  de  ne  faire 
choir  aucune  des  toiles  d'araignée,  ni  recouvrir  les  rudesses  dénudées  du 
chanvre  primordial,  intercale  parmi  cela  des  morceaux  de  ces  batiks  après 
la  somptuosité  barbare  et  décadente  de  quoi  notre  goût  «  moderne 
style»  s'énamoure,  etyéchevèle  les  soies  et  les  percales  de  Liberty,  et 
des  pierres  et  des  perles,  fût-ce  de  race  frelatée  et  jusqu'aux  verroteries 
du  bazar,  et  de  l'or  à  travers  tout.  Et  c'est  tout  comme  ce  double  fdou- 
zain  de  contes,  enfants  parfois  encanaillés,  mais  non  moins  légitimes, 
des  légendes  qu'à  la  veillée  d'hiver  les  fortunés  d'entre-nous  enten- 
dirent, irremplaçables  «  contes  de  fées  qu'on  remplace  par  des  livres 
de  voyage  et  de  découvertes  scientifiques  »,  et  sans  l'amour  de  qui  I4 


8o  LA  REVUE   BLANCHE 

nature  devient  muette,  car«  iln'ya  ni  montagnes,  ni  forêts,  ni  leversd'aube 
sur  les  glaciers,  ni  crépuscules  sur  les  étangs  pour  qui  ne  désire  et  ne 
redoute  à  la  fois  voir  surgir  Oriane  à  la  lisière  du  bois,  Thiphaine  au 
milieu  des  genêts,  et  Mélusine  à  la  fontaine  ». 

Fagus 

MÉMENTO  BIBLIOGRAPHIQUE 

KeMANB  ET  Nouvelles  :  iRené  Boylesve  :  La  Leçon  d'Amour  dans  un  Parc  (sous 
couverture  de  Pierre  Bonnard)  ;  Edition»  de  La  revue  blanckey  3  fr.  50.  —  Jean  Destreni  : 
FidHes  Crayons  ;  aux  bureaux  du  Rappel.  —  Paul  Acker  :  Un  Mari  tans  Femiàe  ;  Librairie 
Molière,  2  fr.  —  Achille  Easebac  :  Luc;  Ambert,  3  fr.  60.  —  Femand  Laf argue  :  l'Hostie; 
Flammarion,  3  fr.  50.  —  Claude  Ferval  :  V Autre  Amour;  Calmann  Lévy,  3fr.  50.  — 
Cbvrles  Joliet  :  Le  Roman  de-  deux  jeunes  mariés  ;  Calmann  Lévy,  3  fr.  50.  —  Jean  Ber- 
theroy  :  Les  Vierges  de  Syracuse  \  illustrations  de  Manuel  Orazi  ;  Ollendorff,  3  fr.  50.  — 
Maxime  Gorki  :  Wanta  (récits  de  la  vie  russe,  traduits  par  S.  M.  Persky)  ;  Perrin,  3  fr.  50. 
—  Louis  Dumur  :  Un  Coco  de  génie;  Mercure  de  France,  3  fp.  50.  — A.Ferdinand  Herold  : 
Les  Contes  du  Vampire  ;  Mercure  de  France,  3  fr.  50.  —  André  Couvreur  :  La  Force  du 
Sang  ;  Pion,  3  fr.  50. 

Poèmes.  —  Albert  Mockel  :  Clartés  :  Mercure  de  France,  3  fr.  —  Adolphe  Lacuzon  : 
Eternité  (avec  un  avant-propos  sur  la  Poésie)  ;  Lemerre,  8  fr. 

Théatee.  —  Romain  Roland  :  Le  14  Juillet;  Cahiers  de  la  Quinzaine,  3  fr.  50.  — 
Louis  Raquin  :  Ange  gardien  ;  Librairie  Molière,  1  f  r.  —  Alfred  Capus  :  La  Veine  (couver- 
ture de  L.  Cappiello)  ;  Editions  de  La  revue  blanche^  3  fr.  60.  —  Maurice  Donnay  :  La 
Bascule  (couverture  de  Sem)  ;  Editions  de  La  revue  blanche^  3  fr.  50.  —  Franc-Nohain  et 
Claude  Terrasse  :  La  Fiancée  du  Scaphandrier  (livret  et  partition  complets,  sous  couverture 
de  L.  Cappiello)  ;  Éditions  de  La  revue  blanche,  3  fr.  50.  ' 

États,  Sociétés,  Gouvernements.  —  André  Bellessort  :  La  Société  japonaise  ;  TerTin^ 
3  fr.  50.  —  Niet  :  La  Russie  d'aujourd'hui  ;  Juveu,  3  fr.  50.  —  Comte  de  Moriolles  : 
Mémoires  sur  l'Emigration^  la  Pologne  et  la  cour  du  graiid-duc  Constantin^  1789-18S3 
(avec  une  introduction  par  Frédéric  Masson)  ;  Ollendorff,  7  fr.  50.  —  A.  Corre  :  Nos 
Créoles  ;  Stock,  3  fr.  50.  —  Pierre  de  Barneville  :  Au  seuil  du  Siècle  ;  Perrin,  8  fr.  50.  — 
Kergall  :  Une  Enquête  sur  les  Finances  russes;  la  Revue  Économique  et  Financière,  1  fr.  — 
D*"  Ernest  Boureille  :  Le  Devoir  social  des  collectivités  envers  les  tuberculeux  adultes  et  indi" 
gents  (préface  du  D'  S.  Bernheim)  ;  Maloine. 

Histoire.  —  Ch.  de  Coynart  :  Une  Sorcière  au  XVIII^  siècle,  Marie- Anne  de  la  Ville 
(1680-1720),  avec  une  préface  de  Pierre  de  Ségur  ;  Hachette,  8  fr.  50.  •—  Capitaine  Thur- 
man  :  Bonaparte  en  Egypte  ;  Emile  Paul,  4  fr.  —  Jean  Mëlia  :  Stendhal  et  les  Femmes  ; 
Ohamerot,  3  fr.  50.. 

801ENOK8  ET  Philosophie.  —  Juan  Enrique  Lagarrigue  :  Lettre  sur  de  prétendues 
preuves  du  surnaturel;  Santiago  du  Chili,  Ercilla.  —  Joseph  Fabre  ;  La  Pensée  Antique  ; 
Aloan,  5  fr.  —  Eugène  Montfort  :  La  Beauté  Moderne  ;  Éditions  de  la  Plume,  2  fr,  50.  — 
Georges  Rivière  :  l'Age  de  Pierre  ;  Schleicher,  2  f  r.  —  Joseph-Ferdinand  Bernard  :  La 
Création  est  une  cruauté;  chez  l'auteur,  41,  rue  Lepic,  3  fr.  —  D*"  Veressaïeff  :  Mémoires 
d^un  Médecin  (traduits  par  S.  M.  Persky  et  précédés  d'une  introduction  par  Téodor  de 
WyKéwa)  ;  Perrin,  3  fr.  50.  —  Comtesse  Mélusine  (comtesse  Antoine  de  la  Rochefoucauld^  : 
Vlnitiée  ou  De  la  Régénération  de  l'Atavisme  psychique  ;  Librairie  antisémite,  8  f  r.  60. 

Littératures  étrangères.  —  La  Giovine  Italia,  nuova  edizione  a  cura  di  Mario  Men- 
ghini  ;  Roma,  Società  éditrice  Dante  Alighieri,  2  fr.  —  Giuseppe  Loti  :  Fermo  e  il  cardi- 
nale Filippo  de  Angelis  ;  id.  8  f  r.  — -  Ariaro  Ambrog^  :  Breviario  sentimental. 

Nouveaux  Périodiques.  —  La  Flamme,  mensuelle  :  29,  rue  des  Écoles,  Paris  ;  un  an 
5  fr.  ;  six  mois,  3  fr. 


Le  Gérant:  P.  Dbsghamps. 

Paris.  —  Imprimerie  0.  LAMY,  124,  bd  de  La  Chapelle.  14897 


PASSADES  LOINTAINES 


Femmes  du  Pacifique 


A  Madame  la  ^larquise  Lorenzo  d'Adda . 


Macassar.  —  Il  faut  avoir  su  beaucoup  de  géographie  pour  se  rap- 
peler cela,  la  grosse  ville  de  Célèbes.  Célèbes?  Ah!  oui,  Tîle  bizarre- 
ment découpée,  poulpe  nourri  entre  des  mers  d'Inde  et  des  ilôts  du 
Pacifique.  Mais,  dans  celte  dernière  terre  contre  qui  viennent  se 
réchauffer  à  la  fois  les  deux  océans,  la  sensation  de  l'Inde  domine,  très 
pleine  :  le  mélange  des  bois  et  des  eaux  en  des  calmes  de  divinité,  des 
sommeils  et  des  réveils  de  fauves,  les  ileurs  qui  semblent  devenir  et  les 
hommes  qui  paraisssent  se  figer.  Par-dessus  cet  humus  antique,  les 
bons  et  gras  Hollandais  ont  étendu  un  semis  de  souveraineté  colonisa- 
trice. Puis  leur  nirvAna  habituel,  parmi  la  bière  rêveuse,  s'est  accom- 
modé du  nirvana  autochtone. 

Leurs  croisements  avec  la  race  ont  réalisé  des  types  invraisemblables, 
nés,  croirait-on,  de  la  fantaisie  d'un  journal  amusant. 

L'épaisseur  du  mule,  accouplée  à  des  maigreurs  hiératiques  de  femmes, 
s'est  portée  au  hasard  sur  la  ligne  des  formes.  A  côté  de  filles  dont  la 
poitrine  s'offre  moins  large  que  la  taille,  d'autres  soutiennent  à  peine 
des  seins  débordants  sur  une  taille  raide  et  étroite  comme  un  bambou. 
Des  croupes  chevalines  abondent;  des  silhouettes  effilées,  traçant  dans 
une  verticale  le  dos  et  les  jambes,  sont  fréquentes.  Parfois  des  faces  de 
bébés  joufflus,  parfois  des  visages  tels  ceux  des  affamés  du  Gange  ;  des 
bras  courtauds  ou  des  perches  de  moulins  à  vent,  des  cheveux  crépelés 
ou  des  cheveux  nattés  jusqu'aux  chevilles. 

Seulement  la  diversité  d'apparence  ne  se  continue  pas  en  diversité  de 
tempéraments. 

La  femme,  à  Macasser,  c'est  Tesclave  biblique,  indifférente  le  plus 
souvent;  et,  si  elle  ne  l'est  pas,  trop  humble  pour  oser  le  montrer  de 
quelque  façon.  On  vient,  on  ne  revient  pas,  ignorant  même  si  les  char- 
meuses de  serpents,  entrevues  au  seuil  des  temples,  ont  gardé,  elles 
seules,  la  lascivité  de  leurs  pareilles  du  NépAl 

Nouméa.  —  Le  bon  temps  est  passé  où  Nouméa,  en  train  de  devenir 
la  cité  du  nickel,  regorgeait  de  cocottes  dans  les  rues  et  de  bar-maids 
autour  des  comptoirs.  Les  miniers,  les  rouliers,  les  entrepreneurs,  im- 
provisés dix-huit  mois  au  long  des  routes,  entre  le  gisement  et  la  côte, 
s  >nt  rentrés  dans  leurs  rangs  ordinaires,  libérés  qui  ne  sont  plus  que 
des  demi-individus,  ou  commis  dans  les  innombrables  bureaux  d'Ktat. 
Sydney  a  repris  les  bar-maids  ;  les  Françaises  si  recherchées,  en  veine 


82  LA   REVUE    BLANCHE 

d'aventure,  ont  trouvé  plus  loin,  aux  Amériques,  des  amis,  ainsi  que 
disait  Tune,  «  aux  pieds  moins  nickelés  ».  Les  popinées  ont  reparu  à  la 
musique  ;  Nouméa  est  redevenu  et  pour  toujours  le  bagne. 

Les  histoires  sont  effroyables  que  Ton  conte  des  condamnées,  par- 
quées toutes,  affolées  par  leur  sexe.  Les  dernières  sont  celles-ci. 

Quinze  ou  vingt  de  ces  femmes  assuraient  les  services  du  principal 
hôpital  de  la  pénitentiaire.  Un  caporal-fourrier  vint,  vers  ïe  midi,  faire 
signer  des  papiers.  Tandis  qu'il  cherchait  le  major,  quelques-unes  le 
conduisirent,  l'égarèrent  dans  les  couloirs,  l'enfermèrent  enfin  dans  un 
cabinet  reculé.  Puis,  rassemblant  le  troupeau  des  harpies,  ensemble 
elles  le  violèrent,  forcèrent  sans  relâche  son  désir,  l'épuisèrent  à  mort. 

Autre  chose.  Après  avoir  satisfait  une  folie,  elles  tentèrent  d'assouvir 
une  haine.  Comme  elles  avaient  fait  de  l'homme  le  matin,  elles  se 
ruèrent,  le  soir,  sur  une  religieuse  détestée.  De  toutes  leurs  caresses, 
elles  polluèrent  cette  chasteté  et  cette  sainteté.  Puis  elles  s'efforcèrent, 
par  des  manœuvres  inouïes,  que  le  viol  du  caporal  leur  servît  à  désho- 
norer jusque  dans  l'avenir  la  chair  de  la  vierge  consacrée. 

Leur  vision  est  du  cauchemar.  Encore  ne  voit-on  à  peu  près  que  celles 
dont  un  forçat  a  voulu  pour  femme.  Et  alors  celles-là  le  gardent  avec 
une  jalousie  atroce,  qui  tue  et  lacère  au  premier  doute... 

Cependant  les  indigènes  fixées  dans  la  ville,  les  anthropophages  d'il 
y  a  cinquante  ans  à  peine,  promènent  à  la  musique  leur  coquetterie 
enfantine  et  leur  douceur  d*animaux  inférieurs.  Le  nom  dont  on  les 
appelle  les  confond  presque  avec  les  vraies  filles  du  Pacifique,  popinées 
ainsi  unies  aux  faufinées  des  Samoa  ou  aux  vahinés  de  Tahiti.  Sim- 
plicité et  caprices  de  mots.  Cai*,  popinées,  elles  ne  sont  que  des 
négresses  aux  cheveux  crépus  et  lèvres  déformées,  encore  sœurs  des 
Canaques  errant  par  les  monts  de  l'île,  qui  forcent  eux-mêmes  les  cerfs 
et  tuent  avec  le  casse-téte  et  la  sagaie. 

Le  soir,  sur  la  place,  dans  l'ombre  tiède  alourdie  par  les  relents  des 
flamboyants  énormes,  elles  tournent  par  bandes  autour  du  kiosque. 
Elles  marchent  pieds  nus  ;  leur  tête  floconneuse  est  nue  ;  mais,  sans  le 
moindre  linge  sur  leur  corps,  elles  ont  passé  une  robe  éclatante  de 
confection  française,  coupée  et  ornementée  ni  mieux  ni  plus  mal  que 
celles  des  Européennes  de  Nouméa,  et  qu'elles  ont  pu,  au  prix  d'extra- 
ordinaires économies,  acheter  cent  cinquante  francs  au  moins  à  la 
maison  Ballande.  Elles  parlent  français  très  suffisamment;  la  surprise 
de  leur  chair  est  une  chaleur  impossible  à  présager,  aussi  amollissante 
que  des  vapeurs  de  bain  ;  et  leurs  enfants,  la  plupart,  naissent  avec  de 
gros  ventres  comiques. 

Il  arrive  que  des  hasards  de  conception  les  font  mères  de  filles  aux 
lignes  pures,  la  peau  à  peine  éclaircie,  mais  le  visage  plaisant  et  les 
yeux  beaux.  A  ces  filles,  elles  conservent,  par  des  précautions  plus  effi- 
caces que  des  morales,  la  virginité,  jusqu'au  marché  conclu  avec 
quelque  amateur  riche,  qui  paiera  le  Iplaisir  de  couper  lui-même,  et 
i\on  pas  au  figuré,  les  derniers  fils  qui  attachaient  l'adolescente  à  son 
état  de  chasteté. 


FEMMES   DU   PACIFIQUE  83 

Puis  ces  métisses,  maîtresses  de  leur  corps,  deviennent  les  hétaïres 
ordinaires  de  Nouméa.  Comme  partout  ailleurs,  elles  aguichent  le  pas- 
sant et,  comme  partout,  les  cochers  vous  mènent  à  leur  case.  Or,  l'ar- 
gent est  rare  dans  la  petite  ville  anémique  ;  bien  souvent  des  libérés, 
travailleurs  énergiques,  amassent  quelque  pécule  en  vendant  des 
légumes  ou  des  fruits.  Et  avec  les  métisses  ils  dépensent  des  virilités 
longuement  mûries  aux  bagnes. 

Cela,  c'est  le  rendez-vous  honteux,  caché.  La  métisse  qui  se  donne 
à  un  libéré  crève  sous  le  mépris  des  fonctionnaires ,  est  poussée  du 
pied  par  eux,  ne  doit  plus  rien  attendre  de  cette  clientèle,  la  plus  nom- 
breuse naturellement., Oh  !  la  laide  chose!  En  tout  lieu  du  monde,  il  faut 
trouver  une  étreinte  criée  en  injure  par  les  blancs  tyranniques,  quand 
même  elle  serait  chauffée  d'un  vrai  désir. 

Chinois  ou  libéré,  sus  à  la  béte  immonde  !  Et  c'est  encore  à  Ma- 
dagascar où  glapit  la  note  moins  féroce,  quand  les  betsimisarakaa, 
s'injuriant  entre  elles.  Tune  lance  à  Tautre  un  seul  mot  :  «  Lilinaweî!  » 
(  «  Va  coucher  avec  un  caïman  !  ») 

Nouvelles-Hébrides.  —  La  nuit  australe,  merveilleusement  stel- 
laire  et  furtive,  mêle  à  Tonde  large  des  effluves  de  Toranger,  Tâcreté 
brève  du  varech.  Et  c'est  chose  rare.  D'ordinaire  la  mer  Pacifique,  sans 
flux,  est  aussi  sans  odeur.  Ici,  la  brise  absente,un  clapotis  flaque  cepen- 
dant, au  lieu  de  la  sérénité  d'eau  coutumière,  mais  léger,  à  peine  doux, 
tel  à  intervalle  Técrasement  d'une  large  goutte  de  ruisseletsur  une  dalle 
de  fontaine,  à  travers  des  mousses.  Le  murmure  cassé  perce  des  lignes 
de  bananiers,  la  dernière  ligne  indiquant  le  sable. 

Parmi  les  premières  lignes,  des  cases;  plus  loin,  tassées  d'ombre, 
d'antres  cases,  et,  si  Ton  monte,  perdant  le  clapotis,  une  vibratiim  qui 
halète  comme  des  fléaux  sur  une  aire  où  l'on  bat  du  blé.  Plus  près,  le 
parfum  d'oranger  s'étale  en  nappes,  semble-t-il  ;  plus  près  encore,  voici: 

Des  noirs,  hommes  et  femmes,  dansent.  Rythme  enfantin  d'ailleurs. 
Ils  se  tiennent  par  la  main,  en  cercle,  sans  alterner  les  sexes.  Le  chant 
qui  les  balance,  à  ce  que  l'on  en  comprend,  déclame  deux  vers,  en  crie 
un  troisième,  assourdit  en  plainte  le  quatrième.  Les  danseurs  s'en  vont 
à  droite,  à  gauche,  gagnent  un  pas  à  peine  après  chaque  double  couplet» 
Et  la  rapidité  de  ces  courses,  alternées  sur  place,  imite  bien  le  halète- 
ment des  fléaux. 

Ces  gens,  paisibles  le  soir,  effrayés  et  cruels  sous  le  soleil,  sont  les 
primitifs  entre  les  primitifs.  Leurs  femmes  sont  des  femelles  velues  ;  le 
musclage  de  leur  corps  déconcerte  un  peu  le  désir,  mais  leurs  seins  sont 
de  marbre.  Les  colons  épars  et  les  missionnaires,  qui,  depuis  longtemps, 
s'efforoeiA  d'en  grouper  autour  des  récoltes  de  bananes  et  de  cocos,  leur 
ont  appris  la  valeur  de  la  grande  pièce  d'argent.  Depuis,  elles  recher- 
chent l'Européen,  lui  donnent,  même  consentantes,  l'illusion  d'un  viol 
préhistorique,  et  d'ailleurs  horrifiées  par  la  souillure  de  son  contact,  em 
repoussent  brutalement  l'intimité  suprême. 

CUblHatoliiirch.  —  Le  lieu,  ville  anglaise  de  colonie,  n'est  point 


Jkmêm 


84  LA    REVUE    BLANCHE 

déplacé  dans  des  rappels  du  Pacifique,  et  son  passage  de  maisons  à 
bow-windows  et  tuileries  gaies,  ne  bouleverse  pas  la  cinématographie 
des  îles.  Il  est  vrai  que  c'est  une  comparaison  étrange,  mais  exacte  abso- 
lument, qui  ramène  à  l'évocation  la  gentille  cité  de  la  Nouvelle-Zélande. 
Après  le  flirt  trouvé  aux  Tonga  ou  à  Wallis,  comment  ne  pas  songer  au 
flirt  des  filles  saxonnes,  le  plus  précis? 

Tennis,  rallyes,  thés  dansants  vous  accueillent  ;  l'année  précédente, 
TAfl'aire  avait  fermé  aux  Français  toutes  les  portes  de  jardinets.  Kntre 
toutes  les  sœurs  et  amies  de  l'hôte,  il  faut  choisir,  et  c'est  délicieux. 
Choisir  la  moins  sport  des  jeunes  filles,  parce  que  le  temps  des  autres 
est  sportif  en  vérité;  cependant,  que  le  sweelheart  sache  monter  et  pra- 
tiqua !  A  l'heure  des  crépuscules  froids  sur  le  fjord  profond  dont  l'éva- 
sement  forme  rade,  l'hiver  frissonne,  et  des  bois  palpitants  sont  proches, 
où  des  corbeaux  serrés  en  bandes  croassent  le  nevermore... 

—  Voyez,  Annie,  le  thé  se  refroidit  vite  comme  votre  main,  et  le  cake 
s'cfl'rite,  gelé...  Mais  demain,  petite  chérie,  nous  prendrons  les  chevaux 
joujoux  et  nous  aurons  au  galop  la  chaleur  des  yeux.  Maintenant, 
racontez-moi,  pour  convertir  le  vilain  Français  qui  ne  sait  pas  aimer, 
comment  Lucy  et  Blundell  sont  restés  cinq  ans  fiancés  ? 

Le  matin,  sur  la  route  sonore,  au  galop,  les  yeux  chauds.  L'hiver  est 
oublié;  voici  midi  qui  sue.  Annie  a  voulu  que  Ton  attachât  les  chevaux 
nains  à  un  arbre;  elle  sait  un  banc  où  l'on  sera  bien,  car  il  faut  déjà 
s'abriter  des  rayons... 

On  est  bien,  oh  î  on  est  très  bien.  Si  bien  qu'il  y  a  ^n  moment  dont  on 
ne  se  souvient  plus.  Comment?  que  dites-vous  ?  Avec  Annie...  Oui,  mais 
Annie  est  quand  même  la  vierge  blonde,  et  comme  on  lui  fait  remarquer 
qu'elle  a  perdu  son  mouchoir  sous  les  arbres,  elle  sourit  divinement  : 
«  J'en  ai  toujours  un  autre,  »  dit-elle. 

En  revenant  :  «  Dites-moi,  sweetheart,  est-ce  que  Lucy  et  Blundell, 
quand  ils  étaient  fiancés...?  —  Mais  oui,  darling!  » 

Puis,  avec  élan  :  «  Oh  !  j'attendrais  pour  vous  tout  le  temps  que  vous 
voudriez!  » 

Tons^a-Tabou.  —  Bien  plus  que  Tahiti,  plus  que  toute  terre  où 
s'accroche  la  nostalgie,  voici  venir,  dans  une  sérénité  et  une  volupté  à 
la  fois  de  mémoire,  l'île  délicieuse.  La  capitale,  la  grand'ville,  s'aper- 
çoit, aussitôt  déroulée  la  dernière  sinuosité  d'un  chenal  aux  caprices 
fous.  Le  front  au  lac  intérieur  où  le  passage  serpente  depuis  la  haute 
mer,  le  dos  à  des  arbres  qui  bruissent  comme  des  bouleaux,  Nuku-Alofa 
montre,  à  cent  mètres  du  mouillage,  des  allées  d'ombre,  des  enclos  de 
fruits  et  de  fleurs,  des  murs  bas  cmipés  de  marches  en  pierre  ainsi  que 
dans  la  campagne  bretonne.  Et  le  nom  de  la  cité,  Nuku-Alofa,  signifie 
a  l'endroit  où  l'on  aime  ».  f 

L'île  est  indépendante,  absolument.  Elle  a  un  roi,  un  roi  que  l'on  va 
saluer  en  grande  tenue.  L'évoque  des  missions,  interprète,  lui  explique 
le  discours  de  l'amiral,  et  le  monarque  fait  répondre  qu'il  est  heureux 
de  la  venue  des  Français.  Cependant  son  visage  est  grave.  L'amiral 


FEMMES   DU   PACIFIQUE  85 

s'arrôte  de  nouveau  après  un  second  paragraplie  :  l'évéque  déclare  que 
lé  prince  est  enchanté  de  voir  des  amis.  Sa  figure  est  devenue  soucieuse. 
Enfin,  tandis  que  la  péroraison  répand  ses  Heurs,  Monseigneur  s'écrie  : 
«  Le  roi  est  au  comble  du  bonheur  eUde  l'enthousiasme.  »  Le  roi  semble 
avoir  enterré  le  matin  le  plus  cher  de  ses  proches. 

Et  cependant  il  s'amusait.  Il  vient  à  bord  en  uniforme  de  général 
allemand  ;  au  grand  màt  on  frappe  son  pavillon  particulier  et  trois  salves 
de  vingt  et  un  coups  saluent,  au  pied  de  la  coupée,  au  départ  de  terre 
et  au  retour. 

D'ailleurs,  c'est  ifti  monarque  malheureux  :  superbe  de  prestance, 
crevant  de  santé,  dans  ce  pays  dont  il  est  le  maître  et  où  aucune  femme 
n'est  laide,  il  vit  chaste.  Il  doit  vivre  chaste.  Exil  ou  mort,  il  ne  reste 
plus  à  Nuku-Alofa  qu'une  seule  personne  digne  de  son  alliance,  une 
royale  personne  de  deux  ans.  Dix  ans  d'attente,  oh  !  le  supplice,  et 
pourtant  la  loi  tongienne  est  inflexible. 

Plus  inflexible  encore  est  la  rigueur  des  filles  de  Tonga-Tabou  pour 
les  étrangers.  Un  Français  charmant,  fonctionnaire  du  royaume,  nous 
avoue  qu'il  se  passa  dix-huit  mois  entre  son  établissement  à  Nuku- 
Alofa  et  le  moment  où  il  put  discrètement  prendre  une  maîtresse. 

On  s'étonne,  on  admire  la  puissance  des  religions  semées  sur  cette 
terre,  aussi  bien  catholique  que  wesleycnne,  sans  compter  un  troisième 
culte,  indigène,  inventé  par  un  wesleyen  dissident.  Mais  non.  Cela  ne 
suffirait  pas,  ne  suffit  pas,  car,  entre  les  mâles  et  les  femmes  de  la  race, 
ardentes  et  belles,  le  nombre  des  naissances  illégitimes  est  d'une  sur 
deux.  Cela,  Monseigneur  nous  le  ccmte,  désolé.  Du  moins,  il  a  quand 
même,  lui  ou  d'autres  prêtres,  trouvé  une  ingénieuse  limitation  à 
Tœuvre  de  chair,  et  si  les  lillcs  superbes  repoussent  l'étranger,  c'est 
parce  qu'elles  ont  été  persuadées  des  maladies  et  des  démons  qui  leur 
passeraient  sûrement  dans  le  corps.  Cela,  Monseigneur  ne  nous  le  dit 
pas.  Mais  lorsque  nous  sommes  avertis,  sa  bonne  grAce  réussit  à  peine, 
même  au  prix  de  festins  bibliques,  à  gagner  notre  pardon. 

Il  a  trop  réussi  ;  en  vain  chercherait-on  un  marin  qui,  depuis  trente 
ans,  ait  été  l'amant  d'une  femme  à  Tonga-Tabou.  L'amant  complet,  du 
moins.  Et  il  n'est  pas  bien  certain  que  Dieu  ait  sujet  d'être  absolument 
satisfait  des  résultats  obtenus  par  Monseigneur.  Les  jeunes  filles  de 
Nuku-Alofa  ont  découvert  le  flirt  et  inventé  les  demi-virginités. 

Quelqu'un  a  dit  cette  aventure  :  Invité,  le  soir,  à  un  «  kawà  »,  avec 
d'autres  officiers,  il  s'était  échappé  du  cercle  officiel.  Dans  la  cour, envahie 
par  les  curieuses  de  Nuku-Alofa,  il  tenta  une  fois  de  plus,  et  aussi  vaine- 
ment, de  fléchir  le  désir  d'une  jeune  fille.  Alors,  avec  de  comiques 
gestes  de  découragement  qui  amusèrent  la  bande,  il  vint  s'asseoir  au 
bout  de  la  galerie,  au  milieu  de  toutes  les  femmes  serrées  en  ce  coin 
comme  des  hirondelles.  Des  rires  lui  éclataient  aux  oreilles,  des  gri- 
maces l'affolaient,  des  poses  inconsciemment  lascivjes  TalTolaient.  Ses 
voisines  de  droite  et  de  gauche,  par-dessus  lui,  se  prirent  à  jouer  à  la 
main  chaude.  Soudain,  les  rires  redoublant,  des  menottes,  toutes  les 
menottes,  qui  purent,  se  fourrèrent  dans  ses  poches  de  pantalon.  Il  ne 


S3  LA  BBVUE  BLANCHE 

protesta  point,  d'ailleurs  submergé,  et,  depuis,  il  n'a  point  confessé  sa 
honte. 

Peut-être  est-ce  le  même  qui,  oublieux  de  toute  Europe,  voulut,  par 
un  matin  d'Éden,  violer  une  pêcheuse  rencontrée?  Probablement  c'en 
est  un  autre. 

Dans  cet  Éden-Tantale,  la  moindre  réunion,  le  plus  petit  kawa, 
comme  on  dit  là-bas,  assemble  des  dizaines  de  beautés.  Elles  chantent 
et  dansent  adorablement.  Sous  les  allées  ombreuses,  des  enfants,  ali- 
gnés et  graves,  jonglent  avec  des  oranges,  jusqu'à  huit  ensemble  ;  des 
théories  s'enroulent  et  se  déroulent  aussi  flexibles  et  eurythmiques  que 
eelles  de  THellade. 

Puis,  on  entre,  pour  se  reposer  ou  pour  boire,  dans  des  cases.  La  nuit 
elaire  descend  du  toit  ;  quelle  que  soit  l'heure,  toute  la  famille  s'éveille, 
vous  entoure,  apporte  les  cocos  frais,  et  attend  indéfiniment  qu'il  vous 
plaise  de  sortir.  Des  sourires  vous  détendant  ;  une  case  est  catholique, 
une  autre  wesleyenne,  la  troisième  tongienne. 

Partout  môme  accueil,  partout  même  désir.  Et  quand  on  demande  à 
une  aïeule  de  poser  sa  bouche  sur  la  bouche  d'une  jeune  fille  avant  de 
partir,  elle  acccorde  et  rit,  étonnée,  femme  d'une  terre  où  la  langue  n'a 
point  de  mots  pour  traduire  ^aiser. 

TVallis.  —  Dans  la  salle  de  classe,  à  la  case  des  sœurs  enseignantes, 
une  jeune  fille  de  douze  ans  cause  avec  la  religieuse.  C'est  une  grande, 
une  de  celles  que  l'on  peut  à  grand'peine' jusqu'à  cet  âge  faire  rentrer 
au  dortoir,  dès  neuf  heures  le  soir,  loin  des  hommes  du  village. 

La  fille,  —  Il  y  a  longtemps  que  tu  n'as  vu  le  prêtre  de  Vaô  ? 

La  religieuse,  —  Oui.  Pourquoi? 

La  fille.  —  Tu  dois  être  bien  gênée  ? 

La  religieuse,  —  ?? 

La  fille,  —  Le  grand  bon  Dieu  a  bien  fait  de  mettre  dans  l'île,  en 
même  temps  que  toi,  un  homme  de  ceux  que  tu  peux  avoir  dans  ton  lit, 
n'est-ce  pas  ?  Mais  tu  feras  bien  de  lui  en  commander  un  autre,  car  le 
père  de  Vâo  est  déjà  vieux. 

La  religieuse,  —  Veux- tu  te  taire,  malheureuse  !  Que  dis-tu  ?  Ne 
te  souviens-tu  pas  que  tu  n>e  vois  toujours  seule  au  dortoir? 

La  fille  (très  calme).  —  Sûrement  !  Mais  je  pense  que  ton  corps 
n'est  pas  fabriqué  pour  les  hommes  d'ici  et  que  seul  le  père  de  Vào  peut 
loi  donner  la  caresse. 

La  religieuse.  —  Mon  enfant,  je  vous  en  prie,  taisez  ces  vilaines 
choses  ;  récitez  la  prière  que  je  vous  ai  apprise. 

La  fille  (têtue).  —  Le  grand  bon  Dieu  a  envoyé  les  hommes  noirs  (les 
prêtres)  parce  qu'il  y  a  les  femmes  blanches  (les  sœurs). 

La  religieuse,  —  Mon  Dieu  ! 

La  fille  (docile).  —  «  O  Vierge  immaculée,  daignez,  etc..  » 

Au  dehors,  le  rivage  est  proche.  Le  corail  blanchit  dans  la  mer  saphi- 
rine.  Le  crépuscule  bref  se  fond  en  tiédeurs,  et  les  pêcheurs  de  nacre 
«hantent  vers  Tlstar  malaise. 


FEMMES   DU  PACIFIQUE  87 

Sydney.  —  «  Wliat  do  you  think  about  our  beautiful  harbour?  » 
La  question  sort  aussi  naturellement  qu'un  bonjour  des  lèvres  de  tous 
les  hôtes,  de  tous  les  amis  de  passage,  même  des  voisins  de  tramway 
qui  devinent  Tétranger.  Eh  !  oui,  la  rade  est  extraordinaire,  formée, 
après  un  goulet  qui  lèche  des  falaises,  d'innombrables  baies  distinctes, 
cases  successives  disposées,  semble-t-il,  pour  remplir  d'itinéraires  un 
mois  d'excursion.  Mais  à  quoi  bon  s'arrêtera  cette  joliesse  ?  Un  peu 
Fort-de-France,  un  peu  Diego,  beaucoup  Nagasaki,  et  voilà  Taquarelle 
linéée  et  teintée. 

Le  «  beautiful  harbour  »  n'échappe  pas  plus  que  n'importe  quel  rivage 
du  monde  à  l'inquiétude  vicieuse  des  errants,  l'interrogation  irritante  : 
«  A  quoi  cela  ressemble-t-il  ? 

Ce  qu  il  y  a  de  curieux,  de  quelque  peu  nouveau,  c'est  le  faubourg 
énorme  Wolloomoioo,  découvert  à  un  détour  de  cap  et  dont  la  masse  de 
maisons  alors  donne  l'illusion,  se  chevauchant,  d'un  troupeau  qui  serait 
descendu  boire  et  qu'on  effraierait.  Wolloomoioo  plein  de  matelots, 
avec  ses  quais  bordés  de  quatre-mâts  qui  regorgent  de  laines,  est 
le  royaume  des  filles  à  pirates  et  baleiniers.  Mais  aussi  c'est  le  domaine 
des  blanchisseuses,  accortes  et  fraîclies  sous  leur  bonnet  et  leurs  che- 
veux pâles,  Mimi  Pinson  sans  anémie.  Les  ordonnances  qui,  du  bord, 
s'en  vont  leur  porter  du  linge  souvent  prétexté,  en  causent  entre  eux 
après  diner,  et  les  officiers  ne  peuvent  ignorer,  souvent,  quelles  faveurs 
ils  ont  partagées. 

D'ailleurs  les  lieutenants  de  l'escadre  anglaise  n'en  font  point  fi, 
meilleurs  garçons  que  leurs  camarades  du  Channel  Squadron,  par 
exemple.  Quelquefois  ils  les  paient  avec  des  invitations  reçues  pour  les 
balsdeTown Hall. Quelques-unes,  bien  nippées,  enprofitent,  et,  àun aspi- 
rant français  qui  s'informait,  enthousiaste,  du  nom  d'une  danseuse  assise 
dans  un  coin  de  l'immense  salle,  on  répondit  :  «  Her  name?  Two 
pounds!  D 

D'autres  coûtent  plus  cher.  Sur  les  champs  de  courses  s'exhibent  les 
filles  cotées.  Elles  s'habillent  avec  un  goût  très  sûr,  et  leur  charme  est 
certainement  celui  du  monde  le  plus  semblable  à  celui  des  Parisiennes. 
Peut-être  connaissent-elles  mieux  les  pedigrees,  peut-être  savent-elles 
trop  la  carrière  de  Trenton,  ou  Carnage,  ou  Aurum.  Leur  société  est  char- 
mante et  vaut  presque  son  prix,  prix  tel  que  les  Australiens  eux-mêmes, 
pour  désigner  ces  horizontales,  se  servent  du  mot  «  harpers  »,  harpies. 

Le  théâtre  leur  fait  peu  ou  point  de  concurrence.  La  mise  en  scène 
des  ballets  est  splendide,  les  danseuses  sont  jolies.  Mais  ici  la  pruderie 
reprend  ses  droits  et  les  exagère  en  chantage.  Si,  confiant  dans  les 
regards  échangés,  l'on  fit  porter  sa  carte  à  l'entracte  par  un  boy  de. 
service,  l'enfant,  tôt  après,  vous  indique  le  chemin  des  coulisses.  On  va, 
on  trouve  le  rat  choisi,  on  se  réjouit  de  n'avoir  aucune  désillusion,  et 
Ton  cause.  Soudain  apparaît  une  mère  en  furie  ;  le  manager  herculéen 
la  suit.  Elle  hurle,  il  s'indigne  :  la  loi  est  avec  eux.  Il  faut  être  bien 
calme  pour  n'être  point  intimidé  par  la  menace  de  quatre-vingts  livres 
d^amende  à  payer. 


88  LA   REVUE   BLANCHE 

Après  ces  épreuves  au  milieu  de  harpers  ou  beautés  de  music-hall, 
il  fait  bon  retrouver  les  douces  filles  ou  sœurs  des  hôtes.  Les  parties  de 
campagne  se  succèdent.  Dans  les  ferrys,  on  chante  ;  presque  toujours 
une  harpe  et  un  accordéon  se  trouvent  là  pour  soutenir  les  voix,  ces  voix 
de  Sydney  qui  diphtonguent  les  voyelles.  Le  thé  sous  les  arbres  s'ac- 
compagne de  raisins  miraculeux  et  des  balançoires  s'envolent  au 
rythme  de  la  musique  en  vogue,  la  Geisha  ou  le  Mikado.  Comme  en 
Nouvelle-Zélande,  les  sweethearts  ont  toujours  sur  elles  deux  mou- 
choirs, et  les  mamans  souvent  autre  chose. 

Mangareva.  —  Sérénité  !  Pourtant  les  gens  qui  sont  là.  Américains 
rudes  et  barbus,  y  sont  pour  faire  fortune,  au  sens  le  plus  banal,  le  plus 
romanesque  aussi,  du  mot.  Les  uns  disposent  pour  l'embarquement 
dans  la  goélette  le  tas  de  coprah,  et  cette  odeur  de  cocos  vidés  est 
l'odeur  du  Pacifique.  Les  aulres  peinent  pour  la  nacre:  quelques-uns 
enfin  surveillent  les  plongeurs  qui  ramènent  les  huîtres  perlières.  Der- 
rière un  rideau  d'arbres  le  camp  fume  :  des  enfants  bruns  pincent  des 
cordes  de  banjo,  et  la  ritournelle  sonne  à  la  bordure  du  lagon.  L'eau, 
encerclée  par  la  dune,  s'alourdit  en  splendeur  ;  des  barques  d'écorce, 
nombreuses,  mortes  depuis  des  ans,  niamelonnent  le  fond.  La  goélette, 
tirée  au  sable,  s'affaisse.  Aucun  cri  d'oiseau. 

Les  hommes  de  Frisco,  qui  resteront  exilés  de  l'Ouest  cinq  ans,  dix 
ans  peut-être,  ont  pris  avec  eux,  dans  l'île  plate,  des  filles  de  Tahiti  ou 
des  Marquises.  Et,  avec  elles,  ils  vivent,  sans  obsession  du  but  lointain 
mais  sûr.  Ces  femmes  sont  heureuses,  et  les  aiment.  Car,  Américains  ou 
autres,  ces  lutteurs  sont  des  mâles.  Pionniers,  pêcheurs,  baleiniers, 
déserteurs  des  navires,  tous  ont  la  colère  qui  fait  trembler  délicieuse- 
ment ou  les  tendresses  maladroites  qui  attendrissent.  Jadis  des  pareils 
à  eux  s'emparèrent  de  la  Bounty  et,  avec  les  aïeules  des  amantes  d'au- 
jourd'hui, colonisèrent  une  terre  ignorée  longtemps.  Maintenant,  il  n'y 
a  pas  six  ans,  le  drame  de  la  Ninhuonriti  a  reporté  des  rêves  vers  les 
forbans  splendides,  et  les  frères  Rorique,  avant  d'émouvoir  les  belles 
dames  de  Brest,  avaient,  en  de  nombreux  Mangareva,  semé  du  désir 
aux  vahinés. 

Quand  même  sur  eux  et  sur  elles,  sur  un  passé  de  meurtre  ou  sur  un 
avenir  de  dollars,  le  ciel  profond  de  Mangareva  épand  sa  sérénité. 

Plusieurs  resteront  qui  songeaient  à  des  orgies  prochaines,  dont  les 
sommeils  se  peuplaient  d'«  enfers  »  mexicains  ou  de  Monte-Carlos 
contés  vaguement;  plusieurs  ont  désappris  déjà  de  frapper  la  femme 
avec  le  fouet  court  à  lanière  large;  plusieurs  resteront  parce  qu'un 
regard,  la  voix  est  trop  humble  pour  s'élever,  parce  qu'un  regard  les 
aura  suivis  jusqu'à  la  goélette... 

Tahiti.  —  Syphilitiques,  phtisiques  et  alcooliques,  telles  sont,  et 
toutes,  les  vahinés  de  1  ile  chantée.  Des  Rara-IIu  se  sont  trouvées,  nom- 
breuses à  l'âge  d'or  des  découvertes  dans  le  grand  Océan,  en  plus  petit 
nombre  quand  les  Chiliens  ont  envahi  et  infecté  la  terre  au  long  du 
siècle,  éparses  depuis  la  possession  française  et  l'absinthe.  Mais  une 


FEMMES    DU   PACIFIQUE  89 

seule  peul-être/en  des  jours  aussi  prochains  que  ceux  du  Livre,  put 
symboliser  la  volupté  du  Pacifique,  brisante  d'étreintes  nouvelles,  mélan- 
colique au  travers  de  Téternel  arrachement.  D'ailleurs,  qui  ne  se  sou- 
vient des  dernières  pages  :  «  Depuis  que  tu  as  quitté  l'île,  la  petite  fille 
s'est  mise  à  boire...  »  Maintenant  la  fierté  des  officiers  de  marine  qui 
parlent  des  nuits  de  Papeete  se  traduit  pareillement  :  «  Oui,  mon  cher, 
tout  le  temps  que  j'ai  passé  avec  elle,  elle  n'a  jamais  bu  que  du  lait  de 
coco.  » 

Hélas  !  Frôles  vahinés,  pardonnables  malades  gourmandes  d'alcool  ! 
Longtemps  après  avoir  quitté  la  marine,  le  duc  de  Fitz-James,  énu- 
mérant  des  bonnes  fortunes  variées  comme  un  caprice  d'homme,  don- 
nait encore  sa  plus  chère  préférence  de  souvenir  aux  filles  de  Tahiti.  Et 
un  commandant  cria  à  un  aspirant,  sans  larmes  au  moment  de  Tappa- 
reillage  :  «  Monsieur,  vous  déshonorez  la  jeunesse  du  Corps  !  » 

Jadis  les  vierges  des  cantons  demeuraient  douces  et  naïves,  loin  de 
Papeete.  Les  liqueurs  maintenant  s'en  vont  par  le  courrier  dans  tous  les 
villages.  Et  l'argent  gagné  dans  le  commerce  de  la  vanille  fuit  en  rasades. 
Une  année,  les  gens  du  district  de  Papara,  établis  en  une  sorte  de  com- 
munisme, amassèrent  plus  do  cent  mille  francs.  Longtemps  le  courrier 
n'eut  plus  de  rapports  avec  eux,  longtemps  on  n'en  vit  plus  un  seul  au 
marché  de  Papeete.  Lorsqu'enfin  un  percepteur  d'impôts  fit  la  tournée 
des  villages,  il  ne  trouva  que  tonneaux  défoncés  et  silence  :  le  district 
entier  était  ivre  depuis  trois  mois. 

La  lucidité  des  filles  du  moins  est  rieuse.  Elles  chantent  par  plaisir, 
elles  chantent  l'amour  ou  des  légendes  guerrières,  et  les  choses 
d'amour  ont  imposé  leur  nom  aux  traditionnels  récitatifs  que  sont  les 
hyménées.  La  gloire  de  l'île  s'y  exalte  ;  la  tendresse  pour  le  sol,  la 
conscience  de  ses  délices  uniques,  enlacent  leur  merci  aux  appels  de 
chair.  C'est  une  sorte  de  litanie  qui  détaille  les  places  d'adoration  de  la 
terre  aussi  bien  que  celles  de  l'amant,  des  Framjais  chéris,  «  Rupe 
Farani!  » 

Des  tribus  de  chanteurs  ont  recueilli  les  airs  vagabonds  depuis 
deux  siècles,  et  les  orchestrent  à  leur  façon.  Au  i.»  juillet,  fête 
sacrée  où  s'étalent  les  robes  nouvelles,  il  va  concours  d'hyménées;  des 
groupes  de  quarante  ou  cinquante  personnes  s'en  viennent  de  tous  les 
districts,  ou  de  Moréa,  mrme  des  lles-sous-le-Vent.  Et  pendant  deux 
jours  la  plainte  ardente  à  Aphrodite  s'élève  sur  la  Grand'Place  de 
Papeete. 

Les  troupes  ambulantes  miment  aussi  des  scènes  en  parties.  Ce  sont 
des  danses  piétinées  où  se  déroule,  par  exemple,  la  figuration  de  la 
pèche  à  la  baleine  depuis  le  départ  des  barques  jusqu'au  dépeçage  de 
la  bète  ;  ou  bien  encore  la  vie  d'un  pâtre  qui  devient  roi  ;  ou  bien  les 
aventures  d'une  Belle  au  Bois  dormant. 

La  grâce  est  beaucoup  moins  naturelle  que  dans  les  spectacles  à  peu 
près  semblables  au  Japon  ;  la  félinitc  des  guéchas  ne  se  répète  pas  ici. 
Seul  l'assemblage  des  masses  dans  le  rythme  retient  le  regard,  et  la 
suite  du  récit  mimique  matérialise  mieux  que  tout  rappel  classique 


9»  LA  REVUE   BLANCHE 

les  mouvements  du  chœur  antique.  Strophe,  antistrophe,  épode,  chacun 
des  trois  temps  est  nettement  marqué.  Les  coryphées  ont  le  geste 
puissant  de  précision  ;  les  ondulations  des  rangs  font  fleurir  le  désir, 
et  le  tiare  couvre  le  moment  de  sa  fragrance. 

Le  tiare  !  Avec  ses  grappes  sont  tressées  les  couronnes  cerclées  sur 
les  épais  cheveux  des  tahitiennes,  dans  la  moindre  photographie  rap- 
»  ^  portée  de  là-bas.  Son  parfum  pesant  est  l'âme  de  l'île,  lourde  comme 

(y-''Xi  \\  »:..  la  volupté.  Le  soir,  sur  le  marché,  les  étals  se  couvrent  de  la  fleur  d'a- 
mour. Par  deux  ou  par  bandes,  les  vahinés  vont  et  viennent  entre  les 
haies  de  marchandes.  Quelques  lanternes  éclairent  la  place  embau- 
mée. C'est  l'heure  où  les  offlciers  descendent  à  terre  ;  les  amants  retrou- 
vent là  les  maîtresses,  et  les  solitaires  y  errent  pour  ne  point  s'en 
retourner  seuls  à  la  case. 

Dans  la  petite  demeure,  la  vahiné,  femme  d'un  enseigne  ou  d'un  lieu- 
tenant de  vaisseau,  joue  bien  les  maîtresses  de  maison,  au  moins  une 
heure,  tant  qu'elle  se  retient  de  boire.  On  voisine,  on  s'invite,  on  chante 
et  on  danse  tous  les  soirs.  Furtivement,  les  dédaignées  prennent  leur 
place  au  cercle  de  leurs  amies  avantageusement  établies  ;  qu'importe 
une  bouteille  vidée  de  plus?  Lorsqu'à  minuit  le  punch  flambe,  le  couple 
des  hôtes  maugrée  contre  les  invités  qui  leur  diffèrent  l'étreinte.  En 
vain.  Il  leur  faudra  passer  dans  leur  chambrette,  sans  essayer  de  remuer 
des  corps  de  vahinés  raides  d'alcool. 

A  leurs  amants  elles  tressent  des  chapeaux.  La  paille  en  est  surfine 
et  la  façon  parfaite.  Le  chapeau  souvent  remplace  la  déclaration 
d'amour;  en  tous  cas,  il  dit  l'invitation  au  double  adultère.  Alors 
surgissent  des  drames,  un  peu  grotesques  sous  les  bananiers  et  autour 
des  nattes  qui  potinent,  un  peu  tristes  quand  des  rancunes  les  transpor- 
tent dans  le  service  avec  la  différence  des  grades.  Les  vahinés  y  pren- 
nent rarement  une  part  active,  chair  facile,  à  peu  près  indifférentes 
au  goût  exclusif  d'une  seule  chair  d'homme. 

Le  plaisir  pour  elles,  presque  toujours  partagé  dans  l'étreinte,  est  plus 
tard  d'avoir  un  enfant  blanc.  L'orgueil  de  cette  maternité  est  inouï,  et, 
non  loin  de  Papeete,  un  fils  du  plus  vert  de  nos  actuels  vice-amiraux, 
croît  parmi  l'admiration  du  district. 

Toujours  à  court  d'argent,  malgré  la  générosité  des  officiers,  et  tou- 
jours dévorées  de  coquetteries,  les  vahinés  sont  venues  vite  à  l'ordi- 
naire alliance  de  l'amant  de  cœur  et  du  monsieur  sérieux.  Le  monsieur 
sérieux  ici,  c'est  le  Chinois.  Oh  !  ne  racontez  pas  cela  à  un  officier  de 
marine.  La  petite  fille  lui  a  quelquefois  confié,  le  matin  surtout,  au 
lever,  qu'elle  allait  manger  quelque  chose,  un  rien,  chez  le  Chinois  d'en 
face,  restaurateur.  Et,  reconnaissant  de  la  nuit,  il  l'a  crue... 

Sensations  monotones,  passé  quelconque,  un  peu  d'écœurement 
d'orgies  trop  complètes,  un  peu  de  lassitude  de  voluptés  trop  faciles, 
voilà  donc  ce  qui  reste  à  un  sceptique  de  l'île  délicieuse.  Pourtant?  Oui, 
il  hésite  à  conclure,  il  craint  d'affirmer.  Ne  s'est-il  point  trompé,  seul, 
honni  des  enthousiastes  ?  Avait-il  tressailli  trop  souvent  déjà,  ou  était-il 
trop  rigide  encore  pour  vibrer  simplement?  Il  est  malaisé  de  parler 


FEMMES   DU   PACIFIQUE  91 

haut  après  Fitz-James,  et  devant  Atéri,  la  vahiné  délicieuse,  maintenant 
vieillie,  qu  un  officier  intelligent  traîna  après  lui,  dans  sa  famille  même, 
et  pour  laquelle  il  vola.  ' 

La  baie  des  Vierges  (Iles  Marquises).  —  Des  îles  au  doux  nom 
du  passé,  les  Marquises.  Mais  ce  sont  des  profils  dressés  en  un  temps 
de  cataclysme,  et  des  châteaux-forts  de  rocs,  quand  on  attendait  des 
grâces  de  femme.  C'est  ici  la  véritable  patrie  des  vahinés,  c'est  ici  que 
paraissent  les  visages  adorables  d'Espagnoles  sur  des  corps  bruns  et 
graciles  de  Malaises.  Pour  les  «  goélettes  »,  pour  les  officiers,  hors  de 
Tahiti,  Taï-o-He,  c'est  la  passade,  loin  de  la  solide  tendresse  qui  attend 
à  Papeete.  Et  souvent  le  lieutenant  de  vaisseau  ou  renseigne  accordent 
passage  aux  errantes  qui  abandonnent  leur  paradis  pour  les  délices  ima- 
ginées de  Papeete,  trop  sûrs  d'ailleurs  que,  n'était  cette  indulgence,  ils 
trouveraient,  aussitôt  au  large,  des  femmes  cachées  dans  tous  les  coins 
du  yacht  militaire. 

Mais,  hélas  !  sur  cette  terre  d'amour,  autour  de  Taï-o-He,  pullulent 
les  lépreux.  Cid  Campeador  arracha  son  gant  pour  serrer  la  main  d'un 
effroyable  malade.  Ici,  lorsqu'un  homme  se  marie,  après  la  cérémonie 
religieuse,  il  s'asseoit  sur  la  place  du  village  et,  les  mains  aux  hanches 
de  l'épousée,  il  la  tourne  vers  le  désir  de  tout  venant.  La  population 
entière  défile,  et,  s'il  plaît  à  chacun,  use  de  la  vierge  :  or,  après  le 
roi,  les  lépreux  ont  droit  de  contenter  aussitôt  leur  envie. 

Un  nom  domine  les  noms,  dans  ces  îles,  royaume  de  l'Aphrodite,  celui 
de  la  baie  des  Vierges,  c'est  là  que  vraiment  les  civilisés  rebâtissent 
l'Éden.  Mais  : 


Les  vierges  qu'on  rêvait,  ce  sont  des  vierges  folles, 
Faunesses  que  l'on  chasse  et  qu'on  viole  au  hasard, 
Crissant  leurs  longs  cheveux  parmi  des  plaintes  molles. 
Vestales  du  grand  Spasme  en  tout  le  bois  épars. 


Olivier  Seylor 


Le  Père  Perdrix 


PREMIERE    PARTIE 

CHAPITRE    III 

Dans  toute  la  petite  ville,  le  malheur  Perdrix  s'arrêta  long- 
temps. Comme  un  conte  du  soir  qui  terrifie  les  enfants,  il 
planait  au-dessus  des  repos,  comme  une  menace,  comme  un 
innomable  inconnu  qui  vous  barre  la  route  et  vous  renvoie 
dans  la  misère  originelle.  Chacun  le  sentait  flotter  autour  de 
sa  maison,  l'attendait  à  sa  porte  et  regardait  par  les  vitres 
quelque  coup  d'aile,  on  ne  sait  quoi  du  vieux  Destin  qui 
rôde  au-dessus  de  nos  toits,  descend  et  nous  abat  avec  sim- 
plicité. Regrain,  le  sabotier,  qui  avait  cinq  enfants,  man- 
geant des  pommes  de  terre,  buvant  de  Teau,  sentait  remuer 
autour  de  lui  des  bouches  ouvertes  et  pensait  au  bonheur 
de  ceux  qui  peuvent  manger  des  pommes  de  terre.  Pendant 
huit  jours  la  bouteille  d'eau-de-vie  resta  vide  dans  le  pla- 
card et  ni  lui  ni  l'Annette  n'eurent  la  force  d'aller,  à  deux 
pas,  chez  l'épicier  où,  pour  dix-neuf  sous  l'on  avait  sa  cho- 
pine.  Déry,  le  cordonnier,  qui  avait  six  enfants,  buvait  du 
vin,  du  café,  la  goutte,  fumait  la  pipe,  se  faisait  faire  des  gar- 
nitures d'habits  de  quatre-vingts  francs,  secouait  la  tête  et 
semblait  un  gros  matador,  ne  se  priva  de  rien  parce  qu'il 
était  ainsi,  mais  chaque  bouchée,  chaque  gorgée  lui  sem- 
blait prise  en  trop  comme  un  luxe,  comme  une  folie.  Il  y 
eut  des  courages  remués,  des  espoirs  branlants,  des  paroles 
et  des  attitudes  comme  pour  se  garer,  comme  pour  s'asso- 
lider  sur  les  jambes  en  attendant  l'avenir.  Il  y  eut  des  re- 
gards de  chiens  qui  hurlent  à  la  lune  ;  dans  toute  maison, 
il  y  eut  le  moment  où  l'on  attend  ce  qui  va  venir  et  qui 
vous  fait  dire  un  jour,  quand  le  coup  s'est  abattu  :  J'en 
étais  sûr  ! 


(1)  Voir  La  revue  blanche  du  l»""  mai  1902". 


{  LE  PÈRE   PERDRIX  93 

*  Le  Vieux  et  la  Vieille,  immobiles  dans  leur  chambre, 
interrogeaient  les  quatre  coins  de  Thorizon,  étudiaient  les 
•probabilités,  se  recueillaient  avant  de  se  mettre  en  campa- 
gne. A  soixante-quatre  ans  ils  bâtissaient  leur  vie  sur  un 
*terrain  nouveau,  sur  un  terrain  mobile  et,  tremblants  eux- 
mêmes,  à  sentir  trembler  le  sol  sous  leurs  pieds,  ils  s'at- 
tendaient à  tout  :  au  vertige,  à  la  chute,  à  l'engloutissement. 
Ils  se  rapprochèrent  davantage,  apprirent  qu'ils  étaient 
l'homme  et  la  femme,  la  chair  de  la  chair,  deux  corps  sous 
un  même  toit.  Jusqu'à  ce  jour  il  avait  été  le  forgeron  qui 
frappe  et  le  maître  qui  commande.  Il  avait  les  bras  levés, 
on  lui  préparait  les  repas  à  son  heure,  il  mangeait  à  sa 
guise.  Jusqu'à  ce  jour...  Il  comprit  la  vie  des  femmes, 
l'histoire  des  jupes  minces  et  des  vieux  caracos,  l'organisa- 
tion d'un  ménage,  le  geste  des  mains  qui  rassemblent  et 
ordonnent.  Dans  son  crâne  dur,  sans  la  connaître,  il  com- 
prit la  parole  de  l'Évangile  :  «  Que  l'homme,  donc,  ne  sépare 
point  ce  que  Dieu  a  uni  !  ?/  Car  c'est  quelque  chose  qu'on 
ignore  et  qui  fait  cette  unité,  de  la  femme  et  son  homme, 
de  la  Vieille  et  son  Vieux.  Elle  se  lavait  le  visage,  se  pei- 
gnait, mettait  un  bonnet  propre,  partait  et  allait  voir  les 
dames.  C'était  une  femme  bête  et  qui  ne  se  rendait  pas 
compte.  Elle  faisait  cela  simplement,  mais  lui,  lorsqu'il  la 
supposait  arrivée  dans  une  maison,  sur  sa  chaise  assis,  la 
tête  basse  et  les  mains  entre  les  jambes,  rougissait  en  pen- 
sant aux  paroles  qu'elle  prononçait.  On  la  recevait  debout, 
dans  la  cuisine.  Les  dames  sont  toujours  pressées.  Elles 
récoutaient,  puis  disaient  :  «  Bien,  bien,  ma  mère  Perdrix  !  » 
Elles  avaient  des  voix  douces  de  dames  et  un  langage 
assuré,  parce  qu'avec  leur  argent  elles  étaient  habituées  à 
tout  voir  marcher  à  leur  guise.  Une  d'elles  lui  donna,  pour 
Thiver,  un  pardessus  presque  neuf  qui  n'allait  pas  à  son 
mari.  Les  dames  du  château,  qui  étaient  très  charitables  et 
qui,  chaque  samedi,  donnaient  deux  sous  et  quelquefois 
du  vin  à  toutes  les  femmes  du  bureau  de  bienfaisance,  l'en- 
gagèrent à  venir  souvent  les  voir. 

Mais  le  Vieux  racontait  plus  tard  : 

—  J'ai  bien  peiné  à  m'habituer  à  ces  choses.  J'ai  eu  d'a- 
bord envie  de  me  pendre.  Je  me  disais  :  Ça  vaut  mieux 
que  de  faire  la  misère.  Mais  c'est  à  cause  de   mes  enfants. 


94  LA   REVUE   BLANCHE 

Le  monde  est  si  bête!  On  aurait  dit  :  Tu  n'es  jamais  que  le 
garçon  d'un  pendu! 

On  les  inscrivit  au  bureau  de  bienfaisance.  C'est  déjà  un 
commencement.  Ils  eurent  tous  les  samedis  un  pain  de  dix 
livres»  furent  exemptés  d'impôts,  participèrent  aux  distri- 
butions de  secours  :  pour  le  Quatorze  Juillet  cinq  francs, 
pour  la  Saint-Martin  quinze  francs,  à  cause  du  terme,  et  au 
commencement  de  l'hiver  ils  avaient  droit  à  un  stère  de 
bois.  D'ailleurs,  ayant  été  domestique,  la  mère  Perdrix, 
trouvait  des  protections.  Et  puis  on  lui  donna  tout  de  suite 
de  l'ouvrage  parce  qu'on  la  savait  courageuse. 

Chez  Roux,  le  boulanger,  dont  la  femme  avait  besoin 
d'un  peu  de  temps  pour  servir  les  clients  et  garder  le  comp- 
toir, elle  entra  comme  femme  de  ménage.  Tous  les  matins, 
à  neuf  heures,  elle  descendait  faire  les  lits,  balayer  la  cham- 
bre, épousseter,  frotter  les  meubles  et  remontait  chez  elle 
vers  dix  heures  et  demie  onze  heures,  ayant  gagné  cinq 
sous.  Elle  était  un  peu  trop  vive,  se  lançait  trop  sur  les  cho- 
ses et  on  l'employait  pour  lui  rendre  service  parce  que, 
vraiment,  elle  n'avait  pas  de  délicatesse  avec  les  meubles. 

Tous  les  samedis,  après-midi,  une  vieille  dame  veuve, 
madame  Delphine  fiUsait  un  grand  nettoyage  de  sa  maison, 
et  comme  la  bonne  n*y  pouvait  pas  suffire,  elle  employait 
la  mère  Perdrix.  Il  y  avait  quinze  sous  à  gagner.  C'était 
une  bonne  maison  :  la  Vieille  avait  toujours  son  verre  de 
vin,  on  la  forçait  à  emporter  de  Toseille,  des  fruits  ou, 
quand  c'était  la  saison,  madame  Delphine  disait  :  «Allons, 
mère  Perdrix,  allez  donc  ramasser  des  haricots  dans  le  jar- 
din. > 

Elle  lava  quelquefois  des  lessives,  mais  elle  n'était  pas 
commode,  à  cause  de  son  ménage  chez  Roux,  et  on  ne  pou- 
vait la  prendre  que  pour  une  demi^journée. 

Elle  eut  beaucoup  de  chance  :  C'est  en  ce  temps-là  que 
la  belle-mère  à  Roux  devint  à  moitié  folle.  La  mère  Tur- 
laud  avait  deux  maisons  et,  ayant  donné  congé  à  ses  deux 
locataires,  ne  trouva  personne  qui  voulût  habiter  chez  elle 
et  garda  deux  loyers  qui  ne  couraient  pas.  Ceci  l'occupa 
pendant  longtemps  et  la  travailla  si  bien  qu'elle  ne  voyait 
pas  le  moyen  d'en  sortir.  Çlleen  restait  comme  égarée.  Dans 


LE    PÉBK   PERDRIX  9S 

les  premiers  temps  elle  disait  à  sa  fille  :  «  Je  suis  bien  perdue, 
va  !  >  Plus  tard,  on  ne  sait  quoi,  quelque  souvenir  de  lecture, 
quelque  histoire  de  labyrinthe,  fixa  dans  sa  tête  une  image 
et  confondit  les  sentiments.  Elle  se  levait,  marchait,  gesti- 
culait en  criant  :  ^Je  suis  dans  la  Byringue  !  Je  suis  dans  la 
Byringue  !  »  On  essaya  de  tout,  on  la  raisonna,  puis  on  se 
résolut  à  la  faire  garder.  Le  jour,  elle  restait  dans  la  cham- 
bre, chez  ses  enfants,  où  il  y  avait  toujours  du  monde,  mais 
la  nuit  on  ne  pouvait  pas  la  laisser  seule  chez  elle.  Ce  fut 
la  mère  Perdrix  que  Ton  retint.  Tous  les  soirs  à  huit  heu- 
res elle  descendait,  couchait  la  vieille  et  se  couchait  elle- 
même  dans  le  lit  d  a  côté.  Il  fallait  garder  de  la  lumière 
toute  la  nuit.  Parfois  la  mère  Turlaud  se  dressait  sur  son 
lit,  donnait  des  mains,  tâtait  Tespace  et  poussait  des  sou- 
pirs :  «Je  suis  dans  la  Byringue  !  Je  suis  dans  la  Byringue! 
Ah  mon  Dieu  je  suis  dans  la  Byringue  !  » 

La  mère  Perdrix  disait  : 

—  Mais  non,  madame  Turlaud,  mais  non  !  Regardez  donc.: 
c'est  votre  chambre!  Vous  me  reconnaissez  bien  :  Je  suis 
la  mère  Perdrix.  Voyons,  couchez-vous. 

Mais,  des  fois,  tout  cela  durait  longtemps  et  il  y  avait 
plusieurs  séances  dans  la  nuit.  Enfin,  la  mère  Perdrix  y 
gagnait  sa  pièce  de  vingt  sous. 

A  midi,  la  Vieille  et  le  Vieux  déjeunaient.  Quand  il  n'y 
avait  pas  des  pommes  de  terre,  c'est  qu'il  y  avait  des  hari- 
cots. Chacun  d'eux  buvait  de  l'eau  dans  un  gobelet.  C'é- 
taient deux  gobelets  blancs  avec  un  ornement  bleu  :  celui  du 
Vieux  portait  inscrit  en  lettres  rouges  le  nom  de  Suzanne 
et  celui  de  la  Vieille  le  nom  de  Louise.  Ils  mangeaient  très 
vite,  avec  de  gros  couteaux  en  fer  de  six  sous,  qui  pouvaient 
couper  de  grosses  bouchées  de  pain,  mais  ne  coupaient  que 
de  petites  bouchées  de  fromage.  Et  tout  de  suite,  tout  de 
suite,  la  Vieille  prenait  un  panier,  coiffait  son  vieux  cha- 
peau jaune  et  renfermé  de  vieille  et  s'en  allait  dans  la  cam- 
pagne pour  y  ramasser  du  pissenlit  et  du  cresson.  Elle  apprit 
bien  vite  à  connaître  les  prés,  les  fontaines,  les  filets  d'eau 
et  les  pentes.  Elle  ouvrait  les  barrières,  sautait  les  écha- 
liers,  franchissait  les  bouchures  en  les  aplatissant  à  coups 
de  talon  et  portait  toujours  en  sa  jupe    quelque  morceau 


96  '  LA  REVUE   BLANCIIK 

d'épine  ou  quelque  déchirure.  Elle  marchait  à  grands  pas, 
se  baissait,  ramassait  le  pissenlit  presque  avec  violence, 
gardant  de  la  terre  aux  jointures  de  ses  doigts.  Elle  se  fit 
de  vieilles  mains  rugueuses,  de  la  couleur  des  champs,  de 
l'épaisseur  des  mottes.  Son  caraco  et  sa  jupe  s'emprégnè- 
rent  d'un  ton  jaune  et  d'on  ne  sait  quoi  qui  flottait  et  la 
confondait  sur  les  chemins  avec  Tair  de  l'automne.  Ce  fut 
une  besogne  de  bête  au  trot  qui  la  tenait  courbée  longtemps 
et  la  ramenait  chez  elle,  essoufflée,  vers  les  trois  heures. 
Elle  versait  tout  dans  l'eau,  s'asseyait,  triait  son  pissenlit 
ou  son  cresson.  Le  lendemain  matin,  elle  promenait  cela 
par  la  ville,  entre  sept  et  huit  heures,  entrait  dans  les  mai- 
sons et,  dans  les  premiers  temps,  elle  fit  bonne  mesure  pour 
avoir  la  clientèle.  Il  n'était  pas  rare  qu'elle  vendît  jusqu'à 
dix  et  quinze  sous. 

Ils  furent  étonnés  tous  les  deux  de  trouver  tant  de  res- 
sources et  furent  étonnés  encore  en  regardant  leur  vie 
changée.  L'ombre  de  leur  maison  s'éleva  un  peu,  le  ciel 
devint  libre,  sous  lequel  on  put  respirer.  Il  y  avait  pour- 
tant des  sentiments  qui  se  compliquaient  et  revenaient  vers 
eux  en  causant  des  ravages  dans  leurs  vieux  cœurs  comme 
un  coup  de  vent  qui  bouleverse  les  feuilles.  La  Vieille  ne 
s'en  apercevait  guère  parce  qu'elle  marchait  vite  et  que 
ses  pas  piétinaient  ses  pensées.  Le  Vieux  se  rappelait  les 
choses  du  premier  jour.  Le  petit  Jean  Bousset  vint  le  voir: 
il  venait  d'être  reçu  à  son  école,  pour  devenir  ingénieur. 
Il  comprimait  toute  sa  joie  devant  son  oncle  et  n'osait  pas 
penser  à  l'École  Centrale  en  face  de  cette  misère.  Il  avait 
des  yeux  bleus  comme  une  petite  fille  et  une  mèche  blonde 
sur  son  front.  Il  l'embrassa  et  il  disait  : 

—  Oh  !  mon  pauvre  Vieux  !  Oh  !  mon  pauvre  Vieux  ! 
Le  Vieux  répondait  : 

—  Mon  petit,  tu  viens  d'être  reçu  à  ton  école.  Tu  ne 
feras  pas  un  vieux  malheureux  comme  ton  oncle. 

La  Vieille  disait  : 

—  Tant  mieux,  mon  Jean  !  Conduis-toi  toujours  bien. 
Tu  vois  ce  que  c'est  que  de  ne  pouvoir  plus  travailler  à 
notre  âge. 

Ils  l'embrassèrent  tous  les  deux  et,  quand  il  fut  parti,  ils 


LE   PÈRE   PERDRIX  97 

se  disaientrun  à  Tautre  :  «  Dame  !  nous  raimons  autant  que 
si  c'était  le  nôtre.  » 

Il  y  eut  d'abord  un  automne  vague  et  mouillé  dont  la  pluie 
fine  pénétrait  les  sentiments  des  hommes.  Le  Vieux  s'as- 
seyait dans  la  maison,  auprès  de  la  fenêtre  et,  regardant 
la  rue,  voyait  la  pluie  et  la  sentait  tomber  toujours  et  de 
partout,  comme  une  idée  qu'on  veut  vous  faire  entrer  dans 
la  tête.  Il  avait  d'abord  pensé  à  quelque  chose  pour  tuer  le 
temps.  Il  prenait  sa  brouette  et  sa  pelle  et  roulait  sur  les 
routes.  Il  était  très  bien  placé,  sa  fenêtre  donnant  directe- 
ment sur  la  rue  :  «  Voici  les  bœufs  du  domaine  de  la  Faix 
qui  montent  et  il  va  falloir  que  j'aille  à  leur  suite  parce 
qu'un  autre  irait  avant  moi.  »  Parfois  un  âne  ou  un  cheval 
déposait  son  crottin  presqu'en  face  de  la  porte  :  alors  le 
Vieux  se  levait,  saisissait  un  panier  destiné  à  cet  usage, 
puis  la  pelle,  s'en  allait  faire  la  cueillette  et  donnait  son 
coup  d'oeil  à  la  rue  pour  voir  s'il  pouvait  faire  d'autres 
cueillettes  encore.  Quand  la  pluie  tombait,  il  attendait  la  fin 
d'une  ondée,  sortait  à  sa  porte,  examinait  le  temps  et  par- 
tait entre  deux  nuages,  comme  le  serviteur  du  crottin, 
comme  l'esclave  du  fumier.  Il  versait  tout  cela  dans  la  cour, 
sur  le  tas,  y  jetait  encore  de  la  paille  et  toutes  sortes  de 
débris,  sentait  la  pelotte  grossir  et  plus  tard,  lorsque  le  mo- 
ment était  venu,  ne  songeait  plus  qu'à  la  vendre. 

Puis,  ce  fut  l'hiver  qui  déposait  de  la  gelée  blanche  sur 
l'herbe,  dans  la  campagne  et,  dans  la  petite  ville,  sur  la 
mousse  des  toits.  Les  jours  diminuaient  et  .semblaient  se 
resserrer  sous  leur  capuchon  comme  des  vieux  qui  ont 
froid.  Le  temps  tombait  du  ciel  bas  et  s'approchait  de  vous 
comme  une  personne  que  Ton  connaît  et  qui  vous  touche 
avec  une  main  osseuse.  Il  y  avait  une  réserve  de  bois  dans 
le  grenier,  le  poêle  était  installé  au  milieu  de  la  chambre, 
un  petit  poêle  de  fonte,  bas,  avec  une  tablette  où  l'on  s'ap- 
puyait les  pieds,  avec  deux  couvercles  que  Ton  pouvait 
enlever  pour  mettre  la  marmite.  Le  Vieux  s'assit  pour  l'hi- 
ver en  face  du  poêle.  Il  était  frileux,  ayant  vécu  auprès 
d'une  forge  et  tout  son  geste  fut  de  se  lever  parfois  pour 
entretenir  le  feu.  Il  le  faisait  sans  économie,  comme  un 
exercice,  comme  la  seule  distraction  qui  lui  fût  restée. 

7 


9^  LA   REVUE   BLANCHE 

Tout  l'hiver,  il  fut  assis.  La  chambre  était  trop  grande  et 
rhumidité  plaquait  le  sol,  au  pied  des  murs.  11  s'approchait, 
jusqu'à  avoir  le  poêle  entre  les  jambes  et,  accoudé  sur  ses 
genoux,  il  se  tortillait  le  cou  pour  regarder  autour  de  lui, 
dans  une  sorte  d'inquiétude.  Mais  tout  de  suite  il  trouva 
du  plaisir  au  repos.  Ce  sont  des  métiers  de  forgeron  où  le 
fer  frappe  le  fer,  où  les  poings  se  durcissent  comme  des 
marteaux  et  se  lèvent  comme  au  combat  pour  abattre  on  ne 
sait  quoi,  quelque  chose  comme  le  pain  quçtidien  qui  vous 
résiste  et  que  Ton  conquiert.  Ce  sont  des  métiers  de 
maréchal-ferrant  où  les  chevaux  luttent  en  ennemis  et 
contre  lesquels  on  s'arcboute  avec  toute  la  force  de  son 
dos.  11  restait  là,  avec  ses  bras,  avec  ses  jambes, 
avec  ses  reins,  dont  les  muscles  s'affaissaient,  dans  une  sorte 
d'oubli,  se  souvenant  parfois  du  travail  ainsi  que  Ton  se 
souvient  de  la  peine,  pour  mieux  savourer  le  repos.  Lors- 
qu'il se  penchait  en  avant,  il  s'abandonnait,  et  le  bien-être 
lui  donnait  des  frissons  dans  le  dos  et  des  envies  de  gémir 
un  peu  :  Ah  !  là  ! 

Le  matin,  il  ne  pouvait  pas  rester  au  lit,  étant  un  de  ces 
vieux  secs  qui  ne  dorment  guère  et  qui  vivent  longtemps. 
Alors  il  se  mettait  en  position  pour  toute  la  journée,  ne  se 
dérangeait  même  pas  à  onze  heures  lorsque  la  Vieille  rentrait 
et  préparait  le  repas,  puis  s'asseyait  tout  juste  à  table  pour 
manger  et  replaçait  sa  chaise  auprès  du  poêle  comme  si  cela 
même  eût  été  sa  fonction.  En  somme  la  journée  lui  semblait 
courte  parce  qu'il  n'avait  rien  à  faire,  il  la  sentait  glisser 
lentement  et  s^abandonnait  pour  qu'elle  le  portât  jusqu'au 
soir.  Car  le  travail  est  une  malédiction,  et  c'est  en  le  chassant 
du  Bonheur  que  Dieu  dit  à  l'homme  :  «  Tu  gagneras  ton  pain 
à  la  sueur  de  ton  front  !  >  Il  devint  trop  paresseux  aussi.  Par 
exemple,  la  Vieille  allait  souvent  dans  la  forêt  ramasser  des 
branches  mortes.  Evidemment  c'est  une  besogne  de  femme, 
mais  les  gueux  n'ont  pas  besoin  d'être  fiers.  Puisqu'il  y 
voyait  assez  pour  marcher  et  pour  aller  au  crottin,  les  fagots 
devaient  être  aussi  son  ouvrage  ou  tout  au  moins  il  pouvait 
prendre  sa  brouette  et  aller  attendre  sa  femme  à  la  sortie 
du  bois. 

C'est  en  ce  temps-là  que  lui  arriva  son  aventure  avec  la 
Blonde.  Le  Vieux  avait  des  lapins  :  il  y  avait  de  petites 


LE  PÈRE   PERDRIX  99 

écuries  dans  la  cour  où  il  élevait  des  lapins.  Deux  fois  par 
jour,  il  les  pansait,  le  matin  et  le  soir,  avec  lenteur,  pour 
tuer  le  temps,  et  il  s'amusait  à  regarder  dans  la   cour  et  à 
regarder  dans  la  rue.  Or,   la  Blonde  demeurait  en  face  de 
chez  lui.  C'était  une  vieille  canaille  qui  ne  s'entendait  avec 
personne.   Elle  avait  été  mariée  pendant  vingt  ans,    une 
première  fois,  et  se  disputait  avec  son  homme  qui,  à  force 
de  manger  des   pommes    de  terre,   avait  pu  acquérir  un 
petit   bien   qu'il  cultivait  lui-même.   Il  finit  d'ailleurs  par 
tomber  malade  d'épuisement  et  garda  le  lit  pendant  long- 
temps, tandis  que  sa  femme  le  surveillait  avec  impatience 
et  lui  disait    :  «  Tu   ne  rendras   donc   pas   ta   vieille  âme 
noire!  3^  Il  mourut  enfin.  Alors  elle  chercha  à  se  remarier, 
mais  personne   ne  voulait   d'elle,   malgré  son  argent.  Elle 
approchait     de   soixante    ans,     lorsqu'elle    rencontra     un 
homme  de  quarante-<inq  ans  qui   avait  tout  mangé  et  qui 
se  sentait  assez  mauvais  pour  tenir  tête  au  diable.  Ils  se 
marièrent,  mais  au  bout  de  huit  jours,  vraiment  elle  était 
dure  et  on  ne  pouvait  tirer  d'elle  que  des  sottises.  Il  s'en  alla 
bien  vite  retrouver  son  ancienne  bonne  amie  auprès  de  la- 
quelle il  avait  toujours  vécu.  Elle  resta  toute  seule,  loua  une 
chambre  et  elle  se  barricadait  là-dedans  comme  une  vieille 
bête  pas  digne  de  vivre  avec  le  monde. 

Donc,  le  Vieux,  revenant  de  voir  ses  lapins,  était  campé 
dans  la  rue.  La  porte  de  la  Blonde  était  ouverte  par  hasard. 
Il  resta  campé  et,  comme  tous  ceux  qui  n'ont  pas  beaucoup 
de  choses  à  voir,  regarda  cela,  par  une  vieille  habitude  de 
tout  regarder.  La  Blonde  sortit  en  disant  : 

—  Qu'est-ce  que  tu  as  à  me  regarder  comme  ça,  vieux 
feignant  ! 

Il  y  a  des  mots  qui  tombent  comme  'des  pierres,  nous 
frappent  jusqu'au  fond,  nous  tendent  les  reins  et  nous  pré- 
cipitent en  avant.  Il  dit  : 

—  Comment  que  tu  as  dit  ? 
Elle  répéta  : 

—  Vieux  feignant  !  Vieux  propre  à  rien  !  Tu  n'as  pas 
besoin  de  regarder  dans  ma  maison. 

Il  dit  : 

—  Ah  !  arrête-toi,  parce  que  sans  ça,  ça  va  ronfler  ! 
Elle  répondit  : 


100  LA   REVUE   BLANCHE 

—  Eh  bien  !  Viens-y  donc,  vieux  feignant,  vieil  éborgné  ! 
Tu  n'es  même  pas  bon  à  chercher  ton  pain. 

—  Ah  !  tu  crois  que  je  n'irai  pas  ! 

Il  respirait  comme  un  fauve,  avec  un  grondement  qui 
sortait  par  morceaux.  Elle  fit  un  pas  dans  la  rue.  Alors  il 
s'avança  et  la  gifla  en  pleine  gueule,  à  tour  de  bras.  Le  sang 
lui  jaillit  du  nez  d'un  seul  coup.  Elle  l'avalait  déjà.  Elle  se 
mita  crier  : 

—  Hé  !  la  la,  mon  Dieu  !  Vieil  assassin  !  Hé!  la  la,  mon 
Dieu  !  Il  m'a  défigurée. 

Elle  reprenait  : 

—  Ah  !  tu  vas  voir,  vieux  feignant,  vieux  malheureux, 
si  je  ne  descends  pas  chez  les  gendarmes.  Je  veux  que  tu 
finisses  ta  vie  en  prison. 

Elle  descendait  à  grandes  gambées,  penchait  la  tête  à 
droite,  à  gauche,  pour  mieux  faire  couler  le  sang  et  l'étalait 
sur  son  visage  comme  une  vengeance. 

On  lui  disait  en  route  : 

—  Eh  bien  !  Qu'est-ce  qu'il  y  a  donc? 
Elle  répondait  en  courant  : 

—  C'est  ce  vieux  galérien  qui  m'a  tuée.  Je  vais  chercher 
les  gendarmes. 

Elle  arriva  : 

—  Oui,  monsieur,  voyez  !  Il  m'a  battue.  Le  sang  me  sort 
de  la  tête. 

Les  gendarmes  dirent  : 

—  C'est  bien. 

Comme  elle  remontait,  ils  allèrent  dans  la  chambre  du 
brigadier  qui  leur  répondit  : 

—  Restez  donc  tranquilles.  On  ne  peut  pas  se  mêler  à 
tout.  La  Blonde,  Perdrix,  tout  ça  c'est  des  gueux  et  ça  se 
dispute  toujours. 

Trois  ans  passèrent.  Il  ne  devint  pas  aveugle.  Monsieur 
Edmond,  consulté,  répondit  :  «  Ah  !  mais  non  !  Pas  de 
bêtises  !  Vous  avez  l'air  guéri.  Mais  travailler  ?....  Ah  !  mais 
non!  Le  feu  vous  est  contraire.  » 

C'était  une  vie  sans  but  et  faite  avec  des  jours  ajoutés. 
Plus  rien  n'était  mauvais,  à  cause  de  l'habitude,  mais 
surtout  plus  rien  n'était   bon.  Autrefois,  il  connaissait  le 


LE   PERE   PERDRIX  lOi 

repos  de  chaque  soir,  après  avoir  battu  le  fer,  et  s'asseoir, 
dormir,  se  reformer  peur  le  lendemain,  cela  même  était  un 
but,  cela  séparait  la  nuit  du  jour  et  semblait  illustrer  la 
vie.  Mais  les  longs  repos,  la  paresse  entrant  dans  la  chair, 
la  décomposition  de  la  chair  par  la  paresse  !  Le  temps  coule 
comme  dans  les  conques  marines,  monotone  et  bête,  en 
souvenir  de  la  mer  et  des  galets  et  on  l'entend  dans  sa  tôtc 
comme  une  fuite  sans  cause.  Le  temps  s'en  va  son  train  et 
ressemble  aux  chiens  errants  qui  trottinent  en  baissant 
l'oreille. 

Quand  il  faisait  beau,  il  vivaitsurson  banc.  C'était  un  banc 
massif  formé  d'une  grosse  planche  posée  sur  quatre  pieds 
bruts.  La  rue  était  presque  orientée  de  Test  à  Touest.  Jus- 
qu'à quatre  heures  de  l'après-midi,  le  soleil  donnait  sur  la 
maison  du  Vieux  et  l'ombre  delà  rue  était  celle  des  maisons 
d'en  face.  Dès  la  première  heure  il  y  transportait  son  banc, 
s'asseyait  et  assistait  aux  événements  du  matin.  Les  ména- 
gères balayaient  leur  seuil,  jetaient  des  crasses  dans  la  rue 
ou  de  Teau  sale  dans  le  caniveau.  Les  deux  premières 
années,  en  le  voyant.  Ton  disait  :  «Tout  de  même  c'est  bien 
triste  d'être  là  et  de  ne  pouvoir  plus  travailler.  »  Mais 
bientôt  on  en  eut  assez.  La  troisième  année,  elles  disaient  : 
«  Ca  fait  malice  d'être  là  à  s'éreinter  et  de  voir  ce  vieux 
feignant  assis  sur  son  banc.  »  Des  fois  il  était  assis  comme 
tout  le  monde,  d'autres  fois  il  se  couchait  à  moitié.  A  quatre 
heures,  l'ombre  ayant  changé  de  place,  le  banc  retournait 
devant  chez  le  Vieux.  Toute  la  journée,  l'homme  était  là  avec 
sa  blouse,  ses  gros  sabots  de  bouleau,  son  grand  chapeau 
noir  et  sa  barbe  blanche.  11  était  robuste  et  grand,  il  avait 
fini  par  maigrir  et,  la  gueule  creuse,  on  voyait  qu'il  avait 
avalé  un  peu  de  ses  joues. 

11  fit  partie  de  la  rue  comme  les  trottoirs,  comme  les 
façades,  comme  l'ombre  et  le  soleil.  En  passant  on  lui 
adressait  un  mot,  comme  on  adresse  un  coup  d'œil.  11  en 
prit  une  telle  habitude  que  ceux  qui  ne  lui  parlaient  pas  lui 
semblaient  vaniteux,  une  telle  habitude  que  le  priver  de  son 
mot  lui  semblait  une  injure.  On  lui  disait  :  ^r  Vous  êtes  donc 
en  repos  !  »  11  répondait  :  «  Mon  Dieu,  oui  !  »  Parfois  on 
ajoutait  encore  :  «  11  y  fait  bien  bon.  >• 

Il  eut  aussi  des  distractions  avec  les   enfants.    11  y  avait 


loa  LA  REVDK  BLANCHK 

deux  OU  trois  femmes  dans  le  quartier  qui  avaient  conti- 
nuellement des  petits  :  la  femme  à  Regrain  le  sabotier,  la 
femme  à  Déry  le  cordonnier.  Comme  elles  n'étaient  pas 
toujours  courageuses,  elles  montaient,  se  campaient  en  face 
de  lui  et  causaient.  Il  avait  beau  répéter  :  «  Mais  asseyez- vous 
donc  !  »  Elles  répondaient  :  «  Vous  croyez  que  je  ne  suis 
pas  à  battre.  J'ai  de  l'ouvrage  plus  que  je  n'en  peux 
faire  et  je  m'amuse  à  causer.»  Il  se  levait,  prenait  le  petit 
sur  son  bras,  qui  lui  saisissait  la  barbe  à  poignée,  le 
regardait  d'abord  d'un  air  sérieux,  puis  riait  d'un  rire  total. 
Les  enfants  l'aimaient  bien.  Ceux  qui  étaient  un  peu  plus 
grands  l'aimaient  surtout  à  cause  de  ses  lunettes  noires. 
D'ailleurs  on  les  envoyait  jouer  autour  de  lui.  Les  mères 
criaient  :  «  Tu  m'embêtes  1  Va  donc  trouver  lepère  Perdrix.  > 
Et  puis  l'on  savait  qu'auprès  de  lui,  il  n'y  avait  rien  à 
craindre.  Quand  une  voiture  passait,  il  les  surveillait  : 
<  Allons,  viens  là.  Tu  vas  te  faire  écraser.  » 

Le  matin,  vers  sept  heures,  arrivait  Limousin,  le  charron, 
l'ouvrier  de  Pierre  Bousset.  Il  s'arrêtait  en  face  du  banc, 
s'étendait  et  bâillait  une  dernière  fois  avant  de  monter  à 
l'ouvrage.  Le  Vieux  disait  :  «  Ça  ne  vaut  pas  le  métier  de 
rentier  >,  et  Limousin  :  «  Ma  foi,  à  la  fin  du  compte,  les  fesses 
doivent  leur  faire  mal.  >  Puis  il  partait,  mais  de  telle  sorte 
qu'on  eût  dit  qu'il  avait  un  pied  en  avant  et  deux  en  arrière. 

Tout  de  suite  après,  c'était  le  moment  des  laitières  : 
«  Ah  !  la  sacrée  frisée  !  Venez  donc  là,  que  je  vous  em- 
brasse. >  Les  laitières  sont  des  femmes  pressées.  Elles 
répondaient  en  courant:  «  Attendez,  que  je  le  raconte  à  votre 
vieille.  ». 

A  neuf  heures,  il  y  avait  un  domestique  qui  conduisait 
au  pré  le  cheval  de  son  patron  :  «  Hé  bien,  maître 
Hippolyte  !  On  y  va  donc.  »  Hippolyte  disait  :  «  La  pauvre 
bête  !  Ça  ne  sera  pas  sans  besoin.  Ils  Tont  emmené  e»  route 
hier  :  une  pleine  voiture  de  monde  !  »  Le  Vieux  répondait  : 
«  Qu'est-ce  que  vous  voulez?  Puisque  c'est  à  eux.  >/  En 
redescendant,  Hippolyte  s'asseyait  sur  le  banc,  s'approchait 
du  père  Perdrix,  lui  frappait  sur  la  cuisse,  et  parlant  bas  : 
«  Y  en  a  un  qui  s'est  trouvé  bien  attrapé,  hier.  11  me  dit 
comme  ça  :  Ils  le  mangeront  quand  il  sera  trop  vieux, 
tes  bourgeois.  Je  lui  réponds  :  Ils  auront  toujours  quelque 


LE   PÈRE   PERDRIX  loî 

chose  à  se  mettre  sous  la  dent,  tandis  que  toi,  tu  ne  seras 
jamais  qu'un  crève-la-faim.  > 

11  vivait  sur  son  banc,  au  pied  du  mur.  Parfois  il  était 
pensif,  se  courbait  en  deux,  écartait  les  jambes  et  regardait 
le  sol  entre  ses  sabots.  Les  mouvements  de  Tair,  les 
changements  de  la  rue,  la  couleur  des  heures  et  leur 
sonnerie,  la  forme  des  saisons,  tout  ce  que  Ton  voit,  tout 
ce  qui  existe,  ce  qui  n'était  même  pas  de  phénomènes,  ce 
qui  n'était  même  pas  $ies  événements,  entrait  en  son  esprit 
inoccupé  afin  de  tenir  un  peu  de  place.  Les  jours  de 
chaleur,  Yl  s'arrêtait  à  des  pensées  comme  ceci  :  <?:  Bon  Dieu! 
les  mouches  n'ont  jamais  été  aussi  méchantes  qu'aujour- 
d'hui. »  Si  quelqu'un  venait  s'asseoira  son  côté,  il  se  préci- 
pitait sur  lui,  ne  disait  pas  grand'chose  parce  qu'il  ne  savait 
pas  quoi  dire,  mais  jouissait  de  la  présence  d'un  compagnon 
comme  on  jouit  d'une  aventure.  Et  à  tout  coup,  lorsque 
l'autre  voulait  partir,  il  s'écriait  :  «  Oh  !  vous  avez  bien  le 
temps.  :^  A  midi,  il  se  levait  avec  un  grand  fracas  pour  aller 
manger,  mais  avec  un  chagrin  d'homme  du  peuple  pour 
qui  la  bouche  est  tout  le  plaisir  et  à  qui  le  pain,  les 
pommes  de  terre  et  l'eau  rappellent  qu'il  n'y  a  rien  à 
attendre  avant  le  cercueil. 

Il  y  eut  une  histoire  qui  le  frappa  beaucoup.  Le  père 
Lomet  était  un  vieux  sabotier  maigre,  bref,  courageux  qui, 
à  l'âge  de  soixante-cinq  ans,  après  avoir  embauché,  paré, 
creusé  des  sabots,  sentit  toute  la  misère  dans  ses  membres. 
Il  lui  prit  des  rhumatismes  qui  se  plaquaient  aux  articula- 
tions et  s'opposaient  à  ses  mouvements  comme  des  bêtes 
qui  vous  surveillent.  Le  médecin  lui  dit  :  «  Reposez-vous, 
promenez-vous,  respirez  !  2^  Il  venait  souvent  voir  le  père 
Perdrix,  arrivait  avec  sa  grande  canne  courbée,  mettait 
cinq  ou  six  temps  pour  s'asseoir  et  faisait  le  plaint  comme 
un  boulanger  :  «  Ah  !  mon  pauvre  père  Perdix,  ça  me 
doule  !  >  —  «  Mon  pauvre  père  Lomet,  on  est  des  vieux. 
On  ne  sera  heureux  qu'une  fois  dans  le  trou.  »  C'était 
une  conversation  qui  leur  plaisait  :  «  Je  ne  veux  pas  de- 
mander, disait  le  Père  Lomet.  Il  faudra  bien  que  je  fasse 
une  fin.  »  Il  regardait  les  enfants  jouer  autour  du  banc, 
qui  parfois  pleuraient  :  ^  Comme  c'est  bête,  les  petits  !  Ils 
n'ont  qu'à  ouvrir  le  bec  pour  qu'on   leur  fourre   le  pain 


104  LA  REVUE   BLANCHE 

dedans.  Moi,  si  j'étais  à  leur  place,  je  ne  piperais  pas.  »  Un 
beau  matin,  il  en  eut  assez,  sa  femme  ne  pouvait  pas  tra- 
vailler non  plus  et  il  ne  voulait  pas  se  faire  nourrir  par 
son  gendre.  Il  y  avait  dans  la  ville  un  abreuvoir  pour  les 
chevaux.  11  se  leva  à  quatre  heures  et  dit  à  sa  femme  : 
«  Je  ne  peux  pas  dormir.  Je  vais  sortir  un  peu.  Au  revoir!  » 
Il  eut  d'ailleurs  beaucoup  de  peine  à  marcher  jusqu'au 
trou  d'eau.  Blouf  !....  Cette  fois-là  il  ne  mit  pas  cinq  ou 
six  temps.  C'était  un  homme  fier. 

L'autre  resta  sur  son  banc  et  comprit  la  leçon.  Lorsqu'un 
bourgeois  passait,  il  le  sentait  d'avance  à  son  pas  plus  lé- 
ger, à  ce  pas  qui  a  l'habitude  des  parquets  cirés.  11  guettait 
son  coup  d'oeil  comme  on  guette  le  regard  d'un  roi,  arron- 
dissait son  geste  et  soulevait  son  chapeau  d'un  mouvement 
déclamatoire.  Il  comprit  la  feignantise  et  la  lâcheté  et, 
derrière  l'enterrement,  pensait  :  «Moi  aussi,  l'on  devrait 
m'enterrer.  » 

Parfois  les  voisins  lui  demandaient  quelque  service.  Il 
y  avait  le  gars  de  Mathiaud,  dont  le  père  était  un  brave 
homme  toujours  malade,  mais  à  qui  la  mère  avait  laissé 
prendre  toutes  sortes  de  mauvaise  habitudes.  Il  vous  re- 
gardait de  côté  avec  des  yeux  qui  faisaient  peur,  et  tombait 
du  haut  mal.  Quand  il  était  seul  avec  sa  mère,  il  la  dispu- 
tait et  la  battait.  Les  crises  le  prenaient.  On  disait:  «  Il  est 
si  bien  canaille  !  C'est  la  mauvaisetéqui  lui  sort  du  corps.» 
La  mère  venait  dans  la  rue  et  appelait  :  «  Hé,  père  Perdrix  ! 
Il  comprenait.  Le  gars  se  tordait,  l'écume  à  la  bouche,  se 
roulait,  heurtait  les  meubles  avec  sa  tête  comme  avec  un 
pavé.  Il  se  fût  détruit.  A  certains  instants  le  père  Perdrix 
le  saisissait  en  plein  corps  en  disant:  «  Ah  !  malin,  on  te 
tiendra  bien  !  »  La  mère  Mathiaud  le  remerciait  :  «  Mon  père 
Perdrix,  il  n'y  a  qu'à  vous  que  je  puisse  demander  ce  ser- 
vice. »  Et  le  gars  de  Mathiaud  épuisé  s'asseyait  enfin,  tout 
éreinté,  avec  un  drôle  d'air,  comme  si  ses  regards  fussent 
rentrés  en  dedans. 

•  Il  vécut  dans  la  sphère  inférieure  des  pauvres,  au  milieu 
des  poussières  du  rebut,  et  qui  s'épaississaient  à  son  front. 
Il  y  avait  des  services  qu'on  ne  pouvait  demander  qu'à  lui. 
Son  chapeau  enfoncé  jusqu'aux  deux  oreilles,  sa  blouse 
déteinte  et  ses  gros  sabots  le  prédisposaient  à  tout,  comme 


LE   PÈRE   PERDRIX  io5 

une  guenille  sale  qu'on  abandonne  aux  relavures.  Dans 
beaucoup  de  maisons  Ton  n'avait  pas  creusé  de  fosses  d'ai- 
sances et  cela  se  composait  d'une  planche  et  d'un  baquet. 
Lorsqu'il  était  plein,  c'était  un  baquet  à  deux  anses,  que 
Ton  sortait  de  la  cour,  avec  lequel  on  traversait  la  maison, 
que  Ton  portait  sur  une  brouette,  que  l'on  roulait,  et  que 
Ton  allait  vider  quelque  part,  en  dehors  de  la  ville,  dans 
un  jardin  potager.  C'était  lourd,  la  femme  ne  pouvait  pas 
prendre  l'autre  anse  parce  qu'elle  se  fût  fait  mal  dans  le 
ventre.  On  allait  chercher  un  homme,  et  il  n'y  avait  que 
le  père  Perdrix.  D'ailleurs  il  était  très  fort  et  semblait  por- 
ter les  trois  quarts  du  baquet.  Ensuite  on.  lui  offrait  un 
verre  de  vin.  Il  faisait  des  difficultés  comme  un  pauvre  qui 
a  peur  d'être  pris  pour  un  avale-tout-cru. 

Il  travailla,  pourtant.  Ils  étaient  plusieurs,  des  jeunes  et 
des  vieux,  qui  s'arrachaient  cela  comme  des  miettes,  creu- 
saient avec  la  pioche,  raclaient  avec  la  pelle  et  usaient 
leurs  sabots  toute  la  journée  pour  vingt-cinq  sous.  Ils  fai- 
saient des  journées  de  prestations.  Autrefois,  quand  le 
monde  était  moins  bête,  on  s'entendait  pour  vivre,  on  ga- 
gnait trente  sous,  on  accroissait  son  morceau  de  pain,  on 
en  avait  plein  les  poings  comme  un  enfant  qui  mord.  Mais 
des  gâte-métiers,  avec  Timbécillité  des  gueux,  s'étaient  mis 
en  avant  des  autres,  avaient  devancé  les  désirs  et,  pour 
vingt-cinq  sous  s'offrant,  voulaient  prendre  toutes  les  jour- 
nées, manger  les  compagnons.  Ils  n'en  profitèrent  même 
pas,  tout  le  monde  dut  aller  à  leur  suite,  le  salaire  baissa, 
puisque  mieux  vaut  peu  que  rien,  et  le  métier  de  journalier 
fut  un  métier  à  vingt-cinq  sous  par  jour. 

Il  descendait  le  matin,  on  l'entendait  descendre.  Avec 
ses  gros  sabots,  les  pierres  de  la  rue  résonnaient  comme 
des  murailles.  D'ailleurs  il  s'entravait  sans  cesse  et  descen- 
dait à  grands  pas  lents,  sonore  comme  une  boule  creuse, 
comme  un  pauvre  qui  travaille  avec  fracas  et  semble  ébran- 
ler les  riches.  Il  allait  jusqu'à  quatre  kilomètres,  plus  loin 
encore,  jusqu'aux  limites  des  communes,  dans  les  chemins 
vicinaux  où  les  journaliers  piochent  et  pellent  la  terre  jaune 
des  champs  à  travers  lesquels  on  trace  les  routes.  Dans  sa 
gibecière  il  y  avait  du  fromage  et  du  pain,  des  pommes, 
des  noix,  selon  les  saisons,  et  la  misère  des  gueux  qui  pen- 


I06  LA   BEVUE  BLANCHE 

sent  :  «  Nom  de  Dieu!  Si  j'avais  un  peu  de  viande  !...  La 
viande  nourrit  la  viande.  »  Sur  le  chantier  ils  étaient  toute 
une  bande,  jeunes  et  vieux,  avec  des  gilets  de  coton  qui 
coûtent  trente  sous,  reprisés,  entortillés  de  misère,  barbus, 
épais,  nourris  de  soupe,  vêtus  de  rapiècements.  En  somme 
ils  s'en  moquaient  et  faisaient  de  Touvrage  pour  leurs 
vingt-cinq  sous.  Le  cantonnier  de  la  commune  qui  les  sur- 
veillait s'en  moquait  aussi,  causait  avec  eux  et,  âgé  de 
soixante  ans,  songeait  à  sa  femme  de  trente  ans  jusqu'au 
soir  et  tuait  le  temps  en  attendant  Tamour.  Ils  posaient  le 
pied  sur  la  pelle,  s'accoudant  au  manche,  et  disaient  entre 
eux  :  €  Et  puis  une  gente  femme  !  Mais  dame  !  elle  ne  lui 
laisse  que  la  peau  sur  les  os.  Ha  ha  ha  ha  ha  !»  A  midi 
ils  allumaient  un  feu  de  bois  mort,  s'asseyaient  autour, 
exhibaient  leur  manger.  Ils  connaissaient  toutes  les  fon- 
taines des  prés.  Ils  allaient  chercher  de  l'eau  dans  une  cru- 
che qui  circulait  à  la  ronde  et  il  yen  avait  toujours  un  pour 
dire  :  <l  Quand  même,  j'aime  mieux  le  rouge  que  le 
blanc.  > 

A  la  chute  du  jour  ils  quittaient  le  chantier  et  se  dis- 
persaient sur  les  routes,  par  bandes,  la  gibecière  au  dos, 
la  pelle  ou  la  pioche  à  l'épaule.  C'était  un  bruit  de  gros 
sabots  qui  se  mêlait  à  l'appel  des  troupeaux  dans  les  cam- 
pagnes, aux  lumières  des  premières  étoiles,  et  qui,  plus 
tard,  perçait  cette  nuit  dense  qui  semble  mettre  les  petites 
villes  dans  une  boîte.  Ils  étaient  à  moitié  morts,  comme 
des  jambes  de  laine,  et  résonnaient  contre  les  cailloux, 
bien  plus  qu'au  matin,  creusés  par  la  misère,  anéantis  pour 
vingt-cinq  sous.  Perdrix  ne  savait  plus  penser.  Ce  n'est 
pas  que  le  repos  soit  bon,  c'est  que  le  travail  est  mauvais. 
Il  rêvait  à  tout  le  développement  de  sa  paresse  sur  son 
banc,  aux  après-midi  qui  se  posent  devant  les  yeux  des 
feignants  et  s'en  vont  sans  secousse  comme  une  douceur 
sur  nos  sens  fatigués.  Trois  ou  quatre  pointes  de  joie  l'at- 
tendaient à  son  seuil,  il  buttait  contre  les  marches,  entrait 
avec  un  bruit  d'ustensile  cassé,  tombait  sur  la  chaise, 
mangeait  la  soupe,  se  tournait  du  côté  du  lit,  se  tournait 
du  côté  du  mur  et  roulait  dans  le  sommeil  comme  une 
boule  sur  une  pente. 

(A  suivre.)  Charles-Louis  Philippe 


Le  sentiment  religieus  dans  Tlnde 


Depuis  Tépoque  la  plus  reculée,  Tlnde  est  couverte  de  sanctuaires  : 
une  statue  sous  un  arbre,  une  pierre  grossièrement  taillée  auprès  d'une 
source  ou  contre  un  rocher,  rappellent  à  chaque  pas  que  les  dieux  sont 
partout  invisibles  et  présents  et  quel  objet  en  apparence  le  plus  insigni- 
fiant peut  être  possédé  de  leur  esprit. 

Le  Mahabarata  —  l'Iliade  hindoue  —  chante  la  lutte  de  deux  familles 
parentes  et  rivales  pour  la  possessicm  de  la  Delhi  primitive;  le  Rama- 
yana  —  l'Odyssée  hindoue  — est  consacré  aux  aventures  de  Rama,  incar- 
nation du  Dieu  Vichnou.  L'Inde  possède  d'autres  poèmes,  des  prières, 
des  hymmes,  des  traités  didactiques  de  diverses  époques  rédiges  en 
langue  sanscrite  et  mis  sous  une  forme  rythmée  pour  aider  la  mémoire 
des  dieux  et  le  surnaturel.  Les  Védas,  ne  forment  quune  petite  partie 
des  Ecritures  sacrées  de  l'Inde:  la  simple  religion  naturaliste  des 
temps  védiques  a  disparu  sous  une  floraison  de  mythes  aux  origines 
diverses. 

La  croyance  aux  dieux  personnels  s'est  superposée  à  l'adoration  des 
forces  naturelles,  de  certains  objets  et  de  divers  fétiches,  culte  toujours 
vivant  sous  le  décor  mythologique  qui  les  a  revêtus.  Ainsil'eau  du  Gange 
fut  sans  doute  considérée  comme  sacrée  longtemps  avant  qu'on  eût  ima- 
giné d'en  placer  les  sources  au  sommet  du  mont  Mérou,  à  la  fois  Olympe 
et  Paradis  du  bralimanisme  et  qu'on  eut  fait  de  la  rivière  elle-même  une 
déesse.  Les  temples  élevés  du  nord  au  sud  de  l'Inde  pour  rappeler  le 
souvenir  des  prodiges  et  des  exploits  qu'accomplit  le  dieu  Rama  en 
poursuivant  le  ravisseur  de  sa  femme  jusque  dans  l'Ile  de  Ceylaii  occu- 
pent probablement  la  place  de  sanctuaires  antérieurs  au  Ramayana.  La 
religion  nouvelle  leur  a  simplement  donné  une  histoire  et  les  a  rattachés 
au  brahmanisme  comme  elJe  a  fait  pour  toutes  les  eaux  et  montagnes 
sacrées  où  s'élèventles  temples  les  plus  révérés  des  Indes.  C'est  ainsi  que 
le  bassin  du  Seigneur-des-sables  près  de  Bombay  aurait  été  formé  par 
l'eau  qui  jaillit  à  la  place  où  Rama  altéré  frappa  le  sol  d'une  de  ses  flè- 
ches. Les  pèlerinages  aux  sommets  des  montagnes  ont  souvent  précédé 
la  construction  des  temples  qui  sont  leur  but  actuel  et  où  le  culte  d'un 
dieu  a  remplacé  radoi*ation  de  la  montagne  elle-même.  A  Trichinopoly, 
dans  la  plaine  de  bananiers,  de  palmiers,  de  vertes  rizières  que  partagent 
en  îles  les  bras  de  la  Kaveri,  un  roc  de  granit  en  dent  de  tigre  porte 
comme  une  acropole  un  massif  temple  de  Siva  qui  ne  fut  sans  doute 
pas  son  premier  sanctuaire.  Ailleurs  un  bloc  erratique  en  équilibre  sur 
un  rocher  inspirait  un  superstitieux  respect  longtemps  avant  qu'on  le 
fit  entrer  dans  l'histoire  de  Krichna  en  le  représentant  comme  une 
motte  de  beurre  pétrifiée  par  ce  héros. 


io8  LA  REVUE   BLANCHE 

Les  arbres  sacrés  qui  jouent  un  grand  rôle  dans  la  légende  des  sages 
et  dans  le  culte  de  Vichnou  sont  les  vestiges  d'un  fétichisme  primitif  qui 
adorait  à  la  fois  l'arbre  et  le  serpent.  Un  serpent  monstrueux  à  sept 
têtes  sert  de  dais  à  Vichnou,  et  le  cobra  dont  le  venin  cause  des  morts 
nombreuses  est  sacré  pour  les  Hindous.  Une  foule  d'autres  animaux 
ont  pris  place  dans  la  religion  brahmanique  ;  l'éléphant  est  représenté 
versant  avec  sa  trompe  l'eau  du  bain  à  la  femme  de  Vichnou  ;  les  singes 
conduits  par  leur  chef  Hanuman  ont  aidé  Rama  à  passer  de  l'Inde  dans 
Ceylan  et  voilà  pourquoi  ils  peuvent  tout  se  permettre  dans  certains 
temples  ou  certaines  villes  sacrées  ;raigle  de  Malabar,  le  paon  et  d'autres 
animaux  servent  de  messagers  ou  de  montures  à  certains  dieux,  le  per- 
roquet est  consacré  àKama  (l'amour),  le  taureau  à  Siva;  les  vaches  sont 
l'objet  d'une  vénération  toute  particulière  ;  elles  ont  habituellement  les 
cornes  peintes  et  ornées  d'anneaux  et  de  boules  de  cuivre  et  si  on  ne  se 
fait  pas  scrupule  de  les  employer  aux  mêmes  travaux  que  chez  nous,  on 
croit  que  les  tuer  et  manger  leur  chair  est  un  des  péchés  les  plus  hor- 
ribles. Bien  des  fidèles  n'ont  jamais  pu  surmonter  l'horreur  profonde 
qu'ils  éprouvent  à  voir  des  Européens  abattre  des  bœufs  et. des  vaches, 
actes  jadis  interdits  et  punis  de  peines  plus  rigoureuses  que  l'homicide. 

Presque  tous  les  Hindous  s'abstiennent  de  viande  et  s'interdisent  de 
tuer  le  moindre  être  vivant,  fût-ce  un  insecte  parasite;  ils  croient  que 
les  âmes  des  trépassés  recommencent  leur  existence  dans  le  corps  des 
animaux,  que  ce  serait  péché  de  les  faire  souffrir,  que  c'est  œuvre  pie 
de  recueillir  les  animaux  errants  ou  malades  dans  des  hospices  fondés 
par  la  charité.  Le  même  respect  de  la  vie  animale,  fondé  sur  la  même 
croyance  se  trouve  dans  le  bouddhisme. 

Malgré  les  souvenirs  du  fétichisme,  malgré  la  croyance  à  la  métem- 
psycose, le  plaisir  de  la  chasse  n'est  pas  absolument  interdit  aux  rajahs 
et  aux  membres  de  certaines  castes,  pourvu  qu'ils  s'imposent  l'obliga- 
tion d'épargner  les  animaux  les  plus  sacrés,  tel  que  Tantilope  nilgaï  ; 
de  môme  les  sacrifices  sanglants  et  l'usage  de  la  cliair  se  rencontrent 
dans  certains  rites  du  culte  brahmanique  bien  qu'ils  soient  en  opposi- 
tion avec  les  croyances  générales.  La  religion  hindoue  pratique,  en  effet, 
l'éclectisme  le  plus  large  et,  comme  tous  les  polythéismes,  elle  incline  à 
s'agréger  les  divinités  nouvelles  plutôt  qu'à  les  exclure.  Tandis  que  le 
missionnaire  catholique  défend  au  nouveau  converti  de  retourner  à  la 
pagode  ou  de  travailler  pour  elle,  l'Hindou  croyant  n'éprouve  aucun  scru- 
pule à  faire  un  acte  d'adoration  devant  une  procession  ou  une  église 
chrétienne.  Lorsque  certains  missionnaires  du  siècle  dernier  essayèrent 
de  mettre  la  religion  catholique  à  la  portée  des  hautes  castes  indoues, 
en  se  faisant  passer  pour  des  brahmanes  blancs,  en  affirmant  que  les 
écritures  chrétiennes  étaient  la  meilleure  version  des  écritures  sans- 
crites, que  Brahma  était  une  corruption  d'Abraham,  Krichna  de  Christ 
et  ainsi  du  reste,  l'opposition  à  cette  méthode  ne  vint  pas  des  brah- 
manes, mais  de  cîttholiques  auxquels  de  semblables  concessions  sem- 
blaient hérétiques  :  c'est  que  les  brahmanes  —  membres  de  la  caste 
sacerdotale  —  ne  iormeift  pas  un  clergé  et  qu'ils  n'ont  ni  pape,  ni  évê- 


LE   SENTIMENT  RELIGIEUX  DANS   l'iNDE  1O9 

ques,  ni  conciles,  ni  aucun  moyen  d'exercer  une  action  concertée  et  com- 
mune. 

Pendant  notre  séjour  à  Kapourthala,  arrive  dans  la  ville  une  jeune 
fille  précédée  d'une  grande  réputation  de  sainteté  :  on  dit  qu'elle  a 
longtemps  prié  Dourga  et  qu'un  jour  vers  l'âge  de  quatorze  ans  elle 
s'est  sentie  inspirée  de  cette  déesse  ;  elle  appartient  à  une  famille  de 
kchatryas  ou  guerriers,  mais  elle  a  quitté  ses  parents  ;  elle  est  belle  mais 
elle  a  renoncé  au  mariage,  elle  s'est  vouée  à  la  divinité  et  elle  s'est  mise 
à  parcourir  le  Pendjab,  allant  de  ville  en  ville,  en  compagnie  de  quelques 
fidèles  pour  édifier  les  populations.  Sa  déesse,  Dourga  ou  Kali,  est  la 
femmede  Siva  le  Destructeur,  patron  des  guerrierset  des  ascètes.  Dourga 
est  représentée  sous  la  forme  d'une  femme  peinte  en  bleu  ;  elle  a  quatre 
bras  dont  l'un  brandit  un  sabre,  un  autre  une  tête  coupée  ;  Dourga  a  du 
sang  aux  mains  et  sur  les  lèvres  ;  son  collier  est  composé  de  crânes, 
sa  ceinture  de  mains  coupées  ;  elle  marche  sur  un  homme  qu'elle  re- 
garde en  grinçant  des  dents  et  en  tirant  la  langue. 

On  rapporte  qu'autrefois,  elle  combattit  le  géant  Ravana,  roi  de 
Ceylan.  La  lutte  dura  dix  ans.  Comme  les  gouttes  de  sang  qui  sortaient 
de  chaque  blessure  reçue  par  Ravana  se  transformaient  en  géants, 
Dourga  se  mit  à  sucer  le  sang  des  blessures  qu'elle  faisait.  Enfin,  elle 
abattit  son  adversaire,  déchira  ses  membres  et  les  foula  aux  pieds  :  dans 
sa  joie,  elle  faisait  des  bonds  si  terribles  que  le  monde  en  était  ébranlé 
et  menaçait  ruine.  Ému  du  danger  que  courait  la  terre^  Siva,  l'époux  de 
Dourga,  se  coucha  sur  le  sol  parmi  les  membres  de  Ravana,  mais  la 
déesse,  dans  son  ardeur,  ne  le  remarqua  pas  d'abord  ;  elle  mit  le  pied 
sur  la  poitrine  de  Siva  et  s'aperçut  alors  seulement  qu'elle  venait  d'ou- 
trager son  seigneur  et  maître  ;  l'étonnement  et  la  douleur  lui  firent 
grincer  les  dents  et  tirer  la  langue.  Telle  est  parmi  les  aventures  de 
Dourga  ou  de  Kali  l'une  des  plus  connues.  Les  autres  sont,  comme  la 
précédente,  remplies  de  combats  et  de  massacres  :  Dourga  est  une 
déesse  de  carnage,  à  laquelle  on  offrait  autrefois  des  sacrifices  humains. 
Aujourd'hui,  le  gouvernement  anglais  a  supprimé  ces  pratiques  et  l'on 
ne  sacrifie  plus  à  Dourga  que  des  chèvres. 

A  peine  la  jeune  femme  inspirée  est-elle  arrivée  à  Kapourthala  que 
trois  habitants  de  la  ville  ont  résolu  de  lui  demander  un  miracle  propre 
à  persuader  les  incrédules.  Ils  se  sont  rendus  au  temple  de  Dourga, 
décidés  à  couper  leurs  langues  et  à  demander  ensuite  pour  les  faire 
repousser  l'intervention  de  la  sainte.  Deux  d'entre  eux  ont  manqué  de 
courage,  mais  le  troisième  a,  dit-on,  coupé  sa  langue.  Toute  la  ville 
aussitôt  s'est  portée  vers  le  temple  :  les  routes  et  les  sentiers  sont 
pleins  dliindous  qui  s'y  précipitent.  Nous  pénétrons  à  grand'peine  jus- 
qu'au temple.  C'est  un  petit  cube  de  briques  entouré  d'une  enceinte 
carrée  ;  la  cour  est  ouverte,  mais  la  porte  du  sanctuaire  est  fermée  :  nous 
parlementons  et  attendons  d'être  admis,  à  la  condition  de  quitter  à  la 
fois  nos  chaussures  et  notre  chapeau  ;  on  ouvre  et  nous  entrons  dans 
une  petite  salle  noircie  par  la  fumée  des  lampes  et  le  beurre  fondu 
qu'on  offre  aux  dieux.  Devant  nous  des  statues  de  Dourga,  de  Siva  et  de 


IIO  LA  REVUE   BLANCHE 

leurs  fils,  à  leurs  pieds,  les  instruments  de  cuivre  pour  le  culte,  au 
plafond  une  grosse  cloche.  Dans  un  coin,  le  patient  accroupi,  la  tète 
baissée,  la  bouche  fermée  :  le  sang  lui  sort  des  lèvres  en  filet  et  tombe 
dans  un  bassin  placé  [devant  lui.  «  Voici  la  langue  »,  dit  le  brahmane  • 
du  temple,  en  nous  présentant  un  morceau  de  chair  dans  un  vase  de 
cuivre.  C'est  une  langue,  en  effet/  mais  nous  voudrions  que  le  patient 
nous  montrât  sa  bouche  ouverte  ;  or,  c'est,  paraît-il,  impossible  ;  tout 
à  l'heure,  il  a  refusé  obstinément  de  le  faire  devant  le  médecin  anglais. 
Nous  ne  sommes  pas  plus  heureux  dans  notre  tentative. 

Nous  sortons  et,  dans  la  cour  nous  apercevons  pour  la  première  fois 
la  prophétesse.  C'est  une  très  jolie  femme  drapée  dans  un  pagne  de  soie 
verte  ;  ses  fidèles  Font  transportée  ici  dès  que  le  sacrifice  a  été  accompli  ; 
elle  a  vu  le  patient  et  lui  a  annoncé  qu'il  parlerait  une  fois  la  nuit 
tombée.  La  foule  attend  la  guérison  :  elle  est  transportée  d'enthousiasme, 
nerveuse,  agitée  de  frissons  :  les  Hindous  se  pressent,  assiègent  les  portes 
de  l'enceinte,  font  crouler  les  briques  des  murs  sous  leurs  escalades,  se 
suspendent  aux  arbres,  s'élèvent  sur  les  épaules  les  uns  des  autres. 
C'est  partout  une  houle  de  turbans  multicolores  sur  laquelle  s'abattent 
de  temps  à  autre  les  poings  et  les  gourdins  de  la  police.  Au  milieu  de  ce 
tumulte,  la  prophétesse  attend  tranquillement  à  la  porte  du  temple, 
assise  sur  des  coussins.  On  a  élevé  un  dais  au-dessus  de  sa  tète. 
Plusieurs  fidèles  l'éventent  avec  des  panaches  de  plumes  de  paon.  Un 
tamtam,  des  cymbales^  une  trompette  criarde  ne  cessent  pas  leur  tapage 
à  la  fois  grêle  et  discordant.  Pour  savoir  si  le  mutilé  parlera  à  l'heure 
fixée,  nous  aurions  bien  la  patience,  sinon  la  foi  d'un  Hindou,  mais  nous 
sommes  obligés  de  nous  éloigner  pendant  quelques  heures.  A  notre 
retour  voici  ce  qu'on  nous  raconte  :  le  soir,  vers  six  heures,  la  voyante 
a  fait  appeler  le  patient  et  lui  a  ordonné  de  parler.  11  a  essayé  deux  fois 
sans  succès  et  il  a  réussi  la  troisième.  Mais. on  ne  peut  le  voir,  il  doit 
rester  isolé  toute  la  nuit. 

Personne  ne  met  en  doute  sa  guérison.  L'affluence  augmente  vers 
l'inspirée.  On  va  la  trouver  au  caravansérail,  l'hôtellerie  des  voya- 
geurs indigènes.  Le  caravansérail  est  une  grande  cour  destinée  aux 
voitures  et  aux  bétes  de  somme  et  entourée  sur  ses  quatre  faces  de 
chambres  sans  meubles.  La  prophétesse,  avec  ses  coussins,  son  dais, 
ses  porteurs  de  chasse-mouches,  ses  musiciens,  occupe  une  de  ces 
chambres.  On  nous  la  montre  étendue  toute  raide  et  cachée  entièrement 
sous  un  long  voile  :  «  Elle  s'endort  souvent  ainsi,  nous  dit-on,  soit  avec 
l'aide  de  la  musique,  soit  naturellement  :  souvent  elle  parle  dans  son 
sommeil  !  —  Et  que  dit-elle  ?  —  Elle  dévoile  l'avenir.  » 

Bien  qu'on  ne  puisse  la  voir,  les  adorateurs  se  pressent  autour  d'elle 
pendant  toute  la  nuit;  ils  jettent  à  ses  pieds  des  roupies',  des  caurîs,  des 
fleurs,  des  bonbons.  Désormais^  elle  est  acceptée,  vénérée  et  Kapur- 
thala  se  trouvera  honorée  tant  qu'elle  voudra  rester  au  caravansérail. 
Quand  les  hommes  ont  rendu  leurs  hommages,  les  femmes  arri- 
vent à  pied,  en  voiture,  drapées  de  coton  ou  de  soie,  suivant  leur 
condition,  mais  toutes  avec  quelque  offrande.  «  La  voyante  pourrait 


LB   SENTIMENT   RELIGIEUX   DANS   L'iNDE  Iil 

devenir  riche,  nous  dit  un  très  haut  fonctionnaire  de  TEtat,  celui  qui, 
d'après  la  rumeur  publique,  aurait  fait  appeler  cette  femme.  Mais  elle 
ne  tient  pa»  à  l'argent.  Elle  ne  demande  rien  ;  elle  n'est  ni  avide,  ni 
•  orgueilleuse,  elle  fait  bon  accueil  à  tous,  elle  est  très  simple!  b  Et 
pourtant  les  honneurs  qu'on  lui  rend  pourraient  lui  faire  tourner  la 
tête.  Le  cortège  de  ses  adorateurs  grossit  à  chaque  heure;  il  en  vient 
maintenant  des  villages  et  des  hameaux.  Des  pénitents  hindous  et  sicks, 
à  peu  près  nus,  au  corps  frotté  de  cendre  grise,  aux  cheveux  longs,  à  la 
barbe  inculte  arrivent  du  fond  de  leur  ermitage  ;  ils  se  prosternent 
devant  l'inspirée  ;  puis,  ils  profitent  de  leur  séjour  dans  la  ville  pour 
aller  faire  une  quête  au  bazar.  L'un  d'eux  est  particulièrement  remar* 
quable  ;  il  entre  partout  et  s'assied  sans  façon  :  c'est  un  grand  et  gros 
homme,  au  large  ventre  ceint  d'une  parure  de  feuillages  ;  ses  cheveux 
nattés  en  corde  sont  enroulés  comme  un  turban,  il  s'appuie  sur  un  gros 
bâton  terminé  par  une  petite  hache  de  fer,  arme  habituelle  des  Sicks. 
Nous  exprimons  le  désir  de  le  photographier  ;  il  en  parait  enchanté  et 
nous  fait  signe  d'attendre;  quelques  instants  pour  qu'il  puisse  prendre 
un  maintien  digne.  La  voyante  elle-même  s'est  laissé  photographier 
sans  difficulté  et  nous  a  demandé  de  lui  donner  un  exemplaire  de  la 
photographie. 

Notre  curiosité  n'est  point  satisfaite,  nous  voulons  voir  le  jeune  homme 
qui  s'est  coupé  la  langue.  On  nous  le  montre,  enfin,  le  lendemain  du  jour 
du  miracle  ;  il  paraît  en  bonne  santé  ;  mais  nous  ne  l'entendons  point 
parler  et  nous  ne  pouvons  toujours  pas  obtenir  de  voir  sa  bouche.  On 
consent  seulement  à  nous  montrer  celle  d'un  autre  homme  qui  a  subi  la 
même  opération  et  qui  a  été  guéri  par  le  môme  miracle  un  an  aupa- 
ravant. Nous  remarquons  une  cicatrice  à  l'extrémité  de  sa  langue  ;  il 
n'a  pas  dû  se  couper  grand'chose.  Est-ce  bien  la  langue  du  patient  qu'on 
nous  a  montrée  hier?  Le  fonctionnaire  indigène  qui  passe  pour  protéger 
la  jeune  prophétesse  n'en  doute  pas  et  tout  le  monde  assure  que  le 
docteur  anglais  est  venu  juste  après  l'opération,  ce  qui  est  vrai,  et  qu'il 
a  examiné  la  blessure  dans  la  bouche  du  patient,  ce  qui  est  absolument 
faux;  nous  protestons  contre  la  dernière  assertion;  mais  sans  autre 
résultat  que  cette  réplique  :  «  Après  tout,  cette  femme  n'a  pas  besoin 
que  vous  croyiez  !  » 

Chaque  jour  l'histoire  du  miracle  s'embellit,  et  les  honneurs  rendus  à 
la  prophétesse  augmentent.  Le  maharajah  plus  docile  à  la  voix  du  peuple 
qu'aux  avis  de  son  médecin  la  reçoit  en  audience  solennelle  ;  les  dames  du 
palais  la  reçoivent,  la  consultent  sur  l'avenir,  la  comblent  de  présents. 
Le  surlendemain  du  miracle,  on  lui  fait  parcourir  la  yille  en  proces- 
sion. Son  cortège  est  ouvert  par  la  fanfare  de  cornemuses  du  régiment 
du  maharajah;  puis  viennent  les  bannières  sacrées,  les  statues  des  dieux, 
une  voiture  de  musiciens,  enfin  celle  de  la  prophétesse  attelée  de  deux 
chevanx,  recouverte  d'un  dais,  ornée  de  bouquets  etde  guirlandes.  Elle- 
même  est  assise,  drapée  dans  un  voile  de  soie  jaune  et  entourée  de 
porteurs  de  chasse-mouches  qui  Téventent  ;  en  face  d'elle,  le  patient 
toujours  silencieux.  Plus  loin,  viennent  en  voiture  ou  à  pied  tous  les 


li'Ji  LA  REVUE   BLANCHE 

croyants  de  la  ville  et  des  environs.  Les  marcliands  du  bazar  ferment 
leurs  boutiques  pour  courir  voir  le  cortège,  les  employés  du  grand 
bâtiment  où  sont  réunies  toutes  les  administrations  se  précipitent  atix 
fenêtres  et  sur  les  toits  de  la  ville,  les  femmes  regardent  par  dessous 
leurs  voiles  baissés. 

On  assure  que  la  prophétesse  pourra  cheminer  dans  une  pareille  gloire 
jusqu'à  Bénarès  la  ville  sainte,  si  elle  le  désire  et  si  les  autorités  anglaises 
la  laissent  faire. 

Le  gouvernement  a  pour  principe  de  ne  pas  contrecarrer  les  mani- 
festations religieuses  à  moins  qu'elles  ne  tombent  sous  le  coup  des  lois 
criminelles  ou  qu'elles  ne  choquent  par  trop  la  moralité  occidentale  :  or, 
si  les  rites  sanglants  ou  obscènes  existent  dans  la  religion  hindoue,  ils 
n'ont  pas  l'importance  que  leur  a  attribuée  l'imagination  européenne.  Les 
sacrifices  humains  sont  restés  en  usage  jusqu'à  la  domination  anglaise 
dans  les  religions  primitives  des  sauvages  de  l'Inde  centrale.  Le  culte 
brahmanique  les  a  pratiqués  jusqu'à  une  époque  voisine 'de  nous.  Sir 
William  liunter  croit  pouvoir  en  signaler  deux  pendant  la  famine 
de  1866,  mais  ces  sacrifices  étaient  rares  et  toujours  faits  dans  des 
circonstances  exceptionnelles  ;  il  semble  aussi  que  la  victime  s'offrait 
elle-même  pour  apaiser  le  courroux  des  dieux,  suicide  religieux  dont 
l'antiquité  offre  plusieurs  exemples. 

De  même,  les  veuves  qu'on  brûlait  vivantes  sur  le  bûcher  de  leurs 
maris  passaient  pour  accepter  leur  sort  :  elles  avaient  en  principe  le 
droit  de  survivre  à  leur  époux,  mais  elles  se  condamnaient  dans  ce 
cas  à  l'existence  la  plus  misérable,  tandis  que  l'holocauste  leur  garan- 
tissait une  place  dans  le  Paradis,  des  honneurs  exceptionnels  après 
leur  mort  et  leur  valait  pendant  leurs  derniers  instants  le  don  pro- 
phétique. En  réalité,  les  parents  du  mort,  soucieux  de  lui  faire  de  belles 
funérailles  et  avides  de  la  gloire  qu^un  tel  sacrifice  attirerait  sur  leur 
famille,  arrachaient  à  la  veuve  son  consentement,  l'entouraient  pour 
qu'elle  ne  pût  communiquer  avec  le  dehors  et  lui  versaient  au  dernier 
moment  un  breuvage  enivrant  pour  la  mettre  hors  d'état  de  résister. 
Le  sacrifice  des  veuves  n'était  en  usage  que  chez  les  notables  ;  il  a  été 
formellement  interdit  par  la  loi  anglaise  en  1829  et  les  souverains  indi- 
gènes ne  le  tolèrent  plus  dans  leurs  états. 

La  passion  sexuelle  tient  dans  le  brahmanisme  un  rôle  qu'on  ne  peut 
méconnaître^  mais  on  ne  doit  pas  attacher  trop  d'importance  à  certains 
usages  ni  considérer  comme  pratiques  générales  des  rites  particuliers  à 
telle  ou  telle  secte. 

L'œuvre  de  chair  n'est  pas  réglementée  aussi  étroitement  par  la 
morale  hindoue  que  par  celle  du  christianisme  :  aux  honnêtes  femmes  elle 
n'est  permise  qu'en  mariage  seulement,  mais  les  hommes,  bien  qu'ils 
se  marient  tous  sans  exception  et  de  très  bonne  heure,  peuvent  fréquenter 
les  femmes  publiques,  et  l'opinion  ne  les  en  blâme  pas,  pourvu  qu'ils  se 
conforment  aux  habitudes.  L'usage  constant,  au  moins  dans  le  sud,  est  que 
la  prostitution  soit  pratiquée  par  les  bayadères  consacrées  aux  dieux  et 
logées  dans  l'enceinte  des  temples.  Chaque  pagode  de  l'Inde  méridionale 


LE   SENTIMENT   RELIGIEUX  DANS   L'iNDE  1i3 

possède  une  troupe  de  ces  femmes  que  Ton  nomme  servantes  du  dieu  et 
qui  correspondent  auxhiérodules  de  Tantiquité.  Leur  profession  n'a  rien 
de  déshonorant,  elles  se  mettent  au  service  du  temple  de  leur  plein  gré 
ou  encore  elles  y  sont  envoyées  dès  leur  enfance  à  la  suite  d'un  vœu  fait 
par  leur  mère  ;  si  elles  ont  des  enfants,  les  fîUes  leur  succèdent,  tandis 
que  les  fils  sont  admis  dans  toutes  les  professions  permises  à  leur  caste. 
L'office  des  bayadères  consiste  à  chanter  et  à  danser  en  l'honneur  du 
dieu,  au  temple  pendant  les  adorations  quotidiennes,  au  dehors  dans  les 
processions,  enfin  dans  les  mariages  et  dans  toutes  les  cérémonies  où 
les  riches  particuliers  ont  loué  leurs  services.  Tantôt  elles  rythment 
leurs  mouvements  en  chantant,  tantôt  les  unes  dansent  tandis  que  les 
autres  les  accompagnent  de  la  voix  ;  quand  la  troupe  est  au  complet, 
elle  évolue  au  son  des  violons  à  une  corde,  des  trompes,  des  tambours, 
des  cymbales  dont  les  exécutants  tirent  quelques  notes.  Ces  musicens 
qui  appartiennent  aux  temples  sont  de  très  basses  castes  et  infiniment 
moins  estimés  que  les  danseuses.  Les  exercices  des  bayadères  sont  des 
ballets  et  des  pantomimes  rudimentaires,  ils  consistent  dans  la  répétition 
d'un  motif  initial,  ils  durent  jusqu'au  moment  où  l'assistant  le  plus  élevé 
en  dignité  donne  en  se  levant  le  signal  de  la  fin. 

Les  danses  que  nous  avons  vues  dans  les  processions  représentaient 
une  scène  des  légendes  sacrées.  Celles  où  nous  avons  été  conviés  par 
des  particuliers  avaient  pour  motifs  les  plaisirs  que  les  hommes  peuvent 
attendre  des  bayadères.  Les  danseuses  restent  toujours  vêtues  ;  leur 
costume  est  très  différent  suivant  la  région,  tantôt  un  voile  richement 
brodé,  tantôt  un  vêlement  collant  ;  dans  tous  les  cas,  il  doit  être  aussi 
riche  que  possible,  car  la  rareté  des  étoffes,  le  nombre  des  bracelets,  la 
valeur  des  joyaux  font  à  une  bayadère  plus  d'honneur  que  sa  beauté  ou 
ses  talents;  les  di'^bntantes  s'ornent  de  cuivre  doré  et  défausses  pierres, 
mais  elles  s'efforcent  de  gagner  bien  vite  de  belles  parures  qu'elles 
légueront  à  leurs  filles.  Le  salaire  que  leur  vaut  le  service  du  dieu 
suffit  à  peine  à  leur  subsistance  et  c'est  de  la  prostitution  qu'elles 
tirent  leur  principal  revenu.  Elles  reçoivent  au  temple,  dans  leur  loge- 
ment, les  hommes  de  bonne  caste,  à  l'exclusion  des  autres  dont  la 
fréquentation  les  dciclasserait  ;  hors  de  chez  elle,  les  bayadères  ont  le 
même  maintien  modeste  que  les  femmes  mariées  et  rien  ne  traduit  leur 
profession  si  ce  n'est  la  richesse  de  la  parure.  Il  ne  semble  pas  douteux 
que  la  prostitution  dans  les  temples  se  rattache  aux  croyances  et  qu'elle 
ait  été  d'abord  une  sorte  de  sacrifice,  mais  le  souvenir  de  son  origine  est 
perdu  et  les  clients  des  bayadères  n'ont  pas  la  moindre  idée  du  lien  qui 
rattache  leurs  plaisirs  à  la  religion. 

Chez  les  musulmans,  les  deux  professions  de  danseuse  et  de  fille 
publique  sont  également  réunies  ;  dans  les  deux  religions  on  a  conservé 
Tusage  de  marier  solennellement  à  un  arbre  celles  qui  les  exercent, 
tradition  venue  sans  doute  du  fétichisme  primitif.  Les  prostituées 
musulmanes  logent  dans  les  rues  du  bazar,  au-dossus  des  boutiques, 
ailes  se  montrent  aux  fenêtres,  vêtues  de  soies  voyantes,  procédé  qui 
paraît  fort  inconvenant  aux  Hindous,  tandis  que  les  musulmans  trouvent 
abominable  que  la  prostitution  se  pratique  à  la  pagode. 


Ii4  LA   REVUE   BLANGHS 

Une  chronique  scandaleuse  s'est  formée  autour  de  certains  sanctuaires 
où  les  femmes  stériles  se  rendent  en  pèlerinage,  mais  la  mauvaise  répu- 
tation des  cérémonies  que  Ton  fait  pour  obtenir  des  enfants  n'empêche 
pas  les  maris  d'y  envoyer  leurs  femmes  ou  même  de  les  y  conduire,  car 
un  Hindou,  est  déshonoré  s'il  n'a  point  de  postérité  pour  acquitter  la 
«  dette  des  ancêtres  v. 

Ce  n'est  pas  seulement  une  famille  que  l'Hindou  demande  au  mariage. 
Aux  Indes,  comme  dans  tous  les  pays  où  Tunion  des  sexes  est  faite 
uniquement  à  l'avantage  de  l'homme,  le  plaisir  est  considéré  comme 
une  fm,  et  le  mari  peut  répudier  la  femme  qui  ne  lui  donne  pas  satis- 
faction sur  ce  point.  Kama,  dieu  de  l'amour  (le  rituel  qui  porte  son  nom, 
le  Kamasoulra  est  traduit  en  français),  Kama,  fils  de  Vichnou,  n'est  pas 
un  des  grands  dieux  de  l'Inde,  et  son  culte  n'a  pas  la  popularité  de  ceux 
de  Rama  ou  de  Krichna.  Les  ascètes,  qui  se  délivrent  des  passions  pour 
atteindre  la  sagesse  parfaite,  le  considèrent  comme  un  ennemi;  on 
raconte  que  Kama,  ayant  voulu  tenter  Siva  au  milieu  de  redoutable» 
austérités,  fut  réduit  en  cendre  par  un  seul  regard  du  dieu  pénitent. 
C'est  pourtant  parmi  les  fidèles  de  Kali,  femme  de  Siva,  que  se  recrute 
la  secte  des  saktias,  adorateurs  de  la  force  génératrice  :  les  saktias 
font,  à  certaines  nuits,  devant  la  statue  de  Kali,  des  cérémonies  parti- 
oulières  qui  s'accompagnent  de  festins  et  de  débauches.  Ces  rites  n'ont 
jamais  été  suivis  que  par  une  minorité  d'initiés. 

Le  culte  phallique  est  général  chez  les  sivaïtes  ;  dans  tous  les  sanc- 
tuaires de  leurs  dieux,  on  rencontre  le  lingam  (phallus)  et  le  yoni  en 
multiples  exemplaires  de  toutes  tailles;  on  en  voit  d'énormes  taillés 
dans  la  pierre  qu'adore  un  éléphant  sculpté,  de  grandeur  naturelle  ;  il  en 
existe  de  minuscules  que  les  fidèles  s'attachent  au  cou  comme  des  amu- 
lettes. Ces  figures  ont  une  forme  rituelle  qui,  sans  être  absolument  réa- 
liste, ne  laisse  place  à  aucune  méprise;  aussi  inspirent-elles  une  très 
grande  répugnance  aux  musulmans  et  aux  Européens.  Elles  sont, 
dans  la  plupart  des  cas,  adorées  sans  rites  obscènes  et  l'Hindou  qui 
les  rencontre  dans  les  temples  de  Siva  éprouve  à  leur  vue  les  mêmes 
sentiments  qu'évoque  en  lui  la  coquille  fossile  exposée  et  vénérée 
dans  les  temples  de  Vichnou  comme  une  représentation  de  ce  dieu. 
Le  culte  phallique  n'est  point  particulier  à  l'Inde,  on  en  trouve  des 
représentations  sur  les  monuments  de  l'ancienne  Egypte  et  des  traces 
dans  les  religions  grecque  et  romaine. 

Le  polythéisme  n'est  pas  toute  la  religion  hindoue;  l'Inde  possède  six 
écoles  de  philosophes  qui  ont  interprété  les  livres  saints  et  dont  les  doc- 
trines reposent  sur  les  mêmes  principes.  Leurs  disciples  se  sont  recrutés 
dans  la  caste  sacerdotale  qui  a  le  monopole  des  études  religieuses,  mais 
ils  n'en  forment  qu'une  très  petite  minorité,  car  les  brahmanes  s'élè- 
vent rarement  au-dessus  des  croyances  vulgaires. 

La  métaphysique  hindoue  est  parente  de  celle  des  bouddhistes.  Tandis 
que  le  croyant  ordinaire  accepte  tout  bonnement  la  métempsycose  sans 
chercher  à  l'interpréter,  le  sage  découvre,  sous  ses  multiples  manifesta- 


LB   SENTIMENT  RELIGIEUX   DANS   LINDE  Ii5 

lions,  l'âme  unique  du  monde,  il  est  panthéiste.  Le  fidèle  ordinaire,  quand 
il  songea  la  vie  future,  pense  avec  terreur  que  son  .âme  pourrait,  après 
la  mort,  s'incarner  dans  le  corps  d'un  animal,  il  craint  aussi  l'enfer  dont 
il  a  une  idée  confuse,  il  espère  enfin  être  admis  dans  Vun  des  paradis 
qui  s'étagenten  spirale  autour  du  mont  Mérou  d'où  viennent  les  eaux  du 
Gange  et  sur  lequel  les  neuf  planètes  brillent  autour  de  Siva.  Au  juge*^ 
ment  du  sage  la  vertu  consiste  à  se  débarrasser  des  voiles  de  la  Maya  où 
illusion  terrestre  et  à  s'unir  à  l'infini.  Pour  atteindre  son  idéal,  le  sage  se 
plonge  dans  une  contemplation  dont  rien  ne  doit  le  distraire,  il  s'absorbe 
dans  sa  pensée,  il  se  délivre  des  passions  en  réduisant  ses  besoins  à 
l'extrême  limite.  Il  se  passe  de  vêtement,  ne  conservant  qu'un  petit 
pagne  de  coton  ;  pour  nourriture,  il  se  contente  des  aliments  que  lui 
procure  la  charité  publique.  11  s'impose  enfin  des  mortifications  par 
lesquelles  il  témoigne  son  mépris  de  la  vie  qui  est  une  des  formes  de 
l'illusion;  la  mort  ne  l'effraie  pas,  et  sans  la  police  anglaise  il  se  sui- 
ciderait comme  le  gymnosophiste  qui  se  fit  autrefois  brûler  devant 
l'armée  grecque.  Un  pareil  saint  est  l'objet  de  la  vénération  univei'- 
selle;  s'il  est  indiffèrent  aux  honneurs,  une  foule  de  parasites  qui  l'en- 
tourent recueillent  les  offrandes,  exploitent  les  pèlerins  et  importunent 
les  touristes  européens  que  les  cochers  indigènes  leur  amènent  moyen- 
nant pourboire.  Après  la  mort  du  saint,  son  entourage  élèvera  un  sanc- 
tuaire sur  son  ermitage  et  en  tirera  des  revenus. 

Les  véritables  sages,  ceux  qui  par  leur  science  et  par  leur  vie  peuvent 
se  flatter  d'être  unis  à  la  divinité,  sont  très  rares;  nous  n'en  avons  trouvé 
qu'un  seul  dans  notre  voyage,  tandis  que  nous  rencontrions  à  chaque 
pas  des  pénitents  isolés  ou  en  groupes  qui  vont  à  peu  près  nus  et  qui 
vivent  de  la  charité  ;  mais  ceux-là  se  recrutent  dans  toutes  les  castes 
et  ils  n'ont  pas  les  connaissances  qui  mettent  un  brahmane  en  état  de 
pratiquer  le  renoncement  philosophique  Méprisés  des  gens  instruits,  ils 
n'ont  d'admirateurs  que  dans  le  peuple  ;  certains  sont  des  fainéants  qui 
vivent  sur  la  crédulité  publique,  beaucoup,  des  fanatiques  qui  se  vouent 
à  un  dieu,  surtout  à  Siva  dont  les  austérités  sont  célèbres  ;  tels  ceux  qui 
86  faisaient  autrefois  suspendre  par  les  muscles  du  dos  à  des  crochets 
devant  le  sanctuaire  de  Siva,  tels  ceux  qui  se  font  enterrer  vivants,  ceux 
enfin  qui  pratiquent  les  macérations  les  plus  redoutables,  les  plus  répu- 
gnantes ou  les  plus  singulières,  enthousiastes,  fous  ou  prestidigitateurs, 
on  ne  sait.  Au  musée  hindou  de  Jeypore,  une  figure  représente  un  péni- 
tent qui  se  livre  à  des  exercices  gymnastiques  en  l'honneur  des  dieux; 
on  pense  à  l'histoire  chrétienne  du  bateleur  qui  faisait  chaque  matin 
une  culbute  en  l'honneur  de  la  vierge  Marie. 

Pour  le  plus  grand  nombre  des  fidèles  hindous,  la  religion  consiste  en 
la  dévotion  la  plus  méticuleuse  et  la  bigoterie  la  plus  plate.  Les  prati- 
ques sont  en  tel  nombre  et  si  minutieuses,  qu'elles  ont  fini  par  étouffer 
tout  le  reste,  et  que  la  foi  leur  donne  plus  d'importance  qu'aux  dieux 
mêmes,  elles  deviennent  une  sorte  de  magie  qui  enchaîne  la  volonté 
des  maîtres  du  monde.  D'après  la  légende,  le  roi  Vichvamitra  parvint  à 
forcer  les  barrières  de  la  caste  brahmanique  parce  qu'il  avait  fait  tant 


ii(j  LA   REVUE   BLANOHE 

de  prières  et  s'était  livré  à  tant  d^austérités  que  les  dieux  n'avaient  plus 

.  le  pouvoir  de  lui  rien  refuser. 

Si  aucune  cérémonie  religieuse  ne  peut  être  faite  sans  Tintermédiaire 
des  brahmanes,  c'est  que  les  brahmanes  sont  les  seuls  qui  connaissent 

les  formules  mantra  par  lesquelles  on  agit  sur  les  dieux.  Voici  comment 

js'exprimoun  dicton  populaire  :  «  Les  dieux  sont  nos  maîtres,  les  mantras 
sont  maîtres  des  dieux,  les  bï'ahmanes  sont  les  maîtres  des  mantras, 
donc   les  brahmanes  sont  les  maîtres  du  monde.  »    Pour  réciter  les 

.mantras,  il  ne  faut  pas  se  tromper  d'une  lettre  ou  d'un  accent,  et  sur  ce 
point  le  formalisme  hindou  égale  celui  de  l'ancienne  religion  romaine. 
Les  formules  sont  très  nombreuses,  il  y  en  a  pour  faire  le  mal  comme 
pour  faire  le  bien,  les  premières  employées  par  les  sorciers,  qui  ne 

.  manquent  pas.  Autrefois,  quand  on  soupçonnait  un  Hindou  d'évoquer  les 
mauvais  esprits,  les  autorités  locales  lui  faisaient  arracher  les  dents 

.  pour  qu'il  lui  fût  impossible  de  prononcer  correctement  les  formules. 
Les  Hindous  croient  toujours  aux  maléfices,  et  quand  ils  s'imaginent  en 

.être  victimes,  ils  recourent  à  un  sorcier  pour  en  rompre  l'effet  ;  aussi 

.  rencontre-t-on  dans  les  districts  reculés  des  exorciseurs  déguenillés,  au 
costume  bizarre,  accompagnés  d'un  petit  garçon  qui  porte  leur  tam- 
bour magique  et  les  accessoires  de  leur  profession. 

L'Inde  a  aussi  la  croyance  au  mauvais  œil.  On  fait  des  cérémonies 
spéciales  pour  le  détourner  de  la  tête  des  nouveau-nés,  des  divinités 
domestiques  et  des  statues  des  temples.  Certaines  particularités  dans 
le  costume  ou  la  toilette  des  enfants  sont  destinées  à  détourner  d'eux 
le  mauvais  œil.  Enfin  les  maisons  hindoues  ont  toutes  au-dessus  de  leurs 
portes  pour  remplir  le  même  office  un  dieu  à  tête  d'éléphant  qui  est 

.  Ganecha  fils  de  Siva. 

L'Hindou  croit  aux  bons  et  aux  mauvais  présages.  S'il  rencontre  un 
animal  de  mauvais  augure,  il  rentre  chez  lui  et  renonce  à  un  voyage,  à 
un  marché,  à  une  affaire.  L'Hindou  consulte  les  astrologues  pour  savoir 
s'il  réussira  dans  une  entreprise  ou  si  tel  ou  tel  jour  est  faste  ou  néfaste  : 
l'astrologie  est  l'une  des  études  réservées  aux  brahmanes  dont  beaucoup 
s'occupent  à  publier  des  calendriers.  Les  formules,  les  exorcismes,  les 

.  prédictions  ne  réussissent  pas  toujours  mais  la  foi  des  Hindous  n'en  est 
pas  ébranlée  et  ils  se  consolent  de  leur  désappointement  par  la  pensée 
qu'ils  vivent  dans  l'ûge  de  fer  où  la  prière  et  les  pratiques  n'ont  plus  la 
merveilleuse  puissance  qu'elles  avaient  dans  Tàge  d'or  où  se  passe  l'ac- 
tion des  grands  poèmes. 

Chaque  matin,  à  l'aube,  les  rivières,  les  lacs,  toutes  les  eaux  vives  ou 
dormantes  de  l'Inde  sont  peuplés  de  baigneurs  des  deux  sexes.  Leur 
nombre  ne  diminue  jamais,  ni  en  plein  été,  lorsque  les  bassins  du  Dekan 
et  du  Sud  ne  sont  plus  que  des  mares  verdies  par  les  plantes  aqua- 

,  tiques,  ni  en  hiver  lorsqu'un  brouillard  blanc  s'élève  des  fleuves  du 
nord  sous  les  premiers  rayons  du  soleil  succédant  à  la  fraîcheur  de  la 
nuit.  L'Hindou  ne  se  baigne  point  par  hygiène,  mais  pour  accomplir  les 
ablutions  rituelles  :  su  religion  lui  ordonne  trois  sortes  de  purifications, 
se  plonger  dans  l'eau,  y  tremper  son  vêtement,  en  boire  quelques  goût- 


LE   SENTIMENT   RELIGIEUX    DANS   L'INDE  117 

les,  opérations  qui  doivent  être  accompagnées  de  gestes  consacrés  et  de 
certaines  prières.  Les  temples  sont  construits  sur  le  bord  d'une  rivière, 
d'un  lac  naturel  ou  artificiel  ou  du  moins  ils  renferment  un  bassin  creusé, 
assez  grand  pour  les  ablutions  quotidiennes  des  fidèles.  Ces  eaux  n'ont 
pas  toutes  la  môme  vertu  :  celles  qui  ont  une  origine  miraculeuse,  qui 
sont  citées  dans  les  traditions  et  dans  les  légendes  sont  les  plus  efficaces 
pour  faire  disparaître  les  souillures,  tel  ce  lac  sacré  du  Rajpoulana  formé 
par  les  larmes  de  la  femme  de  Bralima  pleurant  une  infidélité  de  son 
époux,  tel  ce  bassin  du  sud  que  le  Ciange  vient  dit-on  remplir  tous  les 
douze  ans.  La  plus  sacrée  de  toutes  les  eaux  est  celle  de  la  déesse 
Gange  et  sur  les  rives  du  Gange;  le  lieu  le  plus  sacré  est  Bénarès  où 
Ton  vient  en  pèlerinage  de  toutes  les  parties  de  Tïmle.  L'eau  du  Gange 
efface  tous  les  péchés  même  après  la  mort,  c'est  pourquoi  Ton  y  jette 
depuis  les  sources  jusqu'à  la  mer  les  cendres  dos  cadavres  :  l'usage  de 
dresser  les  bûchers  funéraires  à  la  place  où  les  fidèles  font  leurs  ablu- 
tions et  de  précipiter  dans  l'eau  les  restes  des  morts  se  trouve  sur  toutes 
les  rivières  de  Tlnde. 

Quand  l'Hindou  a  t<?rminé  ses  ablutions,  il  peint  sur  son  front  les  mar- 
ques de  Vichnou  ou  de  Siva  ou  s'y  met  une  simple  tache  de  couleur  :  dès 
lors  il  se  gardera  de  toutes  les  souillures  extérieures  ou  intérieures  et  la 
liste  en  est  longue.  Si  par  malheur  il  subit  la  moindre  d'entre  elles,  il 
sera  obligé  de  se  purifier  par  Tune  des  nombreuses  méthodes  quïn- 
diquent  les  traités  spéciaux. 

L'existence  des  castes  impose  à  l'Hindou  des  purifications  plus  fré- 
quentes et  plus  minutieuses  que  ne  le  fait  aucune  des  religions  connues  : 
plus  la  caste  est  élevée,  plus  les  précautions  ou  les  expiations  se  multi- 
plient, mais  comme  les  pratiques  sont  une  marque  de  bonne  naissance, 
il  n'est  pas  rare  de  voir  les  gens  des  basses  castes  renchérir  sur  les  au- 
tres. La  caste  est  un  groupe  héréditaire  de  personnes  qui  se  distinguent 
parce  qu'elles  ne  peuvent  manger  que  des  aliments  préparés  d'une  cer- 
taine manière,  parce  qu'elles  ne  peuvent  s'associer  aux  repas  des  étran- 
gers à  la  caste,  parce  qu'elles  ne  peuvent  enfin  se  marier  hors  de  la 
caste. 

Sur  le  paquebot  qui  nous  portait  d'Aden  à  Bombay,  un  groupe  de 
marchands,  passagers  de  pont,  s'était  perché  sur  un  amas  de  caisses  et 
s'y  tenait  à  l'abri  des  contacts;  ces  Indous  mangeaient  quand  on  ne  pou- 
vait les  voir  et  ne  consommaient  que  des  aliments  et  de  l'eau  apportés 
par  eux.  Le  voyageur  ou  le  pèlerin  hindou  a  toujours  avec  lui  son  pot  de 
cuivre  pour  puiser  de  l'eau  et  pour  faire  cuire  du  riz  ou  du  millet,  il  ne 
le  prête  à  personne  et  le  préserve  avec  soin  de  toute  souillure.  Au  bazar 
de  Lucknow  nous  avons  causé  un  scandale  en  voulant  examiner  un  us- 
tensile destiné  à  l'usage  personnel  d'un  marchand  et  que  nous  avions 
cru  faire  partie  de  son  étalage.  «  Pensez  donc,  disait  notre  guide  hindou, 
si  vous  l'aviez  touché,  on  aurait  dû  le  laver  cent  fois.  »  Le  brahmane 
mendiant  n'accepte  que  des  aliments  crus  et  les  lave  bien  des  fois  avant 
de  les  faire  cuire  à  l'abri  des  regards  impies.  Le  fonctionnaire  indigène, 
le  gradué  des  universités  anglo-indiennes  conserve  sa  caste  ;  l'Hindou  n'y 


Ii8  LA   HEVUE   BLANCHE 

renonce  pas  même  quand  il  se  convertit  au  christianisme  et  sur  ce  point 
ce  sont  les  missionnaires  qui  font  des  concessions  ;  Tun  d'eux  nous  a  dé- 
claré que  les  prêtres  n'entraient  pas  dans  la  maison  d'un  paria  pour  y 
porter  Textrême-onction,  mais  qu'ils  administraient  les  sacrements  sur 
le  seuil  de  la  porte,  accomplissant  leur  devoir  de  chrétien  avec  tous  les 
ménagements  possibles  pour  les  hautes  castes.  Dans  les  couvents  indi- 
gènes de  Pondichéry,  toutes  les  religieuses  appartiennent  à  la  même 
caste;  une  de  ces  communautés  qui  préparait  des  poupées  costumées 
pour  l'Exposition  de  1900  avait  fait  celle  qui  représentait  sa  caste 
plus  grande,  de  teint  plus  clair  que  les  autres  et  lavait  habillée  d'étoffes 
plus  belles. 

Chaque  caste  est  une  petite  société  qui  a  sa  morale,  ses  codes  et  dont 
les  traditions  sont  maintenues  par  un  conseil  de  discipline  ;  une  caste 
ne  se  préoccupe  jamais  des  usages  de  sa  voisine.  Quand  lès  Rajpoutes 
tuaient  leurs  tilles  nouveau-nées,  les  autres  Hindous  ne  les  approuvaient 
ni  ne  les  blâmaient,  ils  disaient  simplement  :  «  c'est  la  tradition  de  leur 
caste.  »  La  charité  est  un  devoir  à  l'intérieur  de  la  caste  mais  elle  ne  sau- 
rait être  pratiquée  en  dehors  d'elle.  Le  malade  aime  mieux  mourir  que 
d'être  soigné  par  un  étranger  :  quand  les  Anglais  ont  voulu  faire  trans- 
porter les  pestiférés  des  maisons  particulières  dans  les  hôpitaux,  les  Hin- 
dous se  sont  révoltés.  A  Bombay,  chaque  caste  à  son  hôpital.  L'Hindou 
se  représente  les  nations  étrangères  comme  des  castes.  «  Si  les 
Français  acceptent  de  dîner  avec  les  Anglais,  s'ils  peuvent  épouser  des 
Anglaises,  déclare  un  Hindou  cultivé,  je  ne  comprends  pas  la  différence 
entre  la  France  et  l'Angleterre  ».  L'Hindou  n'a  pas  d'autre  patrie  que  la 
caste,  il  y  entre  par  la  naissance,  il  n'en  sort  que  par  la  mort. 

Les  castes  n'ont  pas  toujours  existé,  mais  leur  origine  est  fort  an- 
cienne. Les  divisions  sociales  héréditaires  sont  mentionnées  pour  la 
première  fois  dans  les  Lois  de  Manou  dont  la  date,  incertaine  comme 
celle  dp  tous  les  documents  hindous,  semble  remonter  à  près  de  2.000  ans. 
D'après  ce  texte  la  société  est  formée  de  quatre  couches,  les  brahmanes, 
les  guerriers,  les  marchands  et  les  artisans  ;  il  y  a  longtemps  que  ces 
éléments  se  sont  fragmentés  en  une  foule  de  castes  portant  les  noms  les 
plus  différents.  La  seule  classe  qui  ait  gardé  quelque  cohésion  et  qui  ait 
conservé  partout  son  nom  initial,  celle  des  brahmanes,  comprend  au- 
jourd'hui plus  de  i.8oo  castes  dont  plusieurs  sont  considérées  comme 
des  usurpatrices.  Jusqu'à  nos  jours  tous  les  groupements  ont  pris  aux 
Indes  la  forme  d'une  caste  ;  les  émigrants  installés  dans  une  province 
nouvelle,  les  disciples  d'un  réformateur,  les  sectes  liérétiques,  la  troupe 
d'un  capitaine,  la  bande  d'un  chef  de  brigands,  les  corporations  d'ou- 
vriers se  constituaient  en  castes  qui  perdaient  au  bout  de  quelques 
générations  le  souvenir  de  leur  origine  et  desquelles  on  affirmait  bientôt, 
comme  de  toutes  les  institutions  hindoues,  qu'elles  venaient  des  dieux  et 
qu'elles  existaient  depuis  des  milliers  de  milliers  d'années.  Aujourd'hui, 
les  Hindous  sont  répartis  en  castes  innombrables  dont  chacune  prétend 
être  plus  noble  que  les  autres,  mais  jqui  admettent  à  peu  près  toutes 
la  supériorité  des  brahmanes. 


LE  SENTIMENT  RELIGIEUX  DANS  L'INDE  119 

Les  brahmanes  prétendent  être  de  pure  race  aryenne  et  Ton  doit 
reconnaître  que  dans  Tlnde  méridionale  beaucoup  d'entre  eux  ont  le 
teint  plus  clair  et  des  traits  plus  européens  que  les  dravidiens  au  milieu 
desquels  ils  vivent  :  dans  le  sud,  ils  ont  conservé  le  costume  d'autrefois, 
une  pièce  d'étoffe  qui  entoure  les  reins  et  passe  en  écharpe  de  la  cein- 
ture à  l'épaule  —  laissant  la  moitié  du  torse  nu.  On  remarque  sur  leur 
poitrine  le  cordon  sacré,  insigne  des  brahmanes,  qu'usurpent  parfois 
d'autres  castes  :  leur  tête  est  rasée  et  reste  toujours  découverte.  Dans  le 
nord  il  est  souvent  difficile  de  distinguer  un  brahmane  d'un  autre  Hindou, 
car  les  purifications  et  les  pratiques  font  toute  la  différence.  La  journée 
du  brahmane  suffit  à  peine  aux  ablutions,  aux  sacrifices,  aux  prières, 
s'il  observe  consciencieusement  la  règle.  Ses  moindres  actions  sont 
soumises  à  des  prescriptions  qui  s'appliquent  môme  à  la  manière  de  se 
nettoyer  les  dents  avec  un  morceau  de  bois.  En  compensation  les  brah- 
manes ont  le  privilège  d'être  seuls  en  contact  avec  la  divinité,  seuls  ils 
peuvent  offrir  des  sacrifices,  seuls  ils  savent  les  prières,  seuls  ils  étu- 
dient le  sanscrit  et  les  écritures  sacrées  dans  les  écoles  des  pagodes.  Le 
sacerdoce  fait  vivre  beaucoup  d'entre  eux,  mais  il  n'est  pas  leur  seule 
profession  :  les  plus  pauvres  se  font  domestiques  chez  les  autres,  car  un 
brahmane  ne  peut  pas  être  servi  par  des  gens  de  castes  inférieures  ;  on  en 
trouve  même  qui  se  font  cuisiniers  chez  de  riches  marchands  qui  veu- 
lent une  nourriture  préparée  selon  les  règles  ;  dans  cette  condition  le 
brahmane  mange  à  part  et  ne  dessert  jamais  la  table  de  son  maître. 
Un  brahmane  peut  se  faire  soldat,  de  même  qu'un  kchatria  ou  guerrier 
peut  devenir  scribe.  I^es  hautes  castes  admettent  toutes  les  professions 
sauf  celles  qui  font  détlioir.  La  pauvreté,  le  travail  manuel  ne  déclassent 
pas  leurs  membres,  mais  ils  ne  sauraient  exercer  les  métiers  qui  les 
exposeraient  à  des  souillures  mystiques,  par  exemple  se  faire  blanchis- 
seur, barbier  ou  encore  entrer  au  service  des  européens  carnivores  pour 
lesquels  l'Hindou  ressent  Thurreur  que  nous  inspirent  les  anthropo- 
phages. Toutes  les  besognes  impures  sont  abandonnées  à  des  castes  spé- 
ciales ou  aux  individus  sans  caste. 

Un  homme  qui  désobéit  aux  prescriptions  traditionnelles  s'expose  à 
être  exclu  de  la  caste  par  le  conseil  de  discipline;  il  se  trouve  alors 
complètement  déclassé  car  il  ne  saurait  être  accueilli  dans  une  autre 
caste,  mais  il  peut  se  faire  réintégrer  dans  la  sienne  s'il  paye  une  amende 
proportionnée  à  sa  fortune  et  s'il  se  soumet  à  des  purifications  dont  la 
plus  efficace  consiste  à  absorber  les  cinq  liquides  sortis  de  la  vache. 

Les  Anglais  n'ont  pas  touché  à  l'organisation  des  castes  et  pourtant 
l'influence  occidentale  commence  à  pénétrer  la  société  hindoue  par  un 
effet  indirect  de  la  domination  britannique.  Sous  l'administration 
européenne  le  commerce  s'est  développé,  les  chemins  de  fer  ont  été 
construits,  les  cadres  européens  ont  été  imposés  à  l'armée  et  à  l'admi- 
nistration, par  suite  le  contact  avec  les  Européens  ou  entre  les  castes  dif- 
férentes est  devenu  plus  fréquent  qu'autrefois  ;  la  rigueur  des  anciennes 
prescriptions  s'est  relâchée,  du  moins  pour  ceux  qui  veulent  s'enrichir 
ou  avancer  dans  l'administration  :  un  brahmane  négociant  ou  fonction- 


lao  LA  REVUE   BLANCHE 

naire  ne  peut  pas  maintenir  dans  les  endroits  publics  la  distance  que 
l'ancienne  règle  exige  entre  sa  personne  et  celle  d'un  artisan.  Les  gens 
de  la  stricte  observance  se  condamnent  à  vivre  à  part  et  à  mener  Tan- 
cienne  existence  végétative.  Ils  sont  d'ailleurs  assez  nombreux  pour 
maintenir  dans  les  hautes  castes  une  partie  des  vieilles  traditions. 

Le  régime  tient  toujours,  mais  il  a  perdu  quelque  chose  de  sa  vitalité 
et  la  preuve  c'est  que  les  castes  nouvelles  ne  se  forment  plus  en  aussi 
grand  nombre  qu'autrefois. 

Suivant  les  juristes  anglais  la  codification  des  usages  hindous  aurait 
contribué  à  figer  la  société  dans  ses  cadres  actuels.  Autrefois,  la  fon- 
dation d'une  caste  était  souvent  l'œuvre  d'un  réformateur  qui  établis- 
sait parmi  ses  disciples  de  nouvelles  règles  en  matière  do  mariage  ou  de' 
propriété  ;  depuis  que  les  Anglais  ont  rédigé  des  codes,  de  semblables 
innovations  seraient  frappées  de  nullité  et  les  Hindous  doivent  rester  dans 
leurs  castes  s'ils  veulent  que  les  actes  de  leur  vie  civile  soient  légitimes. 

L'influence  européenne  a  d'autres  effets  plus  considérables,  elle 
apprend  aux  Hindous  qu'il  n'est  pas  nécessaire  de  s'enfermer  dans  une 
caste  pour  former  des  sociétés  de  discussions  littéraires,  politiques  et 
sociales  et  là  se  trouve  le  germe  d'une  évolution  qui  s'indique  à  peine 
mais  qui  sera  féconde  en  conséquences. 

Jusqu'à  nos  jours  l'intelligence  hindoue  dominée  par  la  foi  en  d'absor- 
bantes pratiques,  par  la  tradition  qui  fixe  Tesprit  sur  le  passé,  par  un 
animisme  naïf  qui  attribue  aux  esprits  le  mouvement  d'une  machine  à 
vapeur  ne  s'est  pas  ouverte  à  la  science  et  à  ses  applications.  La  morale 
la  plus  raffinée  n'assigne  à  l'individu  aucun  devoir  social,  ne  lui  donne 
pas  d'autre  préoccupation  que  de  faire  son  salut,  pas  d'autre  idéal  que 
le  renoncement  et  considère  le  mépris  de  l'action  comme  la  vertu 
suprême.  Humanité  n'a  pas  de  sens,  nation  non  plus,  nulle  solidarité 
eh  dehors  de  la  caste  ! 

Albert  Métin 


Le  Journal  de  Pavlik  Dolsky^'^ 

{Fin) 

12  avril. 

Evidemment  je  touche  à  la  fin  ;  ma  tête  est  encore   assez 
solide,  mais  les  forces  s'en  vont  de  jour  en  jour  et  les  souf- 
frances, la  nuit  surtout,  sont  insupportables.  A  peine  suis-je 
assis   à  ma  table  que   déjà   ma  main  a  de  la  peine  à  tenir  la 
plume.  Ce  matin  Maria  Pétrovna  m'a   conseillé   de   me  faire 
administrer  et  Féodor  Féodorovitch  me  propose  pour  demain 
une  consulation  de  médecins.  Naturellement  j'ai  dit  oui  à  tout. 
L'une  et  Taulre  m'affirment  que  je  suis  hors  de  danger  et  qu'ils 
ne  font  leurs  propositions  que    pour  me  tranquilliser.   Après 
leur  départ  on  m'a  remis  quelques  cartes  de  visite.  Sur  l'une 
j'ai  lu:    Comtesse  H.  P.  Zavorskaïa.  Cette   carte  à  elle  seule 
est   mon   arrêt   de    mort  :  Hélène    Pavlovna  ne  viendrait   pas 
chez   moi  s'il  restait  le  moindre  espoir  de  me  sauver  ;  sa  visite 
n'est  qu'une  réconciliation  in  extremis. 
Allons  il  est  temps  de  faire  ma  nécrologie. 
«  Il   y   avait  une   fois  un  homme  que  ses  amis  appelaient 
Pavlik   Dolsky.   De  sa  vie   il  ne  fit  rien  de   particulièrement 
méchant,  mais  il   n'y  avait  pas  en  lui  grand'chose  de  bon.  A 
vrai  dire,  c'était  un  homme  assez  nul,  et  pourtant  il  aura  occupé 
une  place  assez  marquante.  Son  cerveau  travaillait,  son  cœur 
battait  fort  et  ardemment  ;  il  aura  beaucoup  pensé  et  senti,  sou- 
vent désiré  et  espéré  et,  plus  souvent  encore,  souffert  et  erré. 
Son  grand  malheur  fut  de  ne  rien  faire  et  de   se  croire  jeune 
trop  longtemps.  Quand  il  s'en  fut  rendu  compte  et  qu'il  voulut 
'  rendre  sa  vie  un  peu  plus  raisonnable,  on  lui  dit  :  «  Non,  il  est 
trop  tard,  tu  as  passé  le  temps  d'aimer  comme  celui  de  penser, 
de    désirer,   d'espérer,    de   te  tromper.   Peut-être  souffriras-tu 
encore   un  peu,  mais  pas  longtemps,  puis    tu   disparaîtras.  » 
Je  ne  sais  ce  que  pensent  les  autres,  mais  moi  je  plains  ce  pau- 
vre Pavlik  envoyé  en  ce  monde  sans  son  consentement  et  ren- 
voyé malgré  lui.  » 

5  juillet. 
Il  y  a  plus  d'un  mois  qu'on  m'a  emmené  à  Vassilievka,  encore 
faible  et  sauvé  de  la  mort  par  quelque  miracle.  Le  jour  où  j'écri- 


(1")  Voir  La  revue  blanche  des  15  avril  et  l*»"  mai  1902. 


122  LA   REVUE    BLANQHE 

vis  la  dernière  page  de  mon  journal  fut  le  dernier  dont  j'eus 
conscience.  Je  me  rappelle  ensuite,  comme  dans  un  brouillard, 
l'entrée  de  mon  confesseur,  le  père  Basile,  et  avec  quelle  ardeur 
j'ai  prié.  Je  me  souviens  encore  que  des  gens  tout  à  fait  incon- 
nus se  sont  approchés  de  moi,  m'ont  mis  nu  et  ont  disputé 
autour  de  moi.  Même  l'un  deux,  le  plus  gris  et  le  plus  chauve, 
a  fort  malmené  Féodor  Féodorovitch.  Puis,  je  ne  me  rappelle 
plus  rien.  Rarement  je  reprenais  connaissance  et,  à  la  lumière 
de  la  lampe  voilée  d'un  abat-jour  sombre,  je  voyais  toujours 
devant  moi  Maria  Pétrovna  qui  me  faisait  prendre  mes  remèdes. 
Mais  ce  n'était  plus  la  Maria  Pétrovna  que  je  connaissais  ;  non  : 
c'en  était  une  autre.  Je  voulais  lui  demander  pourquoi  elle  était 
si  pâle  et  si  maigre,  mais  je  ne  le  pouvais  pas  :  aussitôt  que 
j'avais  pris  ma  médecine,  elle  disparaissait;  seul  le  bruit  léger 
de  ses  pas  s'entendait  sur  le  tapis,  et  de  nouveau  je  perdais 
connaissance.  Môme  à  présent  il  m'est  difficile  de  comprendre 
combien  de  temps  dura  cet  état.  Je^  m'éveillai  un  matin  :  il  n'y 
avait  plus  ni  lampe  ni  abat-jour  ;  un  clair  soleil  rayonnait  aux 
stores  de  ma  fenêtre.  Je  remuai  ;  des  pas  légers  glissèrent  sur 
le  tapis. 

—  Maria  Pétrovna,  est-ce  vous?  demandai-je  on  me  frottant 
les  yeux. 

—  Non,  je  ne  suis  pas  Maria  Pétrovna,  me  répondit  en 
s'approchant  de  mon  lit  une  petite  femme  maigre  au  doux  et 
sympathique  visage.  Je  suis  la  garde-malade,  vous  m'appelez 
toujours  Maria  Pétrovna,  mais  cela  ne  fait  rien... 

—  Et  quel  est  votre  nom? 

—  Je  vous  le  dirai  plus  lard.  A  présent,  il  ne  faut  plus 
parler,  prenez  votre  potion  et  dormez. 

En  même  temps  la  petite  femme  enlevait  très  adroitement 
mon  oreiller  et  m'en  remettait  un  autre.  Jusqu'à  présent  je  me 
rappelle  comme  je  m'endormis  doucement  la  tête  appuyée  sur 
ce  coussin.  De  ce  jour  commença  la  guérison.  Dans  les  rares 
instants  où,  durant  ma  maladie,  j'avais  pu  penser,  je  me  rendais 
bien  compte  que  j'allais  mourir,  et  cette  pensée  ne  m'attristait 
guère  ;  chaque  nouvelle  phase  de  ma  guérison  au  contraire  rem- 
plissait mon  cœur  d'une  joie  indicible.  Mon  premier  entretien 
avec  Anna  Dmitrievna, — c'était  le  nom  de  la  garde,  —  la  première 
tasse  de  thé  qu'on  me  permit,  la  première  bouffée  d'air  frais  de 
printemps  quand  on  ouvrit  ma  fenêtre,  tout  cela  fut  pour  moi 
autant  de  fêtes. 

Parmi  les  lettres  restées  fermées  que  je  trouvai  sur  mon 
bureau,  il  y  en  avait  une  d'Hélène  Pavlovna  qui  m'expliqua  sa 


LE  JOURNAL  DE  PAVLIK  DOLSKY  1^3 

visite.  Elle  écrivait  que,  demeurée  fidèle  à  la  mémoire  de  son 
premier  mari,  elle  me  priait  de  lui  remettre  pour  qu'elle  les  lût, 
les  lettres  d'Aliocha  ainsi  que  ses  photographies.  Elle  ajoutait 
à  la  fin,  que,  si,  par  hasard,  je  trouvais  de  ses  lettres  à  elle, 
j'eusse  robligeance  de  les  joindre  à  celles  de  son  mari. 

A  ce  billet  sec  quoique  poli,  je  répondis  par  une  lettre  très 
cordiale.  Je  demandais  à  Hélène  Pavlovna  de  me  pardonner  si 
ma  conduite  m'avait  valu  sa  colère,  lui  donnais  ma  parole 
d'honneur —  et  c'était  vrai  —  de  n'avoir  conservé  aucune  de 
ses  lettres,  et  mis  sous  enveloppe  le  «  groupe  prophétique  », 
le  seul  monument  du  passé.  Deux  heures  après  on  me  remit  un 
morceau  de  vilain  papier  sur  lequel  je  lus,  tracé  d'une  grosse 
écriture  mal  formée  :  «  La  Comtesse  Hélène  Pavlovna  Zavors- 
kaïa  a  reçu  la  lettre  et  le  paquet  de  M.  Dolsky  ;  en  foi  de  quoi, 
selon  les  ordres  de  Son  Excellence,  je  signe  :1e  valet  de  chambre, 
Jacques.  » 

Si  Hélène  Pavlovna  est  innocente  de  la  mort  de  son  mari,  et 
je  doute  de  plus  en  plus  de  sa  culpabilité,  je  suis  horriblement 
coupable  envers  elle,  et  sa  colère  est  légitime;  toutefois  il  me 
semble  qu'après  un  quart  de  siècle  elle  pourrait  un  peu  se  cal- 
mer et  s'adoucir.  En  tous  cas  je  suis  très  content  qu'avec  le 
groupe  prophétique  ait  disparu  tout  ou  presque  tout  ce  qui  me 
restait  de  cette  pénible  période  de  ma  vie  ;  il  ne  me  reste  que  les 
remords  de  concsience  qu'on  ne  peut  envoyer  nulle  part.  La 
correspondance  d'Hélène  Pavlovna  est  la  seule  tache  qui  ait 
assombri  le  fond  clair  de  ces  deux  derniers  mois.  L'impression  de 
ma  joie  de  jour  en  jour  grandit  et  elle  atteignit  son  paroxysme 
quand  on  m'emmena  à  Vassilievka.  Cette  vieille  maison  plon- 
gée dans  la  verdure  des  tilleuls  et  des  peupliers,  ce  grand  et 
vieux  jardin  dont  on  pourrait  faire  plusieurs  parcs  m'ont 
ramené  au  temps  inoublié  de  mon  enfance,  qui  fut  gaie  et  pure. 

Nous  arrivâmes  à  Vassilievka  dans  la  nuit.  Le  lendemain,  en 
me  levant,  je  me  mis  au  balcon  fleuri  et  embaumé  d'un  buisson 
entier  de  roses,  et  quand  ma  vieille Palégéïa  Ivanovna  m'apporta 
mon  café  dans  une  grande  tasse  bleue,  jolie  de  bergères  peintes, 
je  sentis  que  le  poids  des  lourdes  années  était  tombé  de  mes 
épaules.  Pendant  la  route  j'avais  senti  par  moments  une  grande 
faiblesse.  Les  coins  familiers  me  rendaient  tout  d'un  coup  mes 
forces  d'autrefois.  J'ai  parcouru  la  maison  et  d'un  pas  léger  je 
suis  monté  dans  celte  chambre  qu'enfant  j'occupais  avec  mon 
frère.  Cette  chambre  n'a  guère  changé  :  une  grande  table  noire 
entaillée  de  coups  de  canif  occupe  le  même  coin  entre  la  fenêtre  et 
le  poêle  ;  nos  lits  d'enfants  sont  restés  côte  à  côte    seulement 


ia4  LA    REVUE    BLANCHE 

le  papier  est  déchiré  et  la  couleur  des  rideaux  des  fenêtres  es 
passée.  J'ai  ouvert  une  grande  fenêtre  à  laquelle  j'étais  jadis 
resté  accoudé  de  longues  heures  à  regarder  pensif  Torée  d'une 
vieille  et  sombre  forêt  qui  bleuissait  à  droite.  Les  arbres  sont 
coupés  et,  à  leur  place,  on  aperçoit  la  rivière  bleue  qu'ils  empê- 
chaient de  voir  autrefois;  le  paysage  est  peut-être  plus  beau, 
mais  je  regrettais  Tantique  forêt  coupée,  et  avec  soulagement  je 
tournais  mes  regards  à  gauche  vers  les  ruines  de  la  vieille  cui- 
sine. J'avais  dix  ans  quand  on  fit  construire  la  cuisine  de  pierre, 
mais  près  d'elle,  à  demi-pourris,  les  débris  de  la  cuisine  de  bois 
sont  encore  là.  J'étais  heureux  que  le  puits,  comblé  depuis  long- 
temps, eût  été  conservé  et  de  voir  à  l'entrée  du  potager  l'épou- 
vantail  en  habit  noir  placé  là  jadis  pour  effrayer  les  corbeaux, 
mais  qui  alors  nous  effrayait  beaucoup  plus,  Sacha  et  moi. 

Un  mois  entier  s'est  écoulé  sans  que  je  m'en  sois  aperçu.  Je 
voulais  faire  visite  à  quelques  voisins,  mais  je  remettais  toujours 
ces  visites  au  lendemain.  Je  craignais  d'interrompre  ma  vie 
calme,  ma  vie  solitaire  de  souvenirs  et  de  rêves.  Je  revivais  au 
passé.  Je  retrouve  ici  les  lettres  que  j'avais  écrites  à  ma  mère 
au  cours  de  trente  années.  D'ordinaire,  je  passe  toute  la  matinée 
à  lire  ces  lettres  ;  sur  chacune,  je  réfléchis  longnemenl,  non 
seulement  je  lis  les  mots  qui  sont  écrits,  mais  je  vois  entre  les 
lignes  ce  que  je  taisais.  Tout  mon  passé  revit  dans  ma  mémoire, 
une  foule  d'hommes  passent  de  nouveau  devant  moi  avec  leurs 
traits  tantôt  nets  et  tantôt  effacés.  Os  taches  d'ombre  sur  les 
personnes  qui  me  sont  proches  avaient  beaucoup  troublé  mon 
âme  dans  les  années  de  l'adolescence,  maintenant  je  les  vois 
avec  plus  de  calme  puisque  je  comprends  mieux,  —et  comprendre, 
selon  le  grand  mot  de  Shakespeare,  c'est  j)ardoniier. 

Ma  seule  dislrai^tion,  c'est  de  causer  avec  Palégéïa  Ivanovna  et 
nos  conversations  n'ont  trait  (|n'au  passé.  Elh*  a  beaucoup  plus 
de  quatre-vingts  ans;  elle  avait  été  engagée  pour  nourrir  ma 
mère,  et  de  ce  jour  elle  est  restée  dans  la  maison  :  on  l'y  traitait 
comme  une  personne  de  la  famille.  Klle  a  très  bien  connu  mes 
deux  aïeuls  et  ses  récits  m*expli(juent  beaucoup  de  traits  de  mon 
caractère  et  certains  actes  de  ma  vie.  Dune  Jamille  jadis  nom- 
breuse, je  suis  le  seul  survivant.  «  Maintenant  je  ne  prie  que 
pour  ta  santé,  me  disait  un  jour  Palégéïa  Ivanovna —  et  quand 
je  me  rappelle  tous  les  autres,  il  me  faut  dire  :  Dieu,  garde  l'âme 
de  ton  serf  !  » 

Hier,  j'ai  trouvé  ce  cahier  et  j'ai  relu  mon  journal.  Chose 
étrange,  les  lettres  que  j'ai  écrites  il  y  a  trente  ans  sont  beaucoup 
plus  près  de  mon  ûmeque  ce  journal  commencé  l'année  dernière. 


LE  JOURNAL   DE   PAVLIK   DOLSKY  1^5 

Une  transformation  morale  s'est  produite  en  «moi  depuis  ces 
deux  mois.  Par  exemple,  en  commençant  ce  journal  je  me  suis 
demandé  :  «  Suis-je heureux  ou  malheureux?  »  et  je  ne  pouvais 
répondre  à  cette  question.  Aujourd'hui,  j'y  réponds  sans  hésiter  : 
j'ai  été  malheureux  pendant  de  longues  années,  mais  maintenant 
je  suis  tout  à  fait  heureux.  Peut-être  mes  dissertations  sur  l'amour 
de  l'humanité  étaient-elles  logiques,  mais  ce  qui  est  logique 
n'est  pas  toujours  juste.  Je  ne  puis  dire  notamment  si  j'aime 
l'humanité  ou  la  planète  ou  le  système  solaire  ;  je  sais  une  seule 
chose,  que  j'aime  la  vie  dans  toutes  ses  créations,  j'aime  la  pensée 
que  je  vis. 

Aujourd'hui,  il  fait  très  chaud,  comme  il  n*a  pas  fait  chaud 
encore  cette  année.  La  paresse  me  gagnait,  je  n'arrivais  ni  à  lire, 
ni  à  penser  ;  je  suis  descendu  au  jardin  et  m'y  suis  installé  à 
l'ombre  d'un  large  érable.  Le  ciel  était  sans  nuage,  autour  de  moi 
régnait  un  calme  absolu;  tout  ce  qui  pouvait  se  garer  de  la 
chaleur  dormait,  les  hommes  comme  les  animaux  et  les  arbres. 
Seules,  quelques  hirondelles  silencieusement  traversaient. l'air, 
quelques  mouches  tournoyaient  sans  bruit  au-dessus  de  ma  tôte, 
et  de  loin  en  loin  arrivaient  jusqu'à  moi  le  clapotis  de  l'eau  et 
les  cris  des  gamins  qui  se  baignaient  dans  la  rivière.  Puis  tout  se 
taisait.  Gagné  par  l'exemple,  j'allais  m'endormir  quand  je  fus 
éveillé  par  l'arrivée  d'un  nouveau  personnage.  A  quelques  pas 
de  moi  se  tenait  un  grand  coq  qui  me  regardait  attentivement; 
il  poussa  deux  fois  très  haut  un  cri  impérieux,  parut  mécontent 
de  quelque  chose  et  rebroussa  chemin  en  foulant  délicatement 
l'herbe  comme  un  élégant  de  la  ville  qui  vient  par  hasard  à  la 
campagne  et  craint  de  salir  ses  bottines  vernies.  On  dirait  que  ce 
coq  m'a  été  envoyé  pour  chasser  un  sommeil  malencontreux  et  me 
rappeler  au  plaisir,  c'est-à-dire  à  la  vie.  Mon  Dieu!  pensai-je 
plein  d'enthousiasme,  comment  ne  pas  te  remercier!  J'étais  con- 
damné à  mourir,  et  sans  un  miracle,  je  serais  dans  la  tombe,  je 
ne  jouirais  pas  de  ce  bienfaisant  soleil,  de  cette  ombre  délicieuse, 
le  coq  chanterait  devant  ma  tombe,  mais  je  n'entendrais  pas  son 
cri  !  Je  sais  que  l'heure  n'est  pas  loin,  mais  je  dois  te  savoir  gré 
de  ce  délai  et  en  profiter.  Quoi  qu'il  puisse  m'arriver  maintenant, 
je  ne  crains  plus  rien;  si  j'étais  condamné  aux  travaux  les  plus 
pénibles;  s'il  me  fallait  mener  l'existence  d'un  mendiant  sans 
asile,  alors  même  je  ne  me  révolterais  pas.  Dormir  sur  la  terre 
nue,  vaut  encore  mieux  que  dormir  dessous.  D'ennemis  je  n'en 
puis  avoir;  il  n'y  a  pas  d^outrage  que  je  ne  puisse  pardonner. 
Je  crois  n'avoir  haï  personne  aussi  vivement  que  Michel  Ko- 
zielsky,  et  mainlenant  je  pense  à  lui  sans  amertume  ;  dans  trois 


ia6  LA   REVUE    BLANCHE 

semaines  j'irai  à  la  campagne  chez  Maria  Pétrovna  et  je  passerai 
chez  elle  la  fin  de  Tété.  Puis,  à  la  fin  d'août,  aura  lieu  le  ma- 
riage de  Lydia  et  j'ai  promis  d'être  garçon  d'honneur. 

Je  ne  puis  me  rappeler  celte  charmante  enfant  sans  attendris- 
sement, bien  que  le  démon  de  Tamour  soit  complètement  endormi 
en  moi  et,  je  l'espère,  ne  doive  plus  s'éveiller.  Ces  jours-ci, 
Lydia  m'a  écrit  :  «  Quand  même,  j'insisterai  et,  après  mon 
mariage,  je  ferai  tout  pour  que  Maria  Pétrovna  vous  épouse.  » 
Elle  le  fera  peut-être,  mais  que  m'importe?  Si  chaque  homme 
éprouvait  une  fois  dans  sa  vie  ce  que  j'ai  éprouvé,  c'est-à-dire 
s'il  avait  senti  nettement  un  de  ses  pieds  dans  la  tombe,  la 
haine  cesserait  entre  les  hommes.  La  vie  humaine  est  enfermée 
dans  un  cadre  si  étroit  d'ignorance  et  de  faiblesse,  elle  est  si 
accidentelle,  si  incertaine,  si  courte,  qu'il  est  absurde  à  l'homme 
de  l'empoisonner  encore  par  de  stupides  querelles.  Quelle 
terrible  folie  que  la  guerre  !  Comment  les  hommes  peuvent-ils 
se  décider  à  s'entre-tuer  !  L'homme  n'a  qu'un  seul  et  véritable 
ennemi,  la  mort;  on  ne  peut  lutter  contre  elle,  mais  il  ne  faut 
pas  l'aider. 

Et  si  ce  renoncement  à  la  lutte,  ces  élans  d'amour  n'étaient 
pas  des  preuves  de  ma  transformation  morale,  mais  seulement 
les  signes  du  ramollissement,  de  la  vieillesse...? 

Tant  pis!  il  faut  se  soumettre,  il  faut  renoncer  à  être  Pavlik, 
il  est  temps  de  devenir  Pavel  Malvéiévitch  et  d'accepter  la  vieil- 
lesse avec  toutes  ses  conséquences. 

Ah!  vieillard!  vieillard! 


FLN 


A.  N.  Apoukhtine 


Traduit  du  rasse  par  J.  W.  Biekstock. 


Poèmes 


D  APRÈS  SCHUMANN 

Ce  sera  dans  longtemps  —  et  très  loin 

Sans  doute,  —  et  par  un  ciel  mélancolique 

En  deuil  de  son  bleu  incertain 

En  deuil  royal,  faiblement  purpurin  ; 

Des  vagues  pleureront  une  glauque  musique^. 

Car  ce  sera  le  soir  —  et  sur  une  plage,  — 
Puisque,  sous  le  voile  des  ans. 
Tu  ne  m'apparais  un  peu  moins  fuyante 
Que  baignée  de  l'inquiétude  âpre  du  large 
Et  de  crépuscule. 

Il  y  aura  de  grands  bois  noirs  sur  la  dune, 
Pareils  à  ceux  où  les  soupirs  des  feuilles 
Semblent  chuchoter,  —  si  bas  !  —  ton  nom, 
Que  je  le  veuille 
Ou  non. 

Il  y  aura  de  lents  oiseaux  attardés 

Qui  feront  dans  Tair  des  cercles  tristes, 

Des  senteurs  tendrement  tristes,  comme  oubliées 

Et  retrouvées, 

De  tamarix. 

Il  y  aura  en  tout  une  grande  douceur  lasse 
Comme  après  des  larmes. 

Et  tu  ne  seras  plus  le  songe  consolant  qui  passe 
Mais  la  Poursuivie,  la  Redoutée,  chair  et  âme 
...  (La  brise  gémira  des  :  Enfin!  et  des  :  Hélas I) 

Et  malgré  Texultante  folie  de  ma  joie 
Je  n'irai  que  bien  lentement  vers  Toi, 


1^8  LA   REVUE   BLANCHE 

Tout  angoissé,  de  moins  en  moins  vite, 

Si  comiquement  honteux  de  n^étne  que  moi 

Que  tu  me  reconnaîtras  tout  de  suite.  » 

Tu  me  souriras,  — charitahlement,  —  des  yeux,  — 
De  tes  larg(\s,  de  tes  [)rofonds  yeux  —  radieux 
Encore —  dans  la  nuit  lombanLe  ; 

Et  comme  je  ne  saurai  que  te  regarder, 
Croyant  rêver  ce  bonheur  toujours  retardé, 
Oubhcux  des  longues  années  suppliciantes, 
Des  longs  désespoirs  avivés  de  faux  espoirs, 
Tu  me  tendras,  —  plutôt  condescendante,  — 
La  pâle  main  qui  m*a  pétri  sans  le  savoir  : 
Et  tu  te  croiras  la  plus  aimante. 


II 
CANTILÈNE 

J'aime  le  mot  :  doux,  -j'aime  le  mot:  bleuy  -j'aime  le  mol  :  triste^ 
Ils  me  caressent,  ils  me  bercent,  ils  me  noient,] 
Ils  me  roulent  dans  une  houle  qui  chatoie 
Comme  Teau  des  lagunes  de  Venise  l'Irisée. 

Ils  miroitent  comme  les  grottes  marines 
Troubles  et  claires,  qu'un  reflet  du  large  baigne. 
Où  flottent,  blondes,  les  flexueuses  néréides 
Et  les  souples  torsions  des  pâles  sirènes. 

Ils  m'endorment  comme  une  chanson  lente 
Dans  le  saphir  des  soirs  diaphanes  de  l'Inde  ; 
Us  m'émeuvent  comme  une  balsamique  plainte 
D'invisibles  fleurs  dans  les  arcanes  des  sentes. 

0  surtout  le  doux  mot  bleu  :  tr'isle  ! 
Combien  il  se  prolonge  par  les  crépuscules 
Alors  qu'est  morte  au  ciel  la  dernière  améthyste 
Et  que  de  pâles  feux  bleus  tremblent  dans  la  brume, 
Telles  de  frissonnantes  et  lointaines  lucioles, 
Vagues  âmes  qui  s'éveillent,  craintives, 
Rien  encore  que  promesses  d'étoiles  ! 


POÈMES  IVJ 

Déjà  s'éveillent  dans  les  bois  et  sur  les  rives 

Les  fantômes  plaintifs  des  amours  malheureuses, 

Des  amours  voluptueusement  déchirantes, 

Sues  fatales  d'avance  —  et  d'autant  plus  fougueuses  ; 

Et  ceux  des  amours  menacées,  toujours  errantes  ; 

Et  ceux  des  amours  qui  furent  à  peine. 

Dont,  à  peine,  de  bleues  vapeurs  nacrées  subsistent  : 

Ne  furent-elles  pas  les  plus  doucement  tristes? 

...  Tendresses  pour  des  inconnues,  —  recherches  vaines  ... 
0  tes  longs  et  doux  yeux  bleus  d'un  bleu  gris  si  triste  ! 


III 


CALADORAS 
[Ténériffe] 


Pour  madame  F, 


Elles  demeurent  en  d'étroites  rues  humides, 

En  de  vieilles  maisons  basses,  —  crépusculaires 

Malgré  le  jour  d'or  bleu  fervide 

Où  semblent  s'évaporer  les  tuiles  solaires, 

Les  saharas  de  blanches  terrasses 

Et  les  squameuses  végétations  d'Afrique. 

Elles  brodent,  sur  de  petits  métiers  bizarres 

Faits  de  lattes  asymétriques, 

De  vieux  clous  tordus  et  de  ficelles. 

Des  fleurs  de  formes  surnaturelles. 

Des  croix  fantasques  de  vitraux  antiques. 

D'arachnéennes,  d'aériennes  rosaces 

Ou  des  papillons  qui  vivent  sur  d'autres  astres. 

Et  tous  ces  motifs  s'isolent  —  ou  s'entrelacent 
Sur  la  toile  ajourée  ou  sur  la  soie, 
Si  clairs  et  d'une  si  ferme  finesse 
Qu'on  dirait  de  l'ivoirerie  chinoise. 

Elles  passent  des  semaines  dans  la  tristesse 

Des  chambres  aux  volets  clos,  —  en  les  limbes  gris 

D'un  automne  factice  que  rien  ne  fleurit 

De  lumineux  qu'un  rayon  pâle. 


îJo  LÀ  REVUE    BLANCHE 

Fané,  cendré  par  les  treilles  du  patio 
Où  roucoule  et  pleure  la  lamentable, 
La  lente  complainte  d'un  filet  d'eau. 

Et  leurs  yeux    las  qu*éblouit    un   lacis    de   fibres 
Se  brûlent  à  prêter  aide  au  soleil  voilé. 


Elles  vivent,  si  c'est  là  vivre, 

Dans  Tangoisse  des  heures  trop  vite  écoulées  ; 

0  ces  minutes  qu'elles  ont  perdues 

Parce  qu'un  brouillard  rouge  noyait  les  dessins, 

Parce  que  des  lames  aiguës 

Fouillaient  leurs  tempes  et  que  dans  leur  crâne  étreint 

Par  un  étau  féroce  aux  pressions  broyariies 

Éclatait  le  vacarme  de  cent  rues  hurlantes  ! 


O  la  honte  des  tâches  non  finies. 

Du  travail  refusé  pour  un  jour  de  retard. 

Les  durs  sermons  et  les  avanies 

Des  acheteurs  méprisants  ou  hilares 

Chez  qui  Içs  broderies  tombent  en  avalanches 

Ou  s'accumulent  en  névés 

Dans  Tété  floral  des  hautes  galeries  blanches  ! 

Alors  ce  sont  les  nuits  abolies,  —  les  levers 

Deux  heures  avant  l'aube»  après  des  veillées  folles. 

Dans  une  indigente  lumière  jaune 

Ou  volettent  des  monstres  d'un  noir  bleu 

Aux  crépitements  des  mèches  qui  charbonnent  : 

C'est  la  hâte  qui  se  change  en  fureur. 

L'aiguille  qui  glisse 

Entre  les  doigts  moites  moins  crispés. 

Voici  les  fleurs  et  les  papillons  qui  s'irisent. 

Et  les  réveils,  les  reins  brisés 

Après  de  longs  sommes  de  vingt  secondes. 


Vite  !  une  gifle  d'eau  glaciale  sur  les  yeux 

Dans  le  patio  sonore  d'un  noir  de  tombe 

Et  la  lutte  reprend,  plus  enragée,  plus  anxieuse. 


POÈMES  1^^ 

Aussi  leur  paraît-il  qu'une  aurore  de  fête 
Egayé  de  feux  roses  les  murs  rechignes, 
Les  matins  chantants  où,  Touvrage  terminé, 
Orné  de  faveurs  bleues  ou  cerise,  elles  guettent 
Dans  un  miroir  piqué  Tefifet  de  leurs  toilettes  , 
Car  elles  vont  prendre  le  large,  pavoisées 
De  robes  claires  et  de  rubans  d'arc-en-ciel, 
Leurs  joues  roses,  mates,  bistrées. 
Insidieusement  poudrerizées 
Et  peut-être  une  idée  retouchées  au  pastel. 

Elles  vont  franchir,  sous  Tazur  et  dans  la  brise, 

Des  espaces  géants,  —  des  centaines  de  pas  !  — 

Voir  de  vraies  fleurs,  de  vrais  papillons  qui  s'irisent, 

Des  branches  qui  secouent  leur  neige  d'incarnat, 

Légère,  tournoyante,  embaumée;  *J 

Et  dans  Tair  chatoyant  des  rues  hautes 

Que  ne  domine  plus  qu'un  diadème  de  monts 

Flaves  et  rouges  et  poudrés  de  pierreries, 

Leurs  prunelles  de  diamant  noir  ou  de  béryl, 

Libérées  du  crépuscule,  refléteront 

Un  décor  de  lumineuse  féerie, 

Tout  d'ors  embrasés  qu'avivent  les  bleus  profonds  ^ 

Des  ravins  de  saphir  striant  l'incendie  fauve 

Sous  Tétincellement  himalayen 

Du  Pic,  —  monstrueuse  gemme  de  neige  mauve. 

Bientôt  groupées  sur  une  véranda  qu'elles  émaillent 

Comme  de  bouquets  criards  et  charmants. 

Elles  s'étudient,  se  complimentent,  se  raillent, 

Si  expertes  !  inquiètes  pourtant 

Du  sort  qu'emprisonne  encore  la  porte  close  :  — 

Que  dira  le  Seftor  Suizo^  Francès^  Inglès 
Dans  son  espagnol  incorrect  mais  «  plein  de  choses  »  ? 
Refus?  amende?  ou  prime  de  dos  reaies 
Récompensant  royalement  les  ophtalmies  ? 

Ah!  sait-on?  —  Des  voix  claires  chantent,  caquetantes  ; 

Mais  que  le  vermillon  factice  est  éclatant 

Sur  telles  joues  rondes,  blêmies  ! 

Et  quelle  éclipse  du  blanc  soleil  des  sourires  ! 


i32  LA  REVUE   BLANCHE 

Ah  !  vivre  loin  du  marchandage,  des  niaises  transes, 

Des  sous  jetés,  repris,  — de  l'éternel  âge  de  cuivre! 

Ah  !  —  bien  loin  —  souffrir  plus  de  souffrances  moins  viles  ! 

Et  les  regards  vont  instinctivement  au  Bleu  immense 

Qui  baigne  l'île  splendide  et  mesquine  d'infini  : 

Ce  port  à  jamais  estival  et  endormi, 

Ce  port  triste  et  blanc,  —  si  africain  !  —  où  se  révèle 

Le  voisinage  du  chaud,  du  morne  Maghreb 

A  vu  passer  les  caravelles  aux  lentes  ailes 

Parties  à  la  découverte  de  nouveaux  rêves. 

Plus  tard,  en  dés  siècles  moins  héroïques. 

Des  nefs  lourdes  à  faux  airs  de  galions 

Mouillées  là,  sournoisement  pacifiques. 

Près  des  môles  en  pierres  volcaniques. 

Emportaient,  —  à  la  nuit,  —  dans  leurs  sourds  entreponts 

Les  reines  futures  des  Amériques, 

Vers  des  palais  d'ambre  solaire 

D'ivoires,  d'ors  et  de  bois  parfumés 

Tout  chantants  de  beaux  oiseaux  —  emplumés 

D'aubes  de  perle  rose  et  de  couchants  incendiaires 

Elles,  —  quand  l'oracle  aura  parlé. 

L'oracle  boréen  féroce  ou  débonnaire. 

Elles  redescendront  vers  ces  maisons  pâles,  tassées 

Qui  forment  comme  un  crayeux  cimetière. 

...  Maintenant,  ce  sont  les  novios  et  les  maris 
Qui  s'en  vont  au  loin  par  les  routes  bleues  : 
Elles  —  s'étioleront  au  jour  pauvre  des  patios  gris, 
Fiancées  et  femmes  captives  autant  que  veuves. 

C'est  pourquoi  les  œillades  sont  si  tristes 
De  leurs  yeux,  joyaux  nocturnes  sous  les  cils  lourds, 
Les  œillades  qui  vont  à  l'espace,  aux  joies  libres, 
Bien  plus  qu'à  tel  espoir  de  fortuites  amours  ; 

C'est  pourquoi  ils  inquiètent,  poursuivent,  géhennent. 

Haineux  parfois,  éloquents  toujours, 

Ces  beaux  yeux  déments  qui  se  plaignent,  qui  se  plaignent  ! 

John-Antoine  Nau 


s. 


La  Quinzaine 


NOTES  POLITIQUES  ET  SOCIALES 

Les  élections,  les  partis  et  les  hommes.  —  Comme  Thypocrisie 
est  riiommage  du  vice  à  la  vertu,  c'est  l'hommage  de  la  Réaction  à  la 
République  que  son  application  croissante  à  ne  pas  paraître  ce  qu'elle 
est,  et  à  se  dire,  à  Tenvi,  a  libérale,  «  progressiste  »,  «  patriote  »,  «  bien 
française  »,  enfin  «  vraiment  républicaine  ».  La  dernière  étiquette  prise, 
Tétiquette  «  nationaliste  »,  semblait  porter  en  elle  les  conditions  du 
succès.  — jusqu'ici  rebelle  à  ces  duperies  tentées  :  elle  était  assez  vague 
et  assez  négative  pour  pouvoir  grouper  tous  les  mécontentements;  elle 
laissait  incertaines,  dans  une  ombro  prudente,  les  réponses  aux  vraies 
questions  du  débat  présent:  elle  ne  mettait  en  valeur  que  le  point  où  peu 
de  Français  encore  sont  tout  à  fait  insensibles,  le  chauvinisme  chatouil- 
leux et  impulsif  du  peuple  vaincu.  Enorme  avait  été  l'elTort  de  la  coali- 
tion. Le  «  nerf  de  la  guerre  »  avait  été  plus  abondant  qu'il  ne  fut  jamais 
en  des  entreprises  semblables. 

Il  est  réjouissant,  pour  les  partis  sincères  et  pauvres,  de  constater 
que  le  nationalisme  et  ses  benoîts  commanditaires  «  n'en  ont  pas  eu  pour 
leur  argent  ».  Les  fragments  de  succès  avec  quoi  s'enorgueillit  le  bhilT 
de  M.  Jules  Lemaître  ne  satisfont  ni  l'amertume  impuissante  de 
M.  Drumont,  ni  l'humeur  impolie  de  M.  de  Cassagnac,  ni  sans  doute  la 
déception  discrète  de  M.  Piou.  Mais  par  surcroît  ils  n'ont  rien  qui  doive 
ni  surprendre  ni  attrister  le  parti  démocratique.  —  Paris  est  le  pays  de 
France  où  la  division  du  collège  électoral  en  étroites  circonscriptions 
territoriales  se  trouve  en  même  temps  séparer  et  isoler  les  unes  des 
autres  les  différentes  classes  sociales.  Un  arrondissement  provincial 
contient  des  bourgeois,  des  ouvriers,  des  paysans,  des  riches,  des  pau- 
vres; un  arrondissement  parisien  peut  être  —  et  cette  spécialisation  ter- 
ritoriale va  se  développant  —  tout  entier  bourgeois,  ou  tout  entier  pro- 
létaire, tout  entier  riche  ou  tout  entier  pauvre.  La  localisation  des  succès 
nationalistes  aux  arrondissements  du  centre  et  de  l'ouest  nous  apprend 
donc  simplement  que  l'aristocratie,  la  bourgeoisie  et  le  commerce  sont 
de  plus  en  plus  nationalistes-réactionnaires  et  qu'en  revanche  la  classe 
ouvrière  et  industrielle  est  de  moins  en  moins  ébranlée,  dans  sa  fidélité 
démocratique,  par  les  faux  semblants  de  la  démagogie  patriotique.  En 
province,  et  notamment  dans  cet  Est  lorrain  qui  donne  à  M.  Jules  Lemaî- 
tre une  si  fière  consolation,  les  succès  nationalistes  sont  obtenus  aux 
dépens  surtout  de  nos  bons  républicains  modérés. 

C'est  là  une  sanction  fort  morale  des  ménagements  que  nos  républi- 
cains «  progressistes  »  ont  cessé  trop  tard  de  garder  envers  un  parti  qui 
eût  dû  être  combattu  dès  l'origine  par  tous  les  républicains.  C'est  là 
une  sanction  fort  morale,  et  c'est  là  une  sanction  fort  heureuse,  du 


1JJ4  LA   REVUE   BLANCHE 

moins  pour  le  vrai  progrès.  Le  nationalisme  accomplit,  contre  nous,  la 
tâche  de  décomposer  et  de  démoraliser  les  partis  sérieux  de  la  conser- 
vation sociale  :  l'intention  disparaîtra,  Tœuvre  restera  ;  ce  sera  finale- 
ment besogne  faite  pour  nous.  Mais  ne  faut-il  pas  craindre. qu'en  atten- 
dant le  nationalisme  ne  prenne  sur  la  conduite  des  affaires  une  influence 
pleine  de  dangers?  Sans  doute,  mais  quel  est  donc  le  grand  homme 
parlementaire  de  ce  grand  parti?  —  M.  Syveton.  —  Soyons  rassurés. 

Le  mélinisme  sort  de  cette  dernière  éprouve  tout  meurtri.  M.  Méline, 
de  plus  en  plus  battu,  est  de  plus  en  plus  content  ;  le  pays,  déclare-t-il, 
loi  donne  raison.  Ni  réaction  ni  révolution.  Et  le  Temps  revient  à  sa 
douce  manie  de  la  concentration  à  la  fois  contre  le  nationalisme  et  contre 
le  collectivisme.  Nos  modérés  veulent  bien  admettre  les  radicaux  à  faire 
avec  eux  le  bonheur  de  la  vraie  république.  Ils  sont  les  moins  forts,  ils 
sont  le  parti  le  plus  amoindri,  en  hommes  et  en  puissance,  au  cours  de 
ces  dernières  années.  Généreusement  ils  offrent  à  la  majorité  d'y  ren- 
trer, à  la  condition  qu'ils  y  soient  à  peu  près  les  maîtres  et  que  leur 
politique  de  piétinement  stérile  et  d'impuissance  systématisée  en  «  esprit 
de  gouvernement  »  prédomine.  Ils  disent  au  parti  démocratique  :  «  J'ai 
essayé  de  vous  déloger,  je  n'y  ai  pas  réussi.  Je  vous  pardonne.  Nous 
sommes  faits  pour  nous  entendre.  En  attendant,  donnez-moi  donc  les 
clefs  de  la  maison.  » 

Il  n'est  pas  dit  que  la  mansuétude  facile  au  vainqueur  qui  n'a  pas  eu 
assez  peur,  et  la  faiblesse  transigeante  qui  a  été  plus  d'une  fois  repro- 
rfiée  au  parti  radical  ne  soient  pas  accessibles  à  ce  raisonnement  séduc- 
teur. Pour  parer  à  ce  danger  de  demain,  l'important  est  que  la  gauche 
avancée  soit  assez  nombreuse  et  assez  unie.  Or  il  semble  bien  que  les 
élections  du  27  avril  et  du  11  mai  nous  la  donnent  telle..  Les  radicaux  de 
gauche  paraissent  renforcés  en  hommes  et  en  idées.  Il  y  a  tout  lieu  de 
croire  que  la  perte  de  M.  André  Berthelot,  par  exemple,  sera  compen- 
sée. L'alliance  ou  au  moins  l'entente  et  les  relations  qui,  surtout  pour  le 
second  tour,  ont  été  presque  partout  nécessaires  et  presque  partout  heu- 
reuses entre  radicaux,  radidaux-socialistes  d'une  part  et  socialistes  de 
Fautre  n'auront  peut-être  pas  peu  contribué  à  dégager  le  programme 
radical  de  la  part  caduque  et  stérile  de  ses  traditions,  et  à  l'enrichir 
d'une  partie  dite  «  sociale  »  qui  devra  bien  s'imposer  à  l'activité  de  la 
prochaine  législature  autant  que  son  importance  et  ^on  urgence  l'exi- 
gent. 

Le  socialisme  enfin  sort  non  seulement  non  diminué,  mais  sensible- 
ment accru  de  cettelutte  où  pourtant  il  arrivait  en  mauvaises  conditions, 
armé  moins  contre  un  ennemi  que  contre  lui-même,  un  peu  incertain  de 
son  action  et  doutant  trop  de  sa  puissance.  L'épreuve  de  cette  campagne 
sera,  semble-t-il,  salutaire.  La  nécessité  qui,  pour  les  fractions  et  les  indi- 
vidus du  dogmatisme  intransigeant  le  plus  farouche  s'est,  comme  par 
malice,  presque  partout  rencontrée  d'une  distinction  à  faire  entre  les 
partis  bourgeois,  et  d'une  «  compromission  »  à  négocier  ou  au  moins  à 
accepter  avec  tel  ou  tel  d'entre  eux,  le  médiocre  succès  des  tentatives 
mégalomaniques  faites  pour  substituer  une  conception  du  socialisme  à 


NOTES  POLITIQUES  ET   SOCIALES  1 35 

tout  le  socialisme,  Timportance,  —  dans  les  voix  et  la  représentation 
qui  bon  gré  mal  gré  s'appellent  socialistes,  —  des  voix  et  de  la  repré- 
sentation obtenues  par  le  socialisme  dit  «  gouvernemental  »,  ont  amené 
une  détente  visible  et  produit  presque  aussitôt  une  similitude  d'action 
et  de  parole  qui  depuis  longtemps  ne  s'était  pas  constatée.  Le  prétexte 
du  dissentiment  violent  une  fois  disparu,  et  la  cause  vraie  une  fois  atté- 
nuée, une  communauté  nouvelle  d'acte  et  de  doctrine  n'est  nullement 
une  solution  imprévisible  à  cette  crise  dont  peut-être  apparaîtra  bien- 
tôt l'utilité  et  la  fécondité  réelles.  En  hommes  la  représentation  socia- 
liste,  bien  qu'ayant  subi  des  pertes  fâcheuses,  se  trouve,  les  gains  une 
fois  appréciés  à  leur  valeur,  être  pourvue  autant  et  plus  que  tel  grand 
parti.  En  "nombre  elle  est  assez  petite  pour  que  le  problème  non  encore 
mûri  de  la  participation  au  pouvoir  ne  se  repose  pas  à  elle  immédiate- 
ment ;  elle  est  assez  forte  pour  qu'elle  soit  un  appoint  considérable 
dans  une  majorité,  et  l'état  des  partis  de  gauche  fait  qu'elle  est  l'ap- 
point nécesaire  à  toute  majorité  démocratique.  Le  socialisme  pouvait-il 
demander  beaucoup  plus  ? 

Fr.  Davbillans 

La  Martinique.  —  Depuis  cinquante  ans  les  activités  insulaires  de 
nos  colonies  se  sont  à  moitié  endormies.  Alors  les  troupeaux  piétinants 
d'esclaves,  sous  la  menace  de  la  trique,  retournaient  avec  précipitation 
le  sol  littoral  ;  les  a  carrosses  »  des  propriétaires  couraient  les  routes  ; 
aux  rades  trente  et  quarante  voiles  évoluaient  et  stationnaient  dans  l'en- 
veloppement des  pirogues  :  maintenant  tout  somnole  et  la  ville,  et  la 
terre  etle  noir  ;  le  noir,  à  peine  nourri  d'un  peu  de  morue  par  les  grands 
sucriers,  mène  lentement  sa  vie  endémiquement anémiée  ;  aux  coins  des 
rues  paressent  des  bandes  en  attente  d'une  journée  fructueuse  mais 
tant  accidentelle  de  «  journalier  ».  La  vie  coloniale  est  végétative. 
Seules  les  élections  viennent  d'agiter  cette  longue  torpeur  ;  les  rues  et 
les  routes  s'animent  sous  la  passion  des  pas  précipités  en  bandes, 
musiques  au  vent  de  mer,  courant  au  devant  des  a  batailles  »  en  une 
ardeur  de  petits-noirs  de  l'école  primaire.  La  fête  bacchanale  réveille 
rtle  de  joie  ivrogne  et  de  pugilats,  quand  soudain  tremble  la  terre... 
pluies  de  fumées  légères  et  plus  lourdes,  pluie  de  feu,  boue  brûlante  et 
lave,  et,  plus  formidable,  bouleversement  du  sol  «  de  bord  en  bord  ». 
Quarante  mille  personnes  sont  englouties  aux  flots  de  la  terre  écumée 
de  feu. 

il  faut  connaître  l'âme  des  noirs  et  des  créoles.  Elle  est  de  langueur 
où  couvent  indolemment  les  violences  originelles.  Elle  est  de  nonchalance 
où  surgira  soudain  aux  grands  événements  imprécis  qu'on  se  demande 
toujours  si  venir  de  la  mer  ou  de  la  montagne  l'agitation  exaspérée 
par  la  superstition.  La  superstition  est  l'âme  même,  onduleuse  et  per- 
fide, des  populations  coloniales  françaises  à  la  fois  vieilles  et  enfants, 
extrêmement  naïves  et  affinées  d'énervement,  mélange  mal  fondu  et 
instable  de  plusieurs  races,  que  la  peur  entre  tous  des  phénomènes 
atmosphériques  allume  soudain  d'une  seule  allumette  comme  une  dis- 


i36  LA  REVUE   BLANCUfi 

tîlleriede  rhum.  Il  n'y  a  pas  six  mois  une  éclipse  ptesque  totale  de 
soleil,  ramenant  la  nuit  à  huit  heures  du  matin  et  faisant  taire 
tous  les  coqs  —  hôtes  importants  de  la  vie  coloniale  et  frères  quotidiens 
des  nègres  —  bien  qu'annoncée,  jetait  à  la  frayeur  une  population  colo- 
niale française.  Tous  les  noirs  sortaient  en  tumulte  dans  la  rue,  avec  de 
grands  cris  après  les  étoiles  revenues  «  en  plein  jour  »  et  les  pleurs  des 
femmes  :  une  foule  se  tassait  au  porche  de  la  cathédrale,  réclamant  le 
prêtre. 

Et  voilà  que  cette  fois,  dans  la  clarté  blôme  et  nuageuse  de  sirocco 
dont  s'accompagnent  toujours  par  toute  l'île  les  périodes  éruptives, 
alors  que  l'atmosphère  perle  de  tiédeur  comme  une  vaste  bouilloire  et 
que  le  soir  des  lueurs  auréolent  toutes  les  sommités  en  pipes  des  mon- 
tagnes comme  une  fumée  rousse  de  la  terre,  surviennent  étonnamment 
des  pluies  de  cendre.  Les  noirs,  souvent  les  plus  ignorants,  sont  friands, 
comme  de  prénoms  antiques  et  solennels  pour  leurs  enfants  —  Hector, 
Ulysse,  Démosthène,  Cortès,  César,  Aurélien,  —  d'anecdotes  fabu- 
leuses et  de  noms  romains  qu'ils  répètent  la  bouche  pleine  de  sonorité. 
Combien  en  ai-je  entendu,  insulaires  d'une  île  où  un  volcan  menace 
toujours,  parler  d'  «  Herkilanum  et  Pompéi,  ma  mère!  »,  les  yeux 
blancs  et  la  salive  jaune,  avec  des  muscles  dramatiques,  fertiles  en 
détails  pittoresquement  minutieux.  La  terreur  de  voir  se  réveiller 
comme  des  revenants  —  dont  encore  ils  parlent  sans  cesse  —  ces  évé- 
nements endormis  depuis  un  temps  qu'ils  ne  savent  pas  compter  !  La 
terreur  humaine  qui  se  fût  éveillée  en  une  foule  européenne  n'a  pu 
manquer  de  s'accompagner  d'une  agitation  enfantine,  gesticulante  et 
claquant  des  dents,  où  toute  l'animalité  plus  voisine  reparaissait  aux 
faces  d'autant  plus  lamentables  que  sombres,  éclairées  des  phospho- 
reuses sclérotiques.  Les  tableaux  du  belge  Laermans  donnent  assez 
fidèlement  l'impression  d'une  foule  nègre  effrayée.  Voilà  ce  qu'à  la 
seconde  j'ai  revu  dans  le  coup  de  théAtre  affreux  de  la  nouvelle  sou- 
daine :  cette  pauvre  et  chère  humanité  noire,  très  intelligente  d'une 
sorte  d'intelligence  canine  s'exprimant  toute  aux  yeux  et  aux  muscles 
du  bas  du  visage,  la  figure  encore  sensibilisée  par  une  existence  de 
misère  injuste  dont  ils  ont  une  nette  conscience  au  milieu  d'une  nature 
très  prodigue,  sortant  des  cases,  s'éloignant  en  vertige  des  maisons 
hautes  tant  redoutées  aux  heures  des  cyclones,  s'assemblant  par 
groupes,  s'appelant  par  cris  de  basse-cour,  hurlante  et  pleurante 
avec  un  besoin  de  s'approcher  des  notabilités  comme  l'esclave  s'adres- 
sait au  maître...  et  puis,  à  la  minute  dernière,  dans  la  tombée  des 
masses  de  cendre,  des  toits  écrasés,  ne  criant  que  faiblement,  abrutis 
sous  la  fatalité  alors  acceptée^  s'écrabouillant  en  masse  comme  des 
paniers  de  fruits  les  uns  contre  les  autres.  Et  plus  sardoniquement,  j'en 
entends  un,  avec  le  génie  de  fin  cynisme  des  nègres  de  nos  colonies,  se 
lamenter  que  ce  n'était  pas  la  peine  d'être  si  noirs  pour  être  carbonisés 
encore.  Et  alors  toute  l'amertume  de  ces  milliers  d'existences  gâchées 
par  le  hasard  poigne  plus  fraternellement. 

Marius-Ary  Leblono 


NOTES   POLITIQUES   ET   SOCIALES  i^^ 

Les  Trusts  nationaux  et  internationaux.  —  Les  trusts  ne  consti- 
tuent pas  un  phénomène  tout  à  fait  nouveau.  Avant  la  corporation  de 
Tacier  qui  s'est  formée  en  1900  au  capital  de  5  milliards  et  qui  a  distri- 
bué Tan  dernier  V^o  millions  de  dividende,  d'autres  syndicats  gigan- 
tesques avaient  surgi,  ceux  du  pétrole,  du  gaz,  de  la  houille  spéciale- 
ment, mais  jamais  encore  pareille  agglomération  de  ressources  ne 
s'était  réalisée,  car  ce  qui  caractérise  la  corporation  de  Tacier,  ce  n'est 
pas  seulement  raccaparemeut  de  la  métallurgie  du  fer,  c'est  aussi  et 
surtout  sa  mainmise  sur  les  mines,  sur  les  chemins  de  fer,  sur  les 
canaux,  sur  la  marine  marchande. 

Le  trust,  très  répandu  en  Amérique,  victorieux  même  en  Europe,  — en 
Allemagne,  tout  d'abord  sous  la  forme  atténuée  du  Cartel,  .—  vient  de 
revêtir  une  physionomie  nouvelle.  De  national,  il  s'est  fait  international. 
Ce  n'est  pas  que,  restreint  au  territoire  de  l'Union  ou  de  quelques 
états  de  l'Union,  il  n'ait  déjà  exercé  ses  effets  sur  le  monde  entier.  La 
corporation  de  l'acier  a  porté  un  préjudice  terrible  à  la  métallurgie 
anglaise,  germanique  et  russe.  Mais,  aujourd'hui,  le  phénomène  se 
développe  et  les  financiers  ou  les  sociétés  qui  se  syndiquent  suppriment 
les  frontières  qui  les  séparent. 

Le  trust  de  l'Océan  est  le  type  de  l'association  industrielle  interna- 
tionale. Sous  la  présidence  active  de  M.  Pierpont  Morgan,  il  assemble 
au  moins  sept  compagnies  de  navigation,  trois  cents  navires  et  un  mil- 
liard de  capital.  Il  superpose  aux  intérêts  antagonistes  de  trois  grandes 
nations,  et  il  est  permis  de  le  dire,  de  toutes  les  nations  l'intérêt  d'un 
groupement  d'actionnaires.  Il  se  peut  fort  bien  qu'il  compromette  l'or- 
ganisation commerciale  et  militaire  des  peuples  qui  y  sont  englobés 
malgré  eux.  En  ce  temps  où  le  nationalisme  sévit  un  peu  partout,  sous 
tant  de  formes  diverses,  et  un  peu  partout  favorisé  par  les  grands  ca- 
pitalistes, le  fait  valait  d'être  marqué  et  commenté. 

La  multiplication  des  trusts  est  dans  l'ordre  logique  des  choses.  Elle 
correspond  incontestablement  à  l'évolution  économique  du  monde  et 
corrobore  les  données  fondamentales  du  socialisme. 

Cinquante  ans  avant  qu'elle  ne  frappât  les  yeux  du  public , 
Proudhon  l'avait  annoncée,  en  ses  Contradictions,  Le  trust  inter- 
national couronne  l'édifice  fondé  sur  le  laissez-faire  laissez-passer 
traditionnel  de  la  doctrine  orthodoxe.  D'autre  part,  il  a  été  engen- 
dré faUilement  par  la  concentration  nécessaire  et  de  plus  en  plus 
affirmée  des  capitaux.  Il  appartient  à  la  même  série  que  la  grande 
usine  substituée  au  travail  à  domicile,  que  le  grand  magasin  spoliateur 
de  la  petite  boutique,  que  la  compagnie  maîtresse  des  grands  réseaux 
remplaçant  les  moyens  concessionnaires  de  jadis.  Progressivement  on 
a  vu  les  groupements  d'actionnaires  monopoliser  l'activité  spéciale 
d'une  ville,  puis  celle  d'une  région,  puis  celle  d'un  état.  Pourquoi  n'au- 
raient-ils pas  couvert  de  leur  puissance  tous  les  états  parvenus  à  une 
étape  identique  de  développement  ? 

Le  trust  international  réalise  les  mêmes  progrès  que  la  grande  manu- 
facture ou  le  grand   magasin.  Il  réduit  les  frais  généraux;  il  ordonne 


i38  LA   REVUE   BLANC BE 

la  production;  il  supprime  la  concurrence  en  anéantissant  tous  les 
réfractaires.  En  somme,  sur  la  liberté  du  travail  illimité  pour  tous,  se 
dresse  le  despotisme  de  quelques-uns. 

Il  se  peut  que  les  syndicats  de  nouveau  modèle  soient  sages,  pon- 
dérés, exempts  d'ambitions  trop  hautes  et  qu'ils  ne  rançonnent  pas  trop 
avidement  le  consommateur  —  dans  l'intérêt  même  de  leur  sécurité  et 
de  leur  durée.  Il  se  peut  aussi  qu'ils  exploitent  leur  monopole  de  fait  — 
—  sinon  de  droit,  et  que  maîtres  d'un  produit  indispensable,  ils  en 
élèvent  le  cours  au  delà  de  toute  mesure  et  de  toute  raison. 

Le  public  ne  sera-t-il  pas  contraint  pourtant  d'accepter  leurs  condi- 
tions ? 

Voici  donc  le  monde  mis  en  coupe  réglée  par  quelques  financiers.  Il 
est  sur  qu'on  peut  les  frapper  de  pénalités  sévères,  édicler  contre  eux  des 
législations  nouvelles  et  les  condamner  àlamende  ou  à  la  prison.  Il  est 
certain  que  pour  des  temps  l'opinion  publique,  irritée  contre  ses  maîtres, 
applaudira  aux  sanctions,  si  dures  soient-elles.  Mais  l'exemple  des 
Etats-Unis  suffit  à  prouver  qu'au  fond  le  trust  est  intangible  et  qu'il 
s'impose  comme  im  phénomène  de  croissance  irrésistible.  De  même,  les 
grands  magasins  ont  augmenté  leur  importance  et  leur  revenu  en  dépit 
des  impôts  qu'on  a  voulu  prélever  sur  oux. 

11  faut  donc  en  prendre  son  parti.  De  plus  en  pins  les  monopoles  qui 
sont  à  l'opposé  de  la  libre  concurrence,  mais  qui  viennent  d'elle,  sont 
destinés  à  dominer  les  peuples.  Les  individus  isolés  en  face  de  collec- 
tivités omnipotentes  et  abritées  par  les  principes  mômes  de  la  société 
contemporaine,  seront  foulés  et  opprimés.  Mais  quelle  déroute  pour  les 
économistes  orthodoxes,  pour  les  manchestériens,  pour  les  soi-disant 
libéraux  qui  voient  enfin  la  liberté  mourir  sous  les  coups  de  la  liberté  ! 
Et  quelle  justification  du  socialisme  qui  a  tout  prévu  et  qui  a  étayé 
toutes  ses  conclusions  sur  la  concentration  grandissante  des  capitaux  ! 

Nous  dirons  de  plus  —  et  ceci  est  un  nouvel  et  non  moins  important 
aspect  du  problème  —  que  le  trust  international  compromet  la  sécurité 
des  nationalités,  envisagées  dans  leur  appareil  militaire.  L'Angleterre 
s'est  émue  en  apprenant  que  sa  flotte  marchande  passerait  sous  la  tutelle 
d'administrateurs  américains  et  que  par  suite,  en  cas  de  guerre,  elle  ne 
pourrait  plus  transformer  ses  paquebots  en  croiseurs  rapides.  L'Alle- 
magne court  les  mêmes  risques.  L'Union,  jusqu'ici  dénuée  ou  à  peu 
près  de  l'outillage  belliqueux,  pourrait  ainsi  exercer  sur  les  affaires 
politiques  du  monde  une  influence  incomparable,  par  la  seule  vertu  de 
sa  fortune.  Ses  milliards  en  feraient  le  pays  souverain  et  elle  annulerait 
la  supériorité  des  escadres  de  tel  Empire  ou  de  telle  République.  Le 
trust  international,  limité  aujourd'hui  au  transport,  peut  s'étendre  de- 
main à  la  métallurgie  ou  à  l'extraction  minière  et  par  suite  priver  à  sa 
guise  telle  ou  telle  contrée  de  ses  moyens  de  défense. 

Paul  Louis 


V 


NOTES  POUTIQUES  ET  SOCIALES  1^9 

A  propos  de  Taffaire  Krosigrk.  —  Poarqaoi  les  gens  dits  sensibles 
aux  erreurs  judiciaires  ne  s'intéressèrent-ils  pas  à  TafTaire  Krosigk  ? 

Ces  gens  sont  de  deux  sortes  :  i^Ies  intellectuels^  qui  discutent  les 
affirmations  de  Taccusatîon;  2^  les  émotionnels  qui  réagissent  contre  les 
attitudes  des  accusateurs.  Les  premiers  sont,  si  Ton  veut,  les  défenseurs 
dp  la  vérité,  les  seconds  les  amoureux  delà  Justice. — Or,  les  défenseurs 
de  la  vérité  n'avaient  point  à  intervenir  dans  Taffaire  Krosigk,  les  seules 
affirmations  de  laccusation  étant  ici  que  l'accusé  n'était  pas  en  mesure 
de  fournir  l'emploi  de  son  temps  pendant  les  huit  minutes  qu'avait  duré 
le  drame  et  qu'il  avait  été  rencontré  tout  près  du  mousqueton  qui  avait 
servi  au  meurtre,  et  ces  affirmations  constituant  autant  de  vérités.  Tout 
ce  qu'on  pouvait  attendre  de  la  science,  c'était  qu'elle  montrât  l'impossi- 
bilité qu'il  y  a  de  rétablir  à  S  minutes  près  une  série  de  faits  passés  et 
inobservés  chronométriquement  lors  de  leur  passage.  C'est  ce  que 
montrèrent  les  savants,  en  l'espèce,  les  horlogers  de  Genève.  —  Quant 
aux  émotionnels,  l'attitude  des  accusateurs  manquait  des  principaux 
caractères  propres  à  les  mobiliser  :  en  effet,  que  les  innocents  sous- 
officiers  allemands  fussent  condamnés  pour  que  le  meurtre  d'un  capitaine 
ne  restât  point  impuni,  cela  ne  fut  jamais  présenté  par  les  partisans 
de  la  condamnation  (par  les  Neueste  Nackrichten  de  Berlin,  par 
exemple),  que  comme  une  triste  nécessité.  Rien  de  commun,  par 
exemple,  avec  ce  qui  s'était  passé  récemment  dans  un  pays  voisin,  où  le 
fait  qu'un  innocent  fût  condamné  pour  qu'un  État-Major  n'eût  point  à  se 
déjuger  avait  été  pour  les  partisans  de  cet  acte  un  sujet  de  joie  et  de 
fierté  nationale.  —  Notons  aussi  que  l'univers  permet  l'indigence  morale 
à  un  pays  qui  n'a  pas  la  prétention  d'être  «  la  plus  haute  personne 
morale  )>,ni  a  l'avant-garde  de  la  civilisation  ». 

A  quoi  tient-il  qu'en  Allemagne  il  a  été  possible  que  des  généraux 
soient  frappés  (i)  sans  que  la  religion  militaire  en  soit  affaiblie  ? 

Cela  tient  au  régime  monarchique,  dont  une  des  conditions  est  que 
les  généraux  ne  sont  pas  la  a  tête  de  l'armée  »,  laquelle  est  l'empereur. 
Les  généraux  frappés,  la  tête  ici  n'en  demeure  donc  pas  moins  intacte 
et  intangible.  Ces  exécutions  peuvent  même  apparaître  au  soldat 
comme  un  exemple  de  la  plasticité  des  plus  grands  subordonnés  dans 
la  terrible  dextre  du  chef  suprême.  Bien  interprétées,  elles  peuvent 
fortifier  la  religion  militaire. 

Remarque,  —  Une  seule  chose  dans  un  tel  régime,  peut  affaiblir  la 
religion  militaire,  c'est  une  humiliation  du  monarque  (voies  de  fait, 
infortunes  conjugales...).  Si  cette  humiliation  est  une  défaîte  à  lui  infligée 
par  un  autre  monarque,  la  religion  peut  encore  être  sauvée  :  le  roi 
vainqueur  dit  au  roi  vaincu  :  «  Mon  cousin,  vous  êtes  mon  hôte  »,  signi- 
fiant ainsi  aux  soldats  que  la  défaite  d'un  roi  n'a  rien  de  commun  avec 
la  leur.  11  est  à  remarquer  que,  par  cette  formule,  le  roi  vainqueur 

(1)  Quatre  officiera  supérieurs  furent  mis  en  dUponibilité  pour  leur  intervention  illégale 
d»nB  l'affaire  Krosigk,  en  particulier  le  général  comte  Bolenbnrg  et  le  colonel  Ziermann, 
lequel  faisait  partie  du  Conseil  de  guerre. 


i40  LA  REVUE   BLANCHE 

frustre  singulièrement  ses  hommes,  lesquels  ont  combattu  en  partie 
pour  jouir  de  Thumiliation  du  «cousin».  Mais  le  sentiment  royal  précède 
et  prime  le  sentiment  national  :  le  roi  de  France  est  roi  avant  d'être  Français. 
Sous  un  régime  démocratique,  au  contraire,  les  généraux  sont  pour 
le  soldat,  la  «  tète  de  Tarmée  ».  Le  ministre  de  la  Guerre,  délégué  par 
la  société  civile,  occupé  de  batailler  en  redingote  avec  des  députés, 
n'est  point  pour  le  soldat  un  membre  de  l'armée  ;  moins  encore  en  est- 
il  la  «  tête  »  (i).  Donc,  ici,  frapper  un  général,  c'est  frapper  le  dieu 
même  des  soldats;  et  le  frapper  «  au  nom  de  la  loi  égale  pour  tous  », 
c'est  signifier  aux  soldats  qu'il  y  a  quelque  chose  de  commun  entre  leur 
condition  et  celle  de  leur  dieu.  C'est  désorganiser  doublement  la  reli- 
gion militaire. 

Est-ce  à  dire  qu'il  soit  impossible  à  une  société  d'avoir  à  la  fois  un 
régime  démocratique  et  une  armée,  d'avoir  des  généraux  réellement 
égaux  H  leurs  soldats  devant  la  loi  et  en  même  temps  vénérés  d'eux  ? 
Oui,  cette  conciliation  est  possible,  quoi  qu'on  en  ait  dit,  mais  à  la 
condition  suivante  :  c'est  que  la  loi,  si  elle  a  le  poussoir  de  punir  les 
généraux,  n'e  nait  jamais  Voccasion^  c'est-à-dire  que  ces  généraux  ne  l'en- 
freignent jamais  ;  c'est-à-dire  enfin  qu'ils  soient  parfaits.  C'est  assuré- 
ment pour  eux  que  Montesquieu  a  dit  que  le  gouvernement  démocra- 
tique est  fondé  sur  la  vertu.  —  Il  est  clair  que,  si  cette  petite  condition 
vient  à  manquer,  si  les  généraux  imparfaits  enfreignent  la  loi,  ladite 
conciliation  est  impossible  et  ladite  société  devient  assujettie  à  choisir 
entre  deux  sacrifices  :  ou  bien  sacrifier  l'intérêt  militaire  en  frappant 
les  généraux,  ou  bien  sacrifier  le  principe  égalitaire  en  les  épargnant. 
—  Que  choisira-t-elle?  En  temps  de  guerre,  où  le  prestige  des  chefs 
trouve  sur  les  champs  de  bataille  de  quoi  se  créer  et  s'entretenir,  elle 
peut  frapper  sans  dommage  :  c'est  ce  que  faisait  la  Convention,  et  si 
Carthage  a  péri,  ce  n'est  point,  comme  le  prétendait  récemment  un 
ministre  républicain  défenseur  du  général  Frey,  parce  qu'elle  frappait 
ses  généraux  concussionnaires,  mais  apparemment  parce  que  ceux-ci 
étaient  inférieurs  à  ceux  des  Romains.  En  temps  de  paix,  ou  le  pres- 
tige des  chefs  ne  peut  être  entretenu  qu'artificiellement,  les  frap- 
per n'est  plus  possible  et  la  «  politique  »  consiste  alors  à  trouver  un 
vêtement  moral  ou  légal  à  cette  mesure  d'exception  :  c'est  ce  que  va  faire 
apparemment  le  gouvernement  américain  en  faisant  acquitter  les  héroï- 
ques vainqueurs  des  îles  Philippines  ;  c'est  ce  que  firent  plus  ou  moins 


(1)  Cette  absence  d'une  tête  unique  (en  France,  par  exemple,  ils  sont  cent  généraux  de 
division  h  ôtre  «»  chef  suprême  »),  nuit  fort  à  la  religion  militaire.  On  pourrait  y  remédier 
en  entretenant  chez  le  soldat  la  notion  de  «  ministre  de  la  Guerre  >»,  indépendant  de  toute 
individualité.  (C'est  ainsi  que  le  médecin,  dans  certains  quartiers,  n'est  pas  M.  Pierre  ou 
M.  Paul,  mais  «  le  médecin  du  n<»  27  »».)  Tout  homme  qui,  par  exemple,  i)rononccniit  à  la 
caserne  le  nom  de  famille  du  ministre  serait  puni.  Il  serait  bon  aussi  que  les  ministres 
prissent,  en  arrivant  au  pouvoir,  un  nom  traditionnel  :  ils  deviendraient  en  religion 
Mars  XV,  par  exemple,  ou  Achille  XII,  et  le  fidèle  ignorerait  toujours  Boulanger  ou 
Cavaignac,  comme  il  ignore  Hildebrand  ou  Julien  de  la  Rovère. 


NOTES  POLITIQUES  ET  SOCIALES  i4i 

habilement  les  récents  ministres  de  la  République  française,  Tun  en 
déclarant  que  les  généraux  «  étaient  au-dessus  de  tout  soupçon  »,  Tautre 
en  dessaisissant  leurs  juges  légaux,  le  troisième  enfin  en  leur  «  pardon- 
nant »  comme  à  des  enfants.  D'ailleurs,  que  l'impunité  et  l'indulgence 
soient  assurées  aux  généraux  bien  mieux  sous  une  République  que 
sous  une  monarchie  militaire,  c'est  ce  qu'avait  admirablement  compris 
l'un  des  plus  intelligents  parmi  les  officiers  célèbres  de  ces  dernières 
années.  «  Jamais,  dit-il,  en  parlant  de  généraux  dont  il  signale  les  fai- 
blesses, jamais  en  France  aucun  gouvernement,  aucun  régime  n'ont 
produit  de  chefs  pareils.  Et  ils  détestent  la  République,  ces  grands 
chefs-là!  Ils  sont  étonnants!  Sous  un  souverain  militaire,  ils  seraient 
cuisiniers  en  second  dans  les  pompiers  de  Fouilly-les-Oies.  (Comman- 
dant Esterhazy,  déposition  devant  le  consul  de  France  à  Londres, 
22  fév.  1900). 


Julien  Benda 


GAZETTE  D'ART 


Société  des  Artistes  Français. —  Le  «  Salon  officiel  d,  murmurent 
les  affiliés.  Et  ils  ont  le  geste  du  distributeur  de  prospectus  qui  indique 
«  la  Maison  du  coin  du  quai,  »  Officiels  !  bien,  mais  ils  ne  sont  que  cela. 
Car  ils  ignorent  et  la  vie  et  la  couleur  du  ciel.  Aucun  frisson  ne  fait 
palpiter  les  chairs  des  divinités  qu'ils  peignent  et  nul  zéphir  ne  courbe 
les  frondaisons  de  leurs  paysages.  Je  parle  des  vrais  «  Artistes  Français», 
de  ceux  qui  alourdissent  leur  nom  du  fatidique  H.  C.,'et  y  accolent  un 
U.  E.  ou  une  croix.  Toute  la  gloire!  De  ceux  àttâsi  qui  ont  l'estime  de 
leur  député  et  l'oreille  des  sénateurs  de  la  région.  Sait-on,  par  exemple, 
que  le  plus  ou  moins  bon  placement  des  peintures  de  M.  Saintpierre 
(de  Nimes)  fut,  en  1900,  presque  une  question  de  Cabinet  ? 

Mais,  comme  il  faut  que,  malgré  tout,  quelques  gens  de  talent  se 
fassent  connaître,  et  pour  cela  exposent,  ces  Salons  offrent  par  ci,  par 
là,  signés  de  noms  plus  ou  moins  obscurs,  des  œuvres  estimables. 
Cherchons-les. 

A  peine  a-t-on  escaladé  le  grand  escalier  et  fui  la  salle  n»  i ,  sorte  de 
salon  d'honneur  où  les  peinturlurages  les  plus  extravagants,  luttent  de 
prétention,  qu'on  entre  dans  une  petite  salle  où,  chose  rare,  deux  œu- 
vres retiennent.  L'une  est  une  sorte  de  portrait,  à  la  fois  pensif  et  ma- 
ladif, mais  d'un  charme  extrême,  signé  de  L.-A.  Leclercq.  L'autre  est 
une  page  décorative,  de  petites  dimensions,  mais  empreinte  de  noble 
beauté.  Cette  œuvre,  l'Automne,  a  pour  auteur  Mlle  C.-II.  Dufau.  De- 
puis quelques  années  déjà,  une  autre  femme,  Mlle  Dclasalle,  apporte  à 
ce  Salon  l'attrait  de  compositions  d'un  grand  caractère  retraçant  avec 
une  singulière  vigueur  la  vie  ouvrière.  Cette  année  :  le  Couvreur.  Dans 
le  même  esprit  et  avec  des  accents  bien  personnels,  MM.  Jules  Adler  et 
Victor  Tardieu  glorifient  le  travail.  La  grande  toile  envoyée  par  M.  Tar- 
dieu  est  pleine  de  chaleur  et  Ton  y  retrouve  ce  sentiment  pittoresque 
qui  plaît  tant  dans  les  œuvres  que  Gaston  Prunier  expose  à  la  Société 


14^  LA  R£VU&  BLANCHE 

concurrente.  Mais  si  ces  artistes  entendent  glorifier  le  travail,  ils  se 
préoccupent  peu  de  Tindividu,  du  manœuvre  qui  peine  aujourd'hui  et 
demain  chômera  et  sentira  sa  belle  vigueur  décroître.  Celui-ci  a  son 
peintre,  M.  Besson.  Non  larmoyant,  mais  en  communion  d'idée,  de 
colère  et  de  révolte  avec  son  modèle. 

Dans  le  groupe  de  célèbres,  on  prend  de  l'intérêt  à  la  Proclamation 
de  la  République  à  THôtel  de  Ville,  en  février  i848.  M.  J.-P.  Laurcns 
enveloppe  cette  scène  d'une  atmosphère  ardente  et  sombre,  faite  de 
fumée,  de  poussière  et  d'orage.  Ailleurs,  Henner  fait  oublier  tout  ce  qui 
l'entoure.  C'est  aussi  le  cas  d'Alexandre  Séon,  dont  la  peinture  mate, 
reposée,  soulignant  un  dessin  pur,  impose  le  silence  aux  hurlantes  toiles 
qui  conspirent  contre  la  sérénité  de  ses  œuvres.  Sa  sagesse  a  des  imi- 
tateurs :  par  exemple,  F.  Maillaud  et  l'admirable  Sabatté  qui  envoie 
une  petite  église  de  campagne,  sans  rien,  sans  personne,  et  cependant 
émouvante  à  l'extrême. 

D'autres  artistes  par  des  mérites  divers  appellent  la  sympathie.  Par 
exemple,  Abel  Faivre,  dont  la  belle  santé  séduit,  E*  Bordes,  F.  Lauth, 
signataires  de  beaux  portraits,  Guinier,  Duvent,  Ch.  HofFbauer,  qui 
retrace  avec  originalité  un  épisode  de  la  guerre  des  Gueux. 

On  ne  s'aurait  oublier  non  plus  l'appoint  formé  par  quelques  artistes 
étrangers  qui  croient  devoir  venir  chercher  ici  une  consécration  pour- 
tant peu  indispensable.  Ils  ont  l'attrait  de  l'iconnu,  de  parfums  nou- 
veaux. Nous  notons  :  Dudley-Hardy,  Tom  Nortym,  Georges  Aid,  Ray- 
mond Woog,  curieux  portraitistes. 

A  la  sculpture,  on  s'attroupe,  on  se  bouscule,  on  s'écrase;  les  porte- 
monnaie  passent  des  poches  des  badauds  dans  celles  des  pick-pockets, 
sans  que  les  volés  protestent.  C'est  ce  qu'il  y  a  quelque  chose  qui  met 
de  Técume  au  coin  de  certaines  lèvres,  fait  sourire  énigmatiquement  de 
spéciales  dames.  Qu'est-ce  ?  Un  chef-d'œuvre  ?  —  Non  pas.  Simple- 
ment une  fort  agréable  femme  taillée  dans  le  marbre  et  enluminée 
avec  amour  par  M.  Gérome.  Les  cheveux  sont  jaunes,  les  pointes  des 
seins  roses,  le  sexe  bistré.  Et  les  spectateurs  ne  voient  rien  autre,  res- 
tent insensibles  au  charme  blanc  du  joli  groupe  des  Jeunes  Aveugles, 
de  M.  Lefebvre.  Ils  ignorent  la  Fontaine  d'Amour,  de  Derré,  l'Enfant 
Malade,  de  Mme  Girardet,  le  Rhône  et  la  Saône,  de  Verlet,  ils  passent 
sans  crainte  devant  le  crâne  Duguesclin  de  Frémiet  et  sans  émotion  de- 
vant le  Mur,  de  Moreau-Vauthier,  une  belle  idée,  mal  rendue  peut-être, 
mais  neuve  et  audacieuse.  Ils  ne  voient  pas  le  buste  de  M.  Desca,  qui 
sourit  de  leur  misère  et  sont  impassibles  devant  la  grâce,  très  réelle, 
du  monument  de  Gounod,  œuvre  de  Mercié. 

Fuyons  ces  détraqués  et  examinons  dans  le  silence  d'un  bout  de  jardin 
les  jolies  et  réalistes  médailles  d'Yencesse,  celles  de  Gilbault,  les  médail- 
lons de  Delpech,  et  les  médailles  et  plaquettes  du  vieux  maître  Pons- 
carme,  l'initiateur  du  mouvement  actuel.  A  côté,  M.  Heller  met  son 
ironie.  Voici  encore  une  bien  belle  cornaline  de  Hildebrand  :  Diane 
surprise;  mais  bien  minime  est  le  nombre  des  gens  qui  savent  apprécieu 
le  goût  et  le  travail  que  représente  une  pareille  œuvre.  A  la  section  de 


GAZETTE   d'art  .    I  V^ 

gravure,  consacrée  presque  en  entier  aux  travaux  de  reproduction,  il  y 
a  peu  d'imprévu.  Néanmoins,  quelques  artistes  font  œuvre  personnelle  : 
c'est  le  maître  Jean  Patricot,  c'est  Tony  Beltrand,  qui  augmente  chaque 
année  sa  curieuse  série  d'effigies  bretonnes,  c'est  Loys  Delteil,  artiste 
consciencieux  ;  enfin,  Paul  Guignebault.  qui  se  montre  inventif  et  ironiste 
dans  ses  cartes-adresses  motivées  par  des  encriers. 

Aux  objets  d'art,  Lalique  triomphe  encore  une  fois  pleinement;  sa 
gloire  est  d'autant  plus  éclatante  que  MM.  Falize  frères  ont  tenté  de 
rivaliser  avec  lui  et  se  sont  emparés,  eux  aussi,  d'un  salon  d'angle. 
Mais,  hélas  !  ce  n'est  pas  la  présentation,  même  adroite  et  solennelle, 
qui  sauve  les  œuvres  médiocres.  Or,  les  objets  qu'ils  ontfait  exécuter  en- 
trent dans  cette  catégorie.  Situation  critique,  car  ils  n'ont  pas  seule- 
ment contre  eux  Lalique,  mais  l'exquis  artiste  qu'est  Dubret,  et  des 
modeleurs  orfèvres  comme  Giot,  comme  Ferlet  ;  enfin  Becker  qui  met 
de  l'esprit,  de  la  grâce  et  l'art  le  plus  pur  dans  tout  ce  qu'il  touche. 
Allez  donc,  aussi,  chercher  l'approbation  pour  un  surtout  rococo,  quand 
M.  Beau  montre  ses  féeriques  torchères  en  cristal  lumineux  ! 

L'étrange  jury  que  présidait  M.  Lionel-Lecouteux  a  évincé  quelques 
maîtres  relieurs.  Cuzin  a  cependant  trouvé  grâce.  En  revanche,  le  même 
jury  a  été  plus  que  galant  pour  les  demoiselles  qui  pyrogravent  du  cuir. 
Passons-les  et  admirons  les  jolies  broderies  de  Mlles  Jolly,  Courant  et 
Pagot  ;  l'admirable  coffret  en  broderies  polychromes  de  Mme  Larivière- 
Maignan,  les  tapisseries  de  Jorrand,  les  grès  si  beaux  de  Robhalben  et 
ceux,  très  purs,  très  artistes,  de  M.  Paul  Milet. 

Chaules  Saunier 

Exposition  de  Peintres  Provençaux,  à  Marseille.  —  Con- 
trairement aux  habituelles  exhibitions  d'art  en  province,  où,  autour  du 
lourd  colis  du  directeur  de  l'École  des  Beaux-Arts  de  Tendroit,  et  des 
cartes  de  visite  des  indigènes  «  seconde  médaille  »  ou  œ  associés  »,  émi- 
grés à  Paris,  s'accrochent  les  pénibles  travaux  des  amateurs  de  la 
localité,  Y  Exposition  de  Peintres  Provençaux  ^  organisée  par  la 
Société  des  Amis  des  Arts  de  Marseille^  dans  les  salons  du  Cercle 
artistique  de  cette  ville,  présente  de  nombreuses  œuvres  de  beaux 
peintres,  —  mais,  ils  sont  morts,  ce  qui  explique.  —  Elle  est,  en  outre, 
d'unjprécieux  enseignement,  car  elle  documente  sur  les  tendances  d'ar- 
tistes oHginaux  et  peu  connus  (Ricard  seul,  au  Louvre  et  au  Luxem- 
bourg) et  sur  l'apport  des  peintres  provençaux  aux  mouvements  roman- 
tique et  naturiste  de  l'École  française  (i83o-i86o),  sous  l'influence  de 
Delacroix,  Decamps,  Rousseau,  Diaz,  Dupré,  ïroyon  et  Corot. 

Jean-Antoine  Constantin  (Marseille,  1757  —  Aix,  1848).  —  De  ce 
précurseur  de  l'École  provençale  du  paysage,  de  ce  bon  vieux  maître 
quiy  ayant  regardé  autour  de  soi,  enseigna  à  ses  élèves  l'étude  de  la 
nature,  l'amour  du  terroir,  1 3  dessins,  à  la  sanguine,  au  lavis  d'encre 
de  Chine,  à  la  plume,  au  roseau  —  gamme  simplifiée  de  deux  ou  trois 
tons,  ligne  serpentine,  traits  envolutés  —  :  paysages  italiens,  mon- 


i4/|  LA   REVUE   BLANCHE 

tagnes  méridionales,  lacs,  rochers,  cascades.  Il  est  le  Georges  Michel 
des  sentiers  tortueux  djB  la  Viste  et  de  la  Gineste. 

Emile  Loubon  (Aix,  1809  —  Marseille,  i863).  —  10  pemtures.  C'çst 
le  peintre,  terne  et  ocreux,  mais  alerte  et  consciencieux,  des  troupeaux 
en  marche  —  «  menons  »  en  tôte.  —  sous  des  ciels  vides  et  plats,  parmi 
des  arbres  tordus,  dans  des  paysages  aux  nobles  lignes  de  terrains  et 
de  fonds. 

Si  Constantin  fut  le  maître,  Loubon  ne  fut  que  le  professeur  des 
autres,  à  THcole  des  Beaux-Arts  de  Marseille,  quïl  dirigea. 

Auguste  Aiguier  (Toulon,  1819  —  Le  Pradet,  i865).  —  12  peintures  : 
Marines  et  Marseille  et  de  Toulon,  pins  de  Mazargues  et  de  Tamaris. 
Sur  des  toiles  de  petites  dimensions  —  souvent  sur  des  vieux  car- 
tons de  sa  femme,  modiste  —  Aiguier  peint  les  féeries  de  la  lumière  et 
de  la  couleur  :  sans  souci  d'arrangement,  le  ciel  et  la  mer  méditerra- 
néens, dans  la  brume  lilas  ou  saumon  des  matins  et  des  soirs,  dans  les 
flammes  orangées  ou  pourpres  des  aurores  et  des  crépuscules. 

Et  on  évoque  les  noms  de  Lorrain  et  de  Turner  devant  l'œuvre  de  ce 
coiffeur  que  donna  son  prénom  à  une  forme  de  chapeau  pour  dames  — 
l'auguste  —  de  son  invention  et  qui  fut  à  la  mode. 

Gustave  Ricard  (Marseille,  1823  —  Paris,  i873).  —  Dix  toiles  : 
œuvres,  plus  encore  de  maîtres  que  de  maître,  car,  portraits  du  peintre 
ou  de  sa  famille,  elles  ne  paraissent  pas  plus  modernes,  sous  leur  patine 
truquée,  qu'une  copie,  trop  exacte,  d'un  Rembrandt  doré  par  le  temps  et 
bruni  par  le  jus  des  vernis  successifs,  exposée  là  aussi.  On  les  peut 
admirer  comme  d'authentiques  Titien,  Corrège,  Giorgione,  Uolbein, 
Rembrandt,  Van  Dyck,  Reynolds,  Lawrence,  ces  maîtres  dont,  jusqu'à 
i85o,  Ricard  chercha  la  formule,  le  secret,  la  main,  dans  les  musées  de 
France,  d'Italie,  de  Hollande  et  d'Angleterre.  Trop  il  se  souvint  de  leur 
maturité  assombrie  et  pas  assez  de  leur  éclat  évanoui. 

Parmi  les  portraits  de  cette  Exposition,  pas  d'exemple  du  faire 
«  noyé  »  personnel  à  Ricard,  où,  entre  la  sauce  grisûtre  des  préparations 
et  les  glacés  violacés,  des  mains  et  des  visages  de  vie  et  de  pensée 
apparaissent. 

Adolpue  Monticelli  (Marseille,  1824  — Marseille,  1886).  —  18  pein- 
tures :  le  Parc  de  Saint-Cloud,  la  Moisson,  le  Thé,  Paysage  à  Saint- 
Marcel  (et  l'on  songe  à  l'or  ambré  de  la  Ronde  de  nuit).  Fête  à  Hercula- 
num,  Oiseaux  aquatiques.  Nature  morte,  etc.,  joyaux  n'ayant  rien  de 
commun  avec  les  misérables  déchets  où  les  cyniques  imitations  qui 
déshonorent,  aux  vitrines  des  experts  des  rues  à  tableaux,  le  nom  de 
Monticelli.  Et  pour  le  Parisien,  à  peine  averti  par  l'apparition  de  quel- 
ques-unes de  ses  œuvres  à  la  Centennale,  se  manifeste  le  magnifique 
lapidaire,  auprès  de  qui  G.  Moreau,  le  peintre  de  «  la  richesse  nécesr 
saire  »  paraîtrait  bien  pauvre. 

Fêtes  galantes  ou  religieuses,  orgies  et  massacres,  cavaliers  et 
grandes  dames,  cygnes  et  lévriers,  fleurs  et  fruits,  rivières  et  parcs. 


GAZETTE   d'art  l45 

deviennent  sous  sa  brosse  prestigieuse,  pour  le  triomphe  du  rouge,  du 
jaune,  du  bleu,  du  vert  et  du  violet,  des  arabesques  serties  de  rubis,  de 
topazes,  de  saphirs,  d'émeraudes  et  d'améthystes. 

Cette  splendeur,  il  l'obtient  en  prenant  du  bout  du  pinceau,  la  couleur 
pure  sur  sa  palette,  en  la  posant  isolée,  protégée  de  tout  contact  avilis- 
sant, dûnséey  sur  le  panneau  mémo  ou  sur  une  touche  de  teinte  voisine, 
de  ton  plus  clair,  ou  de  blanc,  pour  l'embellir  encore  par  tout  l'avan- 
tage du  dégradé.  Et  cette  tumultueuse  polychromie,  il  l'ordonne  et 
l'équilibre  sous  le  joug  strict  d'un  clair-obscur  savant  et  approprié. 

En  1902,  à  Marseille,  par  haine  delà  couleur,  on  rit  encore  devant  les 
Monticelli.  Il  en  serait  de  même  à  Paris,  d'ailleurs. 

Paul  Guigou  (Villars,  iSi'i  —  Paris,  1871).  —  18  paysages  :  bords 
de  rivières  (la  Duranceà  Cadenet,  à  Saint-Paul,  à  Mirabeau  ;  la  Seine  à 
Saint-Mammès),  placettes,  bastides,  fontaines  et  laveuses. 

Peinture  exacte  et  méticuleuse:  des  gammes  étendues  du  blanc  au  noir 
par  des  passages  de  tous  les  gris  bleus  et  de  tous  les  gris  verts,  avec, 
dans  quelque  coin,  l'éclat  d'un  rouge  ou  d'un  jaune,  comme  dans  les 
Pissarro,  influencés  de  Corot  et  de  Courbet,  des  années  Th». 

Les  études  sent  d'une  justesse  objective  de  plein  air  haut-proven- 
çal —  rude  et  sans  enveloppe  — ,mais  les  tableaux,  aux  petits  détails 
trop  précis  du  premier  plan  —  la  moindre  herbe,  la  plus  minime  fleu- 
rette —  aux  petites  figures  trop  faites,  comme  découpées  dans  du 
papier  et  collées  sur  la  pâte  fraîche,  semblent  durs  et  secs. 

S'il  faut  louer  cette  manifestation  d'art  régionaliste,  révélatrice  de 
talents  peu  connus,  peut-être  doit-on  regretter  l'aspect  «  tram  marseil- 
lais »  de  Qette  exposition.  —  Les  tableaux  pendant  lamentablement  au 
bout  de  tristes  ficelles,  le  long  d'étoffes  pisseuses,  au-dessus  d'affli- 
geantes ciinaises.  —  Le  Cercle  Artistique  de  Marseille  serait-il  plus 
hospitalier  aux  billards  qu'aux  œuvres  d'art  ? 

Et  —  la  grosse  erreur  —  pourquoi  n'avoir  pas  groupé  les  œuvres  de 
chaque  peintre  sur  des  panneaux  isolés?  Convient-il  davantage  de 
mêler  des  Ricard  à  des  Monticelli  que  de  jouer  en  même  temps  du 
Schumann  et  du  Wagner  ?  Les  expériences  du  Louvre  et  de  la  Société 
Nationale  des  Beaux-Arts  —  oh  !  dix  ans  après  les  Artistes  Indépen- 
dants—  ont  démontrél'importanceesthétique  de  cette  règle  d'accrochage. 

Il  paraît  utile  aussi  d'informer  le  possesseur  du  Pont  de  Tlluveaune, 
de  Monticelli,  qu'il  est  mieux  de  clouer  le  cartel  du  titre  sur  le  cadre 
que  sur  la  peinture  même,  et  de  prier  le  calfat  du  bassin  de  carénage  qui 
a  retouché  au  coaltar  la  «  Sœur  du  Peintre  »,  de  Ricard,  de  renoncer 
dorénavant  à  la  restauration  des  tableaux. 

L'arliste  de  passage  à  Marseille  ne  devra  pas  craindre  de  demander 
à  M.  E.  André  la  faveur  de  visiter  ses  salons  où,  sur  des  murs  exclusi- 
vement voués  à  Monticelli,  il  pourra  admirer  les  œuvres  les  plus  com- 
plètes et  les  plus  variées  du  génial  coloriste  et,  parmi  tant  d'autres  aussi 
belles,  le  Parc  de  Saint-Cloud,  Fête  sous  bois  (18G0;,  Corot  et  ses 

10 


r46  LA  REVUE   BLANCHE 

Modèles,  Charmeuses  d'oiseaux,  gloire  de  l'Exposition  Centennale  :  il 
devra  lire  aussi  le  très  précieux  volume,  exact  et  passionné,  de 
M.  A.  Gouirand,  les  Peintres  Proçençaux^  qui  le  renseignera  sur  la  vie 
et  les  œuvres  de  ces  artistes,  mieux  que  ces  simples  notes. 

Paul  Signac 

Berthe  Morizot  ^i).  —  La  situer  entre  Manet  et  Renoir  :  elle  appa- 
raît le  passage  naturel  entre  Manet  et  tous  les  Impressionnistes  ;  elle 
serait  F  impressionniste  absolu  au  sens  littéral  du  mot;  sans  s'inventer 
de  technique,  sans  s'asservir  aux  techniques  d'aatrui  (sauf  qu'elle  pro- 
cède évidemment  du  peintre  d'Olympia^  car  il  faut  toujours  être  fils  de 
quelqu'un),  sans  idée  préconçue,  prestement  elle  fixe  son  impression  du 
moment.  On  pourrait  dire  que  toutes  ses  toiles,  et  aquarelles  ou  pastels, 
sont  des  pochades,  enlevées  avec  une  aisance,  une  dextérité  admirables. 
Elle  évolue  avec  facilité,  grâce  et  distinction,  exclusivement  dans  les 
tonalités  blondes  :  mauves  et  roses  et  gris  argentins.  Encore  qu'elle 
s'adonne  avec  succès  égal  aux  paysages,  aux  natures  mortes,  aux  fleurs, 
aux  portraits,  c'est  aux  silhouettes  féminines  et  enfantines  qu'elle  réussit 
le  mieux  ;  elle  y  surprend  comme  par  intuition  ou  maternelle  ou  soro- 
rale  les  mouvements  ébauchés  et  repris,  les  abandons,  les  vivacités 
telles  que  d'animal,  et  les  morbidesses.  La  bellement  bestiale  robustesse 
de  la  jeune  campagnarde  qui  transporte  la  lourde  Cruche  (Teau,  la 
souple  et  savoureuse  guirlande  ée  bras  des  deux  fillettes,  qui  font  la 
cueillette  au  Cerisier;  dans  le  Let^er^  rébounfifement  câlin  et  tiède  de  la 
jeune  femme  qui  sort  ses  roseurs  des  blancs  nacrés  de  la  chemise  et  du 
lit;  et  surtout  rallongement  douillet  de  l'autre  Jeune  femme  étendue 
sur  un  canapé,  représentent  des  choses  exquises. 

FÉLICÎEN   F^GTJS 

Le  Pergamon  À  Berlin.  —  Berlin  est  une  ville  affreuse  et  com- 
mode. Tout  ce  qui  tend  à  lui  donner  l'aspect  d'une  capitale  est  d'un 
goût  détestable.  Au  reste,  n'importe  laquelle  des  villes  de  l'empire  est 
plus  intéressante  que  cette  cité  sans  églises.  N'étaient  les  châteaux  des 
environs,  quelques  tableaux  de  l'ancien  musée,  et  le  Pergamon  récem- 
ment ouvert,  un  voyage  à  Berlin  serait  inutile.  L'édifice  appelé  Per- 
gamon situé  derrière  l'ancien  musée  contient  les  trouvailles  rapportées 
des  fouilles  de  Pergame  et  surtout  la  fameuse  gigantomachie  qui  déco- 
rait Tautel  du  temple  de  Jupiter.  On  a  reconstitué  cet  autel  et  ce  travail 
a  demandé  vingt-trois  ans  aux  savants  berlinois. 

Mais  que  cela  est  beau  !  Quel  magnifique  poème  de  pierre  !  Les  dieux 
olyn^piens  terrestres,  marins  et  infernaux,  les  animaux,  les  géants,  lés 
monstres  entremêlent  furieux  leurs  membres  parfois  mutilés,  les  torses 
des  déesses  se  cabrent  sur  les  bras  des  héros,  des  faces  se  crispent,  des 
bouches  mordent.  Cet  œuvre,  que  des  artisans  sculptèrent  dans  de  la 
pierre  de  grain  très  gros,  sent  tellement  sa  divinité  que  le  voyageur, 


(1)  Gktlerie  Daiand-Ruel,  16,  rue  Loffitte. 


GAZETTE   d'AHT  14? 

oubliant  la  foule  des  visiteurs  à  moustacjiies  en  croc  et  de»  femmes 
laides,  espère  Theure  où  mugiront  las  taureaux  des  hécatombes. 

La  gigantomachie  date  de  la  troisième  période  hellénique,  qui  s'étend 
de  33i  à  63  avant  J.-C. 

A  contempler  l'œuvre  des  tailleurs  de  pierre  de  Pergame,  des 
hommes  deviendront  peut*étre  sculpteurs  en  Allemagne.  Je  le  souhaite, 
car  vraiment  les  Allemands  n  ont  pas  idée  de  ce  que  c  est  que  la  sculp- 
ture. Les  épouvantails  de  la  Siegesallée,  les  œuvres  de  Bogas  ou  du 
plus  récent  Max  Klinger  (n'en  déplaise  à  M.  Georg  Brandes),  n'ont  rien 
qui  aille  à  rencontre  de  cette  opinion. 

Guillaume  Apollinaire 

GESTES 

Les  mœurs  des  noyés.  —  Nous  avons  eu  occasion  de  nouer  quel- 
ques relations  assez  intimes  avec  ces  intéressants  ivres-morts  de  Taqua- 
tisme.  D'après  nos  observations,  un  noyé  n'est  pas  im  homme  décédé 
par  submersion,  malgré  que  tende  à  l'accréditer  l'opinion  commune  : 
c'est  un  être  à  part,  d'habitudes  spéciales  et  qui  s'adapterait,  croyons* 
nous,  à  merveille  à  son  milieu  si  l'on  voulait  bien  l'y  laiBser  séjourner 
un  temps  convenable.  Il  est  remarquable  qu'ils  se  conservent  mieux 
dans  l'eau  qu'à  l'air  libre.  Leurs  mœurs  sont  bizarres,  et,  bien  qu'ils 
aiment  à  se  jouer  dans  le  même  élément  que  les  poissons,  diamétrale* 
meni opposées,  si  nous  osons  ainsi  dire,  à  celles  de  ceux-^d:  en  effets 
alors  que  les  poissons,  comme  on  sait,  ne  voyagent  qu'en  remontant  le 
courant,  c'est-à-dire  dans  le  sens  qui  exerce  le  mieux  leur  énergie,  les 
victimes  de  la  funeste  passion  ds  l'aquatisme  s'abandonnent  au  fil  de 
l'eau  comme  ayant  perdu  tout  ressort,  dans  un  paresseux  nonchaloir. 
Ils  ne  décèlent  leur  activité  que  par  des  mouvements  de  tète,  révé- 
rences, salamalecs,  demi-culbutes  et  autres  gentes  courtoisies  qu'ils 
affectionnent  à  la  rencontre  des  hommes  terriens.  Ces  démonstrations 
n'ont,  à  notre  avis,  aucune  portée  sociologique  :  il  n'y  faut  voir  que  des 
hoquets  inconscients  d'ivrogne  ou  le  jeu  d'un  animal. 

Le  noyé  signale  sa  présence,  comme  l'anguille,  par  l'apparition  de 
bulles  à  la  surface  de  l'eau.  On  les  capture,  de  même  que  l'anguille,  à  la 
foëne  ;  il  est  moins  profitable  de  tendre  à  leur  intention  des  verveux  ou 
des  lignes  de  fond. 

On.  peut  être  induit  en  erreur,  quant  aux  bulles,  par  la  gesticulation 
inconsidérée  d'un  simple  être  humain  qui  n'est  encore  qu'à  l'état  de  noyé 
stagiaire.  L'être  humain,  dans  ce  x^as,  est  extrêmement  dangereux  et 
comparable  en  tout,  comme  nous  l'avons  avancé  plus  haut,  à  un  ivre** 
mort.  La  philanthropie  et  la  prudence  commandent  donc  de  distinguer 
deux  phases  dans  son  sauvetage  :  i"*  l'exhortation  au  calme  ;  2"  le  sauve- 
tage proprement  dit.  La  première  opération,  indispensable,  s'effectue 
fort  bien  au  moyen  d'une  arme  à  feu  ;  mais  il  faut  être  familier  avec  les 
lois  de  la  réfraction  ;  un  coup  d'aviron  suffit  dans  la  plupart  des  cir- 
constances. U  ne  reste  plus  —  seconde  phase  —  qu'à  capturer  le  sujet 
parla  même  méthode  qu'un  noyé  ordinaire. 


i48  LA  REVUE   BLANCHE 

Il  est  rare  que  les  noyés  aillent  par  bancs,  à  Tinstar  des  poissons.  On 
en  peut  inférer  que  leur  science  sociale  est  encore  embryonnaire,  à  moins 
qu'on  ne  juge  plus  simple  de  supposer  que  c*est  leur  combativité  et  leur 
valeur  guerrière  qui  est  inférieure  à  celle  des  poissons.  C'est  pour- 
quoi ceux-ci  mangent  ceux-là. 

Nous  sommes  en  mesure  de  prouver  qu'il  y  a  un  seul  point  commun 
entre  les  noyés  et  les  autres  animaux  aquatiques  :  ils  fraf/ent,  comme 
les  poissons,  bien  que  leurs  organes  reproducteurs  soient,  pour  l'obser- 
vateur superficiel,  conformés  comme  ceux  des  humains;  ils  frayent, 
malgré  cette  objection  plus  grave,  qu'aucun  arrêté  préfectoral  ne  pro- 
tège leur  reproduction,  par  une  prohibition  momentanée  de  leur 
pèche. 

Un  noyé  se  vend  de  façon  courante  vingt-cinq  francs  sur  le  marclié  de 
la  plupart  des  départements:  c'est  là  une  source  de  revenus  lionnrtes  et 
fructueux  pour  la  sympathique  population  fluviale.  11  serait  donc  patrio- 
tique d'encourager  leur  reproduction,  d'autant  que,  faute  de  cette  mesure, 
la  tentation  est  toujours  grande,  chez  le  citoyen  riverain  et  pauvre,  d'en 
fabriquer  d'artificiels,  mais  égaux  devant  la  prime,  au  moyen  du  maquil- 
lage par  voie  humide  d'autres  citoyens  vivants. 

Le  noyé  mâle,  en  la  saison  du  frai,  Jaquelle  dure  presque  toute  l'an- 
née, se  promène  dans  sa  frayère,  descendant,  selon  sa  coutume,  le  cou- 
rant, la  tète  penchée  en  avant,  les  reins  élevés,  les  mains,  les  organes 
du  frai  et  les  pieds  ballant  sur  le  lit  du  fleuve.  Il  reste  volontiers  des 
heures  à  se  balancer  dans  les  herbes.  Sa  femelle  descend  pareillement 
le  courant,  la  tête  et  les  jambes  renversées  en  arrière,  le  ventre  en 
l'air. 
C'est  la  vie. 

Alfred  Jarry 

Le  Colft:*e-fort.  —  On  va  tirer  Tafl'aire  Mumbert-Crawford  en  tous 
sens.  C'est  une  matière  (jui  prête.  Pourtant,  comme  beaucoup  d'autres 
qui  sont  pour  plaire  à  la  foule,  cette  œuvre-ci,  loin  d'être  inventée, 
serait  plutôt  comme  un  plagiat,  du  moins  une  sorte  d'amplification. 
Tous  les  amateurs  de  belles  histoires  connaissent  le  conte  d'où  elle  est 
tirée  :  Andersen  l'appelle  les  Habits  neufs  du  Grand-Duc,  Il  s'agit  d'un 
prince  qui  n'est  occupé  que  dosa  toilette  et  auquel  deux  garçons  de  res- 
source viennent  olTrir  de  faire,  non  plus,  comme  tout  le  monde,  des  vête- 
ments qui  ne  soient  que  magnifiques,  mais  encore  d'une  étofl'e  merveil- 
leuse dont  la  vertu  est  d'être  invisible  pour  les  imbéciles.  Il  nVst  velours, 
soies,  fils  d'or,  matières  précieuses,  sommes,  que  les  tailleurs  n'obtien- 
nent pendant  les  deux  années  —  ce  pouvait  être  dix-huit  —  que  dure 
leur  travail.  Le  Grand-Duc.  n'osant  pas  aller  en  juger  le  premier,  fait 
choix  de  l'homme  de  sa  cour  le  plus  réputé  pour  son  esprit,  de  son  vieux 
premier  ministre,  lequeln'a  garde  de  faire  mentir  sa  réputation  et  s'écrie  : 
a  L'admirable  tissu  !  »  Personne  n'hésite  à  suivre  un  tel  exemple,  même 
le  Grand-Duc  qui  consent  à  inaugurer  les  fameux  habits  un  jour  de  fête 
et,  s'étant  laissé  vêtir,  s'avance  dignement  sous  un  dais,  ni  le  gentil- 


GESTES  i'i9 

homme  qui  soulève  la  traîne  avec  efîort,  ni  toute  la  ville  qui  s'exclame 
au  passage  de  la  procession,  jusqu'à  ce  qu'un  enfant  pousse  ce  cri  :  «  Il 
est  tout  nu,  le  Grand-Duc  !  »  et  que  tout  le  monde  répète  le  propos 
ingénu. 

M.  Jules  Iluret,  devenu  depuis  hier  un  historien  encore  plus  fameux 
de  notre  époque,  aura  joué  le  rôle  de  l'enfant,  rien  ne  distinguant  en 
leurs  extrêmes  Tingénuité  de  la  clairvoyance.  Qui  sait  ce  qui  fût  advenu 
s'il  n'avait  réussi  à  pénétrer,  sans  droit,  parbleu!  dans  le  sanctuaire  où 
les  représentants  de  la  loi,  les  magistrats,  les  docteurs,  les  serviteurs, 
les  notaires,  assistance  surexcitée,  suivaient  en  tremblant  le  travail  des 
serruriers,  et,  attachés  au  colîre,  fatigués,  fiévreux,  immanquablement 
attendaient  qu'en  ruisselât,  non  pas  seulement  un  trésor,  mais  en  réalité 
un  miracle. 

Le  créateur  de  la  légende  pouvait  faire  durer  encore  le  prodige, 
Mme  Humbert  d*Aurignac  ayant  réellement  créé  puisqu'elle  a,  dépas- 
sant Talchimie,  fait  quelque  chose  avec  rien.  On  ne  pouvait  qu'y  croire. 
On  pouvait  en  douter  aussi,  mais  que  peut  le  doute  ? 

Au  vrai,  il  semble  bien  que  ce  soit  la  voix  de  M.  Jules  Huret  qui 
ait  rompu  le  charme.  Sans  elle  peut-être  le  bâtonnier  Du  Buiteût  conti- 
nué de  croire,  fut-ce  encore  quelques  années,  et  le  bâtonnier  Pouillet, 
savant  jurisconsulte,  expert  en  brevets  d'invention  et  droits  d'auteur, 
eût  attesté  la  présence  réelle  de  ses  clients  Crawford.  Mais  qui  peut 
prévoir  où  nous  allions,  si  une  voix,  le  son  de  cette  voix  !  n'eût  tiré 
comme  d'un  rêve  celte  douzaine  de  témoins. 

Leurs  dos  vénérables  eussent  pu  continuer  longtemps  de  cacher  à  la 
foule,  tenue  comme  il  sied  à  distance,  le  fulgurant  contenu  du  coffre. 

Oh!  mais  prenez  garde,  nous  voilà  loin!  que  cette  affaire  ne  soit 
qu'une  pauvre  toute  petite  parodie  d'une  autre  qui  eut  aussi  ses  témoins, 
ses  prodiges,  ses  docteurs  de  la  loi,  ses  Judas  et  ses  saint  Thomas,  ses 
apôtres,  ses  pharisiens,  ses  propagateurs  de  la  foi  et  ses  détracteurs, 
mais  au  lieu  de  durer  dix-huit  ans,  la  bagatelle!  en  aura  duré  plus  de 
dix-huit  cents  et  qu'enfin  le  coffre-fort  ne  fasse  que  masquer,  en  le 
modernisant,  le  tabernacle. 

T.  N. 

LES  THÉÂTRES 

Vaudeville  :  Le  Masque ,  de  M.  Henry  Bataille  ;  Le  Chat  et 
le  Ghérnbln,  adaptation  de  M.  J.  Beunac.  —  Renaissance  :  Les 
Perruches,  de  M.  Berteyle;  Simone,  de  MM.  Bénazht  et  Akout.  — 
Comédie  Française  :  Petite  Amie^  de  M.  Bhieux.  —  Théâtre  Antoine: 
Lendemain  de  Première,  de  M.  Mayer;  Tiers-État,  de  M.  L. 
Descaves;  Boule  de  Suif,  de  M.  0.  Mkténier. 

Au  théâtre  du  Vaudeville,  nous  avons  vu  représenter,  avec  un  très 
grand  et  mérité  succès,  la  pièce,  attendue  avec  impatience,  de  M.  Henry 
Bataille  :  le  Masque. 

M.  Henry  Bataille  est  un  de  ceux  qui.  parmi  les  auteurs  nouveaux,  don- 
nèrent les  plus  belles  espérances.  Il  est  en  train  de  les  réaliser,  et  celles-là 


l5o  LA    BEVUE   BLANCHE 

mêmes  que  les  plas  réfléchis  purent  concevoir  dès  ses  débuts*  En  ce 
drame  attachant  et  simple,  d'inspiration  populaire,  la  Lépreuse^  en  cette 
autre  passionnante  et  symbolique  tragédie  moderne,  Ton  sang,  et  dans 
ce  plus  récent  Enchantement,  où  se  marque,  plus  apparent  que  réel, 
un  écart  avec  les  précédentes,  n'avez-vous  point  distingué,  sous  tant 
d'emportement  lyrique,  de  fiévreuse  ardeur  et  de  passion  énervée,  une 
assez  calme  et  lucide  volonté  de  belle  ordonnance,  une  connaissance  de 
plus  en  plus  approfondie  —  et  même  un  instinct  —  des  exigences  et  des 
ressources  du  métier,  des  qualités  et  des  dons  purement  «  théâtraux  r>  ; 
n'avez-vous  point  aperçu  ou  deviné,  derrière  le  masque  éperdu  du  poète, 
le  visage  assez  malin  de  l'auteur  dramatique?...  Carie  poète  et  l'auteur 
dramatique  s'en  vont  tous  deux,  de  compagnie.  Et  vous  ne  voudriez  pas 
n'est-ce  pas,  que  dans  une  œuvre  dramatique  ce  fût  le  poète  qui  l'em- 
portât, bien  que,  jadis,  il  en  ait  eu  l'air,  —  mais  seulement  l'air... 

Le  poète,  vous  le  trouverez  tout  entier  dans  le  demi-jour  tendre  et 
mélancolique,  dans  l'intimité  doucement  frissonnante  et  harmonieuse 
de  la  Chambre  blanche,  tapi  dans  le  silence  familier  des  choses  habi- 
tuelles et  amies,  les  yeux  clos  et  le  cœur  bien  battant,  grisé  de  la 
nostalgie  des  anciens  émois  et  des  souvenirs  puérils,  écoutant  venir  de 
loin  l'imperceptible  écho  de  très  vieux  airs,  respirant  l'insaisissable 
arôme  de  parfums  évaporés.  Vous  le  trouverez  encore  —  et  c'est  un 
grand  charme,  cette  rencontre  —  çà  et  là,  dans  son  théâtre  ;  vous  lui 
devez  la  joie  de  quelques  phrases  évocatrices,  de  quelques  «  couplets  » 
harmonieux;  vous  lui  devez  mieux  encore,  cette  exacte  et  sensible 
impression  de  l'atmosphère,  répandue  sur  toute  l'œuvre  et  qui  constitue, 
juxtaposé  sur  l'autre,  comme  un  second  décor;  oui,  c'est  le  poète  qui, 
très  heureusement,  dégagea  ce  qui  traîne  de  poésie  partout,  parmi  les 
plus  humbles  vulgarités  delà  vie  ordinaire,  sur  le  «  plateau  »  mal  éclairé 
de  la  scène,  un  jour  de  répétition,  en  la  banalité  d'un  salon  d'hôtel 
cosmopolite,  —  partout. 

C'est  lui  qui,  en  collaboration,  avec  un  observateur  minutieux,  mali- 
cieux, perspicace  et  infiniment  spirituel,  écrivit  ce  léger,  ironique  et 
charmant  premier  acte  du  Masque^  qui  nous  montre,  en  un  de  ses  aspects 
les  plus  quotidiens,  mais  non  pas  sans  choix  et  talent  de  synthèse,  la 
petite  vie  superficielle  et  laborieuse  des  coulissses.  Il  a  plu  infiniment, 
ce  premier  acte,  adroit  et  vif,  plein  de  mouvement,  d'une  agréable  ironie 
et  qui,  sans  recourir  à  la  charge,  accuse  un  relief  plaisamment  carica- 
tural. Et  quoi  qu'on  en  ait  dit,  il  était  indispensable  puisqu'il  avait  la 
charge  de  situer  définitivement  les  principaux  personnages  dans  le 
factice  et  conventionnel  «  pays  du  mensonge  ».  Le  but  n'est  pas  tout  à 
fait  atteint  ;  et  cela  tient,  je  crois,  à  une  légère  erreur  de  l'auteur  qui 
établit  involontairement  une  barrière  et  une  trop  nette  dcmiarcation 
entre  ses  principaux  personnages,  Demieule,  Mme  Demieule  et  It's 
autres  figurants  do  ce  petit  monde.  Au  reste,  cela  est  de  peu  d'impor- 
tance. 

Nous  voilà  introduits  dans  un  milieu  «  spécial  »  et,  par  conséquent, 
prévenus  qu'à  une  yériié  générale  et  humaine  de  sentiments,  de  passions 


LES  THÉÂTRES  ih 

et  d'actes,  va  se  substituer  une  vérité  exceptionnelle^  vérité  pour  le  seul 
milieu  étudié.  Tout  à  la  fois,  les  personnages  vivent  et,  entraînés  par  des 
habitudes  professionnelles ,  «  jouent  leur  vie  » ,  avec  un  mélange 
complexe  de  sincérité  et  de  facticité,  dont  le  dosage  peut  variera  l'infini. 
Et  d  avance,  tombent  ainsi  les  diverses  objections  qu'on  eût  élé,  au 
cours  des  denx  actes,  tenté  d'élever  :  si  on  prétendait  lui  reprocher  le 
manque  de  vraisemblance  et  mt^me  de  vérité  profonde  du  moyen 
employé  par  Geneviève  Demieule  pour  rendre  à  son  mari  la  séparation 
plus  légère  et  lui  épargner  le  remords;  la  crédulité  un  peu  excessive,  à 
ce  moment,  de  Demieule  ;  et  plus  tard,  au  troisième  acte,  la  scène  d'effet 
purement  théiUral  —  et  je  ne  veux  point  même  cliercher  à  démêler  ce 
qu  il  y  entre  de  symbolisme  —  où,  dans  la  nuit,  Demieule  est  pris  pour 
Félix  Ronchon,  d'autres  adresses  et,  çà  et  là,  des  arrangements  tant 
soit  peu  conventionnels,  Tantear  serait  bien  à  Taise  pour  répondre  : 
«  J'ai  voulu  qu'il  en  soit  ainsi.  Tout  ce  qui  vous  parait  conventionnel 
est  vrai,  du  point  de  vue  auquel  je  me  place^  et  dans  Tétude  que  j'ai 
voulu  faire  d'êtres  spéciaux,  dérobés  aux  conditions  de  l'existence  ordi- 
naire et  qui  se  passionnent,  qui  ccmçoivent  et  qui  agissent  en  obéissant, 
dans  la  conduite  leur  vie,  aux  lois  du  théâtre.  » 

Il  semDle  bien  qu'il  n'y  ait  rien  à  objecter.  D'où  vient  cependant 
qu'en  notre  for  intérieur,  nous  ne  nous  sentions  pas  entièrement 
satisfaits  de  cette  réponse,  et  désarmés  ?...  Je  crois  que  les  intentions 
de  raute4ir  certes,  très  nettement  exprimées,  ne  marquent  point  en 
nous  d'une  fa»;on  assez  profonde  et  qu'il  nous  est  permis  à  différentes 
reprises,  en  écoutant  sa  pièce,  de  les  oublier,  de  nous  imaginer  que  nous 
avons  devant  nous  des  êtres  ordinaires,  obéissant  à  des  lois  ordinaires  ; 
alors  ils  nous  choquent.  L'ironie  est  parfois  trop  sous-entendue;  elle  ne 
pouvait  guère  l'être  moins.  Il  n'y  a  là  ni  de  la  faute  de  l'auteur,  ni  de 
la  nôtre.  Si  j'osais  donc,  c'est  au  sujet  même  que  je  m'en  prendrais.  Je 
me  demanderais  pourquoi,  alors  que,  dans  la  vie  même,  les  occasions  de 
conflit  sont  si  fréquentes,  avoir  créé  celui-ci  de  toutes  pièces  ;  pourquoi, 
alors  qu'abordent  les  mésententes,  avoir  organisé  nn  malentendu  \ 
pourquoi,  alors  que  les  êtres  ordinaires,  je  veux  dire  l'immense  majorité 
des  êtres  vivants,  nous  offrent  tant  de  sujets  de  nous  étonner,  de  nous 
intéresser  et  de  nous  émouvoir,  s'être  attaché  à  l'étude  d  êtres  d'excep- 
tion, si  curieux  qu'ils  puissent  paraître.  Mais  je  ne  me  dissimule  pas,  à 
mesure  que  je  les  énumère,  la  vanité  de  ces  réflexions  qui  ne  sont  pas 
des  critiques;  c'est  affaire  de  préférences  toutes  personnelles  ;  on  n'a  pas 
à  demander  compte  à  un  auteur  du  sujet  qu'il  traita,  mais  de  la  manière 
dont  il  le  traita. 

Or,  M.  Bataille  a  traité  le  sien,  excellemment.  Le  Masque  est  une 
pièce  ftïrt  bien  construite  et  conduite  avec  une  grande  adresse.  Je  ne 
répéterai  point  que  le  premier  acte  est  tout  à  fait  heureux  :  parmi  tant 
d'allées  et  venues  pilloresques,  il  nous  fait  parfaitement  connaître,  ainsi 
que  le  doit  un  premier  acte,  sous  leur  aspect  le  plus  superficiel,  les 
personnages  qu'il  nous  présente  ;  et  si,  dans  les  scènes  vraiment  fort 
pathétiques  du  second  —  et  je  mets  tout  à  fait  hors  de  pair  celle  de 


i5a  LA   REVUE    Bf.ANCriE 

Demieule  et  de  Ronchon,  si  nette,  si  prompte,  avec  des  sous-entemlus 
clairement  exprimés  — ^  ils  n'expriment,  parce  que  l'auteur  le  voulut 
ainsi,  qu'une  humanité  relative  et  composée,  au  moins  dévoilent-ils  tout 
ce  qu'ils  comportent  d'humanité.  M.  Bataille  excelle  à  donner  par  mille 
petits  détails,  choisis  et  insignifiants  en  apparence,  de  petits  mots,  de 
petits  faits,  une  grande  impression  de  vérité  extérieure  et  quotidienne. 
Et  si  le  dialogue  n'est  point  toujours  celui  de  la  vie  même,  du  moins 
ne  paraît-il  jamais  «  trop  écrit  »,  même  lorsqu'il  est  «  bien  écrit  »  ; 
jamais  Téloquence  n'arrive  à  l'emphase  ;  le  lyrisme  ne  manque  point 
d'exactitude.  La  maîtrise  de  l'auteur  partout  apparut  surprenante.  Et  je 
me  réjouis  de  penser  que  les  parties  les  moins  goûtées  de  sa  pièce  ne 
sont  point  celles  où  apparaît  son  vrai  talent,  mais  celles  où,  par  excès 
d'intelligence  et  de  critique  personnelle,  il  le  modifia  dans  le  sens  de 
cette  sorte  d'habileté  qui,  chez  tous  les  écrivains  de  valeur,  est  heureu- 
sement toujours  un  peu  maladroite.  De  sorte  que  les  défauts  qu'on 
pourrait  lui  reprocher  sont,  pour  ainsi  dire,  étrangers  à  sa  nature  et 
«  volontaires  ».  Il  n'aura  aucun  mal  à  s'en  débarrasser. 

Une  interprétation  tout  à  fait  remarquable  contribua  au  succès  de 
l'œuvro  ;  les  plus  petits  rôles  furent  confiés  à  de  sûrs  comédiens  tels  que 
Lérand,  Numa,  l'irrésistible  Fugère,  qui  dessina  plaisamment  certaine 
silhouette  de  a  matuvu  »;  avec  son  grand  art  habituel,  Mme  Réjane  com- 
posa son  complexe  et  difficile  personnage  d'héroïne  douloureuse  et 
distinguée;  auprès  d'elle,  M.  Tarride,  simple,  sobre,  si  naturel  et  si 
adroit  en  même  temps,  fut  parfait  d^inconscience  brutale  et  d'égoïsme 
sans  méchanceté;  et  il  faut  louer  tout  à  fait  la  vive  intelligence  de 
Mlle  Lucy  Gérard,  la  bonne  grâce  de  M.  Dubosc,  l'excentricité  pitto- 
resque de  Mlle  Caron. 

Un  très  important  lever  de  rideau,  puisqu'il  ne  comporte  pas  moins 
de  trois  rapides  tableaux,  adaptation  par  M.  Bernac  d'une  pièce  chinoise  : 
le  Chat  et  le  Chérubin^  fut  accueilli  avec  grande  faveur.  C'est  à  la  fois 
amusant  et  terrible.  On  dirait  d'un  conte  d'Edgar  Poe,  merveilleuse- 
ment mis  en  scène.  MM.  Lérand  et  Maury  s'y  distinguèrent. 

Ni  l'une  ni  l'autre  des  deux  pièces,  jouées  à  la  Renaissance,  ne  sont 
excellentes;  ni  l'une  ni  l'autre  ne  manquent  cependant  d'originalité,  ni 
de  quelques  qualités  dramatiques.  La  première,  les  Perruches^  de 
M.  Berteyle,  appartient  à  un  genre  assez  mal  défini  qui  oscille  entre  la 
satire  et  le  «  vaudeville  social  «  ;  elle  pose  devant  nous  quelques  types, 
légèrement  silhouettés,  d'imbéciles,  dont  l'un,  joué  par  M.  Frédal, 
permit  d'applaudir  ce  plaisant  acteur,  aux  cocasses  ahurissements;  et  il 
y  a  une  idée  dramatique,  mais  assez  mal  développée  et  peut-être  point 
tout  à  fait  neuve,  dans  Simone^  pièce  en  deux  actes  de  MM.  Bénazet  et 
Philippe  About. 

L'excellent  Monsieur  Brieux  vient  de  faire  représentera  la  Comédie- 
Française,  une  nouvelle  pièce,  Petite  Amie,  qui  témoigne  une  fois  de 


LES   THEATRES  i53 

plus  —  et  cela  ne  surprit  personne  —  de  la  bonté  de  ses  senliments,  de 
la  conscience  de  remplir  cette  mission  de  réformateur,  de  vulgarisateur 
et  de  moraliste  qu'il  s'est,  une  fois  pour  toutes,  attribuée,  de  ses  convic- 
tions qui  sont  sincères,  de  ses  intentions  qui  sont  .honnêtes,  et  de  son 
intelligence  qui  est  courageuse  et  moyenne.  Un  peu  moins  que  d'autres, 
précédentes,  elle  témoigne  de  son  adresse  d'auteur  dramatique  :  car 
elle  parut,  ^à  et  là,  un  peu  lente,  monotone,  et  fournit,  au  public  moyen, 
'  moins  d'occasions  de  se  passionner  pour  ou  contre  une  thèse  déjà 
débattue?  et  rrbattue . 

On  ciierche  la  thèse.  Où  est  la  thèse  —  car  il  y  a  toujours  une  thèse 
dans  les  pièces  de  M.  Brieux  —  de  Petite  Amie  f  Et  je  vois  bien  que 
M.  Brieux  résolut,  cette  fois,  de  nous  intéresser  .au  sort  de  deux  petits 
jeunes  gens  qui  s'aimèrent  pour  eux-mêmes,  de  nous  indigner  contre  un 
père  barbare  qui  s'oppose  à  leur  «  établissement  »,  et  de  nous  initier, 
par  surcroît  et  en  passant,  fiux  mille  petits  détails  pittoresques  du 
commerce  des  modes.  Durant  trois  actes,  elle  nous  passionna  —  plus 
ou  moins,  selon  nos  tempéraments  — .  l'aventure  du  fils  f.ogerais  et  de 
l'ouvrière  Marguerite.  Kt  voici  un  questionnaire,  analogue  à  celui  que 
propose  à  la  perspicacité  de  ses  lecteurs  tel  intéressant  journal  du 
matin  :  Le  fils  Logerais  éj)0usera-t-il  Marguerite?  L'abandonn<'ra-t-iiy 
Auront-ils  des  enfants?  Combien?  M.  Logerais  donnera-t-il  son  consen- 
tement? etc.,  etc. 

Le  rideau  se  lève  sur  un  (juatrième  acte  qui  nous  apporte  les  répcmses. 
Et  tout  d'abord  il  convient  de  féliciter  le  décorateur  qui  comprit  si  bien 
le  tempérament  et  le  talent  de  M.  Brieux.  Voici  bien  le  chalet,  triste  et 
pauvrement  élégant  où  se  doivent  aimer,  parmi  tant  de  soucis,  les  dt'ux 
hén»s  de  la  banale  et  médiocre  idylle,  le  fils  du  modiste  et  l'ouvrière 
qui  a  «  fauté  »  ;  voici  surtout  le  paysage*  que  doit  aimer  M.  Brieux,  un 
morne,  un  terne,  un  utilitaire  paysage  de  banlieue,  sans  arbres,  avec 
des  coteaux  nus  et,  dans  le  lointain,  des  cheminées  d'usine  qui  se;  profi- 
lent; il  n'y  a  pas  d'espace,  pas  d'air;  c'est  médiocre  et  désolé.  Kt  là, 
dans  ce  décor,  éclate  la  thèse;  elle  est  non  pas  suggérée,  mais  proclamée 
av(»c  une  séduisante  naïveté,  en  une  lettre-programme,  qu'il  fallut  d'ail- 
leurs couper  dès  la  première;  elle  est  triple  :  contre  la  Société,  d'abord 
et  toujours,  contre  l'autorité  des  parents,  et  enfin  contre  l'enseignement 
secondaire.  Cependant  la  lettre  lue,  les  deux  jeunes  gens  vont  «  se  périr  ». 
Et  voici  (juatre»  actes  pour  développer  un  fait  divers  suggestif  de 
vérités,  incontestables  certes, mais  élémentaires. Débarrassons  ranecdolc 
de  toute  sa  soi-disant  portée  sociale  :  nous  retrouvons  la  banale  et  sotte 
historiette  sentimentale  que  nous  contèrent,  avee*  les  ressources  diverses 
de  leur  manière  et  do  leur  sensibilité  particulières,  maints  écrivains  de 
feuilletons  populaires. 

Des  acteurs,  venus,  les  uns  du  théAtre  Antoine,  les  autres  de  l'CEuvre, 
ont  parfaitement  joué  cette  pièce  et  avec  un  ensemble  rare  à  la  Comédie. 
La  débutante,  Mlle  Suzanne  Desprès,  a  montré  sur  cette  scène  comme 
sur  tant  d'autres,  ses  qualités  de  rare  et  grande  comédienne,  et  cette 
puissance  d'émouvoir  aux  larmes,  par  la  justesse  de  l'accent,  la  sobre 


i54  LA  REVUE   BLANCHE 

simplicité  du  geste  pathétique,  qui  est  incomparable.  Mme  Kolb  montre 
d'excellentes  qualités  de  naturel.  M.  Dessonnes,  voué  aux  rôles  des  fils 
révoltés,  est  sincère  et  chaleureux.  Le  succès  fut  très  grand  pour  M.  de 
Féraudy,  tour  à  tour  plaisant  et  dramatique,  et  qui,  pour  toute  une 
soirée,  évoqua  à  s'y  méprendre  —  mimique,  intonations,  attitudes  — 
la  personne  d'Antoine,  presque  seul  de  son  théâtre  à  n  être  point  là. 

Au  théâtre  Antoine,  spectacle  coupé,  d'heureux  effet. 

Un  petit  acte  de  M.  Adolphe  Mayer,  Lendr.main  de  preinih^e^  d'une 
observation  ironique  et  pittoresque,  nous  montre  un  ménage  de  comé- 
diens, tour  à  tour  désuni  par  Tinsuccès  et  rapproché  par  le  souci  de  la 
réussite  commune.  C'est  rapide  et  adroit. 

Vous  savez  quelles  préoccupations  possèdent  Tardent  auteur  de  la 
Cage  et  de  la  Clairière^  de  répandre  par  la  voie  du  théâtre  ses  idées 
généreuses  de  critique  sociale,  et  quel  adversaire  déterminé  trouvent  en 
lui  les  inconséquences  de  la  loi  et  des  préjugés.  Il  est  adroit  à  les  faire 
valoir,  clairement  et  de  façon  dramatique.  Son  observation  est  lucide  et 
bien  plus  judicieuse  encore  que  passionnée.  Et,  las  de  nous  montrer  ceux 
qu'on  écrase  et  qui  subissent,  M.  Descaves  a  voulu,  cette  fois,  nous 
montrer  ceux  qui,  courageusement,  se  révoltent,  triomphent,  et  comment 
il?  triomphent.  L'enseignement  a  son  prix  aussi  :  il  n'y  a  point  que  des 
lois  et  des  préjugés  oppresseurs;  un  peu  d'énergique  initiative  et  de 
clairvoyance  aide  à  nous  libérer.  Et  l'idée  est  heureuse  de  ne  point  nous 
avoir  menés  aujourd'hui,  en  revendicateurs,  vers  le  grabat  et  le  taudis, 
mais  dans  le  salon  bourgeois  où  pèse  tout  autant,  encore  que  de  consé- 
quences moins  immédiatement  frappantes,  le  poids  do  multiples  iniquités. 
Elle  panit  tout  à  fiiit  sympathique,  la  courageuse  et  raisonnable  héroïne 
de  Tiers-Etat,  en  sa  volonté  de  n'être  point  victime.  Et  son  exemple 
est  sain. 

M.  Mélénier  s'est  livré  à  un  patient  et  industrieux  découpage  de 
l'admirable  nouvelle  de  Maupassant  :  Boule-de-Suif.  La  pièce  est  mise 
en  scène  avec  l'art  extrême  que  vous  prévoyez,  jouée  dans  la  perfection 
et  avec  la  variété  nécessaire  par  MM.  Dumény,  Numès,  Matrat,  Kemm, 
Degeorge,  Paul  Edmond,  Mmes  EUen  Andrée,  Mieris,  Barsange,  etc. 
On  y  retrouve,  entière,  la  narquoise  et  féroce  ol)servati(m  qui  rendait  la 
nouvelle  si  terriblement  amusante.  Mais  ce  n'est  plus  un  chef-d'œuvre; 
à  la  scène,  la  pièce  perd  du  naturel  ;  la  rapidité  forcée  des  changements 
de  sentiments  et  des  contrastes  paraît  un  peu  voulue  et  conventionnelle, 
selon  la  convention  de  l'ancien  Théâtre-Libre.  On  n'est  point  convaincu, 
on  se  défie.  La  nouvelle  était  d'une  amère  gaîté  :  la  pièce  dégage  beau- 
coup d'amerlùme  et  moins  de  gaîté.  11  ne  faut  point  incriminer  l'adroit 
adaptateur.  La  pièce  subit  le  sort  de  presque  toutes  celles  qui  furent 
tirées  du  roman  :  bien  qu'accueillie  avec  faveur,  elle  fait  regretter  le 
roman. 

André  Picard 


i55 

CHRONIQUE  DE  LA  LITTÉRATURE  (i) 

Alfred  Jarry  :  Le  Surm&le,  roman  moderne  (Editions  de  La  revue 
blanche,  in-i8  de  25o  pages,  3  fr.  So).  — II  serait  surprenant  que,  jusqu'à 
ce  jour,  le  sujet  du  Surmâle  fut  resté  tout  à  fait  vierge  ;  mais  du  moins 
était-il  à  peine  défloré.  J'ai  feuilleté  jadis,  en  un  bureau  de  sergent- 
major,  un  roman  de  ce  pauvre  Dubut  de  Laforest  :  On  y  voyait  un 
Levantin  olivâtre  développer  la  vigueur  de  ses  reins  en  ramassant 
à  quatre  pattes,  sous  les  meubles ,  une  centaine  de  pièces  de 
deux  sous...  —  mais  je  n'ai  jamais  su  la  suite;  et  c'était  si  peu 
littéraire  !  Trop  littéraire,  par  contre,  et  trop  encombré  de  charabia 
magique,  le  roman  où  Jean  Richepin  mit  en  scène  un  Don  Juan  jamais 
épuisé,  fils  d*une  courtisane  un  peu  sorcière,  et  dressé  par  un  prêtre 
luciférien.  Le  héros  de  M.  Jarry  ne  prend  pas  de  ces  airs  démoniaques, 
et,  s'il  arrivait  d'Orient,  craindrait  de  le  faire  remarquer.  Il  se  rend 
d'abord  banal  à  souhait,  et  par  là  même  apparaîtra  plus  monstrueux. 
11  est  naturel,  à  la  façon  des  grandes  forces,  des  réservoirs  intarissables 
d'énergie;  mais  trop  viril,  évidemment,  pour  être  humain.  Il  ne  doit 
exciter  ni  la  jalousie  masculine,  ni  le  désir  féminin,  ni  l'imagination 
adolescente,  ni  l'indignation  des  moralistes  :  tant  l'excès  même  de  sa 
puissance  le  situe  nettement  hors  de  notre  espèce,  de  netre  règne,  de 
notre  terre.  S'il  vit,  c'est  dans  ce  monde  cher  à  l'auteur,  où  l'alcool 
pur  fait  office  d'eau  claire.  —  Ou  plutôt,  je  le  vois  ainsi  ;  et  le  livre  à 
mon  gré  vaut  surtout  par  ce  ton  de  mystification  abstraite  et  d'humour 
américain.  Les  passages  d'émotion  ou  de  sensualité  détonent  ou  sont, 
à  tout  le  moins  superflus;  aucun,  certes,  n'égale  en  vigueur  ce  récit 
fantastique  du  record  Paris-Irkoutsk,  qui  restera  parmi  les  meilleures 
pages  de  la  littérature  sportive.  Si  l'Eve  Future  est  une  machine,  logi- 
quement le  Surmâle  en  doit  être  une  aussi.  On  ne  le  conçoit  guère 
tenant  entre  ses  bras  qu'une  femme,  comme  lui,  mécanique  et  factice  ; 
et  quand  enfin  ses  compagnons  lui  versent  un  courant  de  onze  mille 
volts  en  guise  de  philtre  amoureux,  on  s'attend  à  le  voir  disparaître, 
non  dans  un  spasme  de  douleur  animale,  mais  dans  une  énorme  explo- 
sion chimique,  par  où  retourneraient  aux  éléments  les  molécules  de  ses 
rouages  et  de  ses  ressorts  surtendus... 

Docteur  Veressaiev:  Mémoires  d'un  Médecin,  traduits  par  S. -M. 
Persky,  et  précédés  d'une  introduction  par  Teodor  de  Wyzewa  (Perrin, 
in-i6  de  xxiv-H5i  pages,  3  fr.  So).  —  Un  très  bon  et  beau  livre,  ot 
digne  de  prendre  place  à  côté  du  livre  de  Melchine  :  Dans  le  Monde 
des  Réprouvés,  Nos  critiques  «  bien  français  »  ont  beau  se  dire  las  des 
écrivains  russes  ;  la  Russie  seule  nous  a  donné  de  ces  grands  livres  sin- 
cères. Une  charge  satirique  comme  les  Morticoles  pâlit  auprès  de  ces 
constatations  irréfutables.  Quand  même  nos  médecins,  après  ceux  de 


(1)  Le  service  de  librairie  de  La  revue  blanche  se  charge  de  faire  parvenir  franco  aux 
lecteurs  qui  lai  en  feront  la  demande  les  livres  de  toutes  librairies  et  de  les  abonner  à  tous 
périodiques. 


i56 


LA   REVUE    BLANCHE 


Pétorsbourg,  blâmeraient  le  docteur  Veressaiev  d'avoir  déchiré  les 
voiles  qui  cachaient  au  vulgaire  profane  le  Secret  de  la  Médecine,  il 
faut  proclanrier  que  ses  révélations  sont  salutaires,  qu'elles  devaient 
venir  tôt  ou  tard,  et  que  la  société  moderne  en  doit  faire  son  profit. 
Chacun  de  nous,  pour  son  propre  compte,  les  oubliera  facilement  et  vile 
quand  il  faudra  —  c'est-à-dire  à  chaque  fois  qu'il  sera  malade. 

L'œuvre  est  assez  mal  composée,  puisqu'aux  souvenirs  personnels 
se  mêlent  peu  à  peu  des  documents  empruntés,  et  des  considérations 
générales;  mais  la  transition  passe  inaperçue,  tant  est  puissante  l'unité 
d'intérêt.  L'auteur  commence  par  décrire  les  étapes  que  franchit  néces- 
sairement tout  bon  étudiant  en  médecine  et  tout  praticien  consciencieux  : 
D'abord,  c'est  Tenivrement  de  la  certitude  théorique;  plus  tard,  lalTole- 
ment  de  l'impuissance  pratique  ;  —  puis,  une  alternative,  ou  plutôt  un 
troublant  mélange  d'ignorance  et  de  lucidité,  de  confiance  et  de  découra- 
gement. Des  exemples  précis  montrent  les  cas  de  conscience  inévitables, 
et  peut  être  insolubles,  qui  sïmposent  à  tout  médecin.  D'autres  exem- 
ples rappellent  quel  prix  coûtent  les  moindres  progrès  de  la  thérapeu- 
tique et  de  la  chirurgie  :  C'est  la  clinique,  où  le  malade  pauvre  tient 
rôle  d'esclave  et  de  patient,  c'est  Taulopsie,  vol  et  viol  des  cadavres, 
réservée  aux  seuls  indigents;  c'est  l'usage  hasardeux  des  nouveaux 
remèdes  encore  mal  éprouvés;  c'est  enfin  (comme  dans  la  Nouvelle 
Idole^  de  Curel),  c'est  Texpérimentation  hypocritement  ou  cyniquement 
pratiquée  sur  des  êtres  vivants,  et  parfois  sur  desètres  sains.  Tout  cela, 
pour  n'aboutir  qu'à  des  résultats  mal  sûrs.  Aux  pouvoirs  si  limités  de 
la  médecine,  le  D""  Veressaiev  oppose  l'attente  démesurée  des  malades 
et  des  parents,  leur  foi  naïve  et  presque  religieuse,  leur  culte  fidèle  à. 
qui  réussit,  leur  rancune  amère  à  quiconque  échoue.  Pour  nous  dé 
couvrir  enfin  le  dernier  fond  de  sa  tristesse,  il  insiste  sur  l'ironie  de 
prescriptions  excellentes  en  soi,  qui,  dans  notre  état  social,  doivent 
rester  lettre  morte.  Voici  donc  ses  conclusions  ;  Malgré  le  progrès  des 
sciences  biologiques,  la  médecine  est  encore  un  art,  —  un  art  douteux, 
empirique,  intuitif,  et  condamné  à  demeurer  tel,  s'il  doit  toujours  y 
avoir  «  autant  de  maladies  que  de  malades  w.  Pour  soulager  les  maux 
du  corps,  le  savant  peut  beaucoup  plus  que  l'ignorant,  mais  beaucoup 
moins  que  ne  le  croit  et  que  ne  l'exige  la  foule.  S'il  y  a  des  moyens 
sûrs  de  prévention  et  de  guérison,  ils  sont  à  peu  près  réservés  aux 
riches,  tandis  que  la  misère  infatigable  multiplie  les  chances  de  désordre 
et  de  débilité.  Les  malades  souffrent;  les  médecins  souffrent.  Pour  les 
uns  comme  pour  les  autres,  pas  de  salut  individuel.  C'est  à  l'améliora- 
tion du  tout  qu'il  faut  songer  et  travailler. 

Le  ton  de  la  préface  est  très  différent.  Je  n'ai  pas  à  mettre  en  doute 
la  bonne  foi  deM.deWyzewa;  mais  il  importe  de  signaler  que  ce  criti- 
que si  bien  informé,  d'esprit  si  délicat,  devient  chaque  jour  moins 
capable  de  lire  une  œuvre  sans  en  déformer  aussitôt  les  idées  selon  ses 
partis-pris  habituels  :  «  Ce  beau  livre  nous  apprend,  dit-il,  qu'en  méde- 
cine, comme  en  toutes  choses,  l'intelligence  reste  impuissante  et  vaine, 
quand  elle  ne  s'accompagne  pas  d'amour  et  de  bonté.  »  A  merveille  ; 


CHRONIQUE  DE  LA.  LITTÉRATURE  iSj 

mais  il  continue  :  «  Le  meilleur  médecin  n*est  pas  celui  qui  sait  le  plus; 
car,  quelque  savant  qu'il  soit,  ce  qu'il  sait  nest  rien,.,  »  Or,  l'auteur  ne 
dit  point  cela,  dit  même  à  peu  près  le  contraire.  Et  la  méprise  n'appa- 
raît plus  involontaire  ou  gratuite,  quand,  en  la  rapprochant  de  dix  ou 
vingt  autres,  on  discerne  vers  quel  but  elle  tend,  et  quelles  croyances 
il  s'agit  de  sauver.  Mais  rien  ne  marque,  chez  M.  Veressaiev,  une  telle 
arrière-pensée  pieuse.  Bien  qu'admirateur  de  Tolstoy,  il  n'immole  point 
la  science  à  l'amour.  Il  complète  la  science  par  l'amour,  et  l'amour 
même,  par  le  souci  de  la  justice.  Tout  vrai  savant  peut  donc  le  suivre 
sans  pour  cela...  se  convertir. 

Bibliothèque  Socialiste  (Société  Nouvelle  de  Librairie  et  d'Édi- 
tion). —  H  faut  signaler  cette  collection  de  propagande.  Elle  contient 
déjà  toute  une  série  de  petits  volumes  substantiels  et  solides,  où  les 
mieux  informés  trouvent  à  s'instruire,  et  dont  la  forme  n'est  point  faite, 
pour  rebuter  les  ignorants.  Le  prix  en  est  modique  et  l'impression 
soignée. 

Le  Manuel  du  Coopêrateur  socialiste,  par  Maurice  Lauzel,  fait  la 
théorie  de  la  coopération  en  général,  de  la  coopération  socialiste  en 
particulier,  et  conclut  par  des  conseils  pratiques  qu'accompagnent  des 
modèles  de  statuts  et  de  pièces. 

Le  Collectivisme  et  VEvolution  industrielle,  par  Emile  Vandervelde, 
est  un  résumé  de  la  doctrine  socialiste,  fait  dans  un  esprit  scientifique 
et  d'un  point  de  vue  très  personnel.  La  première  partie  montre  à 
l'œuvre  la  Concentration  capitaliste,  la  deuxième  précise  la  Socialisa- 
tion des  moyens  de  production  et  d'échange.  La  doctrine  est  marxiste, 
mais  redresse  ou  met  au  courant  quelques  thèses  du  Capital. 

Proudhon,  par  Henri  Bourgin,  est  le  seul  ouvrage  d'ensemble  qui 
existe  en  France  sur  notre  plus  grand  dialecticien  socialiste.  La  cri- 
tique qu'en  a  faite  M.  G.  Sorel  dans  les  Cahiers  de  la  Quinzaine  e%i 
utile  à  consulter;  mais  ne  touche  pas,  ce  me  semble,  les  points  les  plus 
importants. 

Dans  Les  Congrès  ouvriers  et  socialistes  français  (1876-1900),  par 
Léon  Blum,  on  retrouve  tout  l'essentiel  d'un  développement  de  vingt- 
cinq  années;  le  récit  rectifie  quelques  erreurs  graves  de  M.  Léon  de 
Seilhac,  et  découvre,  dans  les  discussions  du  passé,  le  germe  des  conflits 
actuels. 

La  traduction  du  Manifeste  communiste,  par  Charles  Andler,  est 
suivie  d'une  introduction  historique  et  d'un  commentaire,  qui  abou- 
tissent à  des  conclusions  neuves.  M.  Andler  a  cherché  avec  raison  l'ori- 
gine de  maintes  thèses  marxistes  dans  les  écrits  des  économistes  et 
utopistes  français  que  Marx  et  Engels  ont  le  mieux  connus  :  Sismondi, 
Vidal,  Pecqueur,  etc.  Sans  doute,  toutes  les  citations  ne  sont  pas  éga- 
lement probantes;  et  d'ailleurs, de  toute  façon,  le  Manifeste  se  distingue 
par  l'unité  et  la  rigueur  d'une  pensée  originale.  Ce  dernier  point  était 
hors  du  débat.  Franz  Mehring  a  eu  tort  de  s'y  tenir,  dans  ses  critiques 
publiées  par  le  Mouvement  socialiste  —  et  plus  grand  tort  d'envenimer 
Une  controverse  d'histoire  par  des  injures  de  pédant. 


iS8  LA  ABVUIS  BLANGHB 

Enfin  les  Nouçel/es  de  Nulle  Part^  par  William  Morris,  sont  une 
Utopie,  —  le  titre  le  dit,  —  ua  tableau  de  la  société  future,  qui  diffère 
heureusement  de  ceux  d'Edward  Bellamy  par  un  charme,  uœ  légèreté, 
une  fraîcheur  toute  poétique.  Avec  cela,  ce  moude  irréel  garde  quelque 
profondeur,  parce  que  toute  douleur  n'en  est  point  bannie  :  «  Nous  ne 
nous  abusons  pas,  dit  le  Vieillard,  et  nous  ne  croyons  pas  pouvoir  nous 
débarrasser  de  tous  les  soucis  qui  sont  inhérents  aux  relations  entre 
les  sexes.  Mais  nous  ne  sommes  pas  assez  fous  pour  ajouter  Tavilisse- 
ment  à  ces  malheurs...  Oui,  oui,  il  y  a  peu  de  chances  évidemment 
pour  que  Ton  manque  de  tout  poème  et  que  toute  tristesse  soit  guérie.  » 

Michel  Ajivadld 

Notes  biographiques  sur  Maxime  Qorky.  —  La  première 
œuvre  dramatique  de  Gorky  Les  Petits  Bourgeois  vient  d^étre  jouée 
avec  très  grand  succès  à  Pétersbourg.  Le  héros,  Nil,  est  un  mécanicien 
du  chemin  de  fer.  C'est  le  type  de  la  nouvelle  génération  des  «  hommes 
de  Tavenir  »  qui  «  savent  ce  qu'ils  veulent  »  et  «  où  ils  vont  »  et  qui 
proclament  qu'il  faut  «  prendre  et  non  demander  ».  On  a  déjà  dit  que 
Gorky  met  dans  les  caractères  et  dans  la  vie  de  ses  personnages  force 
traits  autobiographiques.  Nil,  employé  au  chemin  de  fer,  parle,  comme 
jadis  parlait  Gorky:  «  J'en  ai  assez  de  conduire  la  nuit  les  trains  de  mar- 
chandises. Encore  si  c'étaient  des  trains  de  voyageurs  :  avec  le  rapide, 
par  exemple,  on  coupe  1  air,  on  court  à  toute  vapeur  !  Tandis  que,  là, 
tu  te  traînes.  j>.  Je  dis  que  Gorky  parlait  ainsi  jadis,  parce  que  j'ai  sous 
les  yeux  une  page  de  renseignements  inédits  sur  sa  vie,  que  publie  VI/iS" 
traction  dans  son  dernier  numéro  /190a,  III).  On  y  voit  Gorky  employé 
à  une  station,  près  de  Zarizyne. 

n  f ûttit  «on  MTTioe  —  <^eBt  nu  de  nés  lutcieuB  chefs  qai  parle  —  d'une  manivre  très 
caoKte.  Ayant  reconnu  qu'il  arait  une  oofide  instroetion,  an  bout  de  deux  moifi  noot  le 
préposâmes  aux  balances,  amx  appointements  mensuels  de  yingt-cinq  roubles. 

Mais  il  dépensait  son  argent  étrangement  ou,  comme  nous  disions,  sottement,  le  distri^ 
buant  aux  employés  chargés  de  famille,  aux  pauvres,  donnant  à  celui-là  un  rouble,  à  un 
antre  cinquante  kopecks.  H  dépensait  beaucoup  anspf  en  timbrer-poste,  car  il  entrete- 
nait une  vaate  coraespoodance  ;  il  recevait  presque  tons  les  jours  des  lettres,  <m  ne  savait 
d'où  on  de  qui,  et  cela  nous  intriguait  iort. 

Aux  heures  de  loisir  on  pouvait  le  Toir  entouré  d'une  foule  d'ouvriers  et  discourant  sur 
quelque  sujet  instructif  ou  lisant  à  voix  haute  une  brochure  quelconque,  —  morale,  géo- 
graphie, histoire,  astronomie,  etc.,  —  initiant  ses  auditeurs  à  la  réalité  du  monde  qui  noan 
eatoore  et  à  sifiB  phénomènes.  U  leur  plaisait  appanemment  beaucoup,  car  Us  le  reoher- 
chAienjt  fort,  et,  en  lait,  w  parole  était  alerte  et  imagée.  Entre  temps  il  nous  arriva 
à  nous,  ses  chefs,  de  JEaire  oonnaissance  de  plus  près  avec  Pechkov  {Gorky].  làsant  un 
roman  ou  quelque  autre  livre  —  je  ne  me  rappelle  plus  —  j'étais  tombé  sur  un 
passage  où  il  était  question  des  francs-tnaçons  ;  ignorant  de  leur  doetiine,  je  m'adres- 
sai pour  des  expiicatioxM  an  chef  de  gare,  comme  k  l^omme  le  plus  instruit  de 
la  bourgade.  Il  ne  pat  me  jutisfaire  :  il  avait  lu  jadis  des  choses  sur  les  maçons,  mais 
sans  bien  comprendre  Jeur  doctrine.  Justement  À  cette  conversation  assistait  par  hasard 
Pechkov,  le  préposé  aux  balances,  lequel,  s^adressant  au  chef  de  gare  : 

—  Permcttc2-moî,  Ivan  Ivanovitch,  d'expliquer  la  chose. 

—  Mais  est-oe  qne  ta  ssée  quelque  chose  box  tes  maçons  ? 

—  JTai  1«  qœlqiie  chose  mut  eux  et  ce  que  j'ai  retenu,  je  vais  vous  le  dire. 

E)  il  nous  fit  une  véritable  conférence  sur  les  maçons^  avec  des  détails  tellement  circons- 


CHRONIQUE  DE  LA  LITTÉRATURE  iSg 

tanciés  que  je  me  demande  encore  où  il  avait  pu  les  puiser.  Comme  je  l'ai  dit,  il  avait  la 
parole  entrahiante  et  il  nous  intéressa  tellement  que  nous  aurions  riflqué  d'oublier,  le  chef 
de  gare  et  moi,  le  passage  des  trains  s'il  avait  dû  y  en  avoir,  mais  heureusement  il  n'j 
en  avait  pas.  Deux  heures  se  passèrent  ainsi.  Lorsque  Pechkov  nous  quitta,  le  chef  de  gare 
me  dit  : 

—  Sais- tu,  Slépan  Stépanovitch  ?  je  pense  que  ce  Pechkov  est  un  étndimnt  ezdu  on 
quelque  chose  clans  ce  genre,  car  il  est  trop  intelligent  pour  un  boulanger  ou  pour  un  mar- 
miton et  il  a  beaucoup  lu  1  Pourvu  que  nous  n'ayona  pas  de  malheur  de  aon  fait  !  An 
reste,  grand  bien  lui  fasse  ! 

Maintenant  le  chef  de  gare  l'invitait  chez  lui  comme  un  bon  ami,  et  Pechkov,  sans  la 
moindre  gêne,  passait  le  temps  avec  nous,  fumant  sa  cigarette  et  nous  frappant  de  plus  en 
pltM  de  ses  conn^ssancee  et  de  ses  lectures,  de  sorte  que  nous  considérions  comme  certain 
que  Pechkov  était  un  étudiant  congédié. 

Son  serviœ  à  notre  gare  ne  duca  que  quelques  mois  :  un  beau  jour,  Pedikov  se  présenta 
à  mon  bureau  et  demanda  son  compte,  m'annonçant  qu'il  ne  voulait  pas  continuer. 

Je  lui  pa3rai  ce  qui  lui  était  dû  et  lui  offris  un  billet  de  troisième  juflqn'à  telle  statioa 
de  notre  ligne  qu'il  voudrait  ;  mais  il  refusa  le  billet,  disant  qu'il  ferait  route  à  pied. 
Enfonçant  son  chapeau  sur  sa  tête  et  jetant  sur  son  dos  son  bagage,  il  partit  (en  bottes  de 
feutre,  ou  même  en  chaussures  de  tille)  le  long  de  la  ligne,  après  avoir  fait  amicalement 
ses  adieux  aux  employés  et  onvrîera,  aoooums  pour  prendre  ooogé  de  l'homme  qui  les  avait 
délectés  et  instruits  pendant  des  mois. 

Il  y  a  qoelqne  temps,  les  livres  de  Maxime  Gorky  me  tombèrent  entre  les  mains  et  il 
s'en  dégagea,  à  1»  lecture,  un  souffle  de  qoelqne  chose  de  connu,  mais  depuis  longtemps 
oublié  ;  ensuite  je  vis  k  portrait  de  l'auteur,  dans  lequel  je  rooonnus  l'ancien  camarade  de 
service 

Celle  page  curieuse  ajoute  encore  un  trail  à  la  physionomie  sympa- 
thique et  réelle  du  chantre  des  vagabonds.  Elle  appuie  en  même  temps 
ce  que  nous  avons  dit  [i)  pour  expliquer  la  popularité  extraordinaire  de 
Gorky. 

Cette  popularité  est  si  grande  qu'elle  commence  à  s'orner  de 
légendes  donl  les  moindres  le  présentent  comme  enfermé  dans  une 
simple  prison,  retranché  du  monde  des  vivants. 

D'autre  part,  les  journaux  racontent  de  plus  en  plus  fréquemment  des 
anecdotes  et  des  histoires  curieuses  où  Gorky  joue  le  premier  rôle 

A  Pétersbourg,  des  mendiants  abordent  ainsi  les  «  messieurs  bien 
mis  »  :  «  Donnez-moi,  mon  bon  monsieur,  quelque  chose,  au  nom  de 
Maxime  Gorky,  le  grand  écrivain,  ci-devant  gueux  comme  moi...  » 

Au  lycée  d'Oufa  (près  de  l'Oural),  raconte  le  Journal  dt  Samara^  un  professeur  de  troi- 
sième (sixième  russe),  faisant  traduire  à  ses  élèves  les  «  Memorabilia  «  de  Xénophou,  y 
trouve  une  phrase  sur  l'ivrognerie.  Le  professeur  se  souvient  alors  de  la  circulaire  enjoi- 
gnant de  commenter  aux  élèves  les  auteurs  qu'ils  traduisent  et  adresse  aux  élèves  le  dis- 
cours suivant  :  «  Messieurs,  l'ivrognerie  est  nuisible  :  il  ne  faut  pas  boire.  Ah  !  de  notre 
temps,  on  était  beaucoup  plus  sévère,  nous  ne  connaissions  point  l'alcool.  Tandis  que  vous, 
messieurs,  vous  buvez  fréquemment,  surtout  à  l'époque  des  examens.  Ce  n'est  pas  bien  !. . . 
Aujourd'hui,  la  littérature  chante  des  hymnes  en  l'honneur  de  l'ivrognerie. .  .J 'ai  entendu 
dire  qu'un  nouvel  écrivain,  un  certain  Maxime  Gorky,  est  apparu,  qui,  sans  scrupule 
aucun,  idéalise  les  ivrognes.  Je  ne  vous  conseille  pas  de  lire  ses  œuvres  nocives. . .  »» 

Dans  les  bourgades,  les  histoires  gorkyennes  sont  plus  drôles.  Le 


(1)  Voir  La  rwue  Uamcke  du  15  avril.  GoRKT,  agitateur 


l6o  LA  REVUE  BLANCHE 

Smolensky  Vestnik  publie  cette  information  de  son  correspondant  de 
Mohilev  : 

L'automne  dernier  apparut  à  Klimovitchi  un  nouveau  personnage,  ce  qui,  dans  une  petite 
TÎlle  corame  Klimovitchi,  ne  put  passer  inaperçu. 

Le  nouveau  i^ersonnage  portait  une  vieille  casquette  militaire,  une  jaquette  usée, 
roussie,  un  pantalon  et  des  cliaussons  troués,  et,  sur  son  dos,  un  sac  en  toile  assez  peu 
garni.  Le  nouveau  personnage,  roux,  la  figure  boursouflée,  et  usée  comme  le  vêtement, 
sans  expression  aucune,  pouvait  avoir  de  trente  à  trente  et  un  ans.  Il  se  rendit  tout  d'abord 
k  la  maison  de  thé  populaire,  où  ce  jour- là  était  ouverte  aussi  la  salle  de  lecture.  Ayant 
commandé  une  portion  de  thé,  il  passa  &  la  bibliothèque,  demanda  des  journaux  fraîche- 
ment arrivés,  puis,  voyant  qu'on  le  regardait  avec  suspicion,  bien  qu'avec  intérêt  (à  Kli- 
movitchi  on  regarde  ainsi  tous  les  nouveaux  personnages,  il  sortit,  non  sans  certaines 
précautions,  de  la  poche  intérieure  de  sa  Jaquette  un  petit  cahier  composé  de  trois  ou  quatre 
sales  feuilles  de  papier  à  lettre  cousues  ensemble  et  sur  la  première  desquelles  il  était 
écrit  :  «  Correspondance  adressée  à  un  journal  de  province  »,  avec,  au  bas  de  la  feuille,  en 
grosses  lettres  :  M.  Gorky. 

—  Voas  avez  entendu  parler  de  Maxime  Gorky  —  un  gueux  écrivain...  lisez,  —  dit  d'un 
ton  protecteur  et  énigmatique  le  pseudo  Gorky,  tendant  le  cahier  À  la  bibliothéciiire,  et  il 
passa  dans  la  chambre  à  thé  pour  «  transpirer»  (1). 

Dan»  sa  correspondance,  pleine  de  fautes,  le  faux  Gorky  notifiait  que,  traversant  le  gou 
vernement  de  Mohilev,  il  avait  constaté  que  la  police  écorchc  les  vivants  et  les  morts 
que  les  juifs  ont  envahi  le  gouvernement  et  qu'il  fallait  les  serrer  de  près 

Pendant  quatre  jours  «  M.  Gorky  »  se  promena  ainsi,  à  Klimovitchi,  dépensant  large- 
ment dans  les  cabarets  les  offrandes  qu'il  recueillait  et  qne  souvent  même  des  «  person- 
Bonnages  en  vue  »  lui  donnaient,  car  il  leur  faisait  comprendre  qu'il  «  rassemblait  des  docu- 
ments »,  observait  les  mœurs  et  les  us  et  coutumes  et  qu'il  pouvait  à  l'occasion  éreinter  les 
gens  dans  le  Sicet  ou  dans  la  Niva. 

Pendant  que  ce  jeu  d'ombre  et  de  lumière  se  fait  autour  de  son  nom 
Gorky,  en  Crimée  où  le  tient  sa  maladie,  travaille  sans  discontinuer  à 
de  nouvelles  œuvres.  Sa  pièce,  les  Petits  Bourgeois^  à  peine  terminée, 
ses  éditeurs  en  font  déjà  annoncer  plusieurs  autres  dont,  en  première 
ligne  une  sur  la  vie  des  journalistes,  une  seconde  pièce,  intitulée  le 
Juif  y  etc. 

Les  journaux  annoncent,  en  outre,  qu'attiré  vers  tous  les  persécutés, 
Gorky  a  commencé  à  s'intéresseraux  juifs  russes.  Frappé  de  la  richesse 
de  la  littérature  juive,  il  aurait  conçu  l'idée  d'en  traduire  les  meilleures 
œuvres  populaires.  Déjà  il  se  serait  attelé  à  cette  besogne,  aidé  par 
plusieurs  écrivains  experts  aux  deux  langues. 

E.  Séménoff 


(1)  Boire  du  thé. 


Le  Gérant:  P.  Deschamps. 


Paris.  —  Imprimerie  0.  LAMY,  121,  bd  de  La  Chapelle.  H 994 


Enquête  sur  l'Éducation 


Sur  celte  question  de  l'éducation  qui  semble  devoir  motiver  bientôt  un 
grand  débat  politique,  nous  avons  adressé  à  quelques  personnes  le  ques- 
tionnaire suivant  : 

P  Dans  quelle  sorte  d'êlahlissenienl  [laïque  ou  religieux)  avez- 
vous  èlè  élevé? 

2"  Quelle  injluenee  atlribuez-vous  à  l  éducation  reçue,  dans  le 
développement  de  votre  personne  intellectuelle  et  morale? 

»?"  Que  pensez-vous  de  la  liberté  de  l'enseignement?  Faut-il, 
selon  vous,  la  restreindre,  voire  la  supprimer,  ou.  au  contraire, 
lui  donner  plus  d'extension? 

4"  Que  pensez-vous  de  r usage  qui  est  fait  du  mot  «  liberté  », 
dans  cette  question  de  V enseignement? 

Voici  les  réponses  qui  nous  ont  été  faites  : 

De  M.  Paul  Adam  : 

lo  J'ai  été  au  lycéa  Henri  IV,  à  Paris,  et  terminé  mon  éducation  au 
lycée  de  St-Quenlin,  tous  deux  laïques; 

a**  Je  n'ai  subi  que  très  peu  d'influence  de  l'éducation  au  lycée,  je  ne 
me  suis  développé  qu'en  dehors  et  surtout  plus  tard.  J'ai  conservé  de 
mes  années  xl'internat  un  très  mauvais  souvenir,  car  la  règle  de  ces 
établissements  troubla  toujours  imm  caractère. 

Quant  à  la  réponse  à  votre  troisième  question,  je  vous  dirai  que 
je  suis  très  respectueux  de  toutes  les  libertés  ;  aussi,  aimerais-je  voir 
donner  à  certains  enfants  une  éducation  très  catholique  aussi  bien  qu'à 
d'autres  une  éducation  absolument  révolutionnaire,  suivant  les  convic- 
tions de  chacun. 

De  M.  Henry  Bérenfger  : 

1**  J'ai  été  élevé  dans  des  collèges  et  des  lycées  de  TÙniversité  laïque 
(collège  de  Dinan,  lycée  de  Coutances,  lycée  Henri  IV  à  Paris). 

'20  L  éducation  de  la  famille  a  été  pour  moi  h?  principal  agent  du 
développement  intellectuel  et  moral.  C'est  vous  dire  (jue  je  suis  un 
partisan  convaincu  et  radical  de  rextcrnat.  Les  quelques  mois  que  je 
fus  obligé  de  passer  comme  interne  dans  un  grand  lycée,  vers  la  dix- 
septième  année,  n'ont  laissé  à  mes  parents  et  à  moi-môme  qu'un 
pénible  souvenir.  Je  dois  ajouter  qu'au  lycée  comme  dans  la  famille,  je 
n'ai  dû  mon  éducation  et  mon  instruction  qu'aux  principes  de  la  raison 
purement  laïque. 

'i«  Je  crois  que  bi  liberté  d'enseignement  est  et  restera  un  sophisme, 
tant  qu'il  existera  des  Congrégations  religieuses  et  une  Kglise  Romaine. 

n 


ï62  LA  REVUE   BLANCHE 

Il  ne  peut  y  avoir  de  liberté  en  face  du  cléricalisme  :  il  réclame  tout  ou 
rien.  Je  me  prononce  énergiquement  pour  qu'on  ne  lui  laisse  rien. 

4°  Le  mot  liberté  n'est  qu'un  mot  relatif.  11  n'y  a  pas  liberté  de  refuser 
l'impôt,  de  se  soustraire  au  service  militaire,  de  faire  des  faux  en 
écriture  publique,  etc.  Pourquoi  y  aurait-il  liberté  de  fausser  l'âme 
de  l'enfant,  de  la  soustraire  à  la  science  et  à  la  beauté  moderne,  de 
refuser  l'éducation  égale  pour  tous?  L'enseignement  national  de  la 
jeunesse  doit  être  obligataire,  gratuit  et  laïque.  On  ne  trouvera  rien  de 
plus  juste  ni  de  plus  fécond  que  cette  formule  de  la  vraie  liberté. 

De  M.  Jacques-Emile  Blanche  : 

J'ai  été  élevé  au  lycée  Condorcet,  entre  la  guerre  et  1880.  Je  ne  crois 
pas  y  avoir  subi  la  moindre  influence.  Dans  ce  temps-là  les  professeurs, 
pour  la  plupart  assez  indiiîérents,  peu  occupés  de  questions  morales  ou 
politiques,  ne  faisaient  même  pas  d'allusions  à  la  Revanche  —  qui  était 
ridée  fixe  des  Franc^ais.  Ils  ne  cherchaient  pas  à  nous  diriger  vers  un 
autre  but  que  le  concours  général  ou  le  baccalauréat.  J'en  ai  eu  d'excel- 
lents et  de  mauvais.  Certain  professeur  d'histoire,  depuis  député,  tenta 
de  nous  enflammer  pour  les  immortels  principes  de  la  Révolution  :  la 
classe  se  divisa,  il  y  eut  des  bagarres  dans  la  rue  du  Havre.  —  M.  Victor 
Brochard,  en  philosophie,  nous  traita  comme  des  hommes  et  fit  beau- 
coup pour  notre  culture,  en  laissant  à  chacun  de  nous  une  entière 
indépendance. 

Mais,  en  somme,  pour  les  externes  du  moins,  la  direction  intellec- 
tuelle était  à  peu  près  nulle. 

Il  paraît  qu'aujourd'hui,  c'est  tout  différent.  Des  cours  tendancieux 
faits  dans  cet  esprit  sectaire  et  étroit  de  la  jeune  Université  voudraient 
influencer  les  collégiens,  avec  autant  de  passion  que  les  prêtres  en  ont 
montrée  dans  un  sens  opposé.  Or.  je  connais  telles  familles  catholiques, 
dont  les  fils  vont  tout  de  même  au  lycée,  et  des  enfants,  aussi,  que 
leurs  parents  anticléricaux,  confient  aux  religieux  —  à  des  jésuites 
même.  D'ailleurs,  il  est  rare  que  ces  derniers  n'abandonnent  vite  les 
idées  de  leurs  maîtres,  pendant  que  beaucoup  d'élèves  de  l'Université 
sont  exaspérés  par  le  vague  humanitarisme  et  le  socialisme  pédent  des 
nouveaux  normaliens.  Il  semble,  en  somme,  que  toute  pression  révolte 
les  jeunes  gens  et  que  le  meilleur  serait  de  les  instruire  sans  parti-pris. 
L'éducation,  en  dehors  de  la  famille,  n'a  pas  l'importance  qu'on  lui 
attribue.  L'esprit  se  forme  longtemps  après  l'école.  On  ne  tarde  pas, 
quand  on  l'a  quittée,  à  prendre  le  contrepied  de  tout  ce  qu'on  y  a 
appris. 

Les  parents  doivent  être  les  seuls  juges  du  mode  d'enseignement  qui 
convient  à  leurs  enfants  et  il  serait  intolérable  qu'on  ne  leur  permît  pas 
de  les  faire  élever  comme  bon  leur  semble,  par  des  prêtres  ou  des  laï- 
ques, dans  des  institutions  privées  ou  au  lycée.  — On  ne  conçoit  pas 
bien  comment  des  hommes  qui  ne  parlent  (jue  de  liberté  et  de  justice, 
peuvent  songer  à  restreindre  la  liberté  de  l'Enseignement. 


ENQUÊTE   SUR  L'ÉDUCATION  i63 

De  M.  Saint-Georges  de  Bouhélier  : 

10  J'ai  fait  presque  toutes  mes  éludes  dans  un  lycée.  Mais  j'ajouterai 
immédiatement  que  Téducation  que  j'y  ai  reçue  ne  m'a  pas  laissé  de 
marque. 

D'abord  je  n'ai  jamais  été  qu'un  élève  assez  médiocre;  j'étais  de  ceux 
dont  on  dit  :  «  qu'ils  ne  veulent  rien  faire.  »  Ensuite  j'avais  l'air  indis- 
ciplinable. 

Ce  que  nous  enseignaient  nos  professeurs,  c'étaient  des  rudiments  de 
grec,  de  mathématique,  de  latin,  etc.  Pour  me  distraire  pendant  les 
classes,  je  cachaiis  sous  mes  livres  scolaires  des  petits  tomes  à  cinq  sous 
que  j'avais  achetés  les  jours  de  sortie,  et  que  je  parcourais  avec  avidité. 
Mes  professeurs,  qui  certainement  étaient  des  hommes  de  mérite,  ne 
se  doutaient  pas  de  l'ardeur  avec  laquelle,  au  lieu  d'écouter  leurs  leçons, 
je  m'instruisais  dans  La  Bruyère,  Lesage  et  Jean-Jacques  Rousseau. 
Pendant  les  cinq  ou  six  années  que  je  suis  resté  au  lycée  de  Vire,  je 
n'en  ai  rencontré  qu'un  seul  qui  se  soit  peut-être  rendu  compte  que 
l'élève  hostile  que  je  semblais  être  n'était  tout  de  même  pas  un  niais 
absolu.  C'était  un  professeur  d'histoire  dont  j'ai  gardé  le  souvenir, 
comme  d'un  homme  excellent  et  clairvoyant.  Les  autres  ne  se  sou- 
ciaient nullement  de  rechercher  les  aptitudes  qui  pouvaient  se  mani- 
fester chez  leurs  élèves.  Certes,  ce  serait  un  tort  de  le  leur  reprocher, 
car,  au  milieu  des  trente  élèves  dont  se  composait  leur  classe,  comment 
eussent-ils  pu  établir  des  distinctions?...  Quoi  qu'il  en  soit,  cette  igno- 
rance est  peut-être  la  cause  du  manque  d'influence  qui  caractérise  d'ha- 
bitude tant  d'enseignements. 

a®  Pour  ma  part,  je  déclarerai  donc  que  je  suis  sorti  des  mains  de 
mes  maîtres  absolument  neuf  et  libre.  Je  ne  crois  pas  leur  devoir  seule- 
ment une  pensée.  Mon  éducation  véritable,  je  suis  certain  qu'elle  a  eu 
lieu  en  dehors  d'eux,  je  pourrais  même  dire  contre  eux.  Car  mes  goûts 
ils  les  contrariaient  de  toute  leur  force,  et  c'est  en  dépit  de  leurs  senti- 
ments que  j'ai  persisté  à  me  développer  dans  un  sens  qu'ils  réprouvaient. 

Ainsi  je  ne  leur  attribue  qu'une  influence,  que  l'on  pourrait  appeler, 
par  réaction, 

3°  Il  ne  me  semble  pas  que  l'éducation  telle  qu'on  la  pratique  aujour- 
d'hui puisse  produire  des  effets  sérieux  sur  quelqu'un  dont  toutes  les 
tendances  sont  un  peu  nettement  caractérisées. 

Mais  je  n'ignore  pas  que  tout  le  monde  n'a  pas  une  nature  à  aptitudes 
vives.  Je  crains  même  qu'il  y  ait  peu  d'hommes  de  ce  genre-là. 

11  est  vrai  que  le  type  esclave  est,  dans  notre  espèce,  un  des  plus 
communs.  Personne  n'ignore  que  ce  qui  distingue  une  foule  d'êtres, 
c'est  leur  impuissance  à  penser  d'une  manière  indépendante,  c'est-à- 
dire  en  dépit  des  usages  de  la  caste  et  des  conventions  en  honneur  dans 
la  société  dont  on  fait  partie.  Par  contre,  ces  mêmes  individus  ont  la 
faculté  vraiment  étrange  de  répéter  les  phrases  qu'ils  entendent  dire 
souvent^  les  gestes  que  l'on  fait  devant  eux  un  nombre  de  fois  assez 
grand,  etc.. 


iCy'i  LA  REVUE   BLANCHE 

Si  la  majorité  des  gens  n'était  pas  ainsi  bâtie,  aucun  état  ne  resterait 
bien  longtemps  debout.  Car  c'est  sur  ceux-là  qu'on  s'appuie  pour  gou- 
verner dans  l'injustice  inhérente  à  toutes  les  espèces  d'institutions. 

Il  est  donc  fort  compréhensible  qu'un  gouvernament  soucieux  de 
durer  et  de  fixer  son  triomphe  veuille  utiliser  ce  troupeau  à  son  profit. 

Et  comment  peut-il  le  faire,  si  ce  n'est  en  l'éduquant?  Autrement  dit 
en  lui  inculquant  dès  l'enfance  les  notions  qui  lui  sont  chères?  en  le 
convainquant  qu'en  dehors  de  lui  il  n'y  a  pas  de  salut?  en  lui  apprenant 
à  aimer  ce  qu'il  désire?  en  lui  communiquant  ses  goûts,  ses  passions  et 
ses  répugnances  pour  telle  ou  telle  conception?  bref  en  l'habituant  à  le 
suivre  en  tout? 

Je  ne  vois  pas  d'inconvénient  à  ce  qu'on  agisse  ainsi.  Car,  puisqu'il  y 
sur  la  terre  des  hommes  qui  ne  seront  jamais  que  des  esclaves,  encore 
est-il  préférable  qu'ils  le  soient  de  nos  mérités  que  des  erreurs  adver- 
saires. Ils  ne  peuvent  qu'y  gagner,  et  nous  aussi,  nous  qui  voulons  faire 
triompher  des  idées  en  contradiction  avec  celles  qu'on  professe  dans  les 
vieux  catéchismes... 

4**  Le  mot  liberté,  je  le  trouve,  dans  ce  cas  comme  dans  bien  d'autres 
d'un  usage  à  la  fois  outré  et  fallacieux,  attendu  que  pour  qu'une  société 
puisse  subsister,  il  lui  faut  nécessairement  exercer  de  l'oppression  sur 
la  partie  de  ses  membres  (par  exemple  les  voleurs,  les  criminels,  etc.), 
qu'elle  juge  capable  de  lui  nuire.  Il  n'y  a  pas  de  raison  pour  qu'elle  ne 
se  préserve  pas  également  des  attentats  invisibles  d'une  pensée  hostile 
à  son  mécanisme  et  susceptible  d'en  arrêter  le  fonctionnement. 

En  principe,  je  préférerais  néanmoins  qu'il  y  eût  liberté,  et  par  con- 
séquent que  tous  les  hommes  fussent  aptes  à  faire  par  eux-mêmes 
l'examen  désintéressé,  plein  et  sérieux  des  idées  sur  lesquelles  chacun 
d'eux  est  appelé  à  régler  sa  vie. 

Mais  serait-ce  possible  maintenant! 

De  M.  Eugène  Carrière  : 

M.  Carrière  noua  ixirlc  d'une  voix  assourdie,  d'une  voix  en  mineur,  singulièrement  en 
harmonie    avec  bon  art. 

«  Çans  les  questions  d'enseignement  et  d'éducation,  comme  en  toutes 
choses,  je  suis  partisan  d'un»»  liberté  absolue.  Je  n'admets  pas  l'oppres- 
sion d'où  qu'elle  vienne.  Une  loi  restrictive  de  liberté  pourrait  d'ailleurs 
être,  en  l'ospèi'e  très  dangereuse,  car  les  gouvernements  n'étant  pas 
inamovibles,  elle  se  retournerait  pmt-rtre,  un  jour,  contre  les  rationa- 
listes. Je  suis  en  somme  Tennenii  de  tonl(»  révélation,  de  tout  dogma- 
tisme, philosophique  aussi  bien  (jue  religieux.  J'ai  du  reste  une  juste 
méfiance  de  rinfaillibilitc  de  l'honime  et  l'incertitude  où  je  suis,  moi- 
môme,  de  posséder  la  vérité,  me  force  à  respecter  roi)inion  d'autrui. 

«  Vous  me  direz  qu'un  tel  libéralisme*,  assez  semblable,  tout  au  moins 
comme  résultat  apparent,  au  laisser-faire,  à  rindifférence,  peut  être  nui- 
sible et  (pie  les  niasses  doivent  être  stimulées  par  l'éducation.  VA\  bien, 
je  ne  puis  m'empreher  de  songer  que  les  Encyclopédistes  furent  les 


ENQUÊTE    SUR   L'ÉDUCATION  l6S 

élèves  (les  Jésuites  et  que  le  peuple,  qui  n'y  était  cependant  pas  davan- 
tage préparé,  les  a  suivis  et  a  fait  la  Révolution.  Voyez-vous,  l'évolution 
suivra,  malgré  tous  les  efforts,  son  cours  et  ce  qui  la  facilite  surtout, 
c'est  l'atmosphère  intellectuelle  créée  par  une  élite. 

«  Zola,  me  dites  vous,  vous  a  déclaré  que,  comme  philosophe,  il  était 
partisan  de  la  liberté,  mais  que,  homme  social,  il  souhaitait  ardemment 
la  suppression  absolue  de  tout  enseignement  chrétien.  Je  ne  saurais 
être  de  son  avis  ;  je  n'admets  pas  un  tel  opportunisme. 

«  La  vérité  philosophique  doit  pouvoir  s  appliquer  à  tout  le  monde  ;  je 
me  refuse  à  la  considérer  comme  une  abstraction  dont,  seuls,  peuvent 
jouir  ceux  qui  possèdent  une  bibliothèque.  Je  suis  donc  pour  la  liberté 
la  plus  grande,  dut-on  parfois  en  souffrir.  >» 

Cette  conversation  était  rédigée,  quand  nous  avons  reçu  de  M.  Carrière  quelques  lignes 
où  son  opinion  se  trouve  confirmée.  Les  voici  : 

a  La  liberté  de  la  pensée  n'existe  pas  sans  la  faculté  de  l'exprimer 
et  de  la  répandre.  Ce  qui  est  vrai  philosophiquement  est  vrai  sociale- 
ment. Notre  intérêt  n'est  jamais  en  désaccord  réel  avec  la  vérité.  » 

De  M"""  Lucie  Delarue-Mardrus  : 

J'ai  été  élevée  par  mes  parents  bien  aimés  non  point  dans  un  établis- 
sement laïque  ou  religieux,  mais  à  la  maison,  alternativement  dans  des 
jardins,  des  bois,  des  prés,  au  bord  de  la  mer  normande  ou  à  Saint- 
Germain-en-Laye  dans  un  immense  parc  plein  de  fleurs,  de  fruits  et 
d'animaux.  Paris  ne  vint  que  plus  tard,  quand  les  impressions  du  premier 
âge  avaient  déjà  accompli  leur  œuvre  ineffaçable.  Et  encore  je  ne  l'ai 
connu  que  l'hiver  et  au  printemps,  jamais  en  été... 

J'ai  grandi  sans  compagnes  ni  amies  que  mes  cinq  sœurs  aînées,  sans 
camarades  que  des  chèvres,  des  agneaux,  des  chiens,  des  bûtes  de  basse- 
cour,  des  chevaux  de  lîibour.  11  y  eut  aussi  des  vieux  jardiniers  et  des 
vieux  fermiers  qui  jouèrent  un  grand  rôle  dans  la  vie  de  notre  enfance. 
Quant  à  l'instruction,  elle  nous  fut  donnée  à  bâtons  rompus.  Une  insti- 
tutrice par  ci,  un  cours  par  là.  Mais  on  nous  laissait  plutôt  jouer  entre 
nous,  loin  de  toute  surveillance.  Kt  c'est  ainsi  que  nous  avons  poussé, 
sauvages  et  libres,  absolument  ignorantes  de  ce  qui  se  passe  ordinaire- 
ment dans  l'existence  des  petites  filles  du  monde. 

J'attribue  la  ligne  de  toute  ma  vie  à  cette  enfance  pareille  à  une 
racine  d'arbre  en  pleine  terre.  Je  lui  dois  sans  conteste  le  meilleur  de 
moi-même,  et  ce  bien  inestimable  d'aimer  la  nature ,  qui  n'est,  en 
somme,  quun  atavisme  primordial  non  contrarié. 

Je  ne  sais  si  c'est  là  ce  qu'on  aj)pellc  «  la  liberté  de  l'enseignement  », 
étant  peu  rompue  aux  formules.  Il  me  semble  pourtant  qu'il  y  a  eu 
quelques  revers  à  cette  médaille  bucolique.  Car  si  j'ai  pu,  à  un  âge  plus 
réfléchi,  lire  et  étudier  tout  ce  qui  attirait  ma  méditation,  je  dois  avouer 
que  je  n'étais  pas  très  «  avancée  »,  vers  les  douze  ou  treize  ans,  et  que 
j'ai  dû  combler  bien  des  lacunes  pour  arriver  à  constituer  dans  mon 
esprit  le  fond  de  savoir  nécessaire  à  toute  intelligence  soucieuse  d'elle- 


lf)6  LA   REVUE   BLANCHE 

même.  Il  me  semble  donc  que,  si  j'avais  des  enfants,  je  leur  ferais 
comme  il  m'a  été  fait,  mais  en  introduisant  quelque  méthode  dans  ce 
mode  d'éducation,  de  façon  à  ce  que  la  liberté  absolue  de  l'esprit  et  du 
corps  n'empêche  pas  la  connaissance  progressive,  logique,  large  et 
profonde  des  choses  de  la  pensée.  Mais  il  faudrait  opposer  ici  tout  un 
système  qui  est  une  de  mes  rêveries  favorites... 

Si,  maintenant,  j'aborde  la  question  de  renseignement  tel  qu'on  le 
pratique  d'ordinaire,  je  dirai  que  je  ne  la  connais  que  par  les  troupeaux 
de  collégiens  en  uniforme  et  en  rang  que  j'ai  vus  passer  avec  de  pauvres 
figures  de  forçats  précoces,  menés  par  quelques  garde-chiourme 
effrayants  à  regarder.  Et  je  sais  bien  qu'il  est  al3ominable  d'enfermer 
l'enfance,  de  martyriser  l'enfance  et  l'adolescence  qui  sont,  pour  la 
plupart  des  êtres,  la  seule  oasis  du  désert  de  vivre.  Je  crois,  j'espère 
qu'un  temps  viendra  où  l'on  fermera  les  yeux  d'horreur  en  songeant 
qu'à  une  époque  lointaine  il  était  possible  de  punir  l'enfance  et  l'adoles- 
cence par  le  bagne  des  collèges,  que  les  jeunes  condamnés  étaient 
envoyés  de  là  au  régiment  et  que,  de  travaux  forcés  en  travaux  forcés, 
leur  jeunesse  passait,  escamotée  par  le  crime  collectif  des  parents,  des 
professeurs  et  des  gouvernements. 

Voilà,  je  pense,  l'usage  actuel  qu'on  fait  du  mot  «  liberté  »  dans  cette 
question  de  l'enseignement.  De  la  sorte,  on  prépare  deux  lamentables 
catégories  d'êtres  :  les  moutons  dociles  qui  sont  le  «  Tout  le  Monde  » 
veule,  persuadé,  écœurant,  qu'on  coudoie  dans  la  vie,  et  les  «  révoltés» 
qui  ont  amassé  leur  colère  dès  le  petit  lycée  et  se  vengeront  de  tout  le 
mal  qu'on  leur  a  fait  par  quelque  geste  faux  et  inutile... 

Bien  peu  rétabliront  la  balance  entre  ce  désiquilibrcment  néfaste  et 
la  pesanteur  du  beourgeois.  Et  pourtant  ce  n'est  qu'en  ces  quelques-uns 
que  nous  avons  foi  pour  mener  à  bien  la  révolution  pacifique  qu'il  est 
grand  temps  d'accomplir  au  nom  de  ces  petits  martyrs  pâlots  que  nous 
avons  vus  passer  parfois,  en  uniformes  et  en  rang,  quand  nous  regar- 
dions par  les  fenêtres. 

De  M.  Anatole  France: 

En  ea  demeure  que  décorent  des  saints,  des  anges  de  bois  et  de  pierre,  des  fragments 
de  dalles  et  toutes  sortes  d'attributi  d'église,  vestiges  des  époques  de  foi,  la  tête  fine, 
amenuisée,  coiffée  d'une  calotte  rouge,  évoquant  bien  l 'image  de  quelque  lettré  de  la  Renaissance, 
d'un  Montaigne  dont  le  scepticisme  perdrait  seulement  un  peu  de  sa  saveur  de  ce  qu'il  ne 
s'épanonit  plus  en  un  milieu  de  fanatisme,  M.  Anatole  France  fortitie  encore  cette  impres- 
sion en  étayant  son  argumentation  sur  de  vieux  textes  religieux. 

«  J'ai  été  élève  de  Stanislas,  c'est  dire,  n'est-ce  pas,  que  je  me  suis  déve- 
loppé dans  un  sens  contraire  à  celui  de  l'éducation  reçue.  Mais  cet  effet 
est  loin  d'avoir  été  général  parmi  les  élèves,  car  en  somme,  Stanislas  a 
surtout  fabriqué  des  cléricaux,  des  hommes  d'esprit  rétrograde.  Je 
pourrais  en  citer  beaucoup,  tels  par  exemple:  Cazot,  Jules  Roche,  etc..» 

Nous  posons  la  question  de  savoir  si  l'affranchissement  de  la  pensée  n'est  pas  autant 
et  même  plus  affaire  de  tempérament,  de  caractère,  que  de  culture  et  de  savoir. 


ENQUKTE    SUR    L'ÉDUCATION  iTi"; 

«  La  somme  de  crédulité  est  à  peu  prés  la  même  à  travers  les  âges. 
Notre  physique  n'est  évidemment  plus  celle  du  moyen  âge  et  nous  nous 
trouvons  de  ce  fait  débarrassés  de  bien  des  superstitions  ;  mais  sur  la 
métaphysique,  les  idées  ont  peu  changé.  Ainsi,  l'incrédulité  n'est  pas 
absolument  une  conséquence  de  la  science,  car  j'ai  retrouvé  un  texte 
d'un  théologien  de  i  '129  et  du  Dauphiné,  pays  alors  plongé  dans  la  bai 
barie,  texte  qui  est  très  probant  à  cet  égard.  Ce  '^théologien  constate 
que  de  nombreux  docteurs  de  cette  région  croient  à  l'existence  de  Dieu, 
mais  d'une  façon  qui  vaut  une  négation,  puisqu'ils  n'admettent  pas  l'in- 
tervention divine  dans  les  alfaires  terrestres  ;  c'est  en  somme  la  néga- 
tion de  la  prière,  de  toute  la  religion,  c'est  de  Tathéisme. 

ce  Et,  en  plein  moyen  âge,  Abélard,  pur  rationalisme,  n'est-il  pas  aussi 
éloigné  de  saint  Thomas  d'Aquin  que  Renan  a  pu  l'être  de  l'évèque 
Dupanloup  ? 

*<  Aussi  tout  cela  est-il  fort  complexe  et  notre  questionnaire,  très  difii- 
cile.  nécessiterait-il  une  longue  réflexion.  Je  vous  écrirai.  » 

La  lettre  de  M  Anatole  France  ne  non>  est  pas  encore  parvenue,  mais  cette  conver- 
sation, par  son  indécision  même  et  le  scrupule  qui  la  termine,  constituait  une  réponse  qui 
valait  d'être  puhlice. 

De  M.  Fernand  Gregh  : 

J'ai  été  élevé  dans  deux  établissements  de  l'Etat,  aux  lycées  Michelet, 
comme  interne,  de  I880  à  i8t)<).  el  Condorcet,  comme  externe,  de  i89o 
à  i893.  L'internat  est  un  régime  allreux,  dont  j'ai  gardé  un  si  mauvais 
souvenir  qu'il  m'arrive  encore  de  rêver  que  je  suis  interne  et  de  me 
réveiller  en  sursaut,  de  l'angoisse  (juc  j'éprouve.  L'externat  au  contraire 
mêle  la  liberté  de  la  vie  à  la  discipline  scolaire,  et  me  fut  particulière- 
ment agréable  dans  ce  Condorcet  si  ouvert  et  comme  traversé  de  porte 
à  porte  sous  ses  A'oùtes  sonores  par  un  éternel  courant  d'idées.  Je  suis 
donc  pour  la  suppression  de  l'internat,  qui  semble  d'ailleurs  se  faire  peu 
à  peu  d'elle-même,  et  pour  l'extension  la  plus  large  possible  à  tous  les 
enfants  du  régime  de  l'externat.  A  défaut  d'externat,  qu'on  crée  beaucoup 
de  maisons  semblables,  par  exemple,  au. collège  de  l'Ile  de  France,  à 
Liancourt,où  les  enfants,  malgré  qu'ils  soient  loin  de  leur  famille,  vivent 
dans  une  atmosphère  familiale,  et  même  s'ébaltent  sous  de  grands  arbres 
qu'ils  ne  trouveraient  pas  à  Paris. 

2.  L'influence  que  les  lycées  de  l'Etat  où  j'ai  été  élevé  ont  exercée  sur 
moi  ?  Je  la  sens  considérable  et  bienfaisante.  Certes,  elle  [n'est  pas 
toujours  la  même.  Au  lycée  Michelet  (à  Vanves;,  nous  étions  un  peu 
lourds,  un  peu  gauches,  comme  des  runiux^  enfermés  parmi  leurs 
bouquins  loin  de  la  ville,  et  loin  de  la  vie  ;  —  mais  nous  étions,  si  je  ne 
me  trompe,  francs  et  sains.  Nous  avions  horreur  du  mensonge,  de  la 
délation,  de  l'hypocrisie.  Nos  professeurs  étaient  d'honnêtes  gens; 
quelques-uns,  Dumas,  Bourgoin,  étaient  très  distingués,  et  un,  supérieur, 
Gustave  Lanson.  A  Condorcet,  en  pleine  ville  et  au  murmure  tout  proche 
de  la  vie,  les  idées  étaient  plus  alertes,  plus  vives,  plus  artistes;  c'est  à 
Condorcet  que  A.  Darlu  a  nourri  dix  générations  de  sa  généreuse  pensée. 


l(A  LA   REVUE   BLANCHE 

—  Mais  ici  et  là.  inal^K-  les  Jt'fauts  des  progranimes  et  les  insufBsances 
de  Ujijte  clio»'.'  humaine,  on  nous  «rlevait  avec  une  patience  et  une  conti- 
nuité admirables  dans  l'amour  de  la  vérité.  L'enseignement  de  l'Ktat  en 
France,  me  parait,  sous  la  réserve  des  réformes  toujours  nécessaires, 
excellent  en  principe. 

i  et  i.  «  Ce  n'est  pas  la  liberté  d'enseigner  que  vous  réclamez, 
disait  Hugo  en  iH'io  aux  partisans  de  la  loi  Falloux  :  c'est  ia  liberté  de 
ne  pan  enneigner.  -  Le  mol  est  profond  et  toujours  vrai.  Cette  liberlé- 
ia,  on  peut  la  restreindre,  et  même  la  supprimer  :  je  ne  verserai  pas  de 
pleurs  sur  sa  tombe. 

De  M.  Paul  Hervieu  : 

J'ai  fait  mes  études  au  lycée  Bonaparte-Fontanes-Condorcet. 

Le  moins  que  je  puissi*  attribuer  à  ce  mode  d'éducation,  c'est  de 
m'avoir  conduit  â  passer  mon  baccalauréat. 

Je  pense  que  TUtat,  —  qui  détermine  notre  filiation,  qui  impose  le 
service  militaire,  qui  fixe  les  obligations  du  mariage,  qui  ne  lient  notre 
mort  pour  valable  que  suivant  ses  règles,  qui  nous  assujettit  à  toutes 
ses  lois  civiles,  fiscales,  coinnierciales,  etc.,  — je  pense  que  cet  htat 
ne  violerait  pas  davantage  la  liberté  individuelle  en  nous  enseignant  à 
vivre  d  accord  avec  lui  et  d  accord  entre  nous. 

De  M.  Francis  Jammes  : 

J'ai  reçu  une  éducation  laïque,  excepté  durant  quelques  mois  aussi 
douloureux  que  ceux  du  lycée.  Je  ne  pense  point  que  cette  éducation 
m'ait  beaucoup  [nWnv-WQé, 

Je  voudrais  que  lr*s  enfants  fussent  élevés  par  des  poètes  qui  leur 
enscign<*raient  l'amour  qui  est  au  cœur  de  tout.  Chez  un  garçon  de  six 
ans,  on  exalterait  son  goût  [)our  son  cheval  de  bois,  et  chez  une  fille  du 
mén»c  rig(î  son  attachement  à  sa  poupée.  Puis,  à  leur  adolescence,  on 
les  enverrait  se  sourire  diins  les  bois. 

(^uant  aux  professeurs  d<*meurés  sans  emploi,  ils  deviendraient  méca- 
niciens ou  députés,  de  b'ile  façon  qu'on  ne  inanquàt  ni  de  chemins  de 
fer  ni  d(î  gouvernefnent. 

De  M.  Gustave  Kahn  : 

M.  (lu?*tavr  K.'ilin  qui  s'ost  pnrIiciilif'nMnorit  ocnipr  (!<»  IViisoiijnement  lillé- 
ralro  vX  <loril  La  revue  hlanchc  pnhiin  iTroinnicnl  un  nrlirlo  sur  les  Manuels  de 
litl<^rntun*,  nnuH  dit  : 

«  J'ai  été  élevé  dans  les  lycées  de  Tintai.  Au  point  do  vue  littéraire  qui 
4'St  c«  lui  qui  m'intéresse  le  plus,  j'ai  eu  à  me  défendre  de  Tinduence  de 
mvs  professeurs.  Leurs  manuels  suftisannnent  inspin'îs  des  Chartiers 
pour  le  luoyen  jlge,  encore  imbus  à  rexlrénie  du  respect  traditionnel 
pour  le  xvii«  siècle,  pas  assez  au  courant  du  xviii*,  presque  ignorants 
du  MX*",  siuif  pour  le  romantisme  qu'ils  viennent  seulement  d'admeltre, 
font  foi  de  l'insufllsance  de  leur  enseiy:nement. 


ENQUÊTE    Sl'U    L'ÉDUCATION  169 

«  Certes,  il  y  a  dans  la  jeune  Université  un  incontestable  progrès  et  une 
meilleure  orientation  vers  la  vie,  mais  il  ne  faudrait  pas  qu'elle  continue 
à  lutter  systématiquement  contre  les  écrivains  nouveaux,  n'admettant  un 
mouvement  littéraire  que  lorsqu'il  est  remplacé  par  un  autre  plus  récent. 

«  Au  point  de  vue  de  l'éducation,  de  mon  temps  l'action  universitaire 
se  bornait  à  inculquer  le  respect  des  choses  établies,  de  l'autorité 
actuelle  et  on  sentait  trop  qu'il  en  eût  été  de  même  sous  n'importe  quel 
gouvernement. 

«  Quant  à  la  liberté  de  l'enseignement,  désirable  en  principe,  elle  est 
inapplicable,  l'homme  de  la  petite  bourgeoisie,  dont  toute  l'ambition  est 
de  diriger  ses  enfants  vers  les  carrières  libérales,  n'étant  pas  capable  de 
discerner  l'éducation  qu'il  convient  de  leur  donner.  La  liberté  demandée 
par  les  cléricaux  est  mauvaise  en  ce  qu'elle  leur  permet  d'instaurer  un 
enseignement  dont  est  absolument  bainii  l'esprit  d'examen.  Le  parti 
républicain  est,  somme  toute  et  malgré  ses  défauts,  guidé  vers  les  routes 
de  l'avenir,  ne  saurait,  sans  se  désarmer  et  sans  un  grand  dommage 
pour  les  intérêts  de  l'évolution,  abandonner  actuellement  son  mono- 
pole. » 

Nous  deniondons  /rM.  (lnsl,Tvo  Kalin,  (jui  fut  dos  ami;*  de  Verlaine,  si  le  reli" 
giosismc  de  l'auleur  de  Sayesse  était  attribiiable  à  son  éducalion. 

«  Non,  le  sentiment  religieux,  chez  Verlaine,  était  dû  à  certains  côtés 
puérils  de  son  caractère  et  aussi  à  la  dyspepsie  qui  est  un  gros  agent  de 
mysticisme.  Voyez  Iluysmans  qui  a  passé  de  si  belles  éludes  sur  les 
estomacs  de  Paris  à  une  histoire  de  Saintt;  Lydwine  de  Sehiedam.  Le 
catholicisme  de  Verlaine  était  d'essence  très  particulière,  c'était  celui  de 
Gestas,  le  mauvais  larron;  il  procédait  beaucoup  aussi  d'une  vive  admi- 
ration pour  des  poésies  simples  comme  les  Fiorctti\  En  somme, 
Verlaine,  qui  aimait  beaucoup  les  images  populaires  et  dont  le  sens 
artistique,  mal<rré  de  beaux  éclairs,  n'était  pr,s  très  développé,  n'a  pas 
toujours  fait  une  différence  suffisante  entre  TKpinal  et  le  Saint-Sulpice. 

De  M.  Léopold  Lacour  : 

i*^  Mon  premier  lycée  fut  une  boîte  religieuse,  ma  première  boîte 
laïque  fut  un  lycée  de  l'Ktat.  Puis,  j'ai  connu  comme  interne  ou  externe, 
d'autres  établissements  de  TLtat,  jusqu'au  jour  où  j'entrai  à  Normale, 
également  à  l'Etat,  et  qui  ne  fut  pas  mon  internat  le  plus  gai  :  j'avais 
passé  l'âge  où  les  divers  jeux  de  Tenfance  peuvent  être  une  distraction 
suffisante. 

2"  Dans  la  boîte  religieuse,  —  j'y  fis,  je  crois  bien,  ma  première 
communion,  —  on  n'apprenait  avec  le  catéchisme  que  la  gymnastique 
et  le  piston,  à  moins  que  l'élève  ne  préférât  la  llùle  ou  l'ophicléide.  Mon 
€  développement  intellectuel  et  moral  »  ne  saurait  donc  se  reconnaître 
aucune  dette  envers  cette  maison.  Non  plus,  d'ailleurs,  qu'envers  le  pre- 
mier lycée  laïque^,  où  j'eus  même  le  chagrin  de  me  sentir  un  flûtiste  en 


«7^  LA  REVUE    BLANCHE 

exil  et  un  trapéziste  en  sommeil,  vu  le  manque  des  instruments  néces- 
saires. Avant  peu,  je  raconterai  ces  deux  prisons  de  mon  enfance  dans 
un  roman. 

30  La  liberté  de  l'enseignement  n'existe  pas.  Il  y  a  seulement  face  à 
face  deux  privilèges  :  celui  de  l'État,  celui  de  l'Kglise.  Le  premier  veut 
supprimer  le  second,  voilà  tout.  Je  voudrais,  moi,  la  liberté  réelle  de 
l'enseignement  ;  ce  qui  ne  m'empêche  pas,  si  je  considère  la  lutte  pré- 
sente, d'opter  pour  le  monopole  de  TKtat,  contre  la  Congrégation. 

/i°  Ma  troisième  réponse  me  pourrait  dispenser  de  cette  quatrième. 
Les  défenseurs  de  la  prétendue  liberté  de  l'enseignement  ne  luttent,  en 
effet,  que  pour  le  maintien  de  la  part  de  privilège  arrachée  à  l'Ktat, 
voilà  cinquante  ans.  La  h)i  Falloux  ne  fut  pas  une  loi  de  liberté,  mais 
une  revanche  de  l'Eglise.  Il  faut  que  IKglise  perde  la  belle-,  il  faudrait 
même  qu'elle  disparût  :  alor,  on  se  tournerait  contre  l'Etat,  on  lui  enlè- 
verait l'enseignement.  On  parlerait  de  liberté  sans  jouer  sur  le  mol  ;  on 
la  réaliserait... 

J'ajoute,  dès  maintenant,  je  voudrais  la  coèducation.  Je  fus,  dans  la 
presse  parisienne,  un  des  rares  avocats  de  Cempuis.  (Voir  mon  bou- 
quit  :  Humanisme  intégral.)  Enlin,  Monsieur,  il  me  semble  que  les 
vrais  hommes  —  comme  les  vraies  femmes  —  doivent  leur  person- 
nalité surtout  à  elle-même.  Le  meilleur  des  enseignements  est  celui  de 
l'individu  par  soi,  par  ses  lectures,  ses  réflexions,  sa  volonté. 

De  MM.  Marius-Ary  Leblond  : 

I.  Nous  avons  été  élevés  d'abord  dans  une  pension  privée  d'enseigne- 
ment religieux,  puis  à  partir  de  t)nze  ans  au  lycée  de  l'Etat,  où  conti- 
nuait de  se  donner  obligatoirement  un  enseignement  religieux.. 

II.  Le  premier  enseignement  religieux,  très  intense,  a  assez  profon- 
dément troublé  notre  imagination  qui  est  restée  assez  longtemps 
emprise  de  disions  d'enfer  et  de  martyres,  bien  après  que  l'esprit  se  fût, 
vers  la  treizième  année,  complètement  dégagé  de  toute  idée  religieuse. 
Encore  maintenant,  aux  heures  de  subconscience  (sommeil,  etc.),  les 
hantises  catholiques  de  mort,  de  fin  du  monde,  occupent  notre  cerveau. 
Nous  devons  dire  que  notre  pays  de  lumière  et  de  beauté  réaliste  \île  de 
la  Réunion)  contribua  beaucoup  à  limiter  l'acticm  lente  et  ombreuse 
d'une  telle  éducation. 

Le  lycée  eut  sur  nous  une  inlluence  intellectuelle  qu'il  est  bien  diffi- 
cile de  mesurer  quantitativement  ;  et  il  nous  semble  que  tout  ce  qu'il 
peut  y  avoir  de  bon  en  nous  a  été  acquis  complètement  en  dehors  de 
l'enseignement  universitaire  dont,  en  tous  cas,  l'action  morale  fut 
absolument  nulle.  Quoique  ayant  toujours  eu  les  premiers  succès, 
notre  développement  a  toujours  été  en  sens  contraire  à  ce  que  deman- 
daient nos  professeurs.  Mais  nous  avons  eu  quelquefois  parmi  eux  des 
amis  nous  considérant  comme  des  égaux,  ce  qui  entretenait  plus  que 
tout  notre  ferveur  studieuse.  Le  régime  était  généralement,  tel  que  nous 
avons  pu  nous  élargir  assez  aisément  dans  le  sens  de  nos  facultés.  Nous 
étions  relativement  très  libres,  puisque  nous  réussissions  à  discuter 


ENQUÊTE    SUR    L  KDICATION  «71 

dans  nos  classes  et  nos  devoirs  sur  des  auteurs  contemporains  tel*  que 
Taine,  Renan,  ïolstoy,  Maupassant,  Zola,  Loti  et  d'Annunzio.  Nos  pro- 
fesseurs de  philosophie  seuls  furent,  dans  leur  suffisance  et  dans  leur 
ignorance,  de  déprimants  autocrates.  Nos  professeurs  do  sciences  ne 
pensèrent  jamais  à  nous  faire  goûter  la  l)eauté  de  {>ic  de  l'histoire  natu- 
relle et  de  la  chimie. 

III.  L'Ktat  doit  avoir  le  monopole.  Évidemment,  les  lycées  sont  trop 
imparfaits,  mais  c'est  la  nécessité  des  périodes  de  transition,  et  ils  res- 
tent intlniment  supérieurs  aux  maisons  religieuses.  Kt  ce  qu'il  y  a  d'im- 
parfait en  eux,  c'est  ce  (jui  y  suhsiste  d'ancien  régime  :  personnel  auto- 
ritaire, professeurs  en  majorité  cléricaux,  enseignement  classiciste 
funeste  et  illogique,  en  ce  qu'on  ne  doit  pas  écraser  de  l'étude  absor- 
bante  du  passé  un  âge  d(uit  toutes  les  forces  naturelles  tendent  instinc- 
tivement vers  Tavenir. 

IV.  L'usage  qu'on  fait  du  mot  «  liberté  »  dans  cette  question  est 
celui  du  mot  «  républicain  »,  voire  «  socialiste  »  dans  les  élections.  11 
devrait  y  av(»ir  des  poursuites  contre  les  faux  politiques  conwne  contre 
les  autres.  D'autre  part,  Tenfant  n'a  pas  de  libre  arbitre  :  parler  de 
«  liberté  »,  c'est  seulement  accorder  aux  parents,  c'est-à-dire  à  des 
générations  passées,  le  droit  de  limiter  à  leur  idéal  périmé  les  con- 
sciences des  génération^  nouvelles.  La  plus  ferme  de  nos  convictions 
est  qu'il  faut  actuellemeni  supprimer  la  liberté  de  l'enseignement  telle 
que  l'entendent  les.  nationalistes.  Le  péril  clérical,  immense,  reste  le 
plus  grand  ;  et  la  première  chose  (ju'on  doive  préserver,  c'est  l'avenir  : 
l'enfance.  Ce  n'est  même  pas  une  question  de  liberté,  mais  de  licence, 
puisque  l'ecseigneuient  dit  libre  est  nul,  négatif.  (^)uehiues  mesures  de 
salubrité  publique  s'imposent  dans  le  plus  bref  délai,  notamment  la  fer- 
meture de  toutes  les  maisons  religieuses  d'enseignement  aussi  bien 
pour  filles  que  pour  gar(;ons.  Mais  en  certains  endroits,  l'on  continue  à 
ralentir  la  laïcisation  par  de  véritables  violations  de  décrets. 

C'est,  en  somme,  accorder  grande  inlluence  à  l'éducation,  ce  qui 
semble  contredire  nos  deux  premières  réponses.  Voilà  :  peut-être,  n'est- 
ce  pas,  en  un  certain  sens,  les  hommes  de  lettres  qu'il  eut  fallu  inter- 
roger. Toujours,  de  leur  nature,  ils  ont  porté  en  eux  une  vertu  de 
rébellion  qui  les  sauva  de  toute  éducation  restrictive  et  les  aide  à  llairer 
la  voie  de  leur  individualité.  11  semble  que  vous  eussiez  du  interroger 
des  humains  de  caractère  et  de  métier  moins  personnels^  des  êtres  qui 
n'eurent  pas  assez  de  tempérament  natif  pour  échapper  aux  iniluences 
imposées  par  les  parents,  ceux  qu'un  rien  eût  déterminés  dans  un 
sens  contraire.  C'est  la  majorité  ;  c'est  à  propos  d'eux  qu'il  faut  méditer 
l'importance  de  l'éducation. 

De  M.  Maurice  Le  Blond  : 

Je  fus  d'abord  mis  interne  au  lycée  de  Versailles.  C'est  un  régime 
quelque  peu  abrutissant.  Je  subis  avec  douleur  une  discipline  trop 
dure  pour  ma  sensibilité  enfantine.  Mes  professeurs  me  crurent  idiot 
par  ce  que  je  me  renfermais  en  moi-même,  et  que  mon  besoin  d'expan- 


l'j^  LA  REVUE   BLANCHE 

sions  délicates  me  faisait  éviter  les  camaraderies  vulgaires.  Ce  fut 
Tépoque  la  plus  terrible  mon  existence.  Mais  de  ce  recueillement 
taciturne,  de  cette  enfance  fermée  et  triste,  j'ai  tiré  les  plus  grands 
bénéfices.  C'est  alors  que  j'ai  senti  s'exalter  ma  sensibilité,  je  me 
suis  nourri  de  rêveries  amères,  je  n'avais  pas  dix  ans,  que  naissait  en 
moi  la  vague  notion  de  la  justice.  Le  Palais  de  Versailles  dédié  aux 
exploits  historiques,  avec  sa  cour  d'honneur  toute  peuplée  des  statues  de 
nos  grands  hommes,  avec  ses  jardins  magnifiques  et  pompeux,  suc- 
cita  en  moi  le  culte  de  la  gloire  et  le  goût  dangereux  et  charmant 
des  grandes  cheses.  Ce  goût  était  si  fort  que  je  suis  surpris  d'en  avoir 
si  peu  accomplies  ! 

Tous  ces  sentiments  intimes,  sur  lesquels,  aujourd'hui,  je  ne  veux 
pas  m'étendre  car  je  n'ai  guère  l'âge  des  confidences,  eurent  sur  moi 
plus  d'influence  que  tous  les  programmes  scolaires.  Quant  au  personnel 
enseignant  je  n'eus  guère  non  plus  à  m'en  louer.  Tous  les  professeurs  à 
qui  j'eus  afl'aire  me  parurent  aussi  barbares,  et  des  pédagogues  aussi 
empiriques  que  ceux  du  temps  du  bon  Lhomond. 

Ce  ne  fut  que  plus  tard  —  au  lycée  Condorcet  —  où  M.  Jean  Izoulet 
fut  mon  professeur  de  philosophie  — que  j'eus  la  sensation  de  ce  qu'était 
un  maître  républicain.  Sa  dialectique  éloquente  et  claire  éveilla  notre 
adolescence  pétulante  aux  hautes  luttes  de  notre  époque,  il  nous  initia  à 
la  vie  des  idées  comme  on  mène  les  enfants  à  la  féerie.  Les  leçons  de 
cet  éminent  carlyliste  décidèrent  de  ma  vocation  en  .quelque  sorte  reli- 
gieuse, et  fixèrent  les  rêveries  de  1  enfant  qui  passait  ardent  et  mélan- 
colique au  milieu  des  fresques  glorieuses  et  des  picturales  épopées  du 
Palais  de  Versailles. 

Quoi  qu'il  en  soit,  je  suis  plutôt  reconnaissant  à  l'enseignement  laï- 
que. Mais,  comme  il  est  timide  encore,  et  comme  il  est  insuffisant!  Pour 
lui  donner  toute  sa  force  et  son  efficacité,  il  serait  bon.  je  crois,  de  sup- 
primer complètement  renseignement  libre  et  les  établissements  congré- 
ganistes.  Ces  maisons  entrant  en  concurrence  active  avec  les  lycées  de 
l'Etat,  nos  proviseurs  et  nos  éducateurs  sont  obligés  à  toutes  les  con- 
cessions, sont  réduits  à  toutes  les  craintes.  La.  concurrence  étant  sup- 
primée, ce  serait  fini  de  toutes  ces  timidités.  Les  maîtres  deviendraient 
directeurs  de  conscience,  au  lieu  d'être  des  fonctionnaires  craintifs  et 
indifférents.  Au  lieu  de  professer  un  éclectisme  timoré,  ils  nous  initie- 
raient à  la  morale  du  progrès,  aux  bienfaits  de  l'Esprit  Nouveau,  et  au 
lieu  de  nous  donner  —  à  peine  —  une  vague  teinture  libérale,  ils  nous 
construisaient  une  foi  robuste  conforme  aux  lois  de  la  Nature  et  aux 
destinées  de  l'Humanité. 

L'enseignement  laïque  n'existe  pas,  il  est  donc  à  créer.  Telle  est  ma 
pensée. 

De  M.  Camille  Lemonuier  : 

J'ai  suivi  aux  écoles  un  enseignement  laïque  :  le  prêtre  n'apparais- 
sait qu'à  l'époque  de  la  première  communion.  Ensuite,  on  se  poussait 
comme  on  pouvait  à  travers  des  «  humanités  »    qui  ne  procuraient 


l 


ENQUÊTE   SUR   L'ÉDUCATION  i;:^ 

qu'une  connaissance  vague  de  l'univers,  mais  inclinaient  au  goût  de  la 
littérature. 

Je  considère  que  c'est  à  peu  près  tout  ce  que  je  dois  à  mes  profes- 
seurs. Mon  éducation  se  fit  à  côté,  dans  la  maison  de  mou  père  et  daus 
la  vie  tôt  affranchie  vers  laquelle  m'attira  la  passion  presque  sauvage 
de  la  nature.  Je  fus  très  vite  le  jeune  homme  un  peu  fou  qui  se  cherchait 
à  travers  les  arbres,  les  ruisseaux,  le  soleil,  le  vent  et  emportait  avec 
lui  un  tome  de  Hugo  ou  de  Michelet. 

Je  me  sens  porté  vers  la  liberté  de  renseignement  :  je  n'ai  pas  plus 
peur  de  celle-là  que  des  autres.  Je  ne  crains  que  ce  qui  opprime  en 
nous  le  riche  instinct  individuel  et  l'asservit  à  la  conformité  intellectuelle 
et  morale.  Mais  le  sens  même  du  mot  «  liberté  »  implique  l'idée  d'un 
enseignement  vraiment  libre,  soustrait  au  principe  confessionnel  et  à  la 
prédominance  d'aucune  secte  religieuse  et  philosophique. 

De  M.  Félix  Le  Dantec  : 

1°  J'ai  fait  mes  études  littéraires  au  collège  de  Laimion  (établissement 
municipal  laïque),  puis  mes  classes  de  sciences  au  lycée  de  Brest  et  au 
lycée  Janson  de  Sailly,  d'où  je  suis  entré  à  l'Kcole  normale.  J'étais  ex- 
terne au  collège  de  Lannion  et,  pendant  cette  première  partie  de  ma 
jeunesse,  mon  i'*ducation  a  été  dirigée  surtout  par  mon  père.  Mes  pro- 
fesseurs ne  m'ont  guère  appris  que  des  faits;  c'est  mon  père  qui  m'a 
appris  à  penser.  11  était  médecin  et  voltairien. 

'20  Tous  les  caractères  des  êtres  vivants  sont  le  résultat  de  l'hérédité 
et  de  l'éducation  ;  je  crois  avoir  remarqué  autour  de  moi  que,  suivant 
les  natures,  l'éducation  a  une  importance  plus  ou  moins  considérable.  Il 
y  a  des  individus  moins  souples  que  d'autres  ;  j'étais,  je  pense,  parmi 
les  plus  éducables.  Ce  qui  me  paraît  avoir  été  essentiel  dans  mon  édu- 
cation, ce  ne  sont  pas  les  choses  qu'on  m'a  enseignées  (j'ai  appris  l'his- 
toire sainte),  mais  la  discipline  intellectuelle  à  laquelle  on  m'a  soumis. 
Je  suis,  en  particulier,  très  reconnaissant  à  l'un  de  mes  professeurs  de 
mathématiques  (jui  avait,  au  plus  haut  point,  l'esprit  scienlitique  et  qui 
savait  le  conimunicjuer  à  ses  élèves.  Il  m'a  appris  à  ne  jamais  emphner, 
dans  les  raisonnements  un  seul  mot  dont  j  ignorasse  le  sens  précis  et 
je  crois  (jue  cette  discipline  a  dominé  toute  ma  vie  cérébrale.  J'ai  eu 
aussi  le  grand  bonheur  de  no  pas  suivre  de  classe  de  philosophie  ;  j'y 
aurais  appris,  probablement,  exactement  le  coiitrair»^  de  ce  (pie  m'a 
enseigné  mon  ju'ofesseur  (1<*  nuithémalitpies. 

V'  (^uant  à  la  liberté  de  renseigiuîment.le  seul  point  qui  me  paraisse 
indiscutable,  cest  que  l'on  doit  interdire  d'ensei«;iier  aux  enfants  des 
choses  reconnues  fausses.  Je  sais  l)ienque  si,  d'autre  part,  on  développe 
chez  eux  l'esprit  de  précision,  ils  s'apercevront  par  eux-mêmes,  quand 
ils  seront  grands,  qu'on  les  a  trompés  quand  ils  étaient  petits.  Mais  il 
serait  plus  simple  de  leur  éviter  dès  le  début  c(;tte  rectification  ulté- 
rieure ;  d'autant  plus  qu'à  forc(*  de  leur  l'aire  prendre,  de  bonne  heure, 
des  vessies  pour  des  lanternes,  on  peut  arriver  à  détruire  délinilivemeut 
chez  eux   toute   trace  de  sens  critique.  Cela  doit  arriver  surtout,  me 


174  LA    REVUE    BLANCHE 

semble-t-il,  si,  dès  leur  plus  tendre  enfance,  on  leur  apprend  que  les 
vérités  les  plus  importantes  s'expriment  par  des  phrases  dépourvues  de 
signification  palpable,  si  on  les  dresse  à  considérer  comme  essentielles 
les  formules  qu'ils  ne  comprennent  pas.  On  en  fait  des  perroquets  pré- 
tentieux. 

Il  est  néanmoins  indispersable  que  Ton  fournisse  aux  enfants,  puis- 
qu'ils ont  besoin  de  comprendre  les  choses  extérieures,  une  explication 
provisoire  en  rapport  avec  le  développement  de  leur  jeune  intelligence. 
Mais  il  ne  faut  pas  imiter  les  parents  qui,  pour  se  débarrasser  des 
«  pourquoi  »  souvent  très  gênants  de  leurs  gamins,  leur  farcissent  la 
cervelle  d'absurdités.  C'est  là,  d'ailleurs,  la  chose  la  plus  difficile  à  réa- 
liser. Je  ne  connais  pas  de  manuels  d'enseignement  primaire  qui  soient 
suffisants.  Il  faudrait  en  faire  de  bons  et  les  imposer, 

40  Ceux  qui  réclament  la  liberté  de  l'enseignement  peuvent  se  pla- 
cer à  deux  points  de  vue.  Ou  bien  ils  demandent  qu'on  donne  à  choisir 
aux  enfants  entre  les  divers  systèmes  admis  par  les  adultes  ;  mais  il  n'y 
a  là  qu'une  liberté  illusoire,  car  il  sera  toujours  possible  au  maître  de 
rendre  sympathique  à  Tenfant  la  théorie  qui  lui  est  chère  à  lui-même  et, 
d'autre  part,  les  explications  les  plus  simplistes,  celles  qui  exigent  le 
moindre  effort  (un  effort  de  mémoire  et  non  d'intelligence),  les  explica- 
tions qui  dissimulent  leur  nullité  sous  un  attirail  de  mots  pompeux, 
seront  les  plus  facilement  adoptées. 

Ou  bien  ils  demandent  qu'on  autorise  les  parents,  s'ils  ont  l'esprit 
faussé  et  se  plaisent  dans  leur  ignorance,  à  fausser  l'esprit  de  leurs 
enfants  et  à  les  condamner  aux  ténèbres  perpétuelles.  Mais  les  enfants 
ne  sont  pas  la  propriété  des  parents;  ce  ne  sont  pas  des  jouets  dont  on 
ait  le  droit  de  s'amuser  ;  ils  sont  destinés  à  devenir  des  hommes  plus 
tard  et  l'État  a  le  devoir  de  veiller  à  ce  qu'ils  deviennent,  au  besoin 
malgré  leurs  parents,  des  hommes  à  l'esprit  droit. 

On  discute  sur  beaucoup  de  points,  mais  l'humanité  n'a  pas  travaillé 
en  vain  ;  il  y  a  des  vérités  acquises  ;  il  y  a  des  choses  dont  l'erreur  est 
reconnue.  Il  faut  interdire  l'enseignement  de  l'erreur  et  rendre  obliga- 
toire celui  de  la  vérité. 

De  M.  Maurice  Maeterlinck  : 

1°  J'ai  été  élevé  dans  un  établissement  religieux.  De  l'espèce  la  plus 
dangereusement  religieuse,  puisqu'il  était  dirigé  par  les  jésuites; 

2*>  Cette  éducation  ou  plutôt  cette  intoxication  accomplie,  il  m'a  fallu 
près  de  dix  ans  pour  rétablir  ma  santé  intellectuelle  et  morale  ; 

3®,  4°  Il  n'y  a  qu'un  enseignement  qui  mérite  d'être  appelé  libre;  c'est 
celui  qui  ne  reconnaît  aucune  religion  positive.  C'est  aussi  le  seul  que 
Ton  devrait  répandre. 

De  M.  Constantin  Meunier  : 

!•  J'ai  été  à  l'école  laïque  où  je  n'ai  reçu  qu'une  instruction  rudimen- 
taire,  —  plus  tard  je  me  suis  meublé  le  cerveau  par  des  lectures  et  un 


ENQUETE   SUR   L'ÉDUCATION  175- 

esprit  d'observation  —  animé  très  jeune  du  désir  de  faire  de  l'art  par  la 

fréquentation  des  musées  de  la  ville  où  je  suis  né  ; 

a<»  A  mon  humble  avis,  je  pense  que  l'enseignement  devrait  être  avant 

tout  dirigé  dans  le  sens  pratique,  il  n'y  a  que  trop  de  forts  en  tlième 

qui  sont  la  plaie  de  notre  génération — Comme  ce  métier  dP artiste  est^e 

un  métier  P 
Est-il  possible  de  le  devenir  sans  l'instinct  que  rien  ne  découragea 
Partisan  de  l'entière  liberté  individuelle,  je  suis  ennemi  de  ce  niveau 

si  cher  aux  professeurs. 

De  M.  Octave  Mirbeau  : 

J'ai  été  élevé  dans  un  établissement  religieux,  chez  les  jésuites  de 
Vannes. 

De  cette  éducation  qui  ne  repose  que  sur  le  mensonge  et  sur  la  peur^  - 
j'ai  conservé  très  longtemps  toutes  les  terreurs  de  la  morale  catholique. 
Et  c'est  après  beaucoup  de  luttes,  au  prix  d'efforts  douloureux,  que  je 
suis  parvenu  à  me  libérer  de  ces  superstitions  abominables,  par  quoi, 
on  enchaîne  l'esprit  de  l'enfant,  pour  mieux  dominer  l'homme,  plus  tard. 
Je  n'ai  qu'une  haine  au  cœur,  mais  elle  est  profonde  et  vivace  :  la  haine 
de  l'éducation  religieuse. 

Il  existe,  dans  certains  pays,  des  fabriques  de  monstres.  On  prend,, 
à  la  naissance,  un  enfant  normalement  conformé,  et  on  le  soumet  à  des 
régimes  variés  et  savants  de  torture  et  de  déformation,  pour  atrophier 
ses  membres,  et,  en  quelque  sorte,  déshumaniser  son  corps.  On  peut 
voir  de  ces  spécimens,  hideusement  réussis,  dans  les  exhibitions  améri- 
caines, et  dans  les  pèlerinages  de  Lourdes  et  de  Sainte-Anne  d'Auray. 

Les  jésuites  et,  en  général,  tous  les  prêtres,  font  pour  l'esprit  de 
l'enfant,  ce  que  ces  impresarii  de  cirques  laïques  et  de  pèlerinages 
religieux  font  pour  leur  corps.  Les  maisons  d'éducation  religieuse,  ce 
sont  des  maisons  où  se  pratiquent  ces  crimes  de  lèse-humanité.  Elles 
sont  une  honte,  et  un  danger  permanent. 

C'est  pourquoi,  étant  partisan  de  toutes  les  libertés,  je  m'élève  avec 
indignation  contre  la  liberté  d'enseignement,  qui  est  la  négation  même 
de  la  liberté  tout  court...  Est-ce  que,  sous  prétexte  de  liberté,  on  permet 
aux  gens  de  jeter  du  poison  dans  les  sources?... 

De  M.  Robert  de  Montesquieu  : 

J'ai  passé  de  maussades,  en  même  temps  que  cruelles  années  dans 
une  maison  de  Jésuites,  à  Vaugirard  ;  je  ne  pense  pas  que  cette  agglo- 
mération d'enfants  et  d'adolescents  sous  la  direction  de  pasteurs  en 
robe  noire  et  courte  ait  offert  rien  de  plus  inutile,  de  plus  immoral  et 
de  plus  cafard  que  ce  qu'on  voit  rassemblé  par  toute  sorte  de  collège. 

Cette  forme  d'éducation  m'a  toujours  paru  monstrueuse.  Les  pension- 
nats sont  des  pénitenciers.  C'est  une  abomination  de  les  infliger  à  ceux 
qui  ne  les  méritent  par  aucune  sorte  d'indiscipline  marquée.  Les  parents 
qui  font  choix  pour  leurs  enfants  de  tels  lieux  de  réclusion,  de  séques- 


17^  LA    REVUK    BLANCHE 

traiion,  de  déformation,  méritent  à  leur  tour  Tépithète  de  dénaturés.  — 
J'aime  à  croire  que  les  longues  semaines  sans  sortie,  les  dortoirs  incon- 
fortables, les  nourritures  sans  sucs,  les  couchers  sans  tendresse,  les 
levers  sans  soin  et  sans  hygiène,  ont  fait  place  à  de  moins  barbares 
traitements.  Néanmoins,  les  dépaysements  douloureux,  les  contacts 
hostiles,  les  incompréhensions,  les  persécutions  et  tant  d'autres  hor- 
reurs subsistent  sans  modification  sensible,  sans  amélioration  possible. 
II  y  a  donc  de  l'ironie  à  interroger  un  homme  sur  la  sorte  de  dé{>eloppe- 
ment  qu'a  pu  lui  valoir  ce  système  de  comprachicos.  Notez  que  je  parle 
sans  distinction  d'établissements. 

Ce  qu'on  peut  répondre,  c'est  que  seul  l'esprit  de  contradiction  ou  de 
réaction  peut,  à  l'occasion,  amener  certains  résultats;  et  que  ces  diffi- 
cultés et  ces  tortures  précoces  peuvent  produire  des  caractères  ;  mais 
au  prix  de  quelles  souffrances  et  de  quelè  irréductibles  faux  plis  con- 
tractés à  l'origine  du  sentiment,  au  début  de  la  pensée  ! 

Le  développement  des  facultés  de  chacun,  le  libre  essor  des  natures, 
l'éclosion  spontanée  des  dons  devraient  être  la  norme  des  éducations,  la 
véritable  formule  de  l'enseignement  libre.  L'apôtre  en  a  légué  la  recette  : 
a  chacun  a  son  don  particulier,  selon  qu'il  le  reçoit  de  Dieu,  l'un  d'une 
manière,  et  l'autre  d'une  autre.  » 

Les  nécessités  de  carrières  subies,  l'obligation  du  service  militaire, 
restreignent  et  contraignent  cette  liberté  et  la  réduisent  à  des  spéci- 
mens émondés  d'humanité,  qui  font  des  hommes  comme  des  ifs  et  des 
buis  taillés  en  forme  de  prêtres  ou  de  soldats,  de  diplomates  ou  de 
juges. 

De  M.  Henri  de  Régnier  : 

J'ai  été  élevé  au  Collège  Stanislas  et  Téducation  que  j'y  ai  reçue  n'a  été 
vraiment  pour  rien  dans  le  développement  de  ma  personne  intellectuelle 
et  morale.  Quant  à  la  liberté  de  l'enseignement,  il  me  semble  que  c'est 
tout  de  même  le  parti  le  plus  sage. 

De  MM.  J.-H.  Rosny  : 

i'5  Nous  avons  été  élevés  dans  un  établissement  laïque. 

•2"  Nous  attribuons  au  genre  d'éducation  que  nous  avons  reçu  notre 
goût  décidé  pour  notre  époque  et  aussi  ce  que  nous  avons  d'indépen- 
dant dans  le  caractère. 

Quant  à  la  liberté  d'enseignement,  permeltoz-nous  de  ne  pas  nous 
prononcer  mainlenanl  :  cette  question  ne  peut  ctre  traitée  en  peu  de 
lignes:  un  long  article  y  suffirait  à  peine. 

De  Mme  Andrée  Téry  : 

i"  J'ai  été  élev('*e  dans  ma  familh^  où  Ton  a  essayé  de  me  donner, 
cahin-caha,  à  peu  pW'S  la  môme  instruction  (}nr  recevait  mon  frère  au 
lycée.  Plus  lard,  j'ai  suivi  les  cours  de  la  Sorbonne,  })uis  j'ai  |)ass<'Mleux 
ans  à  rUiiivursité  d'Oxford.  C'est  mon  mari  qui  m'a  préparée  à  la  licence 
es  lettres. 


ENQUÊTE   SUR   L'ÉDUCATION  177 

a**  L'influence  que  j'attribue  à  mon  éducation  sur  mon  développement 
spirituel  et  moral  ?  C'est  plus  qu'une  «  influence  «  ;  mon  éducation  m'a 
faite  ce  que  je  suis,  toute,  et  je  ne  serais  rien  sans  elle.  C'est  pourquoi 
j'estime  que  l'éducation  est  le  facteur  essentiel  de  la  personnalité.  Tous 
les  autres  (l'hérédité,  la  famille,  et  même  les  aptitudes  naturelles)  sont 
secondaires,  et  n'agissent  que  dans  la  mesure  où  la  discipline  intellec- 
tuelle utilise  leur  concours.  C'est  pourquoi  je  n'ai  jamais  compris  l'ar- 
gument tiré  du  cas  de  Voltaire,  élève  des  jésuites,  et  des  exemples  ana- 
logues. Ce  sont  des  exceptions  qui  conflrment  la  règle.  Sinon,  l'on  en 
viendrait  à  soutenir  cette  thèse  absurde  qu'il  vaut  mieux  conGer  nos 
enfants  aux  bons  Pères  pour  être  plus  sûrs  d'en  faire  des  esprits  libres. 

3**  Je  pense  que  l'expression  «  liberté  de  l'enseignement  ?  n'a  pas  plus 
de  sens  que  celles-ci  :  «  liberté  de  la  médecine,  liberté  de  la  justice, 
liberté  du  vol...  »  Si  la  <(  liberté  consiste  à  pouvoir  faire  tout  ce  qui  ne 
nuit  pas  à  autrui  »,  c'est  dire  qu'elle  a  l'individu  pour  mesure.  La  liberté 
ne  vaut  que  par  et  pour  l'individu  ;  au  point  de  vue  social,  la  liberté  n^est 
que  l'ensemble  des  conditions  qui  permettent  à  l'individu  de  développer 
toutes  ses  puissances.  Seule,  la  liberté  individuelle  est  réelle  et  respec- 
table. Or,  il  tombe  sous  le  sens  qu'en  matière  d'enseignement,  il  ne 
s'agit  pas  d'un  individu  qui  se  suffirait  à  lui-même,  mais  de  plusieurs 
individus  dont  Tun  (le  maître)  exerce  sur  les  autres  (les  élèves)  plus 
qu'une  influence,  —  un  empire.  11  convient  donc  de  régler  les  rapports 
entre  ces  difl'érents  termes,  de  manière  à  sauvegarder  la  liberté  spiri- 
tuelle des  élèves.  C'est  là  ce  qui  justifle  l'intervention  de  l'État,  s'il  est 
vrai  que  a  le  but  de  toute  association  politique  est  la  conservation  des 
droits  naturels  et  imprescriptibles  de  l'homme  ». 

Donc  : 

A.  La  prétendue  «  liberté  d'enseigner  »  n'est  pas  une  forme  de  la 
liberté  individuelle.  Je  ne  connais  que  le  droit  d'enseigner  et  ce  droit 
n'est  pas  naturel^  primitif,  immédiat.  Il  tient  étroitement  à  l'économie 
du  système  social.  Par  suite,  c'est  l'Etat  qui  doit  l'exercer  ou  en  régler 
l'exercice. 

B.  Quand  on  parle  de  liberté  d'enseignement,  on  semble  d'ordinaire 
ne  songer  qu'à  la  liberté  de  Venseît^nant,  Ce  qui  doit  au  contraire  nous 
intéresser  exclusivemjent,  c'est  la  liberté  de  V enseigné.  L'objet  de  toute 
législation  scolaire  ne  saurait  être  que  d'assurer  le  respect  du  droit  de 
l'enfant.  Or,  le  premier  tuteur  de  l'enfant,  c'est  l'Ltat.  Par  suite,  le 
droit  de  l'enfant  se  confond  avec  le  droit  de  l'Etat. 

C.  11  ne  faut  pas  dire  liberté  d'enseignement,  mais  enseignement  de 
liberté.  La  liberté  n'est  pas  le  principe,  mais  la  fin  de  l'éducation.  Il  est 
d'autant  plus  malaisé  de  l'atteindre  que  l'enseignement  est  une  forme 
de  Yaulorité.  Le  professeur  est  un  maître.  Comment  avec  de  l'autorité 
faire  de  la  liberté?  Voilà  tout  le  problème.  Tous  nos  efforts  doivent 
tendre  à  réduire  au  minimum  cetlc  autorité  redoutable  du  pédagogue 
en  même  temps  que  le  dogmatisme  scolaire.  C'est  pour  cette  raison, 
ajoutée  aux  précédentes,  que  je  rapporte  à  l'État  le  droit  d'enseigner. 
Car  l'autorité  de  l'État  (je  ne  parle,  bien  entendu,  que  de  l'État  républi- 

12 


inB  LA   REVUE   BLANCHE 

cain),  autorité  collective,  diffuse,  impersonnelle,  est  encore  la  moins 
tyrannique. 

D.  Alors,  l'État  enseignant?  Oui,  ou  tout  au  moins  ne  déléguant  son 
droit  d'enseigner  qu'après  avoir  exigé  du  maître  les  plus  sérieuses 
garanties,  non  pas  seulement  au  point  de  vue  du  savoir,  mais  de  la 
liberté  spirituelle.  Je  n'ai  pas  besoin  d'insister  là-dessus  pour  affirmer 
avec  la  société  Condorcet  qu'il  y  a  «  incompatibilité  essentielle  et  abso- 
lue entre  le  caractère  ecclésiastique  et  la  fonction  pédagogique  ».  Je 
pense  comme  Mme  Clémence  Rover,  qui  m'écrivait  quelques  semaines 
avant  sa  mort  :  «  Je  trouverais  parfaitement  légitime  d'interdire  l'ensei- 
gnement de  l'enfance  à  tous  les  membres  d'un  clergé  quelconque,  régu- 
lier ou  séculier,  faisant  profession  de  religions,  qui  se  targuent  d'être 
éclairées  par  les  lumières  surnaturelles  ou  extra-rationnelles  d'une  révé- 
lation, et  cela  par  le  fait  qu'une  pareille  prétention  suffit  à  constituer  un 
état  évident  d'aliénation  mentale  et  un,  cas  particulier,  quoique  fréquent 
de  nos  jours,  de  la  folie  des  grandeurs.  » 

De  Mme  Marcelle  Tinayre: 

1**  Je  n'ai  été  élevée,  ni  dans  un  couvent,  ni  dans  un  pensionnat 
laïque,  ni  dans  un  lycée  de  l'Etat.  A  l'âge  de  cinq  ans,  je  fis  mes  débuts 
dans  la  vie  scolaire  dansunetrès  petite  école  que  de  vagues  religieuses 
tenaient  dans  un  faubourg  de  Bordeaux.  Cette  école  était  délicieuse... 
Les  maîtresses — étaient-ce  bien  des  religieuses — s'appelaient  «Madame 
Saint-Joseph  »  et  «  Madame  Saint-Louis  ».  Il  y  avait  un  jardin  plein  de 
magnolias  dont  les  grandes  Heurs  nous  servaient  à  écrire,  avec  une 
épingle...  Le  soir,  on  allumait  des  bougies  devant  une  vierge  de  plâtre 
et  l'on  a  faisait  le  mois  de  Marie  ».  Je  n'ai  pas  appris  grand'  chose  dans 
cette  école,  mais  j'en  ai  gardé  un  souvenir  très  frais,  très  blanc,  comme 
l'image  même  de  ma  première  enfance. 

Je  quittai  cet  antre  clérical  pour  des  a  boîtes  »  variées  tenues  par  de 
vieilles  demoiselles.  Je  me  trouvai  très  bien  partout,  parce  que  j'avais 
beaucoup  d'imagination.  A  huit  ans,  je  fus  élève  d'une  école  primaire 
supérieure  ;  à  neuf  ans,  d'une  école  primaire  annexe  d'une  école  nor- 
male; puis  je  retombai  dans  les  «  boîtes  »  pour  peu  de  temps.  Ma  mère 
fonda  un  cours  privé  où  je  travaillai  sérieusement  ;  mais  de  quatorze  à 
dix-sept  ans,  je  ne  reçus  que  des  leçons  particulières  pour  me  préparer 
au  baccalauréat.  Mes  maîtres  m'enseignaient  surtout  l'art  de  travailler 
seule,  et  c'est  un  art  que  j'ai  perfectionné  depuis. 

2"  Je  ne  crois  pas  que  cette  éducation,  relativement  libérale  mais  pleine 
de  contradictions  amusantes,  ait  eu  sur  la  formation  de  ma  personne 
morale  une  influence  appréciable.  Il  n'y  avait  pas  d'élève  plus  facile 
que  moi,  et  plus  décevante,  car  mon  indicipline  douce  et  respectueuse 
pouvait  donner  le  change  à  mes  parents  et  à  mes  maîtres  sur  l'effet 
de  leurs  leçons.  En  réalité,  je  me  moquais  bien  des  professeurs  et  des 
examens,  n'ayant  pas  de  plus  cher  souci  que  de  composer  des  drames  en 
trois  mille  vers  et  des  romans  historiques,  avec  un  aplomb  à  faire  fré- 
mir.., Vous  pensez  bien  que  ces  chefs-d'œuvre  étaient  faits  de  rémi- 


ENQUETE  SUR  L  EDUCATION  lyj 

Biscences  et  de  pastiches.  Mais  je  n'ennuyais  pas  encore  les  gens  avec 
ma  littérature. 

En  réalité,  je  n'ai  jamais  subi  que  les  influences  successives  et  contra.» 
dictoires  de  mes  lectures,  car  je  lisais  tous  les  livres  qui  me  tombaient 
sous  la  main.  Jetais  très  romanesque,  et,  naturellement,  très  hypo- 
crite, puisque  les  filles  de  quinze  ans  sont  obligées  de  Tètre,  quand  elles 
sont  «  bien  élevées  ».  Et  j'aurai  beau  faire,  moi  qui  suis  une  mère  libé- 
rale et  sans  préjugés»  quand  ma  fille  aura  quinze  ans,  elle  sera  aussi  un 
peu  hypocrite,  et  ne  me  dira  pas  toutes  ses  pensées.  Et  les  pédagogues 
auront  beau  se  mettre  en  quatre,  ils  n'arriveront  jamais,  jamais,  à  com- 
prendre ce  qui  se  passe  dans  la  cervelle  d'une  gamine...  Ah  !.oui,  que:  je 
suis  sceptique  sur  les  fameux  résultats  de  l'éducation  !... 

3**  et  4*  Pour  ce  qui  est  de  vos  dernières  questions,  j'aime  bien  mieux 
n'y  pas  répondre.  Je  dirais  probablement  des  bêtises,  car  je  n'ai  pas 
assez  réfléchi  sur  ce  sujet,  et  d'ici  le  premier  juin,  j'ai  à  faire  des  tas  de 
choses  plus  intéressantes  que  de  penser  à  la  loi  Falloux.  Mais  tout  de 
même,  puisque  la  liberté  de  l'enseignement  paraît  dangereuse  à  des  gens 
mieux  informés  que  moi,  est-ce  qu'il  n'y  a  pas  d'autres  libertés  non  moiçs 
dangereuses,  celle  dé  la  presse,  par  exemple...  Et  celle  de  l'ivrognerie!... 
Et  celle  de  la  prostitution?...  Si  l'on  supprime  toutes  les  libertés 
«  dangereuses  i>.  que  restera-t-il  de  la  liberté?...  Non,  c'est  un  problème 
trop  compliqué  pour  que  j'aie  la  prétention  de  le  résoudre  en  quelques 
lignes... 

De  M.  Félix  Vallotton: 

J'ai  fréquenté  jusqu'à  dix-sept  ans  un  collège  suisse,  établissement 
tout  ce  qu'il  y  a  déplus  laïque. — Des  années  passées  là,  je  n'ai  gardé  qu'un 
vilain  souvenir,  j'y  pense  rarement  et  toujours  avec  ennui:  donc  j'aime 
à  croire  que  ce  stage  a  eu  sur  le  reste  de  ma  vie  une  action  plutôt  mé- 
diocre. —  Personnellement,  je  me  sens  dépourvu  de  toute  reconnaiSs* 
sance  envers  l'Etat  protecteur,  comme  envers  le  pion  son  disciple. 

A  dire  vrai,  rien  ne  m'a  intéressé  qu'à  partir  de  ma  libération  ;  j'ai 
spontanément  compris  que  sept  ou  huit  années  d'assiduité  somnolente, 
de  pensums  et  de  cris  professoriaux  avaient  peu  de  nécessité;  ce  fut  un 
beau  jour. 

Le  fin  mot,  je  crois,  c'est  que  pour  un  garç(»n,  dix-huit  ans  sont  longs 
à  atteindre  ;  les  parents  sont  nerveux,  la  jeunesse  bruyante.  On  a  pris 
le  parti  de  renfermer.  Pour  retirer  à  cette  peine  tout  caractère  infamant, 
la  société,  sous  forme  d'un  i)ersonnel  spécial,  y  expose  et  professe  la 
somme  de  son  savoir  et  de  ses  erreurs.  Tout  cela  militairement!...  Après 
tout,  j'étais  peut-être  un  cancre. 

Maintenant,  que  cet  enseignement  soit  libre,  ou  j>as  libre;  qu'il  puisse 
l'être  plus  ou  l'être  moins,  je  ne  sais  plus  trop,  puisque  pour  moi  la 
liberté  ne  commence  qu'après.  —  La  question  se  présente  plutôt  ainsi  : 
L'enseignement  dit  :  libre,  c'est-à-dire  relio;ieux,  a  sur  celui  de  l'Jbtat 
dit:  officiel,  une  avance  considérable  ;  il  est  parti  plus  tôt,  aussi  les  résul- 
tats sont-ils  un  peu  connus  d'avance...  Ce  n'est  pas  juste,  clame  l'État 


l8o  LA    REVUE   BLANCHB 

qui  proleste  et  fait  bien  ;  qu'on  recommence  ou  qu'on  me  rende  quelques 
longueurs!...  L'autre  ne  veut  rien  savoir,  il  crie  au  scandale,  à  la  persé- 
cution!... il  invoque  la  liberté!...  Liberté  de  continuer,  bien  entendu, 
et  un  peu,  liberté  d'empêcher  Tautre  de  partir. 

Au  fond  le  mieux  serait  que  chacun  puisse  élever  ses  enfants  à  sa 
guise;  s'il  n'existait  rien  ,  que  tout  soit  à  créer,  on  pourrait  arranger 
les  choses  ;  mais  il  y  a  tout  un  vieux  passé  et  tant  d  habitudes,  d'usages, 
de  droits  prétendus!...  Et  puis  nous  sommes  en  temps  de  guerre;  il  faut 
d'abord  triompher,  ensuite...  ensuite  on  verra. 

Je  suis  hostile  à  l'enseignement  religieux,  violemment...  Mais  l'autre 
est  encore  si  médiocre  ! 

De  M.  Emile  Zola  : 

M.  Zola  parle  d'abondance,  avec  parfois  des  arrêts  où  scrupuleusement  il  cherche  le  mot 
qui  traduira  le  phis  fidèlement  et  le  plus  fortement  sa  pensée. 

«  J'ai  été  élevé  au  collège  municipal  d'Aix  en  Provence,  puis  au 
lycée  Saint-Louis,  à  Paris, 

«  J'ai  perdu  mon  père,  alors  que  j'étais  encore  un  tout  jeune  enfant  et 
comme  ma  mère  était,  vis-à-vis  de  moi,  très  faible  et  très  bonne,  je  me 
suis  développé  librement.  A  sept  ou  huit  ans,  je  ne  savais  pas  encore 
lire.  Je  puis  dire  que  je  me  suis  formé  seul  et  je  pense  que  c'est  là  le 
meilleur  système  ;  je  ne  crois  pas  à  l'éducation. 

a  Quant  à  la  liberté  de  l'enseignement,  c'est  une  très  grosse  question 
et  j'hésite  à  vous  donner  verbalement  mon  opinion,  car  il  y  faudrait  un 
volume.  Je  suis  d'ailleurs  en  train  d'exprimer  là-dessus  toute  ma  pen- 
sée, dans  le  troisième  livre  de  mes  «  Quatre  Evangiles  »,  qui  s'appel- 
pellera:  Vérité, 

«  En  principe,  et  c'est  le  philosophe  qui  parle,  je  suis  pour  l'absolue 
liberté  et  je  suis  si  respectueux  de  cette  liberté  que  je  serais  à  ce  point 
de  vue-là  un  peu  anarchiste,  mais  cette  question  est  si  vaste,  si  com- 
plexe, qu'il  est  aisé  de  se  contredire.  Ainsi,  comme  homme  social,  je 
dois  bien  reconnaître  qu'il  y  a  un  devoir  pressant  d'instruire,  d'élever 
les  masses  et  c'est  ce  que  je  dis  dans  mon  livre. 

<i  Je  prends  un  exemple  dans  l'affaire  Dreyfus.  Au  début,  j'avais  la  plus 
grande  confiance  en  cette  France  si  noble,  si  généreuse  et  j'avais  la  cer- 
titude qu'elle  serait  avec  nous.  Je  me  suis  trompé.  Pourquoi  ?  Parce  que 
la  France  ne  sas^ait  /jus.  Et  j'arrive  à  cette  conclusion  que  les  meilleures 
impulsions  ne  suffisent  pas  à  un  peuple  et  que,  pour  qu'il  soit  suscep- 
tible de  justice,  de  vérité,  il  faut  qu'il  ne  soit  pas  ignorant,  il  faut  qu'il 
sache.  Et  c'est  là  en  effet  l'œuvre  de  toute  une  éducation. 

«  Comme  homme  social  aussi,  j'estime  qu'il  faut  supprimer  absolu- 
ment l'enseignement  religieux.  Que  les  parents  élèvent,  s'ils  le  veulent, 
leurs  enfants  chez  eux,  qu'ils  leur  donnent  des  précepteurs,  qu'ils  leur 
impriment  la  direction  intellectuelle  qu'ils  voudront,  soit,  et  je  suis 
d'ailleurs,  à  ce  sujet,  bien  tranquille,  — la  vie  se  chargera  bien,  par  elle- 
même,  de  redresser  les  erreurs  d'éducation,  de  direction  ;  mais  il  est 


ENQUÊTE  SUR  L'ÉDUCATION  iSl' 

insensé  que  Ton  reconnaisse  pour  ainsi  dire  officiellement  la  légitimité 
d'un  enseignement  monstrueux,  en  tolérant  Texistence  des  collèges 
congréganistes.  Car  le  christianisme  est  une  doctrine  antisociale,  anti- 
humaine, une  doctrine  de  mort  qui  supprime  la  vie,  la  terre,  au  profit 
d'une  existence  supraterrestre,  appât  fallacieux  à  Taide  duquej  se 
poursuit  un  but  de  domination  trop  réelle  et  trop  tangible.  Socialement, 
on  n'a  pas  le  droit  de  mal  faire  :  il  faut  donc  à  tout  prix  enlever  à  cette 
secte  malfaisante  sa  puissance  nocive.  » 

Nous  demftndonB  &  M.  Zola  quelles  étaient,  &  cet  égard,  les  idées  de  Flaabert. 

«  J'ai  beaucoup  aimé  Flaubert  et  j'ai  gardé  pour  sa  mémoire  un 
véritable  culte.  C'est  le  meilleur,  le  plus  brave  homme  que  j'^aie  connu 
et  le  plus  magnifique  écrivain  aussi,  mais  enfin  votre  question  me 
force  à  reconnaître  quo  s'il  était,  artistiquement,  très  affranchi,  —  comme 
philosophe,  il  était  l'homme  de  son  temps  et  de  son  milieu,  foncière- 
ment conservateur,  antirévolutionnaire.  Je  me  rappelle  que  lorsque  je  le 
connus,  je  collaborais  à  la  Tribune^  feuille  où  Pelletan,  Ferry  et  d'autres 
combattaient  pour  les  idées  libérales.  Flaubert  me  regardait  un  peu 
comme  une  curiosité  et  il  me  dit,  un  jour  :  «  Enfin  que  veulent-ils  donc, 
tous  ces  républicains  ?  »  Flaubert  n^a  jamais  été  préoccupé  de  ques- 
tions sociales  ;  c'était,  au  fond,  un  bourgeois  enragé. 

«  Littérairement,  c'était  et  ce  n'était  qu'un  lyrique  venu  au  confluent  de 
Balzac  et  de  Hugo  ;  il  n'était  pas  du  tout  l'homme  de  Madame  Boçarr/. 
Il  arriva  qu'il  fut  agacé  par  les  prétentions  naturalistes  de  Champ- 
fleury  et  il  écrivit  ce  roman  «  pour,  ainsi  qu'il  le  disait,  montrer  à  ces 
gens-là  ce  que  c'était  qu'un  livre  réaliste  «.  Et  tenez,  on  y  découvre 
bien  les  vraies  tendances  de  Flaubert  au  point  de  vue  social,  dans  la 
complaisance  avec  laquelle  il  a  accablé  Ho  mais  de  tous  les  ridicules. 
Longtemps,  moi  aussi,  j'ai  considéré  ce  pharmacien  comme  le  type  du 
sot  prétentieux  qui  se  pare  d'intellectualilé  à  l'aide  de  tous  les  lieux 
communs.  Depuis,  mon  opinion  a  changé  et  j'ai  reconnu  que  la  victime 
des  sarcasmes  de  Flaubert  avait  raison  et  que,  seul  en  somme,  il  repré- 
sentait bien  authenti([uemcnt,  dane  Toeuvro  du  maître,  le  progrès.  J'ai 
du  reste  plusieurs  fois  été  tenté  d'écrire  un  panégyrique  de  Homais. 
C'était  chose  presque  trop  facile.  » 

—  Mais  disons-nous,  cet  exemple  ne  montre-t-il  pas  que  raffrancliisscment  de  la  pensée 
est  peut-être  plutôt  affaire  de  nature,  de  teinpôrament,  que  d'intelligence  et  de  savoir, 
car,  semble- t-il,  h'H  eu  était  autrement,  à  égal  degré  de  culture,  les  hommes  devraient  sur 
toutes  les  grandes  «luestion?,  penser  de  même. 

u  Votre  observation  doit  Hro  juste.  Sinon,  comment  expliquer  que 
sur  cette  AfTaire  Dreyfus,  à  laquelle  je  reviens  parce  qu'elle  a  réelle- 
ment départagé  les  écrivains  et  los  penseurs  en  deux  camps  bien  tran- 
chés, nous  avcms  trouvé  contre  nous  certains  hommes  que  tout  appelait 
dans  nos  rangs?  Ce  fut  mC-me,  pour  nous,  quelque  temps,  un  jeu  de 
nous  demander  de  quel  bord  auraient  été  quelques-uns  des  grands  dis- 
parus. Hugo  et  Renan  par  exemple,  celui-ci  avec  douceur  mais  de  fa- 
çon bien  déterminée  cependant,    auraient  été  des  nôtres  ;   à  n'en  pas 


ï82 


LA   REVUE   BLANCHE 


douter,  Flaubert,  Goncourt,  Taine  auraient  pris  rang  parmi  nos  adver- 
saires ;  Goncourt  avait,  pour  les  juifs,  une  haine  exaspérée  ;  Flaubert, 
lui,  se  moquait  de  cela,  mais  il  -était  pour  les  choses  établies,  pour  Tau- 
•torité.  Quant  à  Taine,  révolution  de  la  fin  de  sa  vie,  assez  déconcer- 
tante, enlève  toute  illusion. 

«  Et  si,  parmi  les  vivants,  Tattitude  de  Coppée me  laisse  sans  surprise, 
comment  comprendre  la  conduite  de  Lemaître,  d'esprit  si  avisé,  si  fin, 
si  libéré  ?  Comment  expliquer,  chez  un  tel  homme,  semblable  erreur? 
Et  Soury  et  tant  d'autres  ! 

«  Oui,  il  y  a  des  différences  profondes  d'ordre  physiologique,  déstruc- 
ture de  cerveau,  il  y  a  l'atavisme,  l'hérédité,  tout  cela  concourt  à  la  for- 
hiation  des  caractères.  Certains  naissent  hommes  libres,  d'autres  res- 
tent esclaves,  bien  peu  même  ont  vraiment  le  courage  de  la  liberté.  » 

—  Là,  insinuons-nous,  pourrait  peut-être  intervenir  eflFicacement  l'éducation. 

«  Oui,  oui,  c'est  peut-être  possible,  mais,  le  problème  est  très  com- 
plexe, obscur  de  tant  d'inconnu...  » 

Pour  texte  ou  paroles  conformes  : 
Jkan  Rodes 


2^.  (1) 


Le  Père  Perdrix 


PREMIERE    PARTIE 

CHAPITRE    IV 

Voici  :  la  chose  avait  été  prévue.  Les  trois  enfants,  Jac- 
ques, François  et  Marie  s'étaient  dit  :  «  Un  beau  matin  nous 
irons  tous  ensemble  voirie  Vieux. >/  Ils  s'étaient  entendus,|ils 
lui  avaient  écrit.  Marie  devait  arriver  par  le  courrier  avec 
Jules  Passât,  son  homme,  et  ne  pas  emmener  ses  deux  filles 
parce  que  le  Vieux  les  connaissait  déjà  et  que  le  voyage  eût 
fait  trop  de  dépense.  François  devait  venir  avec  sa  femme, 
Jacques  avec  la  sienne  et,  comme  il  était  mécanicien,  le 
voyage  en  chemin  de  fer  ne  lui  coûterait  rien,  et  il  aurait 
avec  lui  ses  deux  enfants. 

Le  Vieux  se  préparait  à  ce  jour  :  «  C'est  ces  deux  pauvres 
petits,  surtout,  que  je  voudrais  voir.  Savoir  bien  à  qui  ils 
ressemblent  !  »  La  Vieille,  en  ramassant  son  cresson,  ramas- 
sait des  idées  :  «  Mon  Dieu!  je  voudrais  qu'ils  soient  arrivés 
déjà.  » 

Cette  nuit-là,  vers  les  quatre  heures,  il  y  eut  un  orage,  et 
le  tonnerre  et  la  pluie  se  mêlaient  et  résonnaient  l'un  et 
l'autre.  Ils  avaient  sans  doute  pris  une  voiture  couverte» 
mais  comme  les  enfants  devaient  avoir  peur!  Bientôt  tout  se 
calma  et,  vers  six  heures,  ce.  fut  un  matin  de  septembre 
mouillé  ;  la  rue  était  lavée,  le  ciel  un  peu  voilé,  et  la  fraîcheur 
voyageait  si  délicatement  dans  Tair  qu'on  eût  dit  que  les 
cœurs  aussi  étaient  mouillés. 

Jacques  et  François  arrivèrent  à  sept  heures.  La  voiture 
était  pleine  :  une  pleine  voiture  de  Perdrix  !  Elle  vint  comme 
cela  :  on  n'ose  pas  croire  que  la  chose  est  vraie.  François 
sauta  à  terre  et  tint  le  cheval  par  la  bride  pour  que  les 
femmes  pussent  descendre.  Les  deux  enfants  se  penchaient. 


1)  Voir  La  revue  blanche  des  1"  et  15  mai  1902. 


i84  LA  REVUE   BLANCHE 

Le  Vieux  en  prit  un  dans  chaque  bras.  Le  petit  était  un  petit 
chat  grillé  comme  son  père,  mais  la  petite  était  blonde  et 
d'une  autre  espèce.  Tout  de  suite  ils  l'appelaient  grand-père, 
lui  tiraient  la  barbe  et  aimaient  ses  lunettes  noires.  Avant 
que  tout  le  monde  fût  entré,  il  s'asseyait  et  les  avait  déjà  sur 
ses  genoux. 

—  Dame  !  mon  père,  si  tu  veux  les  croire,  ils  t'auront  bien 
vite  fatigué. 

Il  les  posa.  On  s'embrassait.  Les  garçons  l'embrassaient 
comme  on  s'embrasse  entre  hommes,  avec  une  sorte  d'élan. 
Il  saisissait  les  brus,  d'une  main,  sous  le  menton,  en 
appuyant  les  doigts  sur  les  joues  et  les  baisait  bruyamment. 
Et  quand  il  eut  fini,  il  dit: 

—  Ah  !  mes  deux  pauvres  petites  femmes,  venez  donc,  que 
je  vous  embrasse  encore  un  coup  ! 

Tout  le  monde  s'assit  et  le  Vieux  disait,  comme  autrefois, 
du  temps  où  il  gagnait  sa  vie  : 

—  Dame  î  on  n'est  pas  ici  pour  s'amuser.  Si  nous  trinquions 
en  attendant  les  autres. 

La  Vieille  apporta  des  verres  et  une  bouteille,  et  le  Vieux  : 

—  Tune  vois  pas,  mon  Jacques,  Dér}^  le  cordonnier  qui 
dit  :  «  Ce  n'est  pas  vrai  qu'il  est  mécanicien  au  chemin  de 
fer.  Les  mécaniciens,  c'est  des  gars  qui  sortent  des  écoles 
d'Arts  et  Métiers.  » 

Et  Jacques  répondait  : 

—  Laisse-les  donc,  mon  père.  Tu  sais  bien  qu'il  y  a  partout 
des  jaloux. 

Pierre  et  Marie  arrivèrent  à  huit  heures.  Tout  d'un  coup 
ils  ouvrirent  la  porte,  et  ils  étaient  au  milieu  de  la  bande. 

—  Pourquoi  donc  que  vous  n'avez  pas  emmené  les  deux 
enfants  ?  Ce  n'est  pas  si  souvent  qu'on  se  réunit. 

Il  y  eut  une  tournée  d'embrassades,  et  les  petits  avaient 
un  peu  peur.  La  Vieille  apporta  deux  verres  : 

—  Ce  n'est  pas  tout.  A  présent  il  faut  trinquer. 

La  veille  au  soir,  le  Vieux  avait  tué  un  lapin.  Il  les  soi- 
gnait, les  comptait,  les  sentait  croître  et  pensait  :  ^<  J'ai  une 
mère  lapine  qui  doit  peser  dans  les  six  livres.  Comme  elle  va 
faire  notre  affaire  !>/ La  Vieille  avait  acheté  un  rôti  de  cochon 
et,  s'il  n'y  avait  pas  assez,  on  pourrait  toujours  faire  une 
omelette.  Il  y  avait  dans  le  placard  trois  bouteilles  de  vin. 


LE  PÈRE  PERDRIX  i85 

d'ailleurs  l'auberge  était  porte  à  porte.  L'odeur  du  fricot 
montait,  et  les  cri-cris  delà  graisse  semblaient  les  premiers 
bouillonnements  d'une  promesse.  Le  Vieux  dit  : 

—  Dis  donc,  ma  Vieille,  puisqu'il  y  a  bien  de  quoi,  ils 
vont  tous  aller  dire  bonjour  à  leur  cousin  Bousset  et  ils 
ramèneront  le  petit  Jean  pourmanger  avec  nous. 

Le  petit  Jean  Bousset  avait  vingt  et  un  ans  et  était  sorti  de 
l'École  Centrale  avec  le  n**  8.  Il  travailla  comme  une  bonne 
petite  fille  à  qui  Ton  dit  :  «  Maintenant  que  tu  es  une  grande 
fille,  il  faut  t'occuper.  Tu  vas  faire  de  la  dentelle.  »  Ses  yeux 
bleus  avaient  un  joli  regard  qu'autrefois  l'on  eût  dit  timide 
et  caché  derrière  un  buisson,  mais  qui  rayonnait  avec  plus 
de  force  depuis  qu'il  était  soutenu  par  un  diplôme.  Et  sa 
mèche  blonde  semblait  un  accent. 

Il  revint  avec  eux  tous. 

—  Ah  !  mon  petit  Jean,  je  suis  content  que  tu  sois  venu. 
Et  puis  je  vous  réponds  qu'il  ne  vaut  pas  cher.  Arrive  là, 
mauvais  gars  ! 

Et  le  Vieux  l'embrassait  avec  ses  vieilles  lèvres  molles  et 
déshabituées. 

Quand  tout  le  monde  fut  à  table,  il  y  eut  un  rayonnement. 
Le  Vieux  avait  faim  à  cause  de  la  misère,  ses  enfants  avaient 
faim  à  cause  du  voyage  et  la  Vieille,  comme  une  ancienne 
cuisinière,  aimait  à  sentir  l'abondance.  Le  lapin  dans  les 
assiettes,  le  vin  dans  les  verres,  le  pain  sur  la  table,  for- 
maient un  appétit  derrière  lequel  on  sentait  encore  d'autres 
choses  à  manger  et  d^autres  choses  à  boire.  Les  idées  s'arrê- 
taient sur  le  rôti,  se  complétaient  avec  du  fromage  et  du 
pain,  après  quoi  elles  partaient  du  côté  du  café,  du  côté  de 
l'eau  de  vie  et  se  reposaient  sur  l'après-midi  tout  entière  où 
Ton  aurait  de  la  goutte  dans  les  verres.  Comme  un  jour  de 
voyage,  le  Vieux  se  voyait  emporté,  se  poussait  lui-même, 
et  toutes  les  forces  de  sa  vie  surgissaient  et  semblaient  élever 
son  cœur  au-dessus  de  la  table. 

Les  heures  de  Taprès-midi  étaient  encore  à  venir,  le  temps 
était  encore  à  naître,  la  joie  ne  se  balançait  pas  môme  et 
restait  au-dessus  de  la  chambre  comme  une  nuée  calme  et 
profonde.  Chacun  mangeait  avec  sentiment.  Quelques  mots 
parfois  : 


l86  LA   REVUE    BLANCHE 

—  Je  me  dis  :  C'est  drôle  !  Ils  sont  tous  sortis  de  cette 
chambre  et  à  présent  les  voilà  aux  quatre  coins  du  monde. 

Ou  bien  encore  : 

—  Je  suis  une  vieille  bête.  Quand  j'y  pense,  ça  me  prend, 
ça  m'arrête.  Les  enfants  s'en  vont,  et  puis  c'est  comme  s'ils 
étaient  perdus. 

—  Voyons,  père,  répondaient  les  brus,  vous  savez  bien 
qu'il  faut  qu'on  se  quitte,  qu'on  a  chacun  ses  affaires. 

La  viande  blanche  des  lapins  ne  ressemble  pas  à  grand* 
chose  et  Ton  n'en  garde  guère  que  le  poids  du  pain  et  la 
chaleur  du  vin  qui  l'accompagne.  Mais,  avec  le  rôti  de 
cochon.  Ton  vit  arriver  véritablement  de  la  viande.  Le  gras 
est  aussi  bon  que  le  maigre;  dans  chaque  bouchée  il  faut 
les  mêler  l'un  à  l'autre,  et  l'ensemble  acquiert  un  goût  de 
noisette.  C'est  une  viande  substantielle  qui  se  colle  au  corps, 
dont  on  garde  un  souvenir  dans  la  poitrine  et  qui  vous  reste 
à  la  sortie  de  table  comme  une  force  absorbée,  comme  de 
la  viande  qui  s'ajoute  à  la  vôtre. 

Par  la  fenêtre,  le  banc,  que  Ton  apercevait  au  pied  du  mur 
d'en  face,  se  reposait  à  l'ombre,  tendait  sa  planche,  écartait 
ses  pieds  grossiers  et  demeurait  là  pour  d'autres  jours,  avec 
un  silence  rassuré  d'objet  quotidien. 

Le  Vieux  dit  : 

—  Tenez,  voilà  mon  compagnon.  Ce  n'est  plus  un  banc^ 
c'est  un  frère.  Vous  voyez  d'ici  ma  position.  Ça  taie  un  peu 
les  fesses.  Quand  je  marche,  je  le  sens  encore,  et  des  fois 
il  me  semble  que  je  l'emporte  à  mon  fond  de  pantalon. 

Depuis  longtemps  les  trois  bouteilles  devin  étaient  bues* 
Il  y  avait  trois  autres  bouteilles  et  Ton  procédait  par  bandes 
de  trois  parce  que  Ton  appréciait  la  soif  en  gros.  C'était  un 
de  ces  vins  clairets  que  l'on  n'aime  pas  dans  les  maisons 
ouvrières,  et  dont  la  chaleur  est  lente.  La  troisième  bouteille 
elle-même  semblait  une  moquerie,  une  de  ces  boissons 
aigres  que  l'on  fait  avec  de  l'eau  et  du  raisin  confit.  Mais 
voici  qu'à  la  quatrième  bouteille  l'on  sentit  cela  dans  les 
pommettes,  dans  les  mains,  dans  les  yeux,  et  que  deux  ou 
trois  choses  commençaient  à  s'allumer.  Et  à  la  cinquième, 
l'auberge  du  «  Petit  Salé  »,  <^.  douze  sous  la  bouteille  >,  la 
«  chaleur  des  vignes»,  formaient  des  idées  généreuses.  Le 
Vieux  déraisonnait  avec  grandeur  et  s'accroissait  à  chaque 


LE    PÈRE    PERDRIX  187 

verre  de  vin,  comme  un  propriétaire  s'accroît  d'une  vigne, 
s'accroît  d'un  champ,  et  il' voulut  que  la  Vieille  fît  l'ome- 
lette. 

—  Mais  non,  père,  mais  non,  ça  suffit. 

—  Ah  !  nom  de  Dieu,  vous  m'embêtez  !  Vous  êtes  ici 
pour  manger. 

Ce  fut  beau,  ce  fut  un  jour  de  la  vie  des  riches.  Les  ven- 
tres pleins  s'étendent  et  rayonnent  parmi  les  idées  coipme 
un  coeur  chargé.  Il  y  avait  des  illuminations  soudaines  qui 
parfois  éclairaient  telle  habitude  de  la  vie  présente,  tel  sou- 
venir de  la  vie  passée  et  montraient  l'avenir  semblable  à 
une  grande  clairière.  Ce  fut  un  beau  repas.  L'omelette  se 
mange  sans  faim  et  garnit  les  derniers  coins  où  l'on  pou- 
vait encore  caser  un  plaisir.  Le  vin  l'arrosait,  s'étendait  sur 
elle,  comme  un  bonheur  au-dessus  d'un  front,  comme  un 
lac  au  milieu  des  verdures.  La  vie  est  bonne  et  les  hommes 
sont  bons.  On  s'entendrait  avec  n'importe  qui  et  l'on  sau- 
rait lui  parler.  On  possède  chez  soi  la  grandeur  et  la  force. 
C'est  la  famille  humaine  avec  ses  moutonnements,  ses 
regards  croisés  et  ses  communions  multipliées.  Il  n'est  pas 
vrai  que  l'on  soit  pauvre. 

—  Dis  donc,  mon  Jean,  raconte-leur  donc  comme  tu  as 
trouve  une  bonne  place! 

Oui,  le  petit  Bousset  avait  trouvé  une  bonne  place,  et 
dans  son  pays.  Avec  deux  heures  de  voiture  et  une  heure  de 
chemin  de  fer,  on  arrivait.  C'était  dans  une  fabrique  de  pro- 
duits chimiques  où,  tout  de  suite,  malgré  son  jeune  âge, 
il  remplirait  les  fonctions  d'ingénieur.  D'ailleurs,  ce 
que  l'on  fait  importe  peu;  mais,  l'essentiel,  c'est  qu'il 
gagnerait  quatre  mille  francs  par  an.  Le  directeur  lui- 
même  l'avait  demandé,  parce  qu'il  voulait  s'entourer  de 
tout  jeunes  gens,  disciplinés  et  curieux  de  leur  métier. 

—  Hein!  mes  gars,  qu'est-ce  que  vous  en  pensez?...  disait 
le  Vieux. 

Et  le  petit  Jean  Bousset  n'était  pas  fier.  Naturellement, 
il  se  rendait  compte  de  sa  valeur  et  parlait  comme  quel- 
qu'un qui  sait. 

—  Et  surtout,  mon  Jean,  disait  François,  être  bon  pour 
l'ouvrier.  Se  rendre  compte  qu'ils  ont  besoin  de  gagner  leur 
vie  et  qu'il  faut  bien  de  temps  à  autre  boire  un  coup. 


l88  LA  RSVUB  BLANCHI 

Jean  répondait  : 

—  Oh  !  ma  foi,  je  ne  serai  pas  mauvais  garçon,  pourvu 
qu'on  soit  poli...  et  qu'on  travaille. 

A  la  sixième  bouteille  il  n'y  eut  pas  assez  de  vin.  Les 
cœurs  se  tendaient,  les  gosiers  acceptaient,  les  mains  étaient 
chaudes.  De  la  table  partaient  des  ondes  qui  s'élargissaient, 
venaient  aux  convives,  bourdonnaient  à  leurs  oreilles  et 
les  unissaient  l'un  à  l'autre  comme  un  lien  d'alcool,  comme 
un  lien  d'amour.  Il  fallut  deux  autres  bouteilles,  et  l'on  ne 
savait  pas  ce  qu'il  ne  fallait  pas.  La  Vieille  apportait  le  fro- 
mage. 

—  Enlève-nous  ça  de  là  !  disait  le  Vieux.  J'en  vois  assez 
pendant  toute  l'année.  Nom  de  Dieu  !  c'est  bien  la  moin- 
dre des  choses  que  je  mange  aujourd'hui  ce  qui  me  plaît. 
Et  puis,  va  nous  chercher  un  paquet  de  biscuits. 

Tout  le  monde  trouva  que  c'était  de  la  bêtise. 

—  Allez,  allez  !  Puisque  je  vous  le  dis... 

Ils  les  trempaient  dans  le  vin,  en  bavardant,  les  agitaient 
un  peu,  et,  lorsqu'ils  allaient  pour  les  porter  à  leur  bouche, 
le  biscuit,  d'un  seul  bloc,  s'effondrait  dans  le  verre.  Ils  en 
restaient  le  bec  ouvert,  comme  des  moineaux  dans  Tattente. 

—  Ce  n'est  pas  de  la  bonne  marchandise,  disait  le  Vieux. 
Ensuite  ils  buvaient  le  vin  pâteux  qui  restait  au  fond, 

s'en  fatiguaient  et  le  lançaient  dans  la  cendre  du  foyer  pour 
le  remplacer  par  du  vin  qui  coule  et  rince  la  dalle. 

Mais  le  moment  du  café  est  si  bon  !  Le  café  est  du  café, 
mais  il  y  a  surtout  la  fin  du  repas,  alors  que  ça  y  est  et  que 
tout  ce  qui  s'ajoute  est  un  plaisir  en  plus.  Le  café  chaud, 
une  bonne  gorgée,  un  parfum,  une  satisfaction  dernière 
qui  se  prolonge  et  réveille  tous  les  échos  du  bien-être...  Et 
Ton  sent  le  bonheur  et  l'on  ne  se  donne  plus  la  peine  de 
vivre  parce  que  quelque  chose  vit  en  nous  et  parle.  Le 
Vieux  dit  : 

—  Ah  !  vous  ne  connaissez  pas  ma  pipe  !  J*ai  une  pipe  et 
vous  allez  voir  si  ce  n'est  pas  vrai  qu'elle  commence  à 
êtreculottée.  La  voilà.  Hein!... 

C'était  une  pipe  en  terre  de  deux  sous,  à  long  tuyau,  et 
dont  Tintérieur  du  fourneau  était  un  peu  noirci.  Elle  passa 
à  la  ronde  et    les  hommes  la  sentaient.   On    a   sans  doute 


LE   PÉHE  PERDRIX  189 

le    vin    couleur    de  pipe   culottée.     Et,    désignant    Jean 
Bousset,  le  Vieux  s'écriait  : 

—  Ah  dame!  c'est  celui-là  qui  me  Ta  donnée.  Quand  je 
vous  dis  qu'il  n'y  en  a  pas  un  autre  comme  lui  !  Il  vient,  il 
s'assoit  sur  le  banc  :  «  Vieux,  donne-moi  une  prise  !  2^  Moi  : 
<  Et  toi,  bourre  ma  pipe.  )^  Et  voilà,  on  reste  à  côté  l'un  de 
l'autre.  Et  puis  je  vous  réponds  qu'il  sait  causer!  Moi,  je  ne 
suis  qu'une  vieille  bête,  mais  tout  de  même  ça  me 
va.  Comme  il  dit  :  «  Tu  comprends,  mes  parents  se  sont 
imposé  des  sacrifices.  A  présent,  je  vais  gagner  quatre 
mille  francs,  c'est  vrai,  mais  auparavant  combien  je  leur  ai 
coûté  1  ïr  Pauvre  enfant,  va  ! 

L'eau  de  vie  venait  de  chez  le  père  Rondet.  On  la  payait 
trente-huit  sous  la  bouteille  et  elle  avait  un  bouquet.  Tout 
le  monde,  dans  la  ville,  savait  que  le  père  Rondet  l'épicier 
avait  du  bon  café  et  de  la  bonne  eau  de  vie  :  il  se  servait 
depuis  plus  de  trente  ans  dans  la  même  maison,  et  on  lui 
fournissait  de  la  marchandise  pas  comme  aux  autres.  On  la 
sentait  dans  l'arrière-gorge,  qui  vous  remontait  encore  au 
palais.  Les  grosses  bouffées  de  la  pipe  sortaient:  pouf  !  pouf! 
irritaient  la  poitrine  et  faisaient  cracher,  si  bien  que  Teau 
de  vie  semblait  un  cordial  qui  va  droit  au  cœur. 

—  Mes  enfants  disait  le  Vieux,  nous  avons  un  bon  moment 
à  passer  ensemble.  Vous  dites  que  vous  partirez  vers  les 
sept  heures.  Il  faudra  encore  manger  un  morceau. 

Il  disait  : 

—  Vois-tu,  mon  Jacques,  moi  quand  j'y  pense  que  tu  es 
mécanicien  et  que  tu  gagnes  bien  ta  vie,  je  me  dis  :  «  Tout 
de  même  c'était  un  bon  garçon.  ^  Tu  avais  bien  tes  défauts 
comme  tout  le  monde,  mais  tu  ne  buvais  pas.  Quand  mon- 
sieur Edmond  Lartigaud  t'a  donné  un  coup  de  main  pour 
entrer  au  chemin  de  fer,  je  ne  pensais  pas  à  ce  métier-là. 
Mais  surtout,  mon  gars,  moi  j'ai  peur.  Des  fois,  dans  tout  ce 
monde,  il  paraît  qu'il  y  a  des  grèves.  Ne  les  écoute  pas.  Il  y 
en  a  des  tas  qui  attendent  les  places,  et  ce  sont  ceux-là  qui 
font  mettre  les  autres  en  grève  pour  leur  marcher  sur  le 
pied.  Et  toi,  mon  François,  tu  n'es  pas  un  mauvais  garçon. 
Seulement  tu  aimais  à  boire.  Je  ne  dis  pas  que  ce  soit  un 
défaut,  ça  dépend  des  moyens  qu'on  a.  Que  veux-tu?  Tu 
aurais  pu  te  faire  une  position  comme  ton  frère,  au  lieu  de 


190  LA  REVUE   BLANCHE 

travailler  chez  les  autres.  Mon  pauvre  gars,  je  me  rappelle 
que  je  t'avais  mis  à  la  porte  de  la  maison.  Il  y  a  bien  un 
peu  de  ta  faute,  tu  n'avais  pas  dessoûlé  pendant  huit  jours. 
Mais  quand  môme  je  n'aurais  pas  dû  le  faire.  Je  t'ai  crié  : 
^.  Fous  le  camp  !  Tu  me  fais  honte.  >  Tu  n'as  rien  répondu,  tu 
n'as  pas  le  vin  mauvais.  Tu  es  parti,  tu  es  resté  un  an  sans 
m'écrire.  Je  pensais  :  «Mon  Dieu!  Savoir  s'il  ne  lui  est  pas 
arrivé  quelque  chose  !  »  J'en  ai  parié  à  la  gendarmerie. 
Quand  tu  m'as  écrit,  tu  ne  sais  pas?  Eh  bien  !  c'est  le  petit 
Jean  Bousset  qui  m'a  lu  ta  lettre;  j'en  pleurais.  Ta  pauvre 
mère  disait  :  '{  Tant  mieux  donc,  mon  Dieu!  »  Ah  !  mon 
François,  tu  serais  bien  n'importe  quoi,  que  je  t'aimerais 
autant  que  les  autres. 

Et  il  disait  à  Marie  : 

—  Toi,  ma  grande,  je  suis  content  que  tu  aies  trouvé  un 
homme  pareil  à  celui-là.  Je  l'aime  comme  mes  garçons.  Oui, 
il  y  a  des  moments  où  je  pense  à  lui  tout  seul.  Dernièrement, 
quand  il  a  eu  le  bras  cassé,  je  me  disais  :  k  11  aurait  bien 
mieux  valu  que  ce  soit  à  toi  que  la  chose  soit  arrivée.  Tu  es 
là,  le  cul  sur  ton  banc,  et  que  tu  aies  un  bras  de  plus  ou  de 
moins,  tu  n'es  tout  de  même  qu'un  bon  à  rien.  » 

Et  la  bonne  eau  de  vie,  et  la  bonne  eau  de  vie  !  Elle  avajt 
une  couleur  jaune  dans  le  gros  verre,  une  chaleur  qui  n'ap- 
partient qu'à  l'eau  de  vie  et  qui  semble  un  bouillonnement. 
Elle  vous  passait  dans  la  bouche,  descendait  et  apportait  son 
cœur.  Les  premières  gouttes  sont  beaucoup  moins  bonnes; 
mais  ensuite  elle  se  transfuse  et  pénètre  jusque  dans  les 
bras.  La  conquête  du  monde  est  facile  :  on  le  prend  sur  sa 
poitrine,  on  l'embrasse,  il  vous  aime.  Puis  ce  bien-être  des 
grandes  digestions,  cette  llambée,  ce  feu  sur  du  fer  !  Allons 
jusqu'au  pôle,  allons  jusqu'aux  cieux,  passons  et  traversons 
les  choses. 

—  Ah!  mes  enfants,  vous  devez  me  croire  plus  malheu 
reux  que  je  ne  suis.  Les  premiers  temps,  j'ai  cru  à  la  misère. 
11  est  vrai  que  c'est  dur  en  commençant.  Mais  je  vous  vois 
tous  et  ça  y  est.  Vous  êtes  là,  vous  allez  dire  que  je  suis  un 
imbécile  ou  que  je  suis  soûl,  mais  il  me  semble  que  je  vous 
porte  encore  dans  mon  pantalon,  que  je  vous  sens  sur  moi 
comme  si  vous  n'étiez  pas  encore  au  monde. 


LE   PÈRE   PERDRIX  191 

—  Ah  !  père,  vous  nous  faites  de  jolis  compliments  !  ... 
disaient  les  brus. 

La  soirée  continua,  de  la  bouteille  aux  verres.  L'air  obs- 
cur de  la  chambre  entourait  la  table,  mais  Tair,  mais  la  cham- 
bre n'existaient  pas,  parce  que  les  poitrines  étaient  garnies 
d'eau-de-vie.  Plus  forte  que  l'amour,  ô  mon  beau  souffle, elle 
s'exhalait  encore  et,  par  dessus  les  paroles  et  par  dessus  les 
pensées,  montait  et  dominait  le  monde  comme  un  ange  aux 
ailes  étendues.  Des  profondeurs  de  la  conscience  on  la  sen- 
tait venir  :  elle  était  Jacques,  François  et  Marie,  puis  les 
enfants,  puis  Jules  Passât,  puis  Jean  Bousset,  puis  tout  le 
bonheur,  un  long  repas  qui  dure  autant  que  la  vie  et  la 
nourrit  à  jamais.  Parfois  elle  éclatait  ainsi  qu'une  fusée, 
vous  projetait  en  avant  et  vous  mettait  en  danse.  Si  le  monde 
est  beau,  si  les  cœurs  tremblent,  s'il  existe  des  chansons, 
eau  de  vie  d'un  soir,  sois  bénie  ! 

Et  les  heures  venaient,  se  fixaient  un  instant,  le  coude  sur 
la  table,  puis  se  rassasiaient  et  roulaient  comme  un  sang 
chargé.  Les  heures  vinrent  jusqu'à  sept  heures;  mais  quand  ce 
fut  la  dernière,  il  y  eut  un  frisson,  car  elle  se  dressait  et  vous 
menaçait  de  ses  yeux.  Ah  !  l'alcool  n'était  rien  ;  le  monde 
s'agitait  et  se  chargeait  d'une  heure  nerveuse.  On  n'osait 
faire  un  geste,  de  peur  de  la  troubler;  il  semblait  qu'elle  eût 
suivi  le  bout  de  vos  doigts  ! 

—  Vous  en  allez  pas,  vous  en  allez  pas...  disait  le  Vieux. 
Et  quand  il  se  leva,  il  ne  put  y  tenir,  s'écroula  sur  sa 

chaise,   et   il  sentait    ses  sentiments  tourner  comme   une 
machine  à  repétition  : 

—  Vous  en  allez  pas,  vous  en  allez  pas... 
Ils  se  levaient  tous  : 

—  Oh!  Marie  reste  au  moins!  Ma  grande,  c'est  toi  que 
j'aime  le  mieux  situ  pouvais  rester. 

Sept  heures  sonnaient. Les  mains  s'agrippaient  comme  des 
crocs. 

—  Toi,  ma  grande,  nous  t'avons  toujours  gardée.  Que 
Jules  s'en  aille  !  Reste  ici  pour  huit  jours.  Prends-nous  et 
garde-nous.  Tu  sais  bien  que  je  ne  t'ai  jamais  fait  de  peine. 

Elle  restait  toute  frémissante,  comme  un  bloc  qui  va 
tomber.  Jules  dit  : 

—  Reste,  nom  de  Dieu!  Je  m'arrangerai  avec  les  petites. 


192  LA  REVUE   BLANCHI 

Cest  ton  père. 

Sept  heures  s'exhalait  comme  un  soupir  qui  soulage.  Le 
spasme  était  bon  et  jaillissait  avec  fécondité. 

Ils  partirent  tous  :  le  cheval  attelé,  les  roues  de  la  voiture, 
et  Tair  qui  s'ébranle  et  s'écoule.  Les  brus  disaient  : 

—  On  vient  ici  pour  le  voir,  et  puis  il  ne  sait  pas  ce  qu'il 
dit  et  cause  du  désagrément. 


CHAPITRE  V 

Les  pauvres  sont  une  chose  publique. 

La  grande  Marie  resta  huit  jours  et  elle  faisait  ses  manières 
avec  ses  grands  bras  :  «  Ne  crains  rien,  mon  père.  Pas  plus 
Jules  que  moi,  si  tu  as  besoin  de  quelque  chose...  »  On 
l'entendait  jusque  dans  les  maisons  voisines;  elle  était  heu- 
reuse de  parler  comme  sur  la  place  et  fortifiait  sa  voix  afin 
de  lui  donner  au  moins  la  vérité  qui  sort  des  grands  bruits. 
On  la  voyait  encore,  les  manches  troussées,  le  tablier  levé 
d'un  coin,  moitié  dimanche,  moitié  travail,  passer  dans  la 
maison,  secouer  une  marmite,  glisser  un  coup  de  balai, 
arrêter  les  passants  :  «  Oh  !  oui,  pour  sûr,  Jules  est  un  bon 
ouvrier...  »,  portera  tout  ses  embarras,  ses  paroles,  son 
travail  et  remuer  le  monde  autour  d'elle  comme  un  événe- 
ment qu'on  n  attendait  pas.  La  Vieille  descendait,  avec  une 
bouteille  dans  la  poche  de  sa  jupe,  entrait  parles  derrières 
parce  que  les  marchands  de  vin  n'ont  pas  le  droit  de 
vendre  au  détail  et  remontait  en  pensant  au  Vieux  qui 
aimait  boire.  Elle  tua  des  lapins,  alla  à  la  boucherie,  achta 
eta  des  fruits  au  marché  et,  pendant  huit  jours  cuisina,  les 
brides  derrière  la  tête,  avec  des  voyages  chez  Tépicier,  du 
sel,  du  poivre,  du  café,  du  beurre. 

Ils  étaient  tous  là,  gardant  des  pensées  souterraines,  des 
ardeurs  du  fond  des  entrailles  qui  leur  montaient  comme  à 
des  bêtes,  et  les  femmes,  surtout,  qui  cousent  et  lèvent  les 
yeux,  se  lançaient  au  bruit.  Les  petites  villes  sont  des  réser- 
voirs de  rage  et  portent  la  grande  injustice  des  hommes 
qui  vivent  au  creux  d'un  sillon.   On  commençait  par  des 


LE    PÈRK    PKRDUIX  19^ 

paroles x<  Ah  !  la  mère  Perdrix,  elle  en  fait,  des  voyages! — Ils 
lui  useront  bien  les  jambes  à  la  faire  marcher.  — Cest  qu'elle 
a  deux  propres  à  rien  à  nourrir.  —  Et  puis,  dame!  à  cette 
grande  il  ne  lui  faut  pas  de  la  soupe  !  >/  Ils  se  dressaient,  s'ap- 
prochaient, se  réunissaient,  se  complétaient  l'un  Tautre  et 
jetaient  leurs  mots  au  tas.  Les  ouvriers  aisés  dirent  :  '(  Ils  se 
nourrissent  mieux  que  nous //  et  leurs  femmes  ajoutaient  : 
*<  Ils  sont  comme  tous  les  gueux,  ils  n'ont  rien  à  perdre,  h 
Chez  Regrain  le  sabotier,  chez  Dérv  le  cordonnier,  on  man- 
gea la  soupe  en  se  rappelant  la  viande  et,  comme  quelqu'un 
disait  :  ''<  Ce  n'est  toujours  pas  votre  argent  !  //  Déry  le  cor- 
donnier sauta  pour  répondre  :  *r  Commentée  n'est  pas  notre 
argent?  Et  le  bureau.de  bienfaisance,  qui  est-ce  qui  lui  four- 
nit les  fonds?  ;/  Les  Messieurs  du  Sénat  à  qui  Ton  soumit  la 
question  eurent  un  discours  sage: 

—  Evidemment  on  ne  peut  pas  les  blâmer  d'aimer  leurs 
enfants  et  j'admets  la  réunion  du  premier  jour.  Pourtant,  si 
la  municipalité  fournit  des  subsides  aux  indigents,  on  est 
bien  amené  à  croire  qu'elle  veut  nourrir  Perdrix  et  sa  femme 
qui  sont  de  la  commune,  mais  non  leur  fille,  qui  est  je  ne 
sais  d'où  et  pour  laquelle  le  bois,  le  pain,  la  viande,  sont  le 
résultat  d'un  vol  pratiqué  sur  les  nécessiteux  du  pays. 

Marie-Louise,  une  fois,  tomba  dans  la  bande.  A  cause  du 
vin  blanc  les  doigts  de  ses  mains  vivaient  une  drôle  de  vie 
qui  l'agitait  jusque  dans  les  avant-bras  et,  à  cause  de  sa 
richesse,  elle  avait  pris  certaines  habitudes  de  bon  ton 
comme  d'appeler  tout  le  monde  Madame  : 

—  Voilà  un  gars  qu'on  lui  a  retiré  la  misère  de  sur  le  dos. 
Oui,  Madame,  je  parle  de  Jacques  Perdrix.  C'est  Monsieur 
Edmond  qui  l'a  fait  entrer  au  chemin  de  fer.  Le  Préfet 
lui  avait  dit  :  ''<  Vous  entendez,  faudra  pas  vous  gêner  quand 
vous  aurez  quelqu'un  à  faire  placer.  »  Monsieur  Edmond  a 
écrit...  je  ne  sais  pas  comment  on  les  appelle...  à  l'Ingé- 
nieur... Eh  bien!  Madame,  ils  sont  tous  venus  chez  le  Vieux 
et  il  n'a  même  pas  daigné  venir  nous  voir.  J'ai  dit  à 
Monsieur  Edmond  :  '^  Tu  entends  bien,  mon  ami,  si  jamais 
tu  t'occupes  de  quelqu'un,  c'est  à  moi  que  tu  auras  affaire!  >/ 

On  lui  répondait  : 

—  Oh  dame!  Vous  avez  bien  fait,  Madame! 

—  C'est  comme  cette  grande  :  Monsieur  Edmond  donne 


194  LA   REVUE   BLANCHE 

cinquante  francs  par  an  au  bureau  de  bienfaisance.  Eh  bien, 
Madame,  c'est  cinquante  francs  qu'elle  nous  coûte. 
Elle  ajoutait  : 

—  Et  puis,  son  Jacques,  il  ne  gagne  peut-être  pas  tant 
d'argent  qu'ils  le  disent.  Ça  n  est  jamais  qu'un  ouvrier. 

Et  quand  elle  fut  partie,  l'on  dit  : 

—  Elle  est  soûle,  mais  elle  a  bien  raison  tout  de  même. 

Il  y  eut  beaucoup  de  paroles  prononcées  qui  accompa- 
gnaient la  grande  Marie  dans  ses  voyages,  et  des  rideaux 
soulevés  par  derrière  elle,  afin  que  l'observation  des  maisons 
n'eût  pas  un  voile.  On  l'interpellait  par  quelque  porte 
ouverte  : 

—  Eh  bien,  Madame  Marie? 

—  Oui,  Madame,  je  suis  chez  ces  deux  pauvres. vieux. 
Vous  comprenez  qu'à  leur  âge  j'ai  raison  de  les  aider. 

—  Oh,  certainement!  Il  faut  bien  que  les  jeunes  aident 
les  vieux. 

Et  trois  mille  hommes  comptaient  leurs  charités  sur  leurs 
doigts  et  jouissaient,  à  la  voir,  d'un  plaisir  curieux  où  se 
combinaient  la  joie  d'un  événement  et  la  pensée  des  feuilles 
d'impôts  où  les  centimes  additionnels  vont  s'accroissant. 

Mais  ce  fut  Monsieur  Edmond  qui  donna  le  grand  mot, 
car  les  bourgeois  savent  s'y  prendre.  Monsieur  Edmond 
Lartigaud  avait  encore  été  atteint  par  la  goutte.  Pendant 
les  derniers  mois,  il  s'était  pourtant  soigné,  absorbant 
du  salicylate  et  ne  mangeant  plus  que  des  viandes 
blanches;  mais,  bientôt,  il  y  renonça,  parce  que  se  priver  de 
tout  constituait  une  autre  maladie.  Il  fut  pris  à  la  cheville 
et  au  poignet  et  dut  garder  tout  le  jour  la  jambe  gauche 
étendue,  le  pied  s'appuyant  sur  un  tabouret,  tandis  que  la 
douleur  régnait  et  dominait  le  monde.  Mais  cette  fois-ci, 
quand  la  goutte  eut  passé,  il  ne  fut  pas  guéri.  Il  ne  pouvait 
pas  marcher,  son  ventre  s'était  épaissi  et  il  dut  prendre  une 
canne,  comme  une  marmite  à  trois  pieds.  Puis  à  rester  assis 
il  s'épaissit  encore  et,  tandis  qu'il  voyait  ses  cuisses  s'ac- 
croître et  se  capitonner,  il  les  sentait  lourdes,  fixées,  pareilles 
aux  colonnes  d'un  temple.  Ses  reins  s'entourèrent  aussi, 
avec  la  forme  des  éléphants,  et  son  dos  bombé  qui,  pourtant 
ne  fléchissait  pas,  semblait  un  paquet  qu'on  lui  eût  appliqué 


LE    PÈBE    PERDRIX  19^ 

tout  au-dessus  des  fesses.  Il  vécut  sur  son  fauteuil,  dans  la 
salle  à  manger.  Les  fenêtres  donnaient  sur  la  rue  et,  la  table 
auprès  de  son  ventre,  il  se  sentait  bien  chez  lui.  On  ne  peut 
pas  dire  que  ce  fut  un  grand  changement  car,  à  cinquante- 
deux  ans,  Tâge  est  venu  où  Ton  a  marché,  chassé,  roulé 
pour  toute  sa  vie.  D'ailleurs,  s'il  ne  lui  restait  plus  les 
jtfabes,  du  moins  lui  restait-il  Testomac,  et  sa  fortune  lui 
permettait  de  garnir  sa  table  et  de  penser  pendant  chaque 
repas  qu'il  n*y  avait  au  monde  d'autres  limites  que  celles  de 
son  ventre. 

Monsieur  Edmond  n^aimait  pas  lire,  parce  que  dans  les 
livres  on  raconte  ce  que  Tott  veut  et  parce  que  la  lecture 
donne  envie  de  dormir.  Il  avait  lu  des  romans  au  temps  de 
sa  jeunesse  et  en  gardait  un  souvenir  où  se  mêlaient  les 
bocks  du  Quartier  Latin  et  les  idées  un  peu  folles  des  jeunes 
gens.  Il  connut  pourtant  un  ou  deux  romans  d'Emile  Zola  et 
lorsque  le  héros  disait  :  «  Merde!  >  Monsieur  Edmond  pen- 
sait :  Comme  cela  est  vrai!  Il  eut  toutes  les  idées  que  l'on 
amasse  dans  la  bourgeoisie  des  campagnes  où  le  plein  air 
ou,  comme  on  dit,  la  libre  nature,  emplit  la  tête,  et  où  les 
bons  repas  remontent  du  ventre  au  cerveau  comme  de  la 
matière  dans  les  pensées. 

Mais  pourtant  il  n'était  pas  encore  heureux.  Un  ventrei, 
c'est  bien,  mais  quand  le  ventre  est  plein,  quand  le  ventre 
est  trop  plein  et  que  Ton  reste  avec  sa  tête  vide  dans  un 
fauteuil  auprès  d'une  table,  ne  semble-t-il  pas  qu'il  manque 
quelque  chose  et  ne  se  rappelle-t-on  pas  que  le  bonheur 
est  l'état  de  celui  à  qui  rien  ne  peut  manquer.  Monsieur 
Edmond  regardait  par  la  fenêtre  l'air  de  la  rue  et  se  renfer- 
mait comme  lui  entre  des  rangées  de  maisons.  Il  reflétait, 
comme  les  vitres,  les  passants  et  les  pierres  et  ac^oquinait  ses 
idées  à  n'importe  quoi,  pourvu  qu'elles  fussent  remuées  un 
peu. 

Un  jour  tombèrent  du  ciel  cette  histoire  Perdrix  et 
Jacques  le  mécanicien.  Il  semblait  à  Monsieur  Edmond 
qu'une  injustice  avait  été  commise  et  que,  parmi  la  filiation 
des  pouvoirs,  quelqu'un,  bravant  le  sien,  avait  blessé  la  loi. 
Il  en  ressentit  une  douleur  particulière  de  vanités  et  d'habi- 
tudes atteintes  comme  si  ses  veines  charriaient  une  esquille, 
comme  si  une  paille  compromettait  sa  base  d'or.  Dans  ces 


lijCy  LA   REVUE    BLAxNCHK 

sensibilités  grasses  où  une  bulle  de  sang  menace  d'une 
apoplexie  tout  remonte  aVec  épaisseur  à  la  nuque.  Jacques 
Perdrix  n'avait  pas  fait  sa  visite  à  Monsieur  Edmond,  et 
Monsieur  Edmond  possédait  jusqu'au  cœur  Tidée  de 
justice. 

Le  maire  était  un  charpentier  gai,  rouge,  rond,  qui  oc- 
cupait trois  ouvriers  et  regardait  les  choses  comme  un 
patron  qui  les  gouverne  et  les  comprend.  Sa  barbe  noire 
ajoutait  à  son  visage  ce  qu'ajoute  une  barbe  à  l'intérieur 
de  laquelle  un  homme  semble  se  recueillir  et  savourer  ^ses 
pensées.  Patron  et  fiJs  de  patron,  il  avait  pris  en  face  de  la 
yie  l'assurance  de  ceux  qui  n'ont  qu'à  continuer  une 
marche  en  avant  et  qui  la  poursuivent  avec  tous  les 
avantages  d'un  bien-être  facile.  Un  jour,  quelqu'un  lui 
expliquait  n'importe  quoi  et  terminait  en  disant  : 

—  Comprends-tu? 

Le  charpentier  répondait  : 

—  Oui,  oui  !  Moi,  je  comprends  tout. 

Voici  pourquoi  Lamoureux  fut  nommé  maire,  et  sa  situa- 
tion, le  portant  au-dessus  de  sa  classe  par  une  série  de  rela- 
tions qui  mêlent  la  vie  d'un  maire  à  celle  de  ses  principaux 
'  administrés,  le  grandissait  dans  ses  actions  et  dans  ses 
paroles,    comme  un  homme  dont  la  science  s'est  étendue. 

Une  après-midi,  il  passait  devant  la  fenêtre  de  Monsieur 
Edmond,  lorsque  Marie-Louise  annonça  :  ^r  Tu  voulais 
parler  à  Lamoureux...  »   Elle  ouvrit  elle-même  la  fenêtre. 

—  Hé,  Lamoureux!  Ecoutez  donc  un  peu. 

Monsieur  Edmond  se  leva,  tandis  qu'on  approchait  son 
fauteuil  de  la  fenêtre,  se  soutint  avec  sa  canne,  pesa  pen- 
dant trois  pas  cent  cinquante  kilos,  s'assit  et  se  trouva  en 
face  de  Lamoureux  debout  dans  la  rue.  Il  avait  fait  sa 
rhétorique.  La  conversation  fut  brève  ainsi  que  chez  les 
bourgeois  où  la  fortune  a  tant  d'importance  qu'elle  limite 
les  paroles  : 

—  Enfin,  Lamoureux,  il  faut  donc  que  ce  soit  moi  qui 
vous  le  dise,  moi,  un  impotent,  qui  surveille  les  affaires  de 
la  commune  !  Voilà  un  homme  qui  a  trois  enfants,  qui 
reçoit  des  visites  et  qui  se  procure  à  nos  frais  les  avantages 
de  U  compagnie  de  sa  fille,  si  bien  que  huit  jours  passent 
et  qu'ion  en  est  à  se  demander  si   des  mois  ne   passeront 


LE    PÈRE    PERDRIX  197 

pas  encore,  pendant  lesquels,  non  contents  de  nourrir  nos 
pauvres,  il  nous  faudra  nourrir  les  invités  de  la  misère. 
Ah  !  la  chose  est  facile  !  Lamourcux,  les  indigents  font 
boule.  Moi,  j'envisage  un  autre  côté  de  la  question.  Nos 
moyens  sont  limités,  souvenez-vous-en,  et  nous  devons  les 
arrêter  là  où  commence  une  autre  assistance.  Je  le  sais,  ly 
ayant  fait  entrer  :  'Jacques  Perdrix  est  au'chemin  de  fer;  or 
si  François  Perdrix  garde  un  peu  de  Targent  qu'il  consacre 
à  boire  et  s'unit  à  son  beau-frère,  un  père  aura  nourri 
trois  enfants,  trois  enfants  nourriront  un  père  !  Est-ce  cela, 
Lamoureux  :  S'ils  viennent  le  voir,  c'est  qu'ils  tiennent  à 
lui;  si  vous  tenez  à  lui,  faites-lui  une  pension  ! 
Lamoureux  dit  : 

—  Et  pourtant,  Monsieur,  s'il  est  malade... 

Il  levait  sa  main  droite,  la  gardait  ouverte  et  semblait 
porter  une  réponse  dans  la  paume. 

—  Je    vous   attends  là,    Lamoureux.    Suis-je    médecin? 

—  Ma  foi  oui.  Monsieur! 

—  Bien!  Suis-je  médecin?...  Alors,  je  vous  le  dis  : 
Autrefois,  peut-être...  et  encore,  le  sais-je  s'il  eut  rien  à  la 
vue?  Puis,  vous  vous  occupez,  moi  je  m'occupe.  Il  peut 
marcher,  donc  il  peut  travailler. 

C'était  tout. 

—  Hum  !  fit  Lamoureux. 

Bref,  quinze  jours  plus  tard,  sur  la  proposition  du  maire, 
le  père  Perdrix  fut  rayé  du  bureau  de  bienfaisance. 

(A  suivre.)  Charles-Louis  Philippe 


De  l'imagfination  et  de  l'expression 
chez  M.  Alfred  Jarry 

Dans  le  mémorable  dialogue  entre  le  Père  Ubu  et  sa  Cons- 
cience que  chacun  peut  lire  en  achetant  VAlmanach  illustré  du 
Père  UbUy  on  n'a  pas  assez  remarqué  de  très  importantes 
paroles  : 

CoN.  —  11  faut  laisser  les  femmes  faire  des  enfants. 

P.  U.  —  Elles  en  feront  toujours  assez  du  moment  que  les  hommes  les 
aideront  quelquefois  à  les  faire.  Et  moi,  je  veux  bien  leur  donner  l'exemple 
et  leur  en  fabriquer  tant  qu'on  voudra. 

CoN.  —  Ne  vous  vantez  point»  père  Ubu  ;  rappelez-vous  que  quand  vous 
«n  avez  fait  dix-huit  dans  votre  journée,  on  se  fiche  do  vous  parce  qu'après, 
•t  au  moins  jusqu'au  lendemain  à  l'aube,  vous  ne  pouvez  plus. 

C'est  de  ces  quelques  lignes  que  M.  Alfred  Jarry  a  sans  doute 
tiré  ridée  première  du  Surmàle  (1)  :  un  homme  futur  d'une  telle 
puissance  sexuelle  qu'il  puisse  indéfiniment  répéter  le  même 
acte,  avec  la  précision  d'une  machine  et  sans  qu'il  y  ait  chez  lui 
usure  des  tissus  ou  apparente  déperdition  de  force;  car  pour 
survivre  à  r«1ge  où  le  métal  et  la  mécanique  régnent  sur  le 
monde,  il  faut  que  l'homme  se  soit  adapté  au  milieu  et  soit  de- 
venu «  plus  fort  que  les  machines  comme  il  a  été  plus  fort  que 
les  fauves  ». 

Les  inventions  de  M.  Alfred  Jarry,  qui  paraissent  d'abord 
déconcertantes,  sont  toujours  déduites  selon  les  règles  de  la 
plus  rigoureuse  logique  et  soumises  aux  lois  de  la  mathématique 
universelle,  et  si  l'ordre  accoutumé  des  phénomènes  physiques  y 
semble  dérangé  et  interverti,  c'est  que,  dans  sa  ))ensée,  l'auteur 
les  considère  à  peu  près  en  dehors  du  temps  et  de  l'espace,  dans 
des  cas-limite  où  le  signe  —  et  le  signe  -h  s'équivalent. 

Mais  afin  d'être  compris  tout  de  même  par  les  gens  d'intelli- 
gence moyenne,  il  reprend,  sous  des  formes  diverses  la  démons- 
tration du  même  théorème:  et  il  leur  communique  ainsi,  par  une 
fantasmagorie  exacte  et  géométrique,  la  vision  d'un  monde  ex- 
traordinaire et  la  joie  un  peu  terrible  d'une  hallucination  très 
lucide. 

Ici  la  course  de  la  quintuplette  contre  le  train  express  sur  la 
piste  des  dix  mille  milles  —  si  vertigineuse  que,  strictement 
parlant,  la  quintuplette  cesse  d'adhérer  au  sol  et  s'enlève  en  un 
vol   de  vautour  —   donne,  au  contraire  de  ce  qu'on  attendrait, 


(1)  Le  Sunii'Ue,  roman  moderne,  Étlitiona  de  La  rtme  blanche. 


DE  l'imagination  ET  DE  l'eXPRESSION  CHEZ  M.  ALFRED  JARRY        L99 

l'impression,  non  de  la  vitesse,  mais  de  l'immobilité  absolue  par 
la  rapidité  même  des  mouvements  parallèles,  et  Jewey  Jacobs, 
mort  sur  la  machine  où  il  est  lié,  genou  à  genou,  avec  ses  cama- 
rades par  des  tiges  d'aluminium,  pédale  plus  éperdument  que  le 
plus  vivant  parmi  les  vivants  de  Têquipe  :  cependant  le  Surmâle, 
en  un  jeu  d'enfer, devance  le  train  etlescyclistesextravagants,  sous 
une  chaîne  énorme  de  roses,  dont  il  lui  plaît  de  fleurir,  par  les 
portières  ouvertes  du  wagon  et  au  poteau  d'arrivée,  le  voyage 
et  Tavènement  de  sa  partenaire  prochaine,  miss  Ellen  Elson. 

Symétriquement,  la  course  d'amour,  dont  le  docteur  Bathybius 
enregistre  les  chifl'res  ainsi  que  sur  l'indicateur  de  la  quintu<- 
plelte  s'inscrivait  auparavant  le  nombre  des  kilomètres  parcourus 
en  une  heure,  inspire  beaucoup  moins  des  imaginations  erotiques 
qu'une  sorte  d'horreur  sacrée  :  il  est  fort  naturel  que  des  apho- 
rismes  métaphysiques  et  des  figures  légendaires  s'interposent 
entre  les  personnages  et  leurs  gestes  apparents,  d'une  humanité 
alors  toute  schématique,  au  point  qu'à  propos  d'eux  il  soit  nor- 
mal de  concevoir  l'existence  de  tous  les  êtres  comme  réduite  à 
la  rencontre  des  deux  demi-cellules,  mâle  et  femelle,  et  de  songer 
en  même  temps  à  Priam,  à  Paris,  à  Hélène  debout  sur  les  rem- 
parts de  Troie  et  au 

Trop  cruel  Destin,  dur  aïeul  des  dieux. 

Les  mots,  chez  M.  Alfred  Jarry,  s'associent,  selon  les  mêmes 
lois  de  précision  romantique  qui  président  chez  lui  à  la  forma- 
tion des  idées.  Ainsi  que  chez  Edgar  Poe  et  chez  \'illiers  de 
l'Isle-Adam,  ils  s'assemblent  en  groupes  nouveaux  et  étonnent 
par  des  rapprochements  inattendus  :  mais  toujours  chacun  d'eux 
est  employé  avec  toute  sa  vertu  et  toute  son  énergie  et  à  des 
pages  de  distance  ils  imposent  successivement  un  rappel  d'idées 
voulu  et  nécessaire. 

Que  si  le  ronflement  de  l'automobile  monstrueux  de  miss 
Ellen  Elson  suggère  d'abord  à  André  Marcueil  le  nom  de  sirène^ 
le  masque  de  chauffeuse  en  peluche  rose,  «  qui  lui  donne  une  cu- 
rieuse tête  d'oiseau»,  lui  remémorera  «que  les  vraies  sirènes  de 
la  fable  n'étaient  point  des  monstres  marins,  mais  de  surnaturels 
oiseux  de  mer.  »  C'est  maintenant  l'idée  de  mer  qui  domine  et 
quand  l'automobile,  tout  à  l'heure,  s'enfuira,  la  phrase  rappe- 
lant la  sirène  sera  celle-ci  : 

Ellen,  qui  avait  une  robe  vert-pâle,  parut  une  petite  algue  accrochée  en 
travers  d'un  gigantesque  tronc  de  corail  emporté  par  un  courant. 

Comme  M.  Alfred  Jarry  est  curieux  à  la  fois  de  livres  rares 
et  délaissés  et  des  plus  récentes   opérettes,  le  Théophraste  de 


OlOO 


LA   REVUE    BLANCHE 


Y  Histoire  des  plantes  el  les  thèses  de  Thomas  d'Aquin  se  ren- 
contrent en  sa  cervelle  avec  les  Trartinx d'Hercule  de  M.  Claude 
Terrasse:  el  de  là  encore  un  caractère  de  sa  langue,  singulière 
et  imprévue,  mais  dont  il  est  aisé  de  surprendre,  avec  un  peu  de 
patience  et  d'ohscrvation,  la  parfaite  exactitude  et  de  découvrir 
aussi  la  secrète  beauté. 

Je  ne  sais  si  c'est,  à  proprement  j)arler,  la  langue  du  roman 
et  si  elle  conviendrait  au  récit  des  adultères  bourgeois;  mais  il 
ne  m'étonnerait  point  que  ce  fût  plutôt  une  langue  de  poète, 
toujours  rythmiqbe,  riche  d'images  latentes  en  ses  formules  les 
plus  abstraites  et  si  souple,  si  plastique  que  M.  Alfred  Jarry 
peut  écrire  demain,  s'il  lui  plaît,  quelque  entier  et  absolu  chef- 
d'œuvre. 

Pierre  Quillard 


Le  Passant  de  Prague 


En  mars  1902,  je  fus  à  Prague.  J'arrivais  de  Dresde.  D^s 
Bodenbach,  où  sont  les  douanes  aulridiiennes,  les  allures 
des  employés  de  chemin  de  fer  m'avaient  montré  que  la 
raideur  allemande  n'existe  pas  dans  Tempire  des  Habsbourg. 
Lorsqu'à  la  gare  je  m'enquis  de  la  consigne  afin  d'y  déposer 
ma  valise,  l'employé  me  la  prit.  Puis,  tirant  de  sa  poche  un  bil- 
let depuis  longtemps  utilisé  et  graisseux,  il  le  déchira  en  deux 
et  m'en  donna  une  moitié  en  m'invilant  à  la  garder  soigneuse- 
ment. Il  m'assura  que  de  son  côté  il  ferait  de  môme  pour  l'autre 
moitié  et  que,  les  deux  fragments  de  billet  coïncidant,  je  prou- 
verais ainsi  être  le  propriétaire  du  bagage  quand  il  me  plairait 
de  rentrer  en  sa  possession.  Il  me  salua  en  retirant  son  disgra- 
cieux képi  autrichien.  A  la  sortie  de  la  gare  l^Vançois-Joseph, 
•près  avoir  congédié  les  faquins  d'obséquiosité  tout  italienne 
qui  s'offraient  en  un  allemand  peu  compréhensible,  je  m'enga- 
geai dans  les  rues  vieilles,  afin  de  trouver  un  logis  en  raj)portavec 
ma  bourse  de  voyageur  peu  riche. 

Selon  une  habitude  assez  inconvenante,  mais  très  commode 
quand  on  ne  connaît  rien  d'une  ville,  je  me  renseignai  auprès  de 
plusieurs  passants.  Pour  mon  étonnement,  les  cinq  premiers  ne 
comprenaient  pas  un  motd'allemand,  mais  seulement  le  tchèque. 
Le  sixième  auquel  je  m'adressai  m'écouta,  sourit  et  me  répon- 
dit en  français  : 

—  Parlez  français,  monsieur,  nous  détestons  les  Allemands 
bien  plus  que  ne  font  les  Français.  Nous  les  haïssons,  ces  gens 
qui  veulent  nous  imposer  leur  langue,  profitent  de  nos  indus- 
tries et  de  notre  sol  qui  produit  tout,  le  vin,  le  charbon,  les 
pierres  et  le»  métaux  précieux,  tout,  sauf  le  sel.  A  Prague,  on  ne 
parle  que  le  tchèque.  Mais  lorsque  vous  parlerez  français,  ceux 
qui  sauront  vous  répondre  le  feront  toujours  avec  joie. 

Il  m'indiqua  un  hôtel  situé  dans  une  rue  dont  le  nom  est 
orthographié  de  telle  sorte  qu'on  le  prononce  Porjilz  et  prit 
congé  en  ni'assurant  de  sa  sympathie  pour  la  France. 

Peu  de  jours  auparavant,  Paris  avait  félo  le  centenaire  de 
Victor  Ilugo.  Je^^us  me  rendre  compte  (|ue  les  symjiathies  bohé- 
miennes manifestées  à  cette  occasion  n'étaient  j>as  vaines.  Sur 
les  murs,  de  belles  affiches  annonçaient  les  traductions  en  Ichèiiue 


202  LA   BEVUE    BLANCHE 

des  romans  de  Victor  Hugo.  Les  devantures  des  librairies  étaient 
de  véritables  musées  bibliographiques  du  poète.  Sur  les  vitrines 
étaient  collés  des  extraits  de  journaux  parisiens  relatant  la  visite 
du  maire  de  Prague  et  des  Sokols.  Je  me  demande  encore  quel 
était  le  rôle  de  la  gymnastique  en  cette  affaire. 

Le  rez-de-chaussée  de  Thôtel  qui  m'avait  été  indiqué  était 
occupé  par  un  café  chantant.  Au  premier  étage,  je  trouvai  une 
vieille  qui,  après  que  j'eus  débattu  le  prix,  me  mena  dans  une 
chambre  étroite  où  étaient  deux  lits.  Je  spécifiai  que  j'entendais 
habiter  seul.  La  femme  sourit  et  me  dit  que  je  ferais  comme  bon 
me  semblerait  ;  qu'en  tout  cas  je  trouverais  facilement  une  com- 
pagne au  café  chantant  du  rez-de-chaussée. 

Je  sortis,  dans  Tintcntion  de  mepromer  tant  qu'il  feraitjouret 
de  dîner  ensuite  dans  une  auberge  bohémienne.  Selon  ma  cou- 
tume, je  me  renseignai  auprès  d'un  passant.  11  se  trouva  que 
celui-ci  reconnut  aussi  mon  accent  et  me  répondit  en  français  : 

—  Je  suis  étranger  comme  vous,  mais  je  connais  assez  Prague 
et  ses  beautés  pour  vous  inviter  à  m'accompagner  h  travers  la 

•ville. 

Je  regardai  Thomme.  Il  me  parut  sexagénaire,  mais  encore 
vert.  Son  vêtement  apparent  se  composait  d'un  long  manteau 
marron  au  col  de  loutre,  d'un  {)antalon  de  drap  noir  très  étroit 
qui  pendant  la  marche  moulait  un  mollet  qu'on  devinait  très 
musclé.  Il  était  coiffé  d'un  large  chapeau  de  feutre  noir,  comme 
en  portent  souvent  les  professeurs  allemands.  Son  front  était 
entoure  d'une  bandelette  de  soie  noire.  Ses  chaussures  de  cuir 
mou,  sans  talons,  étouffaient  le  bruit  de  ses  pas  égaux  et  lents 
comme  ceux  d'un  qui,  ayant  un  long  chemin  à  parcourir,  ne  veut 
pas  être  fatigué  en  arrivant  au  but.  Nous  allions  sans  parler.  Je 
détaillai  le  profil  de  mon  compagnon.  Le  visage  disparaissait 
presque  dans  la  masse  de  la  barbe,  des  moustaches,  des  che- 
veux démesurément  longs  mais  soigneusement  peignés  el  d'une 
blancheur  dMiermine.  On  voyait  pourtant  les  lèvres  épaisses  et 
violettes.  Le  nez  proéminait,  poilu  et  courbe.  Près  d'un  urinoir, 
il  s'arrêta  et  me  dit  : 

—  Pardon  monsieur. 

Je  le  suivis.  Je  vis  que  son  pantalon  était  à  pont.  Dès  que  nous 
fûmes  sortis  : 

—  Regardez  ces  anciennes  maisons,  dit-il  :  elles  conservent 
les  signes  qui  les  distinguaient  avant  qu'on  neleseûtnumérotées. 
Voici  la  maison  à  la  Vierge,  celle-là  est  à  l'aigle  et  voilà  la 
maison  au  chevalier. 

Au-dessus  du  portail  de  cette  dernière  une  date  était  gravée. 


LE    PASSANT   DE    PRAGUE  203 

Le  vieillard  la  lut  à  haute  voix  : 

—  1721.  Où  étais-je  donc  ?...  Le  21  juin  1721  j'arrivai  aux  por- 
tes de  Munich. 

Je  Técoutais,  effrayé  et  pensant  avoir  affaire  à  un  fou.  11  me 
regaçda  et  sourit,  découvrant  des  gencives  édentées.  Il  conti- 
nua : 

—  J'arrivai  aux  porles  de  Munich.  Mais  il  paraît  que  ma  figure 
ne  plut  pas  aux  soldats  du  poste,  car  ils  m'interrogèrent  de  façon 
fort  indiscrète.  Mes  réponses  ne  les  satisfaisant  pas,  ils  me  garrot- 
tèrent et  me  menèrent  devant  les  inquisiteurs.  Bien  que  ma  cons- 
cience fiVt  nette  je  n  étais  pas  fort  rassuré.  Va\  chemin,  la  vue  du 
saint  Onuphre  peint  sur  la  maison  qui  porte  actuellement  le 
numéro  17  de  la  Marienplatz  m'assura  que  je  vivrais  au  moins 
jusqu'au  lendemain.  Car  cette  image*  à  la  jn-opriété  d'accorder  un 
jour  de  vie  à  qui  la  regarde.  11  est  vrai  ([ue  pour  moi,  celle  vue 
n'avait  que  peu  d'utilité;  je  possède  rironicjue  certitude  de  sur- 
vivre. Les  juges  me  remirent  en  liberté  et,  durant  huit  jours,  je 
me  promenai  dans  Munich. 

—  Vous  étiez  bien  jeune  alors?  articulai-je  pour  dire  quelque 
chose. 

—  Plus  jeune  de  près  de  deux  siècles.  Mais,  sauf  le  costume, 
j'avais  le  m(}me  aspect  qu'aujourd'hui,  (^e  n'était  d'ailleurs  pas 
ma  première  visite  à  Munich.  J'y  étais  venu  en  1334,  et  je  me 
souviens  toujours  de  deux  cortèges  que  j'y  rencontrai.  Le  i)re- 
mier  était  composé  d'archers  promenant  une  ribaude  qui  faisait 
vaillamment  tète  aux  huées  populaires  et  portait  royalement  sa 
couronne  de  paille,  diadème  infamant  au  sommet  duquel  tintin- 
nabulait une  clochette;  deux  longues  tresses  de  paille  descen- 
daient jusqu'aux  jarrets  de  la  belle  fille.  Ses  mains  enchaînées 
étaient  croisées  sur  son  ventre  qui  avançait  vénérieusement,  selon 
la  mode  d'une  époque  où  la  beauté  des  femmes  consistait  à  pa- 
raître enceintes.  C'est  d'ailleurs  leur  seule  beauté.  Le  second 
cortège  était  celui  d'un  juif  qu'on  menait  pendre.  Avec  la  foule 
hurlante  et  saoule  de  bière  je  marchai  jusqu'aux  ])olences.  Le 
juif  avait  la  tête  priée  dans  un  masque  de  fer  peint  en  rouge.  Ce 
masque  simulait  une  figure  diabolique  dont  les  oreilles  avaient  à 
vrai  dire  la  forme  des  cornets  qui  sont  les  oreilles  d'Ane  dont  on 
coiffe  les  méchants  enfants.  Le  nez  s'allongeait  en  pointe  et,  pesant, 
forçait  le  malheureux  à  marcher  courbé.  Ine  langue  immense, 
plate,  étroite  et  roulée  complétait  ce  jouet  incommode.  Nulle  femme 
n'avait  pitié  du  juif.  Aucune  n'eut  l'idée  d'essuyer  sa  face  suante 
sous  le  masque,  comme  cette  inconnue  qui  essuya  le  visage  de 
Jésus  avec  le  linge  appelé  Sainte-Véronique.  Ayant  remarqué 


•20'|  LA    REVUE    BLANCriE 

qu'un  valet  du  cortège  menait  deux  <j:ros  chiens  en  laisse,  la  plèbe 
exigea  qu'on  les  pendît  aux  cotés  du  juif.  Je  trouvai  que  c'était 
un  double  sacrilège,  au  point  de  vue  delà  religion  de  ces  gens-là 
qui  firent  du  juif  une  sorte  de  Christ  navrant  et  au  point  de  vue 
de  rhumanilé,  car  je  déteste  les  animaux,  monsieur,  et  ne  sup- 
porte pas  qu'on  les  traite  en  hommes. 

—  Vous  êtes  israélite,  n'est-ce  pas?  dis-je  simplement. 
11  répondit  : 

—  Je  suis  le  Juif  Errant.  Vous  l'aviez  sans  doule  déjà  deviné. 
Je  suis  rKlernel  Juif —  c'est  ainsi  que  m'appellent  les  Allemands. 
Je  suis  Isaac  Laquedem. 

Je  lui  donnai  ma  carte  en  lui  disant  : 

—  Vous  étiez  à  Paris,  Tan  dernier,  en  avril,  n'est-ce  pas?  Et 
vous  avez  écrit  à  la  craie  votre  nom  sur  un  mur  de  la  rue 
de  Bretagne.  Je  me  souviens  l'avoir  lu,  un  jour,  que,  sur  l'impé- 
riale d'un  omnibus,  je  me  rendais  à  la  Bastille. 

Il  dit  que  c'était  vrai  et  je  continuai  : 

—  On  vous  attribue  souvent  le  nom  d'Ahasvérus  ? 

—  Mon  Dieu,  ces  noms  m'appartiennent  et  bien  d'autres 
encore.  La  complainte  que  l'on  chanta  après  ma  visite  à  Bru- 
xelles me  nomme  Isaac  Laquedem  d'après  Philippe  Mouskes 
qui,  en  1243,  mit  en  rimes  flamandes  mon  histoire.  Le  chroni- 
queur anglais  Mathaeus  Parisiensis,  qui  la  tenait  du  patriarche 
arménien,  l'avait  déjà  racontée.  Depuis,  les  poètes  et  les  chroni- 
queurs ont  souvent  rapporté  mes  passages,  sous  le  nom  d'Ahas- 
ver,  Ahasvérus  ou  Ahasvère,  dans  telles  ou  telles  villes.  Les 
Italiens  me  nomment  Buttadio  —  en  latin  Buttadeus  ;  —  les 
Bretons,  Boudedeo;  les  Espagnols,  Juan  Espéra-en-l)ios.  Je 
préfère  le  nom  d'Isaac  Laquedem  sous  lequel  on  m'a  vu  souvent 
en  Hollande.  Des  auteurs  prétendent  que  j'étais  portier  chez 
Ponce-Pilate  et  que  mon  nom  était  Karthaphilos.  D'autres  ne 
voient  en  moi  qu'un  savetier,  et  la  ville  de  Berne  s'honore  de 
conserver  une  paire  de  bottes  qu'on  prétend  faites  par  moi  et 
que  j'y  aurais  laissées  après  mon  |)assage.  Maisjc  ne  dirai  rien  sur 
mon  identité,  sinon  que  Jésus  m'ordonna  de  marcher  jusqu'à  son 
rietour.  Je  n'ai  {)as  lu  les  œuvres  que  j'ai  inspirées,  mais  je  con- 
nais les  noms  des  auteurs.  Ce  sont:  Gœthe,  Schubarts,  Schle- 
gel,  Schreiber,  von  Schenck,  Pfizer,  \V.  Millier,  Lenau,  Zedlitz, 
Mosens,  Kohler,  Klingemann,  Levin,  Schiiking,  Andersen, 
Heller,  llerrig,  Hamerling,  Robert  Giseke,  Carmen  Sylva,  Ilel- 
lig,  Neubaur,  Paulus  Cassel,  Edgar  Uuinel,  Eugène  Sue, 
G.  Paris,  Jean  Richepin,  l'Anglais  Conway,  les  Pragois  Max 
Hanshofer  et  Suchomel.  Il  est  juste  que  j'ajoute  que  tous  ces 


LE   PASSANT   DE    PRAGUK  'JtO;» 

auteurs  se  sont  aidés  du  petit  livre  de  coIporlat::e  qui  parut  h 
Leydc  en  1602,  lut  aussitôt  traduit  en  latin,  iramjais  et  hollan- 
dais et  fut  rajeuni  et  augmenté  par  Simroek  dans  ses  livres  po- 
pulaires allemands.  Mais,  regardez  !  \'oici  le  Hing  ou  place  de 
grève.  Celte  église  contient  la  tombe  de  Tastronome  Tycho-Brahé, 
Jean  lluss  y  prêcha,  et  ses  murailles  gardent  les  marques  des 
boulets  des  guerres  de  Trente  ans  et  de  Sept  ans. 

Nous  nous  tûmes,  visilAmes  Téglise,  puis  alhlmes  entendre 
tinter  rheure  à  l'horloge  de  l'hôtel  de  ville. La  mort,  tirant  la 
la  corde,  sonnait  en  hochant  la  tête.  D'autres  statuettes  re- 
muaient, tandis  que  le  coq  battait  des  ailes  et  que,  devant  une 
fenêtre  ouverte,  les  douze  apôtres  passaient  en  jetant  un  coup 
d'œil  impassible  sur  la  rue.  Après  avoir  visité  la  désolante  pri- 
son appelée  Schbinska,  nous  traversâmes  le  quartier  juif  aux 
étalages  de  vieux  habits,  de  ferrailles  et  d'autres  choses  sans 
nom.  Des  bouchers  dépeçaient  des  veaux.  Des  femmes  bottées 
se  hâtaient.  Des  juifs  en  deuil  passaient,  reconnaissables  à  leurs 
habits  déchirés.  Les  enfants  s'apostrophaient  en  tchèque  ou  peut- 
être  en  jargon  hébraïque.  Nous  visitâmes,  tête  couverte.  Fan- 
tique  synagogue  où  les  femmes  n'entrent  point  pendant  les  céré- 
monies mais  regardent  par  une  lucarne.  Cette  synagogue  a  l'air 
d'une  tombe  où  dort  voilé  le  vieux  rouleau  de  ])archemin  qui 
est  une  admirable  thora.  Ensuite,  Laquedcm  lut  à  l'hor- 
loge de  l'hôtel  de  ville  juif  qu'il  était  trois  heures.  Cette  horloge 
porte  des  chiffres  hébreux  et  ses  aiguilles  marchent  à^rcbours. 
Nous  passâmes  la  Moldau  sur  la  Carlsbrùcke,  pont  d'où  saint 
Jean  Népomucène,  martyr  du  secret  de  la  confession,  fut  jeté 
dans  la  rivière.  De  ce  pont  orné  de  statues  pieuses,  on  a  le  spec- 
tacle magnifique  de  la  Molday(  et  de  toute  la  ville  de  Prague  ^  / 
avec  ses  églises  et  ses  couvents. 

En  face  de  nous  se  dressait  la  colline  du  Hradschin  sur 
laquelle  se  dressent  :  le  château,  où  est  la  salle  de  la  défenestra- 
tion, la  cathédrale,  le  belvédère  où,  Schiller  a  situé  son  poème 
le  Gant.  Pendant  que  nous  montions  entre  les  palais,  nous 
)|^arlâmes. 

—  Je  croyais,  dis-je,  que  vous  n'existiez  pas.  Votre  légende, 
me  semblait-il,  symbolisait  votre  race,  que  j'aime  de  s'être  con- 
servée si  pure  à  travers  les  temps,  car  j'aime  les  juifs.  Je  n'en 
ai  jamais  rencontré  de  sots,  beaucoup  sont  malheureux.  Un 
seul  point  me  déplaît  en  eux  :  leur  monothéisme  et  souvent  leur 
athéisme.  Ainsi,  c'est  vrai,,  Jésus  vous  chassa? 

—  C'est  vrai,  mais  ne  parlons  pas  de  cela.  Je  suis  accoutumé 
à  ma  vie  sans  fin  et  sans  repos.  Car  je  ne  dors  pas.  Je  marche 


2o6  LA  REVUE   BLANCHE 

sans  cesse  et  marcherai  encore  pendant  que  &e  manifesteront 
les  quinze  signes  du  jugement  dernier.  Mais  je  ne  parcours  pas 
un  chemin  de  la  croix,  mes  routes  sont  heureuses.  Je  ne  demewe 
nulle  part  et  ainsi  ne  souffre  pas  d'être  juif.  Car  tous  les  juifs 
souffrent  partout  un  mépris  immérité.  Voyez,  de  Daniel  à  Drey- 
fus, —  que  n'ont-ils  pas  souffert  dans  les  pays  que  leur  sagesse 
.honorait!  Pour  parler  du  dernier:  eût-il  espionné, — respionnage, 
métier  périlleux,  est-il  si  vil?  Les  catholiques  peuvent-ils  oublier 
que  saint  François  d'Assise  le  pratiqua  en  son  temps  ! 

11  se  tut.  Nous  visitâmes  le  château  royal  du  Hradschin,  aux 
salles  majestueuses  et  désolées,  puis  la  cathédrale,  où  sont  les 
tombes  royales  et  la  châsse  d'argent  de  saint  Jean  Népomucène. 
Dans  la  chapelle  où  l'on  couronnait  les  rois  de  Bohême  et  où 
le  saint  roi  Wenceslas  subit  le  martyre,  Laquedem  me  fit 
remarquer  que  les  murailles  étaient  de  gemmes  :  agates  et 
améthystes.  Il  m'indiqua  une  améthyste  : 

—  Voyez,  au  centre,  les  veinures  dessinent  une  face  aux  yeux 
flamboyants  et  fous.  On  prétend  que  c'est  le  masque  de  Napoléon. 

—  C'est  mon  visage,  m'écriai-je,  avec  mes  yeux  enfoncés, 
sombres  et  jaloux  ! 

Et  c'est  vrai.  Il  est  là,  mon  portrait  douloureux,  près  de  la 
porte  de  bronze  où  pend  l'anneau  que  tenait  saint  Wenceslas 
quand  il  fut  massacré.  Nous  dûmes  sortir.  J'étais  pâle  et  mal- 
heureux de  m'être  vu  fou,  moi  qui  crains  tant  de  le  devenir. 
Laquedem,  pitoyable,  me  consola  et  me  dit  : 

—  Ne  visitons  plus  de  monuments.  Marchons  dans  les 
rues.  Regardez  bien  Prague;  Humboldt  affirme  qu'elle  est 
parmi  les  cinq  villes  les  plus  intéressantes  d'Europe. 

—  Vous  lisez  donc  ? 

—  Oh!  parfois,  de  bons  livres,  en  marchant.  Allons,  riez! 
J'aime  aussi  parfois  en  marchant. 

—  Quoi  !  vous  aimez  et  n'êtes  jamais  jaloux? 

—  Mes  amours  d'un  instant  valent  des  amours  d'un  siècle. 
Mais,  par  bonheur,  personne  ne  me  suit  et  je  n*ai  pas  le  temps 
de  prendre  cette  habitude  d'où  s'engendre  la  jalousie.  Allons, 
riez!  ne  craignez  ni  l'avenir,  ni  la  mort.  On  n'est  jamais  sûr  de 
mourir.  Croyez-vous  donc  que  je  sois  seul  à  n'être  pas  mort? 
Souvenez-vous  d'Enoch,  d'Élie,  d'Empédocle,  d'Apollonius  de 
Tyane.  N'y  a-t-il  plus  personne  au  monde  pour  croire  que 
Napoléon  vive  encore?  Et  ce  malheureux  roi  de  Bavière, 
Louis  II  !  Demandez  aux  Bavarois.  Tous  affirmeront  que  leur 
roi  magnifique  et  fou  vit  encore.  Vous-même,  vous  ne  mourrez 
peut-être  pas.  ^ 


LE   PASSANT   DE   PRAGUE  107 

La  nuit  descendait  et  les  lumières  naissaient  sur  la  ville.  Nous 
repassâmes  la  Moldau  par  un  pont  plus  moderne  : 

—  Il  est  l'heure,  dit  Laquedem,  de  dîner. 

Nous  entrâmes  dans  une  auberge  où  Ton  faisait  de  la  musique. 

Il  y  avait  là  :  un  violoniste,  un  homme  qui  tenait  le  tambour, 
la  grosse  caisse  et  le  triangle,  un  troisième,  qui  touchait 
d  une  sorte  d'harmonium  à  deux  petits  claviers  juxtaposés  et 
placés  sur  soufflets.  Ces  trois  musiciens  faisaient  un  bruit  du 
diable  et  accompagnaient  fort  bien  le  goulasch  au  paprika,  les 
pommes  de  terre  sautées  mêlées  de  grains  de  cumin,  le  pain  aux 
graines  de  pavot  et  la  bière  amère  de  Pilsen  qu'on  nous  servit. 
Laquedem  mangea  debout  en  se  promenant  dans  la  salle.  Les 
musiciens  jouaient  un  morceau,  puis  quêtaient.  Pendant  ce 
temps,  la  salle  s'emplissait  des  voix  gutturales  de  ses  hôtes, 
tous  bohémiens  à  tête  en  boule,  à  face  ronde,  au  nez  en  l'air. 
Laquedem  parla  délibérément.  Je  vis  qu'il  m'indiquait.  On  me 
regarda,  vint  me  serrer  la  main  en  disant  :  «  Vive  la  Frantzé!  » 
La  musique  joua  la  Marseillaise.  Petit  à  petit  Tauberge  se  rem- 
plit. Il  y  avait  là  aussi  des  femmes.  Alors  on  dansa.  Laquedem 
saisit  la  fort  jolie  fille  de  Thôte,  et  les  voir  me  fut  un  ravis- 
sement. Tous  deux  dansaient  comme  des  anges,  selon  ce  qu'en 
dit  le  Talmud  qui  appelle  les  anges  maîtres  de  danse.  Soudain,  il 
empoigna  sa  danseuse,  la  souleva  et  balla  ainsi  aux  applaudis- 
sements de  tous.  Quand  la  fille  fut  de  nouveau  sur  ses  pieds, 
elle  était  sérieuse  et  quasi  pâmée.  Laquedem  lui  donna  un  bai- 
ser qui  claqua  juvénilement.  Il  voulut  payer  son  écot  dont  le 
montant  était  d'un  florin.  A  cet  effet  il  tira  sa  bourse,  sœur 
de  celle  de  Fortunatus  et  jamais  vide  des  cinq  sous  légendaires. 
Nous  sortîmes  de  Tauberge  et  traversâmes  la  grande  place  rec- 
tangulaire nommée  Wenzelplatz,  Viehmarkt,  Rossmarkt  ou 
Vàclavské  Nâmésti.  Il  était  dix  heures.  A  la  lueur  des  réver- 
bères rôdaient  des  femmes  qui  au  passage  nous  murmuraient 
des  mots  tchèques  d'invite.  Laquedem  m'entraîna  dans  la  ville 
juive  en  disant  : 

—  Vous  allez  voir:  pour  la  nuit,  chaque  maison  s  est  trans- 
formée en  lupanar. 

C'était  vrai.  A  chaque  porte  se  tenait  debout  ou  assise,  tête 
couverte  d'un  châle,  une  matrone  marmonnant  l'appel  à  l'amour 
nocturne.  Tout  d'un  coup,  Laquedem  dit  : 

—  Voulez-vous  venir  au  quartier  des  vignobles  royaux?  On 
y  trouve  des  fillettes  de  quatorze  à  quinze  ans  que  des  philo- 
pèdes  eux-mêmes  trouveraient  de  leur  goût. 

Je  déclinai  cette  offre  tentante.  Dans  une  maison  proche,  nous 


108  LÀ    REVUH    BLANCHE 

Lûmes  du  vin  de  Hongrie  avec  des  femmes  en  i)eignoir,  alle- 
mandes, hongroises  ou  bohémiennes.  La  fêle  devint  crapuleuse. 
J'appris  que  le  sexe  de  la  femme  se  nomme  en  tchèque  lainia^ 
ce  qui  s'apparente  au  mot  français.  Laquedem  méprisa  ma  ré- 
serve. Il  entreprit  une  Hongroise  tétonnière  et  fessue.  Bientôt, 
déjà  débraillé,  il  entraîna  la  fille,  qui  avait  peur  du  vieillard.  Le 
circoncis  évoquait  un  tronc  noueux  ou  ce  poteau  des  couleurs 
des  Peaux-Rôuges,  bariolé  de  terre  de  Sienne,  d'écarlate  et  du 
violet  sombre  des  ciels  d'orage.  Au  bout  d*un  quart  d'heure,  ils 
revinrent.  La  fille  lasse,  satisfaite,  mais  effrayée,  criait  en 
allemand  : 

—  II  a  marché  tout  le  temps,  il  a  marché  tout  le  temps! 
Laquedem  riait;  nous  payâmes  et  partîmes.  11  me  dit  : 

—  J'ai  été  fort  content  de  cette  fille  et  je  suis  rarement  satis- 
fait. Je  ne  me  souviens  de  pareilles  jouissances  qu'à  Forli,  en 
en  1267,  où  j'eus  une  pucelle.  Je  fus  heureux  aussi  à  Sienne,  je 
ne  sais  plus  quelle  année  du  xiv^  siècle,  auprès  d'une  fornarine 
mariée  dont  les  cheveux  avaient  la  couleur  des  pains  dorés.  En 
1542,  à  Hambourg,  je  fus  si  épris,  que  j'allai  dans  une  église, 
pieds  nus,  supplier  Dieu  vainement  de  me  pardonner  et  de  me 
permettre  de  m'arrôter.  Ce  jour-là,  pendant  le  sermon,  je  fus 
reconnu  et  accosté  par  l'étudiant  Paulus  von  Eilzen,  qui  devint 
évoque  de  Schleswig.  Il  raconta  son  aventure  à  son  compagnon 
Chrysostôme  Dœdalus,  qui  l'imprima  en  1564. 

—  Vous  vivez!  dis-je. 

—  Oui!  je  vis  une  vie  quasi  divine,  pareil  à  un  Wotan, 
jamais  triste.  Mais,  je  le  sens,  il  faut  que  je  parte.  J'en  ai  assez 
de  Prague!  Vous* tombez  de  sommeil.  Allez  dormir.  Adieu! 

Je  pris  sa  longue  main  sèche  : 

—  Adieu,  Juif  Errant,  voyageur  heureux  et  sans  but!  Votre 
optimisme  n'est  pas  médiocre,  et  qu'ils  sont  fous  ceux  qui  vous 
représentent  comme  un  aventurier  hûve  et  hanté  de  remords. 

—  Des  remords?  Pourquoi?  Gardez  la  paix  de  l'âme  et  soyez 
méchant.  Les  bons  vous  en  sauront  gré.  Le  Christ  !  je  l'ai 
bafoué.  11  m'a  fait  surhumain.  Adieu  ! 

Je  suivis  des  yeux,  tandis  qu'il  s'éloignait  dans  la  nuit  froide, 
les  jeux  de  son  ombre,  simple,  double  ou  triple  selon  les  lueurs 
des  réverbères.  Soudain,  il  agita  les  bras,  poussa  un  cri  lamen- 
table de  b(Me  blessée  et  s'abatlil  sur  le  sol.  J(*  me  précipitai  en 
criant.  Je  m'agenouillai  et  déboulonnai  sa  clieinise.  11  tourna 
vers  moi  des  yeux  égarés  et  parla  conrusémcnt  :  u  Merci.  L^* 
temps  est  venu.  Tous  les  (juatre-vingl-dix  ou  cent  ans  un  mal 
terrible  me  frappe.  Mais  comiu'^  le  phénix  n'naît  do  ses  cendres. 


LE   PASSANT   DE    PRAGUE 


209 


je  guéris  et  possède  alors  les  forces  nécessaires  pour  un  nou- 
veau siècle  de  vie.»  Et  il  se  lamenta,  disant  :  «  Oï  !  oï  !  »,  ce  qui 
signifie  «  hélas!  »  en  hébreu.  Durant  ce  temps  toute  la  puterie 
du  quartier  juif,  attirée  par  les  cris,  était  descendue  dans  la  rue. 
La  police  accourut.  Il  y  eut  aussi  des  hommes  à  peine  vêtus  qui 
s'étaient  levés  en  hâte  de  leur  lit.  Des  têtes  paraissaient  aux 
fenêtres.  Je  m'écartai  et  regardai  s'éloigner  le  cortège  des  agents 
de  police  emportant  Laquedem,  suivis  de  la  foule  des  hommes 
sans  chapeau  et  des  filles  en  peignoir  blanc  empesé. 

Bientôt  il  ne  resta  dans  la  rue  qu'un  vieux  juif  aux  yeux  de 
prophète.  Il  me  regarda  avec  défiance  et  marmonna  en  allemand: 
«  C'est  un  juif.  Il  va  mourir!  »  Et  je  vis  qu'avant  d'entrer  dans 
sa  maison,  il  ouvrit  son  manteau  et  déchira  sa  chemise,  diago- 
nalement. 

Guillaume  Apollinaire 


H 


La  Quinzaine 


NOTES  POLITIQUES  ET  SOCIALES 

Le  Ministère  de  demain.  —  Puisque  le  cabinet  Waldeck-Rous- 
seau  a  annoncé  sa  retraite  sans  attendre  le  satisfecit  que  la  nouvelle 
majorité  lui  eût  donné  de  grand  cœur  ;  puisqu'il  n'a  pas  voulu  créer  le 
précédent  (qui  pourtant  ne  risquait  pas  d'ôtre  trop  suivi)  d'un  ministère 
démissionnant  sur  un  vote  de  confiance,  la  question  ministérielle  est 
ouverte  avant  même  que  la  Chambre  se  soit  constituée,  avant  (ju'elle  ait 
eu  une  occasion  de  dégager  et  de  dire,  pour  elle-même  et  pour  le 
public,  ses  tendances  majeures.  Il  n'est  pas  sans  raison  de  craindre 
que  quelque  confusion  initiale  n'en  résulte  et  ne  vienne  rendre  stériles 
les  premiers  temps  de  cette  législature. 

Le  parti  radical  sera  surtout  et  même  sera  seul  responsable  du  bien 
ou  du  mal  qui  peut  résulter  de  celte  situation.  Rarement,  je  crois,  parti 
a  été  plus  favorablement  porté  au  pouvoir  par  les  circonstances,  par 
Tétai  de  l'opinion,  par  la  position  des  autres  partis,  par  Tattentc  géné- 
rale. Il  serait  peu  digne  de  ses  cliefs  véritables —  et  il  serait  imprudent 
même  pour  leur  avenir  politique  personnel  —  de  continuer  à  se  réser- 
ver. Et  c'est  une  tactique  mauvaise  que  d'envoyer  d'abord  au  gouverne- 
ment des  a  doublures  ».  Le  temps  perdu  ainsi  en  tâtonnements  incer- 
tains est  du  temps  bien  perdu,  et  l'occasion  d'une  activité  ordonnée  et 
féconde  peut,  au  terme  de  cette  vaine  agitation,  ne  plus  se  retrouver. 

Et  quant  aux  combinaisons  bâtardes,  dont  on  nous  parle  et  dont  on 
menace  l'avenir  démocratique  de  la  législature,  juxtapositions,  sur  un 
type  trop  connu,  d'opportunistes  repentis  et  de  radicaux  tout  prêts  à 
être  «  prudents  »,  qu'en  dire,  sinon  qu'elles  seraient  l'aveu  d'impuis- 
sance du  parti  appelé  aujourd'hui  à  gouverner  et  qu'elles  en  prépa- 
reraient, dans  un  avenir,  non  pas  imminent,  mais  pourtant  sur,  une 
déchéance  profonde  y 

Cependant,  M.  Loubet  revient,  heureux  et  pacificateur,  de  ses  visites 
aux  empereurs  et  aux  rois.  Nous  réserve-t-il  la  révélation  du  grand 
homme,  inconnu  ou  méconnu,  qui  saura  prendre  la  lourde  succession 
d'une  présidence  du  Conseil  redevenue,  avec  celui  qui  la  quitte,  eifec- 
tive  et  maîtresse  ?  Aura-t-il  une  suffisante  pénétration  des  hommes  et 
une  suffisante  conscience  des  forces  virtuelles  de  la  démocratie  ?  Ou, 
seulement,  aura-t-il  le  choix  heureux  par  aventure  ? 

Fr.  Daveillans 

Deux  Couronnements.  —  Alplionse  Xlll  d'Espagne  a  saisi  sa  cou- 
ronne ;  Edouard  VU  d'Angleterre  se  coilTera  prochainement  de  la 
sienne.  Grave  sujet  de  méditation,  dans  l'Europe  contemporaine  où  le 
principe  monarchique  ne  vit  plus  que  de  la  tolérance  démocratique,  où 


NOTES  POLITIQUES  ET  SOCIALES  ai  i 

le  droit  divin  des  rois  voisine  et  partage  avec  la  souveraineté  nationale. 
Lorsqu'après  les  épreuves  de  la  Révolution,  il  prit  fantaisie  à  un  Bour- 
bon de  France  de  se  faire  sacrer  à  Reims,  la  solennité  stupéfia  comme 
un  défi  et  un  anachronisme.  Aujourd'hui,  quand  un  souverain  inaugure 
en  grande  pompe  son  règne,  on  se  demande  combien  de  temps  il  jouira 
de  ses  prérogatives.  Et  s'il  fait  appel  aux  traditions  du  passé  pour 
rehausser  la  dignité  de  son  installation,  on  conclut  tout  l)a6  que  cette 
résurrection  des  formes  archaïques  est  un  symb(»le  et  un  aveu  dim- 
puissance.  Les  énergies  vivantes  ne  se  raccrochent  pas  ainsi  aux  sou- 
venirs lointains. 

Même  dans  la  Russie,  si  longtemps  immobilisée  en  l'admiration 
idolâtre  de  ses  monarques  papes,  1" intronisation  ne  soulève  plus  l'émo- 
tion quasi  mystique  de  jadis.  Le  vent  d'Occident  a  apporté  les  semences 
de  révolte  ;  la  fabrique  a  engendré  des  mentalités  d'insurgés  ;  l'organi- 
sation des  sociétés  secrètes  a  riposté  à  l'obscurantisme  du  Saint  Synode 
protégé  par  une  formidable  administration  policière. 

L'Kspagne  n*a  plus  le  fétichisme  de  ses  rois.  Alphonse  Xlll,  pro- 
clamé au  milieu  du  haut  clergé,  dos  chefs  d'armée,  des  Cortès,  qui  ne 
représentent  rien  (jue  la  volonté  îles  ministres,  ignore  ce  que  seront 
les  lendemains,  comment  il  vivra,  comment  il  régnera.  C'est  un  mi- 
racle, pour  user  de  ce  terme,  que  la  reine  (Ihristine  ait  j»u.  presque 
sans  trouble,  exercer  seize  ans  la  Régence.  Kt,  à  (M)up  sur,  quand 
mourut  Ali>honse  Xll,  nul  ne  se  doutait  que  son  fils  hériterait  jamais 
i-lTectivenient  de  son  pouvoir.  Les  foules  de  la  Péninsule  ont  beau  livr».*r 
leur  éducation  aux  moines,  payer  de  lourdes  cuiitiibutions  à  l'épiscu- 
pal,  conserver  une  déférence  ostensible  aux  militaires  de  toute  arme, 
les  révolutions  du  passé,  les  guerres  civiles,  les  conllits  dynastiques 
les  pronunciamientos  ont  trop  profondément  labouré  le  sol  pour  qu'il 
garde  au  régime  une  assise  solide. 

Une  caniarilla  de  courtisans  exploite  ce  pays,  le  pressure,  l'appauvrit 
en  s'enrichissant;  une  sainte  inquisition  modei'uisée  maintient  une  cami- 
sole de  force  à  la  raison  humaint»  ;  une  nombreuse  armée  sans  objectif, 
puis(jue  nul  ne  menace  les  Pyrénées,  sans  destination  lointaine  mt-me, 
puiscpu  les  colonies  ont  péri,  forme  la  ceinture  })rétorienne  de  ce  gou- 
vernement ([ui  n'a  point  changé  de[>uis  deux  cents  ans. 

De  mémoire  d'homme,  les  C'orlès  n'ont  pa^>  «Hé  élues.  Rlles  sont 
choisies  d'avinice  parle  cabinet  en  exercice.  Le  pays  n'a  qu'à  s'incliner, 
pourvu  tout  au  i)lus  diuie  asseniblé(^  de  notables.  Seulement,  l'émeute  se 
substitue  au  vote  elVectif.  La  grève  et  l'insurrertion  de  Barcelone,  il  y  a 
(juelques  semaines,  parurent  une  préface  tra^i«jne  î"i  la  cons»'*cratinn  du 
jeune  roi. 

Son  serment  l'obligeait  à  gouverner  par  le  peuple  et  pour  le  peuple, 
mais  il  lui  faudrait  alors  provotpier  de  vraies  élections  qui  donneraient 
une  vraie  représentation  nationale,  ou  à  peu  i»rès  :  il  lui  faudrait  licen- 
cier les  courtisans  qui  dévorent  le  budget;  il  lui  huidrait  fermer  les  :nv)- 
nastères  où  s'entassent  les  milliards  et  réduire  à  la  portitm  congrue  les 
évéques,   les   archevêques  qui  se  dotent  d'énormes  listes  civiles  :  il  'uî 


î  r 


212  LA   REVUE    BLANCHE 

faudrait  remettre  à  leur  place  les  maréchaux,  les  Weyler  et  les  autres, 
aussi  opulents  et  plus  arrogants  que  des  chefs  de  la  garde  prétorienne 
de  l'Empire  Romain.  Comment  un  enfant  de  seize  ans  assumerait-il 
pareille  tAche,  (piand  derrière  le  clergé  et  les  grands  dépossédés 
apparaîtrait  le  carlisme  ranimé,  et  quand  les  dignitaires  de  Tarmée 
sont  d'un  royalisme  douteux?  Et  s'il  n'entreprend  pas  cette  œuvre 
d'Opuraion,  c'est  la  révolution  d'en  bas,  plus  anarchiste  que  socialiste, 
sédition  de  malheureux  plutôt  qu'action  de  républicains  qui  montera 
des  bagnes  de  la  Biscaye  et  de  la  Catalogne  jusqu'aux  palais  de  la 
Guadarrama  pour  briser  le  régime  vieilli, 
jt  Edouard  VII  d'Angleterre  n'a  pas  les  mêmes  appréhensions  —  pour 

j  •  son  pr(^i)re  avenir.  11  n'ignore  pas  les  sentiments  que  ses  sujets  portent 

I  '"  à  la  monarchie;  il  présente  cette  particularité  d'ùtre,  sans  doute,  dans 

le  fond  de  son  cœur,  le  plus  sceptique  de  tous  les  anglo-saxons.  S'il 
s'en  va  le  mois  prochain,  à  Westminster,  en  grand  cortège,  avec  des 
paires  et  des  pairesses,  des  héraulls  d'armes  et  des  chapelains,  des 
fonctionnaires  et  des  soldats,  il  n'attache  pas  une  énorme  importance  à 
I  j  la  solennité.  Il  aura  peine  à  contenir  sa  gravité  devant  certaines  forma- 

j  ;  lités  qui  jurent  trop  ouvertement  avec  le  modernisme  très  avancé  de  son 

\  j  esprit  et  les  pratiques  familières  qu'il  goûtait  autrefois.  11  a  pris  soin  de 

I  ]  supprimer  tous  les  détails  qui  pourraient,  en  ce  jour  mémorable,  retar- 

^  i  der  son  souper,  mais  comme  il  est  poli,  qu'il  aime  les  beaux  spectacles, 

I  :  il  a  tenu  à  examiner  en  personne  l'ordonnance  de  la  fête.  11  entend  trai- 

j  ;  ter  l'étranger  et  le  public  en  parfait  maître  de  maison. 

;  *    .  Ses  prérogatives  ne  sont  pas  menacées  ;  l'Angleterre  a  décapité  un 

souverain  dans  le  passé,  il  y  a  deux  siècles  et  demi,  et  peu  après,  elle 
î7  en  a  chassé  un  autre,   mais  elle  a  estimé  la  K\on  suffisante,  et  pourvu 

que  st's  rois  se  compoi-tenl  en  [>résidents  de  la  République,  avec  quel- 
ques immixtions  en  moins  dans  les  allaires.  ell<?  leur  laisse  la  libre 
jouissanee  des  palais  de  Londres  et  d'ailleurs.  La  Grande-Bretagne,  le 
premier  pays  (|iii  ait  fait  réj>reiive  de  la  liberté,  est  vraisemblablement 
celui  (pu  salVranehira  le  denii».M'  delà  royauté.  Elle  est  coûteuse,  mais 
si  peu  gènanle  ! 

Edouard  VII,  dans  (|uelques  semaines,  appréeiera  donc  la  solidité  de 
sa  couronne,  n^aisen  fera-l-ildes  réllexions  plus  sereines?  Et,  songeant 
aux  maux  (pie  linipérialisnie  a  causi's  à  ses  Etats,  à  la  prodigieuse  et 
ruintîuse  expansion  industrielle  de  lAniériquc,  à  la  eoneurrence  de 
l'Allemagne,  à  la  ])ousséu  asiatirpiede  la  Itussie,  il  se  demandera  si  son 
règne  s'écoulera  dans  la  paix  ri  si  la  déeadenee  du  lioyaume-Uui  n'est 
pas  prête  à  s'acc'user  davantage. 

Dans  la  Rome  antique,  lorscpi'un  cimsul  rentrait  triomphant,  un  es- 
clave attaché  à  son  char  lui  redisait  des  propos  graves  et  modérait  son 
orgueil.  Aujourd'hui,  ce  sont  les  soullranees  et  les  soul)r<»sauts  de  ré- 
volte des  nations  (jui  avertissent  les  rois,  aux  jours  criticpies  des  cou- 
ronnements. 

Paul  Louis 


;l 


GAZETTE    d'art  2l3 

GAZETTE  D'ART 

Exposition  d'Œuvres  de  Paul  Signac,  du  2  juin  au  21  juin 
(L'Art  Nouveau,  Bing,  rue  de  Provence).  —  Paul  Signac  a  expliqué  aux 
lecteurs  de  cette  revue  (i)  avec  vigueur,  lucidité  et  foi,  la  technique  du 
néo-impressionnisme.  Qu'il  suffise  donc,  morne  à  propos  d'une  exposi- 
tion de  ses  œuvres,  de  rappeler  tout  uniment  ces  pages.  Nombre 
d'amateurs  qui,  par  ailleurs,  font  preuve  de  goût,  sachant  quelle  série 
d'obligations  et  quelle  volonté  réfléchie  s'impose  le  peintre  des  fêtes 
rivales  du  ciel  et  de  l'eau,  ne  sont  que  trop  enclins  à  le  juger  comme 
une  sorte  de  mécanicien  patient  et  soigneux,  tout  à  la  docilité  de  l'outil 
entre  ses  doigts,  peu  féru  d'émotion  esthétique.  Signac  s'est  attiré  cette 
critique,  par  le  fait  que,  préoccupé  avant  tout  d'aflirmer  et  d'assurer 
l'existence  du  néo-impressionnisme,  il  se  plut,  très  vaillamment  et  au 
détriment  du  succès,  à  l'enseigner,  pour  ainsi  dire,  dans  ses  œuvres, 
d'où,  chez  quelques-unes,  une  apparence  un  peu  schématique  de 
démonstration.  Ce  furent,  comme  on  sait,  des  harmonies  cherchées 
dans  la  couleur,  auxquelles  s'adjoignirent  postérieurement  des  harmo- 
nies de  lignes. 

Or  les  œuvres  récentes  du  peintre  prouvent  éloquemment  que,  béné- 
ficiant de  tantôt  vingt  années  d'expérience  par  une  manière  plus  alerte 
et  plus  large,  par  des  touches  dégradées,  d'où,  plus  brillantes,  par  une 
science  plus  maîtresse  de  l'ordonnance  générale,  il  est  parvenu  à  nous 
dire,  non  plus  ses  eiïorts.  mais  sa  propre  joie.  La  sécheresse  est  toute 
absente  des  toiles  exposées  chez  Bing;  toutes  elles  témoignent  d'un 
concours  heureux  d'éléments  divers  (|ui  s'orchestrent,  se  portent,  s'uni- 
fient en  solides  et  décisives  pages.  La  plupart  sont  d'harmonie  douce  : 
mauve  et  bleu,  rose  et  vert  pale  — Malin  à  Samois,  Mont  Saint-Michel, 
Moulin  d'Edam,  Viaduc  du  Point  du  Jour  —  et  le  rôle  pourtant  capital 
du  blanc  dans  ces  peintures,  les  laisse  chantantes  et  colorées  dans  leur 
douceur,  nullement  crayeuses. 

Dix  notations  d'après  nature,  brillantes  et  souples —  bords  de  Seine  à 
Samois  —  constituent  une  manière  de  transition  entre  les  tableaux 
composés  et  cent  aquarelles  faites  en  Belgique,  en  Hollande,  en  Italie, 
en  Bretagne,  en  Normandie,  dans  l'Ile  de  France,  partout  où  l'artiste 
en  promenade,  d'un  geste  qui  suit  une  exclamation,  vite  tire  son  maté- 
riel de  poche,  et,  dans  le  jeu  simultané  de  la  couleur,  de  l'eau,  du  blanc 
du  papier,  se  hâte  (h-vant  la  fugacité  du  ciel,  devant  les  adieux  d'un 
soleil  sur  des  toits,  devant  l'eir»!  que  dure,  sur  Teau,  une  risée  de  vent. 
Ainsi  ces  aquarelles  qui  rapjxfllent  si  peu  les  arjuarelles  d'aciuarellistes, 
nées  d'un  instant  d'émotion,  la  traduisent  et  résument  la  nature  dans  sa 
variété,  ses  proportions,  ses  «légradés,  sus  contrastes,  contiennent  en 
puissance  tous  les  termes  (pii,  dans  une  (euvre  définitive,  se  déroule- 
ront en  périodes.   Quelques-unes,  plus  insistantes,  jdus  descri[)tivrs, 


;l)_  Articles  réunis  sons  k-  rirru  J/E'.'ff'iiv  Iklnrroi.r  un  Xio-Iynijiniifionuisitie,  un  voliimo 
des  Editions  de  Ln  niuc  bfauchi. 


'21 4  LA  REVUE   BLANCHE 

iiol animent  celles  de  Hollande,  traliissent  la  curiosité  du  peintre  en 
présence  de  formes  nouvelles  pour  lui  :  moulins,  clochers,  bateaux  de 
l)êche,  maisons  à  pignons  flamands.  Celles-ci,  d'autres  encore,  sont 
reliaussées  de  traits  de  plume  qui,  sans  rompre  l'harmonie  des  teintes, 
s'allongent  en  arabesques,  accusant  les  formes  au  passage.  Les  plus 
sommaires  ont  l'attrait  dune  promesse  écrite,  les  plus  complètes, 
une  sereine  opulence;  toutes  sont  une  fête  pour  les  yeux. 

Edmond  CoisTURiEn 


Exposition  pétpospective  de  la  Gravure  sur  boi8(i).  — Au 

lieu  de  pleurer  sur  le  malheur  des  temps,  les  graveurs  sur  bois, 
menacés  par  renyahissement  des  procédés  mécaniques,  montrent  leurs 
titres  de  noblesse  :  ils  organisent  présentement  une  exposition  rétros- 
pective de  Fart  qu'ils  pratiquent. 

En  fait,  cette  exposition,  est  aussi  celle  du  livre,  Thistoire  de  la  gra- 
vure sur  bois  s'alliant  intimement  aux  origines  de  rimprimerie. 

M.  Maurice  Baud,  a  excellemment  écrit  :  «  La  gravure  sur  bois  est  la 
raison  dùtre  du  livre  illustré.  Seule  elle  garde  l'unité  décorative,  typo- 
graphique de  la  page  ;  \vs  procédés  à  base  photographique,  les  autres 
genres  de  gravure  même,  rompent  l'harmonie  du  livre,  y  sont  étran- 
gers. » 

Que  l'on  considère  les  primitives  productions,  celles  du  xv*  siècle. 
L'art  occidental  est  alors  dans  Tenfance  ;  du  moins  il  n'a  pas  cette 
ampleur,  ce  souci  d'ordonnance  qui  fera  son  éclat  à  l'époque  dite  de  la 
Renaissance,  et  sa  perte  ensuite.  Particulièrement  les  tailleurs  d'images 
ont  la  timidité  des  débutants,  ils  esquivent  parfois  les  difticultés.  Et 
pourtant  leurs  œuvres  sont  charmantes,  elles  se  lient  fortement  au  texte 
qu'il  s'agit  de  décorer.  Cela  est  vrai  à  Florence  où  paraissent  coup  sur 
coup  des  publications  de  poètes  ou  de  moralistes,  de  Plularque  ou  de 
Savonar<»le  :  cela  est  vrai  à  Ferrare  où  s'imprime  «De  Clari  Mulieribus», 
à  Venise  où  naît  la  Ilypnerotomachia.  »  Et  de  môme  à  Paris  :  que  Ton 
ouvre  un  livre  sorti  des  mains  de  Verard,  de  Simon  de  Colines  ou  de 
rartiste  ]>arfait  que  fulGeoiiroy  Tory.  Exemple  non  moins  probant  avec 
les  éditions  allemandes  les  plus  primitives.  Que  l'on  compare  la 
«  Chronique  de  Cologne  »  ou  la  «  Nef  des  Fous  »  de  Sébastien  Brandt  à 
n'importe  ((uel  volume  sur  papier  couché  de  Tépoque  actuelle,  la  diffé- 
rence sautera  aux  yeux.  Les  illustrations  des  vieux  livres  apparaîtront 
caractéristiques,  colorées  et  vivantes,  tandis  que  les  similis  qui  em- 
bellissent les  romans  de  tels  et  tels  sires  «  de  papier  couché  >>  semble- 
ront aussi  pâles  et  impersonnelles  que  la  littérature  qu'elles  com- 
mentent. 

Cela,  les  bons  graveurs  sur  bois  de  l'époque  actuelle,  les  Lepère,  les 
Beltrand,  les  Paillard,  ne  l'ignorent  pas.  Et  c'est  pour  cette  raison  que, 


(1)  Ecole  de»  Ct-uiix-Arts.  Du  .')  au  31  mai. 


GAZETTE   d'art  2x5 

parallèlement  aux  chefs-d'œuvre  du  temps  passé,  ils  montrent!  à 
l'exposition  des  Beaux-Arts  de  vigoureuses  estampes  aux  blancs  et 
aux  noirs  puissants.  Il  faut  voir  la  curieuse  édition  du  livre  de  liuys- 
mans,  «  La  Bièvre  et  Saint-Séverin  »  (récemment  publiée  aux  dépens 
de  la  Société  de  propagation  des  Livres  d'Art),  que  le  bon  graveur  a 
ornée  de  curieux  bois. 

Pour  d'autres  livres  —  «  La  Cathédrale  »  —  Lepère  entend  faire 
mieux  et  pour  cela  il  veut  rester  maître  absolu,  c'est-à-dire  ôlre  à  la 
fois  dessinateur,  graveur,  imprimeur  et  éditeur.  C'est  aussi  l'avis  de 
Tony  Beltrand  qui  prépare  un  Constantin  Guys  et  de  Lucien  Pissarro 
dont  les  éditions  si  parfaites  sont  une  des  curiosités  de  cette  exposition 
—  où  Ton  voit  aussi  des  estampes  et  des  livres  japonais  sortis  des 
cabinets  de  MM.  Ilayashi,  Gillot,  Bing  et  Vever. 

Charles  Sauxibr 

Bonnard,  Maurice  Denis,  Maillol,  Roussel,  Vallotton,  Vuil- 
lard  (i).  —  De  Baudelaire  un  art  complet  sortit,  sorti  de  la  façon 
nouvelle  qu'il  inaugura  de  frissonner  devant  la  nature  et  la  vie.  Il  est* 
des  peintres  baudelairiens  de  très  différentes  sortes.  La  même  fièvre 
d'une  beauté  aiguô  jusqu'à  la  souffrance  fit,  après  le  poète  de  la  Charogne 
et  A' Une  Martyre^  se  plaire  le  peintre  Toulouse-Lautrec  à  remuer 
comme  au  scalpel,  à  vivisecter  les  magnificences  morbides  des  huma- 
nités en  décomposition.  Mais  Baudelaire  créa  aussi  la  poésie  intime,  la 
musique  des  choses  intimes.  Tel  Vuillard.  L'étonnante  symphonie  des 
couleurs  juxtaposées,  et  qui  si  exactement  s'apparente  aux  irisations 
harmoniques  du  compositeur  Debussy,  est  en  même  temps  et  surtout  la 
symphonie  des  matières  :  et  voilà  qui  lïmmédiatement  différencie  des 
impressionnistes.  Les  matières,  ce  n'est  point  assez  dire  pour  caracté- 
riser :  Cézanne  par  exemple  est  le  maître  de  la  matière,  et  plusieurs 
autres  ;  chez  Vuillard,  c'est  l'àme  de  la  matière,  l'âme  des  choses,  enfin 
les  mystérieuses  peuplades  d'esprits  qui  frissonnent  dans  le  clair- 
obscur,  et  dans  une  pleine  lumière  ;  le  tablier  du  petit  enfant,  ses  car- 
reaux blancs  et  bleus,  ont  leur  histoire,  et  nous  la  chuchotlent.  Bonnard, 
c'est  autre  chose  ;  «  observez,  écrit  Henry  Bidou  dans  la  revue  l'Occi- 
dent, comme  c'est  composé  tout  près  de  la  vie.  Tel  est  le  tableau  à  deux 
personnages,  où  le  style  ne  lige  point,  mais  reste  jeune  et  vivant  comme 
cette  figure  de  femme  qui  est  exprimée  d'une  telle  grâce.  Qualités  de 
peintre,  essentiellement.  M.  Bonnard  est  un  de  ceux  qui  ont  davantage, 
et  de  nature,  des  dons  de  leur  métier.  Enfin  c'est  un  peintre.  »  Tout 
près  de  la  vie  :  il  garde  un  écart;  en  effet,  voyez  sa  Place  Clichy^  c'est 
cela  et  c'est  plus  que  cela  ;  devant  la  vie  il  interpose  sa  sensibilité  pro- 
pre, ainsi  qu'une  buée,  qu'un  halo. 

«  Bien  plus  près  de  la  vie...  »  il  faut  s'entendre.  Vuillard  révèle  la  vie 
d'ôtres  que  nous  pensions  inertes;  vie  si  émouvante  que  les  hôtes 
humains  qu'il  leur  donne  vivent  autant,  pas  davantage  :  et  c'est  tout 


(1)  Galerie  Beniheim  jeune,  8,  rue  Laffitte. 


ai 6  LA  REVUE   BLANCHE 

simple,  ils  deviennent  ici  des  hôtes  réciproques,  et  lui-même  s'eiTace 
pour  en  eux  tous  s'incarner.  Bonnard,  lui,  ramasse  en  lui  tout  le  spec- 
tacle, s'en  compose  un  spectacle  intérieur  ;  tel  Baudelaire,  Tableaux  pari- 
siens :  le  Crépuscule  du  Soir,  ou  bien  les  Petites  Vieilles. 

11  est  vraiment  des  genres;  et  péril  à  les  mêler;  Bonnard  et  Vuillard 
le  sentent.  Hugo  n'aurait  pu  écrire  ces  Petites  Vieilles  qmVéiounaiieiii^ 
comme  Baudelaire  jamais  n'eût  trouvé  «  l'ombre  était  nuptiale,  auguste 
et  solennelle  »,  ou  «  et  je  marche  vivant  dans  mon  rêve  étoile  »  ;  et  ne 
le  chercha  point.  L'  «  intimité,  cette  musique  de  chambre,  la  poésie  où 
elle  atteint  sous  l'effort  des  peintres  que  voici,  se  peut  faire  subtile, 
sous-entendue,  pénétrante  (un  parfum)  ;  elle  ne  doit,  ne  peut  se  vouloir 
lyrique,  héroïque,  architecturale,  planer  dans  l'aisance  hautaine  et  la 
sérénité  ;  Gauguin,  Carrière,  Cézanne,  Lautrec,  bâtarde  admirable  de  la 
fresque  ou  la  tapisserie  (i)  ;  si  elle  y  tente  c'est  l'emphase  ;  elle  a  ses 
douleurs  aiguës  et  sourdes,  et  point  de  désespoirs.  I^a  femme  nue  de 
Bonnard  n'est  point  «  l'argile  idéale  >>  ;  elle  est  autre  chose  :  l'animal 
féminin,  charmant  comme  un  oiseau.  Et  c'est  très  bien. 

Roussel,  lui,  a  l'architecture;  c'est  depuis  Corot  et  Chavannesle  bu- 
colique lyrique  et  le  décorateur  ;  admirable  payen  î  et  ce  n'est  pas  une 
apothéose  d'opéra,  c'est  la  nature  elle-même,  la  nature  dans  sa  divi- 
nité ;  ses  églogues  sont  des  odes  ;  ses  femmes  nues  que  dans  les  cam- 
pagnes il  mène  ébattre  avec  leurs  mâles,  sont  des  nymphes  et  ne  s'en 
aperçoivent  pas  ;  et  tout  est  pénétré  de  l'immense  rut  religieux  d'Kve 
au  jardin  d'Kden,  qui 

...  tremblante  sentit  que  son  flanc  remuait, 
vers  de  Hugo  :  Roussel  n'ariendebaudelairien,  c'est  Virgile,  ou  mieux, 
Lucrèce. 

L'énigmatique  Vallotton  est  baudelairion  d'autre  fa(;on  ;  sa  vision  est 
toute  interne  et  cérébrale  ;  sa  peinture  a  la  hantise  de  l'expression 
exacte,  précise  et  déhnitive  :  du  mot  juste.  Les  chatoiements,  les  fré- 
missements de  la  lumière  diffuse  ne  le  dupent  point  ;  il  décortique  ; 
d'un  paysage  il  tire  le  plan  perspectif,  délimite  par  l'essentiel  de  ses 
plans,  et  lignes,  et  couleur  locale,  et  Tenclave  à  sa  place  dans  l'en- 
semble ;  il  ne  s'abandonne  point  au  sujet,  il  le  domine;  ^ni  à  lui-même  : 
il  se  domine  ;  il  n'est  point  froid,  il  est  de  sang  froid  : 

Je  hais  le  mouvement  (jui  déplare  les  lignes, 
Et  jamais  je  ne  pleure  et  jamais  je  ne  ris. 

Cela  est  manifeste  surtout  par  ses  portraits  dont  le  critique  déjà  cité 
dit  qu'ils  «  marquent  T'extrême  limite  de  la  synthèse  que  peut  réaliser 
la  peinture.  L(^  portrait  d'Alfred  de  Vigny  est  la  forme  algébrique  la 
plus  succincte  et  la  plus  précise  de  ce  grand  homme.  Les  caractéristi- 
ques de  la  tête  y  paraissent  seules,  mais  écrites  phitùt  que  peintes...  » 
Cet  imj)lacable  analyste  des  moi  entend  ([ue  le  modèle  lui  avoue  non 
ses  secrets  mais  son  secret  ;  c'est  son  individu  moral  qu'il  extrait  de 
son  physi([ue,  et, simplificateur  audacieux  et  sur,  accuse  tout  ce  qui  le 

(i;  Baudelaire-  <iui  c-t  multiple  a  cela,  aussi  ;  mais  alors  il  n'est  plus  intime  :  c'est  la 
Charoi/nCf  ou  la  Mort  des  Amant  t. 


GAZETTE   DART  217 

signifie,  sous-enlend  le  reste  :  il  est  topique  qu'il  a  de  préférence 
imagé  des  gens  morts,  mais  que  leurs  œuvres  lui  révélèrent  en  physiono- 
mie plus  nettement  que  s'ils  les  avait  vus  ;  comme  son  Vigny,  son  Bau- 
delaire au  strabisme  inquiétant  (il  de^'ait  peindre  Baudelaire)  est  d'une 
ressemblance  suraiguc.  Non  qu'il  défaille  aux  vivants;  son  Mirbeau 
l'atteste,  et  son  portrait  du  marchand  de  tableaux  Vollard. 

Maurice  Denis  apporte  Tantitlièse  ;  il  n'est  rien  qu'émotion  ;  il  n'en- 
ferme point  le  spectacle  en  lui  ;  il  s'ouvre  comme  une  ileur,  comme  un 
cœur  devant  du  spectacle  et  s'en  laisse  imbiber  ;  il  n'en  délimite,  n'en 
isole  pas  chaque  élément  ;  ciel,  himière  et  paysage,  et  êtres  humains, 
s'enlacent,  s'entre  pénètrent  comme  dans  une  fleur  les  couleurs  ;  pan- 
théisme ou  mieux,  communion  universelle  qui  n'a  plus  rien  à  voir  à 
Baudelaire  ;  Verlaine  et  Rimbaud  au  contraire  d'eux-mêmes  s'évoquent 

Je  ne  veux  plus  aimer  que  madame  Marie 

ou  bien  le  «  grasseyement  des  divins  babillapfes  »  du  poème  des  Com- 
munions, 

—  Parmi  toutes  ces  peintures  une  remarquable  statuette,  Léda^  par 
Maillol,  de  qui  naguère  les  grès  attirèrent  ratlentiim. 

Exposition  Toulouse-Lautrec  (i).  —  Pour  prendre  idée  de  la 
force  de  Toulouse-Lautrec  et  le  situer  dans  Tépoque  et  au  delà  de 
l'époque,  il  faut  procéder  comme  dans  les  musées.  Voici  des  Puvis 
de  Chavannes  dans  la  salle  attenante,  et  des  Renoir  :  devant  Puvis, 
Lautrec  demeure  à  distance  mais  il  ne  llécliit  pas;  Renoir  est  un 
grand  peintre  ;  pourtant,  en  présence  de  Lautrec,  il  se  boursoufle,  il 
se  montre  tout  en  surface,  sa  couleur  chavire,  se  vide  ici.  Là  s'amasse, 
avec  une  instantanéité  qui  touche  Tillusion  d'optique  ;  nous  observâmes 
phénomène  pareil  quand  un  hasard  nous  affnmta  Renoir  à  Carrière, 
et  au  sublime  Van  Gogh.  I*^t  cependant  Renoir  est  un  grand  peintre. 

Toulouse-Lautrec  comme  Forain,  mais  avec  combien  plus  de  puis- 
sance, vient  de  Degas  et  de  Daumier  ;  dessinateur  et  statuaire,  tout  au 
contraire  des  impressionnistes,  Timpression  subjective,  immédiate,  il 
passe  à  travers,  et  fouille  le  sujet.  Son  séjour  à  l'atelier  Cornion 
ne  lui  fut  en  cela  pas  inutile  :  le  désastreux  de  l'Ecole  des  Beaux- 
Arts  ne  réside  point  dans  son  enseignement  ;la  gram moire  est 
irremplaçable  et  il  faut  devant  les  résultats  convenir  (pTelle  ne 
s'enseigne  guère  que  lài,  mais  dans  le  fait  de  n'enseigner  (ju'elle,  y  cla- 
quemurer tout  l'art,  et  proscrire  la  vie  :  dans  l'asphyxiant  esprit  de  cet 
enseignement:  l'Ecole.  Le  dessin  qui  ne  se  meut  j)as,  n'existe  pas 
avec  toute  son  exactitude  de  calque  inerte,  puisque  tout  vit,  c'est-à- 
dire  se  meut  ;  ce  n'est  donc  point  la  cruauté,  une  j>erversilé  qui  s'en- 
canaille, etc.,  tel  qu'on  Ta  répété  tant,  ([ui  lit  à  Touh)use-Lautrec  si 
férocement  disséquer,  dépiauter  la  soutirante  guenille  humaine  ;  point 
davantage  au  fond  qu'il  ne  poursuivit  la  bête  morale  à  travers  la  car- 


(Ij  Galerie  Durand-.Ruel,  nie  Laffitte,  16. 


2l8  LA  REVUE   BLANCHE 

casse  physique:  elles  sont  un.  Sou  dessin  pourchassait  simplement  l'es- 
sence du  dessin,  c'est-à-dire  Tessencc  de  la  vie.  Une  jambe,  un  torse, 
lui  représentent  non  point  seulement  comme  aux  impressionnistes  purs 
(Renoir  par  exemple),  des  taches  colorées  en  mouvement,  ou  comme 
aux  peintres  d'École  (j'entends  les  probes),  une  anatomie,une  plastique  : 
mais  avant  tout  une  cinématique  dans  une  physionomie.  Donc  cruel,  si 
Ton  veut,  oui  :  à  la  façon  du  vivisecteur  qui  autopsie  tout  vif  son  sujet. 
]n  anima  vili.  On  palpe  la  face  de  singe,  et,  quoi,  de  toutes  les  bûtes, 
et  la  tôte  de  mort,  à  travers  les  portraits  de  femmes  et  d'hommes  qu'il 
présente  :  c'est  qu'il  trouva  cela  sous  l'épiderme  élastique  et  la  chair 
vivace,  et  que  cela  y  est  si  palj)able  qu'il  faut  toute  notre  accoutu- 
mance et  notre  inattention  peureusement  voulue  pour  ne  le  point 
remarquer  ;  il  est  peut-être  un  individu  sur  cent  de  qui  le  néz  soit  réel- 
lement droit  :  nous  en  apercevons-nous,  nous  en  voulons-nous  aper- 
cevoir? Du  mensonge  de  notre  vie,  de  notre  vie  civilisée,  avec  délice  ïï 
fouille  le  plus  mensonger  recoin,  le  plus  factice  :  les  gens  de  théâtre 
et  les  filles  d'amour;  en  elîot,  plus  Teffort  est  tendu  vers  l'artifice,  jus- 
qu'à s'en  refaronner  une  nature,  plus  vigoureusement  dans  l'analyse  de 
cet  effort  se  manifeste  la  nature  réelle  et  vraie.  Nous  qui,  sans  inter- 
mittence posons,  sans  pouvoir  nous  en  empêcher,  sans  le  savoir,  nous 
faisons  de  pénibles  modèles  :  les  plus  propices  sont  ceux  que  force  leur 
fonction  d'exaspérer  ce  roidissement;  au  sommet  du  plus  fatigant  elTort 
nécessairement  succède  une  détente,  mais  complète,  où  s'abat  notre 
humanité  sous  l'animalité  vraie.  Tout  cela  est  si  logique!  c'est  notre 
facticité  encore  qui  nous  fait  si  loin  chercher  la  raison  des  choses  quand 
elle  s'attarde  sous  nos  yeux  ! 

Toulouse-Lautrec,  sa  névrose,  sa  psychologie  exaspérée,  son  sens 
suraigu  de  la  vie,  son  flair  amoureux  des  dégénérescences,  etc..  Oui, 
si  l'on  veut  ;  au  fond,  c'est  bien  plus  simple  que  cela  :  Toulouse-Lau- 
trec est  un  tempérament  merveilleusement  sain  et  lucide,  et  pour  quoi 
pétri  (le  sincérité  ardente  ;  il  veut  pousser  jusqu'au  cœur  des  choses 
afin  d'exprimer  la  réalité  :  ce  peintre  est  un  dessinateur.  Dessinateur  et 
statuaire,  c'est-à-dire  musicien  :  cette  réalité  qui  l'obsède  ne  s'arrête 
point  à  l'exactitude,  physi([ue  ou  morale,  elle  pénètre  plus  profond  ; 
c'est  l'harmonie  que  ce  dessin  pourchasse,  riiarmonie,  réalité  interne  et 
suprême,  noyau  de  tout  ce  qui  est.  Le  Renoir  dont  nous  parlions,  qui 
faiblit  devant  un  Lantrec,  un  van  Gogh,  un  Carrière,  est  pourtant  un  des 
bons  Renoir,  le  portrait  de  Mme  Samary.  liautrec  précisément  en 
disait  :  Comme  c'est  bien  peint  !  mais  comme  c'est  mal  fichu  !  De  la 
peinture  une  arabesque  doit  s'exhaler;  voilà  j)ourquoi  le  magique 
Renoir  défaille  devant  Toulouse-Lautrec. 

Fagus 

Exposition  des  Beaux-Arts  et  Carlsruhe.  —  En  1848,  le  jeune 
prince  Frédéric  de  Bade  ne  dut  son  salut  qu'à  la  fuite,  par  une  fenêtre 
du  palais  où  le  cherchait  le  peuple  en  révolution.  En  1902,  le  grand- 
duc  fête  le  cinquantenaire  de  son  règne,  et  voilà  l'occasion  d'une  exposi- 


GAZETTE   DART  îiI9' 

tion  des  Beaux-Arts.  C'est,  à  vrai  dire,  une  imposante  manifestation  où 
participent  Berlin,  Munich,  Stuttgardt,  Leipzig,  Dresde,  tous  les  grands 
centres  artistiques  d'Allemagne,  et  aussi  les  nations,  toutes  conviées. 
Mais  de  l'ensemble  se  dégage,  avec  une  remarquable  netteté,  la  valeur 
de  Carlsruhe  en  tant  que  colonie  de  peintres,  sinon  de  sculpteurs, 
appliqués  à  exprimer,  dans  Tœuvre,  les  caractéristiques  essentielles  du 
terroir  badois.  C'est  là  un  art  qui  n'a  rien  ou  presque  plus  rien  de  la 
sévérité  dogmatique,  académique  de  Berlin,  qui,  d'autre  part,  se  tient 
en  garde  contre  les  influences  bœckliniennes  si  chères  encore  à  l'Athènes 
bavaroise.  On  se  montre,  ici,  personnel  et  d'un  indigénat  très  franc,  très 
avoué.  Ce  sont  les  décors  de  la  nature  d'alentour  qui  fournissent  le  plus 
fréquent  thème  aux  efforts  des  paysagiste.  Le  répertoire  des  motifs 
du  plein  air  est  filialement  enrichi,  par  les  artistes  badois,  d'aspects 
recueillis  dans  leur  province  môme.  Hors  cela,  un  art  plus  extériorisé 
paraît  dans  l'œuvre  de  Ludwig  Dill,  poète  des  grisailles  et  des 
robustes  constructions  de  nature  où  la  fermeté  du  granit  se  corrige  si 
harmonieusement  par  les  masses  grasses  des  verdures,  par  le  luisant 
atténué  des  eaux  fuyantes  ;  dans  l'œuvre  aussi  de  Hans  Thoma,  tempé- 
rament si  pleinement  allemand,  tout  en  robustesse  et  pourtant  suscep- 
tible de  gràco,  varié  et  toujours  semblable  à  lui-même.  Et  ce  sont  encore 
Weishaupt,  aux  touches  larges  et  volontaires,  maître  d'une  palette 
d'où  la  santé  déborde,  Schœnleber,  expert  aux  jeux  de  la  lumière  et  de 
l'ombre  sur  les  roches  et  les  tours  de  vieux  bur<»s,  aux  diffusions  de 
lumières  tendres  et  comme  mouillées,  sur  les  toits  des  petits  villages 
assoupis,  aux  rives  des  cours  d'eaux  frangés  de  peupliers,  Keller, 
Ilitter,  Hans  von  Volkmann;  Otto  Propheter,  portraitiste  ofliciel,  qui 
réussit  à  rester  original  et  imprévu,  Hellmut  Richroth,  Adolf  des  Cou- 
dres,  Manuel  Wielandt;  Auguste  llorter  et  ses  paysages  ;  etc.,  etc. 

Les  perles  choisies  de  la  collection  Knorr,  de  Munich  ;  des  Bœcklin 
enlin  et  des  Lenbach,  des  bronzes  de  Franz  Stuck.  Nul  impression- 
niste, on  ne  les  aime  pas  encore.  Un  détail  à  retenir,  peu  ou  point  de 
nu. 

Rodin  n'expose  pas  :  mais  Bartholr)mé  et  Injalbert. 

Peu  d'art  décoratif,  sauf  les  meubles  de  l'architecte  Billing.  dont 
l'art  quasi  funéraire  et  sommaire  à  l'excès,  taille  le  bois  comme  le  mar- 
bre et  ligotte  les  fauteuils  en  larges  bandelettes  de  cuir  blanc,  d'un 
effet  désastreux.  Mais  il  faut  aimer  sans  réserve  les  poteries  et  les  mobi- 
liers de  Max  La^uger,  artiste  de  sens  délicat  et  d'invention  variée,  dont 
le  clair  talent  fut,  de  longtemps,  apprécié  chez  nous. 

Pour  ce  qui  concerne  la  sculpture,  il  faut  regretter  que  Dietsche,  de 
Carlsruhe,  n'expose  que  des  œuvres  peu  expressives  de  sa  haute  valeur. 
Hermann  Volz  le  supplée,  mais  sans  l'égaler. 

Pascal  Forthuxy 
GESTES 

La  vérité  sur  l'affaire  Hnmbert-Grawford.  —  11  est  remar- 
quable que  les  meilleurs  esprits  n'aient  fait  qu*entrevoîr,  malgré  l'iden- 
tité de  date,  la  connexité  de  l'affaire  Humbert-Crawford  et  de  la  catas- 


220  LA  REVUE   BLANCHE 

trophe  de  la  Martinique  :  la  catastrophe  de  Saint-Pierre  est  du  8, 
annoncée,  les  jours  précédents,  par  de  peu  moindres  désastres  ;  c'est 
aussi  le  7,  au  soir,  que  M.  Romain  Daurignac  brûle  des  papiers. 

On  a  eu  de  nombreux  exemples  de  ce  cas  d'aliénation  mentale,  qu'un 
homme,  possesseur  d'une  considérable  fortune,  obsédé  par  le  choix 
entre  les  divers  usages  qu'il  en  pourra  faire,  l'anéantisse.  Il  est  évident 
que  ce  qu'incendiait  M.  Romain  Daurignac,  dans  une  folie  subite 
déclanchée  par  l'hallucination  du  volcan,  ce  qu'il  incendiait  désireux  de 
faire  sa  petite  montagne  Pelée,  telle  que  la  décrivaient  les  journaux, 
—  c'étaient  les  cent  millions,  en  papier.  Et  ce  qui  le  prouve,  c'est  qu'il 
s'est  déclaré  incontinent  un  feu  de  cheminée. 

L'incendie  des  millions  dans  un  accès  de  démence  explique  la  faillite 
et  la  fuite  Ilumbert  ;  le  volcan  de  la  Martinique  explique  l'absence  des 
Crawford.  Il  serait  absurde  en  effet  que  ces  gens,  que  les  dossiers 
de  l'affaire  attestent  avoir  beaucoup  voyagé,  n'aient  point  passé  par  la 
Martinique  ;  et  s'ils  y  ont  passé,  il  serait  contradictoire  avec  le  génie 
même]  de  celte  affaire  qu'ils  n'aient  point  séjourné  —  à  l'hôtel  Pelée  — 
précisément  à  la  date  de  la  destruction  de  tous  les  habitants. 

11  serait  toutefois  plus  glorieux  pour  la  magistrature  française  qu'il 
n'y  ait  jamais  eu  de  Crawford  :  leur  non  existence  affirme  l'omnipo- 
tence de  la /br/we,  et  démontre  —  ce  dont  on  aurait  pu  douter  —  qu'un 
procès  peut  se  suffire  à  lui-môme  et  marcher  d'autant  mieux  que  son 
mécanisme  fonctionne  à  vide.  Néanmoins,  et  encore  qu'il  nous  soit  péni- 
ble de  le  révéler,  la  vérité  est  autre  :  ce  sont  les  Hunihert  et  même  toute 
V affaire  Humbert  qui  n'ont  jamais  c.rislé  :  le  tout  est  une  habile 
réclame  organisée  à  son  propre  profit  par  un  bien  vivant  Crawford. 

Un  Crawford  est  à  Paris;  cyniquement,  il  a  substitué  à  son  prénom 
celui,  masculinisé,  de  Maria  «  réternelle  fiancée  »  ;  non  moins  cynique- 
ment, à  la  place,  chaude  encore  si  l'on  peut  dire  bien  qu'elle  soit  en 
plein  vent,  de  Harnum  il  s'étale  sur  les  murs;  ses  affiches  crèvent  les 
yeux  :  M.vniox  Chawford,  l'auteur  de  Francesca  di  Rimini  au  théâtre 
Sarah-Bernhardt. 

Communication  d'un  militaire.  —  Un  de  nos  amis,  militaire 
comme  il  convient  —  sinon  il  ne  serait  pas  notre  ami  !  —  nous  commu- 
nique le  fruit  d'observations  qu'il  fit  en  Chine  au  sujet  du  curieux  ani- 
mal aquatique  par  nous  déjà  décrit  (i)  :  le  .Vo//r?.  Ce  vertébré  à  sang 
froid  prouva,  au  moins  en  Chine,  au  contact  de  nos  braves  troupiers, 
qu'il  n'était  pas  réfractaire  à  toute  espèce  d'éducation  ou,  si  l'on  veut, 
de  pisciculture.  Notre  ami  fut  témoin  de  ce  fait  (jue  —  contrairement  à 
notre  allégation  comme  quoi  les  noyés  ne  voyagent  point  par  bancs  — 
l'on  en  rencontra  fréquemment  des  troupes,  dans  les  lleuves  du  Céleste- 
Empire,  lescjuelles  descendaient,  selon  leurs  mœurs  connues,  le  fil  de 
l'eau.  A  n'en  pas  douter,  il  y  avait  tentative  intelligente  de  la  part  de 
ces  créatures  à  imiter,  un  peu  simiesquement  peut-être,  le  bel  ordre  et 
la  cohésion  qui  régnent  dans  les  armées.   Ce  qui  laisse  à  penser  qu'il 


0)  La  revue  blanche  du  15  mai. 


•^Li 


GESTES  221 

y  eut  bien  imitation,  c'est  que  ce  rassemblement  par  bancs  dans  les 
fleuves  avait  lieu,  immanquablement,  à  proximité  des  «  bancs  »  mili- 
taires. Les  noyés  chinois,  pour  plus  de  solidarité,  voyageaient,  au  nom- 
bre de  plusieurs  milliers,  à  la  remorque  les  uns  des  autres  par  leurs 
queues.  Nos  soldats,  touchés  de  cet  hommage  rendu  à  la  discipline, 
méritèrent  bien  de  la  Société  protectrice  des  Animaux  en  ne  les  inquié- 
tant point  dans  leur  élément  et  même  en  favorisant  l'accroissement  de 
leur  nombre.  ~ 

Ajoutons  à  l'information  de  notre  ami  quelques  nouveaux  détails,  qui 
compléteront  «  l'histoire  naturelle  artificielle  »  de  l'animal. 

Il  est  probable  —  rassurons  les  zoologistes  —  que  l'espèce  s 'en  con 
pervera  longtemps  pure  de  tout  croisement  avec  les  poissons.  Les  bar- 
rages et  écluses  des  rivières  ont  en  eiîet  une  autre  utilité  que  celle,  dis- 
cutable, d'empêcher  leau  de  couler  à  sa  fantaisie  :  les  noyés  et  les  pois- 
sons se  plaisant  comme  nous  l'avons  dit,  ceux-là  à  descendre  le  courant 
et  ceux-ci  à  le  remonter,  ceux-ci  se  heurtent  d'en  dessous  et  ceux-là 
d'en  dessus  à  la  cloison  du  barrage  et  restent  séparés.  Un  bief  est  une 
caste. 

Il  est  peu  honorifique  pour  l'espèce  humaine  que,  la  pêche  du  noyé 
rapportant  (sauf  en  Seine-et-Oise  et  en  Seine-et-Marne)  vingt-cinq  francs 
par  individu  entier  et  en  bon  état  —  car  on  les  vend  à  la  pièce  et  non  à 
la  livre  —  il  est  peu  honorifique  que  la  pêche  de  l'être  humain  vivant 
ne  soil  rémunérée  que  par  quinze  francs.  Il  y  a  là  une  bien  compréhen- 
sible tentation  pour  le  plus  honnête  homme  de  s'inspirer  de  la  fable  : 
«  Petit  poisson  deviendra  grand...  »  et  de  rejeter,  comme  fretin,  à 
l'eau  l'être  humain  vivant  jusqu'à  ce  que  sa  valeur  ait  grossi.  Le  temps 
est  finance,  et  en  ce  cas  particulier,  de  fort  exactement  dix  francs. 

Le  noyé  expérimenté,  entendons  :  avancé  en  Age,  élude  cependant  la 
patience  et  la  ruse  du  sauveteur.  La  loi  autorise  comme  engin  de  pêche 
une  corde  passée  sous  les  membres  antérieurs  de  Tanimal.  Or  le  noyé 
adulte  se  défend,  selon  le  lermu  technique,  par  aw^o/o/;//c  :  il  coupe  lui- 
même  sur  le  lil  le  membre  saisi,  à  Texemple  de  l^i  patte  du  crabe  et  de 
la  queue  du  lézard. 

Enlin,  et  ceci  suffirait  à  prouver,  s'il  était  encore  nécessaire,  ([u'il 
s'agit  bien  d'un  animal  aquati(|ue  et  non  point  d'un  homme  décédé  par 
immersion  :  t*n  aucun  cas  le  noyé  ne  reçoit  la  sépulture,  r^'-sorvée  au 
seul  être  humain  sec.  Tout  l'appareil  d'inhumaticui  est  le  même,  mais 
le  plus  naïl'  observateurs  ne  aurait  s'y  méprendre  :  les  noyés,  comme  les 
poissons,  sont  riches  en  phosphore,  constituent  donc  un  excellent 
engrais;  il  n'y  a  pas  d'autre  justification  à  chercher  de  ce  fait,  qu'on  ne 
manque  pas  une  occasion,  leur  capture  menée  à  bien,  de  les  mettre 
en  terre. 

Alfred  Jarry 


222  LA  REVUE   BLANCHE 

LES  THÉÂTRES 

Gymnase  :  Lncette,  de  M.  R.  Coolus.  —  Œuçre  :  Monna  Vanna, 
de  M.  Maurice  Maeterlinck.  —  Renaissance  :  La  Marchande  de 
pommes,  de  M.  H.  Delorme  ;  Le  Cœur  a  des  raisons,  de  MM.  R. 
DE  Flkrs  et  G. -A.  DE  Cailla  VET  ;  Daisy,  de  M.  T.  Bernard.  —  Nou- 
créantes  :  Loute,  de  M.  P.  Veber.  —  Ambigu  :  Sans  mère,  de  MM. 
G.  MiTciiELL  et  M.  Carré.  —  Mathurins  :  Les  Petites  causes,  de 

M.  A.  RlVOlRE. 

Voici  en  Lncette^  l'œuvre  récemment  représentée  au  Gymnase,  la 
plus  exquise,  laplusjolimentet  mélancoliquement  tendre,  la  plus  humaine 
et  la  plus  sympathique  sinon  la  plus  originale,  de  toutes  les  pièces 
que,  depuis  quelques  années,  M.  Romain  Coolus,  dramaturge  d'un  ta- 
lent souple,  divers  et  charmant  —  les  lecteurs  de  cette  Revue  aimèrent 
en  lui  un  critique  d'une  sûre  impartialité,  d'une  judicieuse  et  subtile 
pénétration,  un  poète  d'une  verve  gamine,  gouailleuse  et  attendrie  — 
ait  fait  représenter  jusqu'à  ce  jour. 

La  nouvelle  comédie  de  M.  Coolus  ne  prête  à  nul  débat,  à  nulle  objec- 
tion. Elle  ne  nous  oiïre  point  de  tlièse  à  discuter,  elle  ne  se  propose 
point  d'élucider  quelque  obscure  et  spécieuse  controverse  psychologi- 
que ou  sentimentale.  Il  faut  se  confier,  écouter,  s'intéresser,  rire  ici  et 
là  s'abandonner  à  une  émotion  loyalement  suggérée,  puis  s'en  aller  avec 
le  contentement  du  spectateur  qui  ne  fut,  à  aucun  moment,  —  quel  re- 
pos !  —  pris  à  partie  et  que  le  conte  ravit  d'une  délicate,  doutbureuse  et 
humaine  histoire  d'amour.  Celle-ci  a  le  charme  de  la  plus  rare,  de  la 
plus  savoureuse  et  émouvante  simplicité. 

Elle  appartient  à  ce  genre  où  toujours,  sans  que  cela  nuisît  —  bien 
au  contraire  —  à  l'intérêt,  les  complications  d'intrigue  nous  furent  heu- 
reusement épargnées.  Quoi  de  plus  simple,  que  le  sujet  de  ce  grand  et 
inconlesla])le  chef-d'œuvre  du  tliéàtre  contemporain  :  Amoureuse'^  Quoi 
de  plus  simple,  de  plus  éloquemment  simple  qu'Amanfs  ?  En  ces  œu- 
vres du  tliéàlre  sentimental,  Tanecdole  particulière  —  petit  sujet  — 
s'omet  d  elle-mrme,  devant  le  plus  grand,  réternel  sujet  qu'elles  com- 
portent et  qu'elles  évoquent  ;  négligeant  les  circonstances  où  il  plut  à 
l'auteur  de  placer  ses  héros,  lout  de  suite  nous  les  reconnaissons,  nous 
attendons  (pi'ils  se  continuent  devant  nous,  nous  écoutons  parler  «  les 
amants  ».  Parfois,  ils  se  répètent.  Qu'importe!  ils  le  peuvent.  Nous  de- 
mandons à  l'auteur,  moins  de  ncmveauté  que  de  vérité.  Et  toujours 
quand  même  nous  retrouvons  un  coin  de  nouveauté  —  nouveauté  parti- 
culière do  l'heure,  du  moment,  pour  l'un,  pour  l'autre,  selon  ses  disposi- 
tions, son  humeur,  une  récente  expérience  —  caron  s'adresse  non  pas  à 
notre  intelligence,  qui  discute  et  retient,  mais  à  notre  sensibilité  qui 
accepte,  oublie  et  sans  cesse  se  renouvelle. 

Et  je  ne  vous  conterai  pas  la  variation  harmonieuse  et  heureuse  de 
M.  R.  Coolus.  Tenez  pour  assuré  ([ue  la  nouveauté  n'est  point  dans  le 
cadre  de  l'intrigue.  Et  nous  avons  vu  aussi,  ces  deux  amants,  nos  ten- 


LES    THÉÂTRES  223 

dres  et  tristes  amis,  la  loyale  et  amoureuse  Lucette,  l'infidèle  Raymond. 
Nous  savons  pourquoi  Raymond  quitte  Lucette,  pourquoi  il  lui  revient 
et  cette  fidélité  que  g^ardent  les  infidèles  à  une  habitude  amoureuse. 
Rien  ne  nous  surprit  de  leurs  actes.  Mais  qu'ils  nous  émurent,  d'une 
émotion  encore  et  toujours  neuve,  puisqu'authentique  et  indiscutable, 
par  les  mots  profonds,  tantôt  si  cruellement  inexorables,  tantôt  si  dou- 
loureusement passionnés  qu'ils  échangèrent!  Et  tout,  en  dehors  du  sen- 
timent fragile  et  pourtant  durable  qu'ils  se  vouèrent,  nous  fut  indilTé- 
rent.  Il  faut  donc  louer  l'auteur  de  s'être  attaché,  d'une  volonté  cons- 
ciente, à  garder  aux  amants  leur  caractère  synthétique,  de  s'être  désin- 
téressé de  toutes  les  circonstances  étrangères  à  leur  amour.  Rien  ne 
nous  est  dit  sur  les  origines,  le  passé  de  la  charmante  Lucette,  sinon 
qu'elle  aima  Raymond  pendant  huit  ans  ;  peu,  sur  l'indifîérente  Betty 
qui  incarna  dans  leur  vie  le  rôle  d'une  passagère  et  médiocre  fatalité  ; 
et  nous  pourrions  garder  des  curiosités  sur  maintes  circonstances  incer- 
taines :  comment,  par  exemple,  Lucette,  après  la  rupture,  fut  au  mil- 
lionnaire d'IIermilly.  Mais  nous  ne  sommes  point  du  tout  curieux  de  ces 
détails. 

Nous  avons  vu,  au  premier  acte,  Lucette  éprise,  inquiète,  le  soupçon 
naissant  ;  nous  l'avons  vue  ensuite  douloureuse  et  Gère,  après  la  pau- 
vre trahison  de  son  faible  amant;  et  tous  deux,  après  une  scène  entre 
Raymond  et  Retty,  qui  parut  î\pre  et  dure,  mais  dont  on  ne  saurait  mé- 
connaître le  beau  caractère  de  franchise  et  d'inédite  sincérité,  nous  les 
entendons  encore,  dans  la  scène  la  plus  poignante,  la  plus  simple  et  la 
plus  éloquente  de  l'œuvre,  balbutier,  pleurer,  unis  de  sentiments  et 
pourtant  séparés,  se  promettre  un  meilleur  et  vague  avenir,  parmi  la 
mélancolie  désolée  du  présent.  Et  ils  no  se  sont  pas  tout  dit  —  parce 
que  jamais  on  ne  se  dit,  on  ne  peut  se  dire  tout,  —  ils  emportent  avec 
eux  une  part  d'inconnu,  des  secrets,  conscients  et  inconscients,  que 
nous  fûmes  presque,  avec  une  émotion  délicieuse,  et  autant  qu'on  le 
peut,  sur  le  point  de  deviner...  Cela  nous  suffit.  Nous  les  quittons,  nous 
les  avons  aimés  ;  ils  sont  nos  amis. 

Simple,  vif,  sobre,  avec  d'exquises  trouvailles,  très  spirituel  par  en- 
droits —  j'avoue  cependant  l'avoir  mieux  goûté  dans  ses  parties  de 
grâce  émue  ou  de  sincérité  forte,  —  le  dialogue  est  tout  le  temps  excel- 
lent. Sans  excès  d'optimisme,  mais  avec  quand  même  un  raisonnable 
optimisme,  une  vue  confiante  et  bonne  de  la  vie,  les  caractères  sont 
heureusement  tracés  :  celui  de  Lucette  est  charmant  ;  c'est  une  amou- 
reuse et  l'amour  lui  donna  ses  qualités  exquises.  Auprès  de  Raymond, 
dont  s'excuse  la  veulerie  sentimentale,  voici  le  cordial  Jacquemin  — 
M.  Coolus  excelle  à  peindre  des  êtres  de  droiture,  de  renoncementet  de 
délicatesse,  sans  ridicules  — ,  l'excellent  et  pittoresque  d'IIermilly. 
J'omets,  à  dessein,  le  couple  moins  sympathique,  sans  originalité,  des 
deux  petits  amants,  lui  fatigué,  elle  grognon,  qui  passent,  sans  utilité, 
pour  meubler  des  coins  d'acte. 

Mlle  Rolly,  avec  beaucoup  de  grâce, de  sincérité  et  d'émotion  —  elle 
fut  remarquable  dans  la  scène  linale  du  premier  acte  — ,  M.  Huguenet 


2a4  LA   REVUE   BLANCHE 

avec  son  exquis  enjouement,  M.  Calmettes,  d'un  art  très  sûr,  adroit  et 
simple,  M.  Arquillière,  tout  à  la  fois,  fruste  et  délicat,  Mlles  Ryter  et 
Dorziat,  en  grand  progrès,  M.  Riche,  eurent  le  plaisir  de  jouer  cette 
comédie  qui  compte  parmi  les  deux  ou  trois  meilleures  de  la  saison  et 
dont  le  succès  fut  très  vif. 

MoJina  Vanna,  la  pièce  nouvelle  de  M.  Maurice  Maeterlinck,  fut 
chaudement  accueillie  par  le  public  intelligent  et  un  peu  restreint,  de 
TŒuvre.  11  me  semble  qu'elle  eût  été  accueillie  de  même  et  fêtée  par 
un  public  plus  large  et  moins  prévenu.  C'est  une  œuvre  de  clarté,  de 
bonté,  d'amour  et  de  sagesse. 

Et  nous  savions  déjà  tout  ce  qu'a  de  précieux  la  bonne  et  belle, 
pensée  de  Maurice  Maeterlinck,  si  calme  et  si  sereinement  émue  à  la 
fois,  enveloppée  dans  le  plus  éblouissant  réseau  de  paroles  merveil- 
leuses. Mais  peut-être  que  le  théâtre,  cette  fois,  la  doua  de  plus  de  vie 
encore,  profonde  et  frémissante. 

Voici  un  sage  chaleureux  et  une  sagesse  jeune,  toute  chaude  d'amour 
et  de  vie.  On  dirait  que,  peu  à  peu,  un  soleil  plus  vif  a  pénétré  la  brume 
où  se  complut  jadis,  parmi  le  chuchotement  des  demi-mots  inquiets  et 
les  angoisses  de  fièvre,  le  jeune  génie  ardent  et  languide  de  Maurice 
Maeterlinck;  on  n'entend  plus  de  paroles  blessées;  voilà  que  l'atmos- 
phère est  toute  dorée. 

Et  l'œuvre  débute,  dans  la  forme  souvent  rencontrée  de  maints  dra- 
mes romantiques,  en  cette  Italie  guerroyante  où  se  promena  la  rêverie 
dramatique  de  MM.  François  Coppée,  Richepin  etleursémules.  Ceci  fait 
que,  dans  les  murailles  connues  de  ce  palais  de  Pise,  nous  sommes  plus 
surpris  d'entendre  l'écho  de  paroles  nouvelles,  si  inattendues.  Car  ce 
serait  tout  à  fait  la  même  chose,  si  ce  n'était  exactement  le  contraire. 

Livrera-t-on.  nue  sous  un  manteau,  Monna  Vanna,  la  femme  de 
Colonna  pour  éviter  le  massacre  des  habitants  et  la  perte  de  Pise,  au 
désir  impérieux  de  Prinzivalle,  général  mercenaire  de  Florence.  Contre 
la  fureur,  la  jalousie  effrénée  du  mari  Guido  Colonna,  s'évertue,  douce- 
ment, la  haute  sagesse  recueillie  de  Marco  Colonna,  son  vieux  père.  Et 
sans  parti  pris  de  paradoxe,  il  se  dit  dans  ce  débat,  où  la  convention  de 
noblesse  est  sans  cesse  retournée,  des  choses  d'une  étonnante  et  sim- 
ple vérité  :  rien  n'est  irréparable  ;  le  sacrifice  nécessaire  de  Monna 
Vanna,  le  malheur  îiuquel  elltt  se  voue,  n'est  point  comparable  à  celui 
des  Pisans,  qu'elle  peut  sauver  de  la  faim  et  du  massacre  ;  rien,  au  reste, 
n'approche  en  horreur  la  mort  même;  et  le  a  déshonneur  »  vaut  mieux 
que  la  mort.  Tout  cela  est  dit  —  M.  Lugné-Poe  le  psalmodia  un 
peu  trop,  mais  d'une  diction  intelligente  —  par  le  vieillard,  à  la  sagesse 
fatiguée  et  résignée  de  qui,  s'ojîpose  en  un  contraste  naturel  et  d'un 
grand  effet  dramatique,  la  jeune  ardeur  égoïste  et  passionnée  de  Guido. 
Toutes  ces  paroles  sont  mémorables,  et  aussi  le  mouvement  si  humain 
de  la  scène.  Cependant  Guido  se  confie  à  la  décision  de  Monna;  or  celle- 
ci,  très  simplement,  accepte,  sans  hésitation,  sans  débat,  d'une  volonté 
inexorable  et  triste. 


LES  THÉÂTRES  aa5 

El  rimprévu  se  continue  au  second  acte,  où,  dans  la  tente  du  vain- 
queur, Monna  Vanna,  nue  sous  un  manteau,  vient  s'offrir.  Mais  Prinzi- 
valle  ne  prendra  pas  celle  qui  se  livre,  parce  qu'il  Taime.  La  scène  est 
d'un  bout  à  l'autre  admirable  démotion  sourde  qui  tressaille  sous  les 
phrases,  d'ivresse  sensuelle  qui  gémit  d'être  contrainte,  de  sensibilité 
exaltée. 

J'ai  moins  aimé  le  troisième  acte  qui  poursuit,  seulement  d'une  logi- 
que plus  sèche,  quoique  animée  en  apparence  et  manifestée  par  des  inci- 
dents «  de  théâtre  »,  le  tlième  de  l'œuvre.  Monna  Vanna  se  heurte  à  Tin- 
crédulité  furieuse  et  sanglotante  de  Guido,  qui  ne  l'aime  pas  assez  pour 
c  croire  »,  et,  de  toute  sa  franchise  facile,  elle  fera  une  dissimulation 
facile  ;  sans  changer  d  àme  elle  ira  de  la  loyauté  à  la  déloyauté,  car  le 
mensonge  n'est  pas  dans  les  mots^  ni  dans  les  faits,  mais  dans  le  senti- 
ment qui  les  dicte;  et  celui-ci  ne  peutùtrc  contraint  en  sa  vérité  pro- 
fonde. Il  n'est  ni  mal,  ni  bien,  ni  sacrifice,  ni  trahison,  «  en  soi  ».  Monna 
Vanna  sera  à  qui  la  mérite  :  non  à  celui  qui  ne  Taima  pas  assez  pour  la 
croire,  mais  à  celui  qui  l'aima  assez  pour  l'épargner.  Il  est  son  amant 
«  véritable  ».  Et[puis(ju'on  prend  la  vérité  pour  un  mensonge,  le  men- 
songe deviendra  la  vérité. 

Certes  curieuse,  cette  fin  qui  signifie  tout  à  la  fois  une  philosophie  et 
une  discutable  psychologie  de  femme,  déçoit  en  ce  qu'elle  n'éveille  en 
nous  qu'un  intérêt  cérébral.  Elle  termine  pourtant,  sans  indignité,  une 
pièce  qui   me  parut  d'un  effort  et  d'une  conception  admirables. 

Le  théâtre  de  la  Renaissance  nous  offrit  un  spectacle  coupé,  composé 
avec  bonheur. 

En  une  ou  quelques  après-midi  de  belle  humour,  le  «  bon  poète  » 
Hugues  Delorme  dut  écrire  gaiement  sa  farce  narquoise  et  de  joviale 
sensualité  :  la  Marchande  de  Pommes,  —  Mais  voici  un  acte  de  qualité 
supérieure,  infiniment  spirituel  et  presque  trop  spirituel  —  on  voudrait 
plus  de  «  jour  »  entre  des  mots  heureux  qui  jaillissent,  presque  à  chaque 
réplique,  avec  trop  d'abondance,  mais  si  fins,  —  ingénieusement  cons- 
truit, vif  et  «  malin  »,  tout  en  nuances  psychologiques  dont  une  phrase 
savante  et  adroite  rend  claire  la  subtilité.  C'est  très  exquis, amusant  tout 
le  temps  et  souvent  profond,  le  Cœur  a  des  raisons,  de  MM.  R.  de  Hcrs 
et  de  Caillavet.  Reconnaissons  le  type  accompli  du  «  petit  chef- 
d'œuvre  w.Gcniier.  trçs plaisant,  s'y  fait  ai)plaudir,  et  l'aimable  Frédal, 
élégant,  et  Mlle  Mégard,  en  sa  coquette  et  sure  maîtrise. 

Puis  c'est,  de  Tristan  Bernard,  Daisy,  un  acte  que  vous  mettrez,  lors- 
qu'il aura  paru,  à  coté  du  Fardeau  de  la  Liberté,  C'est  de  la  même  veine, 
de  la  meilleure.  Kt  je  donnerais,  pour  ce  petit  acte,  bien  des  pièces  en 
trois  actes  de  certains  auteurs,  voire  du  même.  Défiez-vous  de  cet  homme 
circonspect  et  qui  côtoie  la  vie  avec  des  regards  prudents  et  hagards. 
Il  ne  me  parait  pas  du  t«ut  impossible  qu'attardé  la  nuit,  en  quelque 
louche  taverne,  à  la  fois  suant  d'angoisse  et  d'héroïsme,  se  donnant  Témoi 
imaginaire  d'être  tantôt  «le  pègre  »  et  tantôt  «  le  pante  »,  il  n'offre  des 
boissons  diverses  à  d'honnêtes  escarpes,  dont  il  se  rassure  d'être  l'ami. 

15 


aa6  LA  REVUE    BLANCHE 

11  les  «  suppose»,  trop  bien.  Sa  fantaisie  placide  vous  apporte  un  sourd 
frisson  de  trop  de  vraisemblance,  sinon  de  trop  de  vérité.  On  rit,  avec  un 
petit  battement  de  coHir.  Et  aussi  on  s  émeut,  hors  des  usages.  Cela 
finit  par  n'avoir  plus  l'air  d'être  original,  à  force  d'être  simple,  tran- 
quille et  probable.  Ah  î  la  bonne  idée  de  nous  avoir  montré  l'industrie 
des  pick-pockets  telle  qu'un  métier,  avec  ses  règles,  ses  préjugés,  ses 
risques,  son  point  d'iionneur  [)rofessionnel  ;  et  leur  monde  pareil  à  tant 
d'autres  mondes,  où  on  est  tantôt  «  poire  »  et  tant45l  «  dégourdi  »,  senti- 
inental,  passionné,  pitoyable,  pas  toujours  brave,  consciencieux,  tra- 
vailleur. L'acte  de  Tristan  Bernard,  remarquablement  mis  en  scène  et 
joué  par  MM.  Gémier,  Capellani,  Mallet,  Valenlin  et  Mlle  Heller,  à  la 
fois  narquois  et  attendri,  plaisant  et  mélancolique,  d'une  si  pittoresque 
nouveauté,  mérite  la  rare  fortune  qu'il  obtint. 

,  Le  théâtre  des  Nouveautés  a  retrouvé  sa  veine. 

C'est  M.  Pierre  Véber  qui  la  ramène  avec  un  des  vaudevilles  les  plus 
gais,  les  plus  endiablés  de  mouvements,  les  plus  adroits  et  aussi  —  ce 
qui  n'est  pas  à  dédaigner  —  les  plus  clairs  qu'on  ait  représentés  depuis 
longtemps.  Sans  doute,  toutes  les  situations  de  Loute,  ne  sont  point  en- 
tièrement inédites  ;  mais  qui  donc  aurait  le  génie  d'inventer  encore  une 
situation  vaudevillesque?  M.  Vebera  fait  mieux  :  partant  d'une  idée  qui, 
elle,  estprescjue  nouvelle  et  qui  peut-être  même  valait  mieux  que  le  dé- 
veloppement du  vaudeville,  il  a  glissé,  chemin  faisant,  parmi  d'autres, 
des  types  heureusement  tracés  «  de  comédie)-;  et  d'une  gaieté  jeune, 
d'un  esprit  léger,  il  a  écrit  brillamment  son  «improvisation  réfléchie  » 
qui  ne  sent  ni  la  peine  ni  le  travail.  Des  mots  point  recherchés, 
mais  trouvés  sans  cesse  au  bonheur  de  l'écriture  parsèment  son  vif  dia- 
logue. 

Voici  enfin  un  vaudeville  réussi. 

A  r Ambigu,  c'est  un  bon  mélo,  pareil  à  beaucoup  d'autres,  sans 
grande  originalité  foncière,  mais  point  «  bêta.»  et  composé  avec  une 
adresse  soigneuse  :  Sans  Mère  de  MM.  Mitchell  et  Carré. 

Aux  Mathurins,  ou  applaudit  une  comédie  de  M.  André  Rivoire  :  les 
Petites  causes.  Sujet  leste,  mais  traité  avec  une  grande  distinction,  un 
délicat  souci  de  pNVchologie  déliée  et  ténue,  beaucoup  d'esprit  et  du 
meilleur.  C'est  à  voir. 

André  Picard 

LES  LIVRES 

Ai.i  nED  Capus  :  La  Veine,  sous  couverture  en  couleurs  de  Cappiello 
(Editions  de  La  revue  blanche,  in-i8  de  284  pp.,  3  fr.  ^)0j.  —  C'est 
avec  Ifi  Veine  qu'a  commencé  pour  Capus  la  série  des  grands  succès, 
(-e  brusque  passage  de  la  notoriété  à  la  vogue,  et  presque  à  la  gloire, 
est  un  cas  fait  comme  à  souhait  pour  confirmer  l'idée  centrale  de  la 
pièce  :  L'auteur  avait,  semble-t-il,  pressenti  cet  heureux  nu^ment  «  oii 
Jes  fruits  viennent  se  mettre  à  portée  de  sa  main  pour  qu'il  les  cueille  ». 


LES   LIVRES  227 

N'en  croyons  rien  :  il  n'y  a  là  nulle  chance,  mais  juste  effet  de  causes 
nécessaires.  Capus  depuis  longtemps  faisait  preuve  du  même  esprit 
solide  et  fin,  sans  en  recevoir  la  récompense  :  c'est  qu'il  n'était  pas  en- 
core assez  conscient,  assez  sûr  de  ses  dons,  pour  en  jouer  librement,  et 
laisser  perdre  toute  trace  de  son  effort  dans  l'apparence  d'une  sponta- 
néité parfaite.  Cette  apparence  fait  son  charme,  comme  elle  fait  celui  de 
Granier.  Bile  s'imposait  au  théâtre  ;  la  lecture  la  renforcera.  Comme 
spectateur,  j'avoue  avoir  gâté  mon  plaisir  en  attendant,  en  réclamant 
une  justification  du  titre,  une  preuve  de  la  thèse  énoncée;  la  lecture  m'a 
tiré  d'erreur  :  Il  n'y  a  pas  de  thèse.  Il  n'importe  pas  que  la  Veine  existe. 
Ce  qui  importe,  c'est  que  Julien  y  croit,  c'est  que  celte  croyance  s'in- 
sinue dans  son  ambition  et  dans  son  amour,  et  c'est  qu'elle  reflète  à 
merveille  sa  nature  insouciante  et  volontaire,  trompeuse  sans  perfidie, 
égoïste  sans  cruauté.  Charlotte,  avec  la  môme  foi,  révèle  une  àme  dif- 
férente; elle  accueille  la  Veine  avec  joie,  sans  prétendre  la  retenir  ;  et, 
sachant  que  le  bonheur  ne  se  donne  que  pour  un  temps,  elle  se  donne 
pourtant  à  lui  tout  entière.  Tous  deux  sont  à  la  fois  clairvoyants  et 
naïfs.  Pour  les  distinguer  des  autres  personnages  du  théîUre  contem- 
porain, osons  dire,  en  méprisant  les  métaphores  qui  se  suivent,  qu'ils 
ont  le  cœur  plus  loin  de  la  tête,  plus  près  des  lèvres,  et  sur  la  main.... 

Maubice  Donnât  :  La  Bascule,  sous  couverture  en  couleurs  de  Sem 
(Éditions  de  La  revue  blanche,  in- 18  de  3o'i  pp.,  3  fr.  5o).  —  Qu'un 
mari  infidèle  puisse  être  à  sa  manière  aussi  ridicule  qu'un  mari  trompé, 
c'était  un  thème  de  vaudeville.  Maurice  Donnay  en  a  fait  un  thème  de 
comédie  qu'il  n'exploite  pas  à  fond,  qu'il  effleure  plutôt  d'une  touche 
preste  et  légère.  On  sait  que  l'auteur  &  Amants  s'entend  fort  bien  à 
presser  un  sujet,  pour  en  extraire  tout  ce  qu'il  contient  d'émotion  iro- 
nique et  tendre.  On  sait  aussi  que  son  heureux  esprit  de  mots,  sa 
recherche  du  détail  amusant,  son  enjouement,  sa  verve  et  son  art  du 
dialogue,  qui  souvent  servent  à  son  desein,  parfois  risquent  de  l'en  dis- 
traire ;  mais  qu'alors  même  ses  qualités,  devenues  défauts,  restent 
capables  de  séduire  et  font  oublier  ce  qu'elles  remplacent.  Dans  la 
Bascule^  toutes  les  situations  ne  sont  peut-être  pas  nécessaires  ;  mais 
toutes  sont  naturelles  et  plaisantes.  Je  crois  bien  que  les  experts  en  art 
dramatique  ont  regretté  que  le  dernier  acte  n'apportât  qu'une  solu- 
tion trop  prévue.  C'est  pourtant  à  mon  gré  le  meilleur,  le  plus  franc  ; 
on  goûtera  fort,  à  la  lecture,  les  jolies  variations  sur  la  sage  maxime  : 
N'aYOuez  jamais. 

André  Lebey  :  L'Age  où  Ton  s'ennuie  (Félix  Juven,  in-i8  de 
353  pp.,  3  fr.  5o).  —  M.  André  Lebey  dédie  son  livre  «  à  Lucien  Leuwen 
et  à  Paul  Valéry  ».  Déjà  ce  double  choix  me  dispose  en  sa  faveur.  Et 
sa  chronique  de  VAge  oit  Von  s'ennuie  n'est  pas  du  tout  ennuyeuse  : 
Le  récit  souple  et  nonchalant,  les  silhouettes  de  mondaines,  les  conver- 
sations de  snobs  ou  d'artistes,  les  scènes  de  demi-passion  et  de  demi- 
volupté  par  où  s'aggrave  une  satiété  non  satisfaite,  tout  cela,  décor, 
action  et  sentiment,  prouve  une  jolie  qualité  d'esprit,  surtout  une  vision 


228  LA  REVUE  BLANCHE 

.  ;  nette  et  claire  que  les  poèmes  de  M.  Lebey  ne  pouvaient  nous  faire 

'  attendre.  Le  sujet,  c'est  la  dispersion  d'une  âme  que  ne  discipline  ni  la 

'  »  dure  nécessité,  ni  le  désir  ferme  et  puissant.  La  moralité  tient  dans  la 

,  i  sentence  de  Léonard  :    **  La  force  naît  par  contrainte  et  meurt  par 

:  ,  liberté  »  et  dans  les  vers  de  Rimbaud  :  t  Par  délicatesse,  —  j'ai  man- 

.'  I  que  ma  vie.  »  Le  petit  Paul  Vincent  fait  montre  parfois  d'une  suffisance 

un  peu  puérile,  soit  qu'il  tranche  l'Affaire  en  quelques  boutades,  soit 
qu*il  s'écrie  :  »  Et  pour  moi,  qu'est-ce  qu'il  fait,  le  peuple  ?  Est-ce 
que  je  ne  souffre  pas,  moi  aussi  ?...  >,  soit  qu'il  cherche  dans  un  vague 
nationalisme  sa  consolation  et  son  salut  final.  Ou  plutôt,  on  s'irrite  que 
les  tendances  contraires  ne  soient  réprésentées  que  par  un  imbécile. 
Sinon,  Ton  avouerait  plus  volontiers  que  de  tels  traits  étaient  néces- 
j  ,  saires  à  la  peinture  d'une  «  oisive  jeunesse  >. 

i  '  Serck  Basset:  Comme  Jadis  Molière  (G.-Y.Stock,in-i8  dea86pp., 

;l  3  fr.  Si},.  —  Los  sujets  les  plus  scabreux  sont  les  plus  beaux,  quand 

I  j  on  les    presse  résolument,  pour  en  extraire  tout  ce  qu'ils   recèlent 

j  I  de  scandale   et  de  terreur.  Puisque  M.  Basset  choisissait  l'histoire 

I  ♦  d'un    père   épousant  sa  fille,    il    devait  l'aborder    franchement  sans 

\  )  précautions,  sans  réticences,  et  la  pousser  à  bout,  afin  que  l'émotion 

\  extrôme, — comme  dans  IVl/i/iaôe/Za  de  Ford  et  les  Cenci  de  Shelley 

i  — justifiât  ce  que  riiypotlièse  a  d'étrange  et  de  monstrueux.  M.  Basset 

se  montre    à  la    fois  trop  habile  et   trop   timide  :    tout    son    effort 

,  s'épuise  à  machiner  les  artifices  qui  rendent  un  tel  mariage  possible 

I  et  nécessaire.   Si  le  docteur  Hugonnet  épouse   sa    fille,   c'est  pour 

i  prouver  qu'elle  n'est  point  sa  fille  et  pour  sauver  ainsi  la  mère  que 

I  menace  un  mari  jaloux.  Et  s'il  se  tue  ensuite,  c'est  parce  qu'il  craint 

î  de  donner  à  sa  fille,  à  sa  femme,  tout  ce  qu'elle  attend  à  bon  droit  d'un 

I  i  mari.  Mais  l'aimait-il?  Fut-il  tenté  ?  Et,  même  avant  le  mariage,  n'était- 

'  •  il  pas  attiré  vers  son  crime  par  je  ne  sais  quelle  horrible  douceur  ?  — 

i  '  Nous  ignorons  tout  du  vrai  drame.  Fallait-il  pour  si  peu  de  chose  faire 

,  /  donner  les  grands  moyens? 

,  Téodor  de  Wvzewa  :  Contes  Chrétiens  (Perrin,  in-i8  de  279  pp., 

,  3  fr.  r>o).  —  Orné  de   pholograpliies   qui  reproduisent  des  fresques 

■  '  célèbres   du   Pinluriccliio,    de  rAngolico,   de   Bernardino   Luini,     ce 

volume  comprend  quatre  (!onles  :  le  Baptême  de  Jésus ^  ou  les  Quatre 

■  '  Degrés  du  Scepticisme  ;  les  Disciples  (VKinniaus^  ou  les  Etapes   d'une 
/                                    Conversion  ;  Barsabas^  ou  le  Don  des  I.angues  ;  le  Fils  de  la  çeuve 

!  '  de  Naïni^  ou  la  Mort  et  l'Amour,  La  grâce  en  est   délicieuse,  bien 

que  l'apparente  simplicité  cache  mal  (juclque  mollesse  et  quelque 
afféterie.  M.  de  Wyzewa  ne  ressemble  hciin'usement  point  à  ce  Barsa- 
bas,  dont  le  cas  a  dû  particulièicmenl  le  loucher  :  on  ne  dira  point  de  lui 
que,  «  pour  avoir  voulu  penser  dans  toutes  les  langues,  il  est  devenu 
incapable  de  penser  dans  aucune  d'elles.  «  Il  pense  naturellement  en  bon 
français,  peut-être  avec  plus  de  souplesse  que  de  droite  et  ferme  rai- 
son. Son  dessein  est  nettement  religieux  :  Il  alta(|ue  les  complications 
delà  culture,  les  ambitions  de  la  science,  les  illusions  du  désir,  l'or 


LES    LIVRES  2Î19 

gueil  de  la  chair  et  de  l'esprit  ;  il  prône  la  pauvreté  de  corps  et  d'esprit, 
la  sainte  charité  et  la  saine  ignorance  :  «  La  doctrine  de  Jésus  est  le 
•eul  système  qu'un  sage  puisse  admettre.  Seule,  en  effet,  elle  ne 
s'adresse  à  la  raison  que  dans  les  matières  qui  sont  raisonnables,  c'est- 
à-dire  dans  celles  qui  touchent  à  la  conduite  pratique  de  la  vie  ;  impo- 
sant aux  hommes,  pour  le  reste,  toute  une  série  de  mystères  où  ils 
n^ont  qu'à  croire...  En  tous  lieux,  les  hommes  peuvent  être  heureux  : 
il  leur  suffit  d'endormir  leurs  cerveaux,  afin  de  tenir  en  éveil  leurs 
yeux  et  leur  cœur.  » 

Ceux  qui  d'avance  ont  adopté  cette  sorte  de  tolstoïsme  catholique 
aimeront  voir  leur  sagesse  parée  de  fleurs  nouvelles  ;  je  doute  fort  que 
les  autres  se  laissent  persuader.  Ils  reprocheront  à  M.  de  Wyzewa  de 
s'être  fait  la  partie  belle  par  un  oubli  de  toute  objection,  par  une  partia- 
lité sereine  qui  ressemble  à  de  la  légèreté.  La  parole  virile  d'un  Bossuet 
prête  d'abord  sa  force  aux  idoles  du  monde,  qu'elle  s'acharne  ensuite 
à  renverser.  M.  de  Wyzewa  se  ménage  une  victoire  plus  facile  :  Pas  un 
instant  il  ne  laisse  douter  que  tout  désir  de  gloire  ou  de  plaisir  n'échoue, 
que  toute  science  ne  soit  grotesque  ou  futile,  que  toute  pensée  libre 
n'achemine  au  désespoir  ;  alors  qu'il  sulïirait  de  vouloir  aimer,  ou  plu- 
tôt de  se  livrer  simplement  à  l'amour,  pour  asseoir  sa  vie  dans  une  joie 
tranquille,  parmi  les  champs  et  les  vergers.  Est-il  besoin  d'une  critique? 
C'est  assez  de  fermer  le  livre,  de  regarder  autour  de  soi,  de  se  sentir 
vivre  et  penser. 

Lb  bienheureux  Jacques  de  Vorac.ine  :  La  Légende  Dorée,  tra« 
duite  du  latin  d'après  les  plus  anciens  manuscrits,  par  Teodor  de 
Wyzewa  (Perrin,  in-i6  de  xxviii-748  pp.,  5  fr.).  —  M.  de  Wyzewa  met 
à  la  portée  de  tous,  croyants  ou  simples  curieux,  ce  fameux  recueil  de 
légendes,  si  souvent  cité,  si  rarement  lu.  La  découverte,  pour  maint 
lecteur,  n'ira  pas  sans  déception.  11  faut  se  garder  de  croire  que  toutes 
les  Vies  de  Saints  offrent  le  môme  intérêt  que  celle  de  sainte  Thaïs,  et 
que  celle-ci  même  présente,  chez  Jacques  de  Voragine,  les  traits  qui 
séduisent  dans  le  roman  d'Anatole  France,  ou  qui  amusent  dans  le 
drame  de  Ilrostwitha.  Sans  parler,  après  Muratori,  de  «  bavardage 
imbécile  »,  on  a  le  droit  de  contester  que  le  bienheureux  évéque  de 
Gênes  ait  été,  comme  l'assure  son  éditeur,  un  des  plus  savants  hommes  de 
cette  époqueoù  fleurirent  saint  Bonaventure,  Alexandre  de  Haies  et  saint 
Thomas  d'Aquin.  Sa  naïveté  ne  s'explique  pas  toute  par  la  pureté  de 
son  cœur  et  par  sa  condescendance  envers  les  liumbles  ;  elle  annonce 
bien  aussi  quelque  défaut  d'intelligence.  Le  bienheureux  Jacques  com- 
pose mal,  et  c'est  une  gageure  que  de  louer  en  son  livre  «  une  unité,  un 
ensemble  parfaits  ».  C'en  est  une  aussi,  que  de  le  dire  écrivain  original, 
parce  qu'il  n'a  pas  copié  littéralement.  11  devient  verbeux  lorsqu'il  dis- 
serte ;  dans  son  récit  même  il  accumule,  auprès  des  traditions  les  plus 
touchantes,  des  miracles  qui  n'ont  rien  de  gracieux  ni  d'édifiant.  Il  prête 
aux  saints  les  plus  divers  même  figure  de  thaumaturges  ;  dominicain, 
séparé  de  saint  Dominique  par  une  génération  à  peine,  il  n'a  pas  su 
évoquer  le  grand  fondateur  de  son  ordre.  Et  qui  devinerait,  à  travers  sa 


5i3o  LA   REVUE   BLANCHE 

vie  de  saint  Pierre  Martyr,  ce  farouche  archange  exterminateur  dont 
M.  Lea,  dans  son  Histoire  de  V Inquisition^  retraçait  naguère  les  san- 
glants exploits?...  Mais  il  reste  vrai  que  Jacques  de  Voragine,  «  père 
des  pauvres  et  pacificateur  des  guerres  civiles  »,  insiste  sur  le 
exemples  de  douceur  et  d'humilité.  11  reste  vrai  que  sa  charité  tout 
franciscaine  s'étend  sur  toute  la  nature,  appelle  les  oiseaux  du  ciel, 
caresse  les  fauves  des  bois.  11  reste  vrai  que  son  ouvrage  est  une  clef 
pour  riconographie  du  moyen  âge  :  non  point  que  les  œuvres  d'art  con- 
formes à  son  texte  en  soient  toutes  inspirées  ;  mais  du  moins  dérivent- 
elles  de  récits  parents  et  semblables,  documents  épars  ou  perdus  dont  la 
Légende  Dorée ^  seule  héritière  de  leur  gloire,  représente  fidèlement 
l'esprit. 

J'ai  plaisir  à  citer  la  prose  de  M.  de  Wyzewa.  Elle  abonde  en  jolies 
équivoques  ;  elle  glisse,  légère,  autour  du  sens  des  mots  ;  chaque  fois 
qu'elle  lance  une  grosse  vérité  de  bon  sens,  c'est  pour  faire  passer,  par 
le  même  sillage,  quelque  pieux  paradoxe  :  «  La  science  d'un  temps  ne 
vaut  que  pour  son  temps  »  ;  —  et  voilà  les  lois  de  la  chute  des  corps 
logées  à  la  même  enseigne  que  les  étymologies  du  bienheureux  évêque 
de  Gênes.  «  Certes,  je  ne  prétends  pas  que,  à  la  considérer  au  point  de 
vue  liistorique,  la  Légende  Dorée  ne  contienne  pas  d'affirmations 
inexactes  ou,  tout  au  moins,  d'une  exactitude  à  jamais  incertaine.  Je 
croirais  volontiers,  plutôt,  qu'elle  en  est  remplie,  comme  tous  les 
ouvrages  historiques  de  son  temps,  comme  ceux  de  tous  les  temps  »  ; 
—  et  voilà  le  miracle  des  Onze  Mille  Vierges  prouvé,  tout  juste  au  même 
titre  que  la  mort  de  César  ou  l'incendie  de  Rome.  «  Et  de  même  que 
maintes  images  de  la  Vierge,  sans  prétendre  le  moins  du  monde  à  être 
des  portraits,  ont  reçu  de  Dieu  le  pouvoir  d'opérer  des  miracles,  de 
même  rien  ne  nous  empêche  d'admettre  que  Dieu,  s'il  le  juge  bon, 
puisse  prêter  aux  légendes  de  ses  saints  une  réalité  supérieure  ». 
Cette  phrase  est  une  pure  merveille  d'ingéniosité  candide,  de  retorse 
ingénuité  :  une  fine  pointe  d'esprit  chrétien. 

H.-B.  BiiEwsTEn  :  L'Ame  païenne.  (Mercure  de  France,  in-i8  de 
194  pp.,  3  fr.  5<)).  —  J'ignore  oîi  la  pensée  de  M.  Brewster  a  pris  sa 
source,  et  c'est  un  grand  embarras.  Dans  son  premier  chapitre.  De  la 
Destinée^  résonne  sans  nul  doute  un  lointain  écho  d  Emerson;  je  songe 
à  la  conclusion  de  l'Essai  sur  la  Fatalité:  «  Elevons  des  autels  à  la  belle 
nécessité.  Si,  dans  la  moindre  des  choses,  Ihomme  pouvait  déranger 
l'ordre  delà  nature,  qui  voudrait  accepter  le  don  de  la  vie?»  Mais 
M.  Brewster  n'ajoute  pas,  comme  faisait  plus  haut  Emerson  :  «  Il  y  a 
une  solution  au  vieux  nœud  de  la  fatalité,  delà  liberté  et  de  la  prescience: 
c'est  une  double  conscience  des  choses.  »  Une  seule  conscience  lui 
sufïit;  il  attaque  l'autre  —  celle  de  la  liberté  —  comme  factice  et  mal- 
faisante. Et  puis,  je  crois  en  lui  discerner  des  influences  plus  modernes: 
celles  de  Maeterlinck,  de  Nietzsche,  de  M.  Jules  de  Gaultier,  et  peut-être, 
de  M.  Remy  de  Gourmont.  A  moins  encore  qu'il  ne  leur  soit  uni  par 
une  simple  affinité  de  pensées... 


LES    LIVRES  -x'ii 

Voici  le  fonds  de  ce  que  M.  Brewster  appelle  son  paganisme  :  — 
L'homme  pense  et  s'agite,  le  Destin  le  mène:  non  pas  seulement  le 
Destin  extérieur,  mais  surtout  le  Destin  inscrit  au  plus  profond  de  son 
()tre,  dans  ses  tendances,  ses  facultés  et  ses  talents.  L'homme  dit  :  7^, 
l'homme  dit  :  Moi\  l'homme  croit  que  sa  volonté  est  une,  ainsi  que  sa 
conscience,  et  qu'il  n'y  a  qu'un  seul  acteur,  parce  qu'il  nV  a  qu'un  seul 
théâtre.  L'homme  croit  agir^et  vivre  en  vue  d  un  but,  et  demande  à  la 
morale  de  lui  désigner  le  vrai  but.  En  réalité,  on  vit,  parce  qu'on  a  lo 
talent  de  vivre.  Le  travailleur  a  le  sentiment  du  rabot  et  de  la  charrue. 
Chacun  agit  selon  ses  tendances  et  ses  talents  :  Trahît  sua  quemquc 
facultas.  «  Il  ne  faut  donc  pas  vouloir  faire  le  bien  ;  il  ne  faut  pas  vouloir 
faire  le  mal.  Il  faut  faire  le  bien  malgré  soi.  parce  qu'on  y  est  con^ 
traint  (ces  deux  expressions  ne  me  semblent  pas  heureuses),  et  en 
admirant  ceux  qui  font  le  mal.  Alors  on  est  pur.  Il  faut  faire  le  mal 
parce  qu*on  ne  peut  pas  faire  autrement  et  en  admirant  ceux  rpii  font  le 
bien.  »  Nos  désirs  sont  les  signes  de  forces  permanentes  —  dieux, 
facultés  ou  sentiments,  suivant levucabulairedujour,  —  ctrien,  si  ce  n'est 
ces  forces,  ne  légitime  nos  divers  elïorts.  L'emploi  véritable  de  la  pensée 
est  non  de  conduire  la  marche  des  événements,  mais  de  l'accompagner 
de  i)aroles  essentielles.  La  folie  est  d'espérer  que  notre  Ame  profonde 
suivra  les  mouvements  de  notre  àme  factice,  et  de  prétendre  forcer  à 
l'unité  l'irréductible  pluralité  de  nos  instincts  :  la  sagesse  est  d'adorer 
les  dieux  multiples  qui  se  manifestent  à  travers  nous. 

Je  crois  qu'on  peut,  comme  Stuart  Mill,  unir  le  même  déterminisme 
à  l'idée  d'une  souplesse  plus  grande  et  d'une  plus  sure  concentration  du 
vouloir.  Nos  vrais  motifs  sont  nos  tendances  :  mais  elles  se  projettent 
d'elles-mêmes,  et  s'ordonnent  sur  le  plan  de  l  avenir,  sous  l'orme  de^ 
bonheur  et  de  but  préconçu.  Elles  ne  convergent  pas  vers  un  même 
point  ;  mais  elles  peuvent  se  tenir  liées  en  un  système  aux  articulations 
mobiles.  Et  c'est,  à  travers  le  changement,  notre  véritable  unité;  c'est 
toute  la  liberté  compatible  avec  le  Destin. 

Cahiers  de  la  Quinzaine  (Abonnements  de  souscription  à  loofr., 
—  ordinaires,  à  '20  fr.,  —  de  propagande,  à  8  fr.  .  —  N'ayant  pas  signalé 
les  Cahiers  de  Péguy  à  mesure  qu'ils  paraissaient,  j'ai  laissé 
passer,  dans  la  seconde  série,  le  Bacchus  de  Lionel  Landry,  —  un 
drame  plein  d'idées,  mais  dont  la  valeur  littéraire  est  quelque  peu 
gâtée  par  un  symbolisme  trop  direct.  J'ai  laissé  passer  le  Danton  de 
M.  Romain  Rolland,  (jui  me  parait  être  jusqu'à  présent  le  plus  fort,  le 
plus  serré,  le  plus  émouvant  de  ses  drames  révolutionnaires.  Et  j'ai 
laissé  passer  le  Jean  Costc  de  M.  Antonin  Lavergne,  qui  méritait 
meilleur  accueil.  Par  réaction  contre  des  jugements  contraires,  l'édi- 
teur sûrement  s'exagère  la  valeur  d'art  de  ce  roman.  Comme  lui,  j'en 
aime  l'àpreté,  la  rudesse,  la  simplicité  toute  populaire  ;  et  j'approuve 
cette  patience  à  suivre  en  toutes  ses  étapes  une  monotone  progression 
de  misère.  Mais  la  fiction  laisse  voir  de  façon  trop  directe  la  part  des 
souvenirs  personnels  et  du  plaidoyer,  si  bien  qu'on  demande  malgré  soi 


:  232  LA   REVUE   BLANCHE 

*.;'  des  documents  et  des  preuves.  Du  moins,  Jean  Ci^^te  peint  Mèlemeni, 

sans  exagération  aucune,  la  détresse  où  se  débattent  nombre  d'institu- 
teurs. C'est  un  livre  à  faire  lire  à  tous  nos  députés. 

De  la  troisième  série,  je  détache  quelques  Cahiers:  Charles  Guieysse 
éclaire  les  rapports  entre  le  Mouvement  Ouvrier  et  les  Universités  Popu- 
laires, dont  un  autre  numéro  expose  en  détail  la  situation  présente. 
Georges  Sorel  développe  des  réllexions  un  peu  touffues,  mais  singuliè- 
rement instructives,  sur  l'Église  et  l'Etat.  Une  très  belle  analyse 
morale  de  Péguy,  De  la  Raison,  sert  de  préface  aux  Etudes  Socialistes 
de  Jaurès,  où  nous  retrouvons  ces  études  sur  la  Propriété  individuelle, 
critiquées  ici  même  par  M.  Maxime  Leroy  :  Jaurès  après  tout  n'erre 
point  en  représentant  l'impôt,  certaines  dispositions  du  droit  succes- 
soral, l'expropriation,  les  servitudes,  etc.,  comme  des  restrictions 
apportées  à  la  propriété  personnelle  par  le  souci  de  l'intérêt  collectif  ; 
où  il  se  trompe,  c'est  quand  il  compte  ces  restrictions,  de  tout  temps 
nécessaires,  parmi  les  signes  de  l'évolution  économique.  —  La  Grève, 
par  M.  Jean  Hugues,  instituteur  à  Paris,  rappelle  les  qualités  et  les 
défauts  de  Jean  Caste,  —  les  qualités  surtout,  puisque,  en  dépit  d'une 
forme  trop  sommaire,  on  y  constate  un  bel  effort  d'impartialité  artisti- 
que. Bernard  Lazare  inaugure  une  série  de  monographies  sur  l'oppres- 
sion des  Juifs  dans  l'Europe  orientale  par  un  tragique  tableau  de  la  con- 
dition des  Juifs  en  Roumanie.  Une  lettre  de  Tolstoy  k  M.  Romain 
Rolland  montre  avec  fore(>  ce  que  devrait  être  la  vie  d'un  artiste 
vraiment  affranchi  du  monde  aristocratique  et  bourgeois.  Puis  vient  ce 
Quatorze  Juillet  que  joua  Cléiuier  :  œuvre  mouvementée,  inégale, 
trop  facile  par  endroits,  et  dont  l'intention  reste  méritoire,  pourvu 
qu'on  n'y  cherche  point  le  type  même  de  l'art  social.  Enfm  Péguy 
a  publié  les  articles  de  G.  Hervé  pour  lesquels  le  Pioupiou  de 
r Yonne  i\il[yo\ïvsm\\\  il  y  joint,  sur  la  même  affaire,  une  polémique 
où  il  serait  vain  de  le  suivre  :  Beaucoup  pensent  avec  lui  que  les 
droits  des  universitaires  ont  clé  mis  en  jeu  très  inutilement,  et  qu  il 
est  bon,  pour  l'avenir,  de  corriger  une  tactique  maladroite  ;  —  mais 
faut-il  pour  cela, se  faire  le  juge  sévère  des  caractères  et  des  intentions? 

JÉRÔME  ET  Jean  Tharaud  :  Dingley,  TlUustre  Écrivain.  — 
Encore  un  Cahier,  l'avant-dornior  paru  :  ju  tiens  à  le  mettre  à  part. 
Dingley,  c'est  Kipling  en  personne,  ni  meilleur  ni  pire,  tel  exacte- 
ment que  nous  le  fout  connaître  ses  nouvelles  presque  géniales,  ses 
arlioles,  ses  chansons  :  Un  rmi-rh  boy  vigoureux,  vaniteux,  volontaire, 
—  a  trop  habile  à  vivre  »  ^ainsi  parlait  de  lui  Stevenson),  qui  sait 
parer  d'un  air  de  décision  virile  sa  présomption  presque  enfantine,  et 
déiJTuiser  en  cynisme  sun  vit'di'sir  d'approbation.  L'esprit  le  plus  riche 
en  visions,  le  plus  pauvre  en  i<l«^ùs,  nécessairement  adorateur  du  fait. 
Un  rtre  •<  i){)iir  qui  le  monde  extérieur  existe  »,  qui  ne  veut  pas  s'en 
abstraire,  afin  de  le  mieux  comprendre,  mais  se  contente  d'ouvrir  tout 
grands  ses  yeux,  pour  lire  sur  la  terre  et  la  mer  les  destinées  de  sa  race 
î;  et  du  monde...  Tel  nous  le  voyons  au  début,  gonllé  de  zèle  impérialiste 


LES   LIVRES  '-^33 

Cl  de  sain  orgueil  littéraire,  prendre  à  tâche  de  décrire  la  conquête  sud- 
africaine  et  le  relèvement  moral  d'un  voyou  de  Londres  devenu  soldat. 
11  s'installe  donc  dans  les  tavernes,  auprès  des  sergents  recruteurs.  Il  se 
mêle  à  la  foule  qui,  devant  le  War  Office,  attend  les  nouvelles  de  mort. 
Il  s'embarque  pour  le  Cap  avec  sa  femme  et  son  enfant;  inspecte,  à  la 
première  escale, un  transport  où  le  bétail  militaire  est  parqué;  va  visiter 
à  Sainte-Hélène  le  vieux  Cronje  qui  lui  tourne  le  dos.  Selon  ses  vœux,  il 
suit  la  guerre.  Ses  yeux  qui  voient  si  bien,  —  qui  ne  peuvent  pas  ne 
pas  voir,  —  discernent  les  sottises,  les  misères,  les  horreurs:  et  ces 
spectacles  le  pénètrent  plus  sûrement  qu'aucune  pensée.  Les  Boers,  qui 
Tout  fait  prisonnier,  le  relâchent  avec  une  pitié  dédaigneuse,  pour  qu  il 
puisse  rejoindre  son  fils  malade.  Il  arrive,  trouve  son  fils  mort;  et, 
chancelant,  accablé  de  doutes,  il  fait  bercer  sa  douleur  par  les  chants 
d'une  femme  hindoue... 

Cette  fin  nous  éloigne  du  réel  :  Eût-il  vu,  eût-il  souffert  ce  que  voit  et 
souffre  Dingley,  Kipling  ne  perdrait  point  la  confiance  qu'il  a  mise  en 
lui-même  et  dans  son  peuple.  On  sait  quelle  leçon  il  a  retenue  de  son 
voyage  :  condamnation  des  sports  et  de  l'énergie  purement  physique, 
éloge  de  la  science  et  de  la  réflexion.  Il  disait  :  «  Nous  sommes  dignes  de 
posséder  le  monde  ;  il  faut  donc  le  conquérir.  «  Il  dit  à  présent  :  «  Nous 
devons  conquérir  le  monde  ;  il  faut  donc  en  être  capables  et  dignes.  » 
Et  c'est  un  exemple  instructif  pour  une  logique  des  sentiments...  Mais 
si  Dingley  n'est  pas  le  vrai  Kipling,  du  moins  vit-il  d'une  vie  concrète 
et  vraisemblable.  Son  aventure  est  contée  sobrement,  sans  insistance, 
sans  réflexions  morales  et  sans  psychologie.  Et  cette  façon  d'émouvoir 
par  les  faits,  de  les  laisser  manifester  leur  àme,  de  battre  l'empirique 
par  l'expérience  même,  me  plaît  tellement  que  je  ne  saurais  dire  si  les 
frères  Tharaud  ont  écrit  un  beau  livre,  ou  seulement  le  meilleur  qui  pût 
être  écrit  sur  un  sujet  si  dangereux. 

Joseph  Sakraute  :  Socialisme  d'opposition,  socialisme  de 
gouvernement  et  lutte  de  classe.  (Librairie  G.  Jacques,  in-i8  de 
143  pp.,  a  fr.j.  —  M.  Sarraute,  qui  a  succédé  à  M.  Lavy  dans  le  cabinet 
Millerand,  n'avait  pas  attendu  ce  moment  pour  écrire  une  apologie  du 
ministérialisnie^  d'autant  plus  intéressante  qu'elle  ne  s'inspire  pas  de 
circonstances  passagères,  mais  de  motifs  permanents  ;  elle  sera  bonne 
à  relire  dans  quelques  aimées,  si,  par  la  force  des  choses,  la  question  se 
pose  de  nouveau.  Quand  il  rattache  le  socialisme  au  principe  démocra- 
tique; quand  il  montre,  ensepla<;ant  au  point  de  vue  de  la  production,  puis 
au  point  de  vue  national,  à  quelles  formules  le  socialisme  doit  renoncer 
pour  devenir  doctrine  de  gouvernement,  M.  Sarraute  en  vient  à  des 
concessions  extrêmes  que  ni  Jaurès,  ni  Millerand  lui-même  ne  consen- 
tiraient. Mais  le  plus  souvent  les  difficultés  qu'il  signale  sont  réelles, 
ne  sauraient  être  éludées.  Qui  fait  semblant  de  les  ignorer  les  retrou- 
vera quelque  jour.  Il  est  beau  de  vouloir  être  des  purs.  Mais  toute 
objection  à  laquelle  nous  n'avons  pas  pris  garde  se  logera  plus  tard 
dans  notre  pensée  pour  la  détruire  ;  et  toute  intransigeance  mal  calculée 


^34  LA  REVUE    BLANCHE 

se  traduira  par  des    incohérences  de  tactique.   De  là  Tétrange  revire- 
ment de  quelques  «  révolutionnaires  ». 

N.  C.  Frederiksex  :  La  Finlande,  économie  publique  et  privée,  avec 
deux  cartes  en  couleur  (Société  Nouvelle  de  Librairie  et  d'Édition, 
in-i8  de  4*^8  pp.,  avec  2  cartes,  à  3  fr.  5()).  —  (3n  sait  que  la 
Finlande  n'était  unie  à  Tempire  russe  que  sous  réserve  de  ses  vieux 
privilèges  ou,  pour  mieux  dire,  de  ses  droits  séculaires;  et  que,  par 
un  acte  d'arbitraire  brutal,  le  gouvernement  du  tsar  prétend  la 
traiter  comme  une  simple  province,  en  lui  ôtant  l'autonomie  de  ses 
finances  et  de  son  armée.  La  vaillante  petite  nation  résiste,  d'un  effort 
unanime  ;  elle  refuse  de  voter  sa  propre  déchéance,  signe  des  pétitions 
monstres,  organise  une  propagande  à  l'étranger.  La  France,  qui  en 
d'autres  temps  se  serait  émue,  n'ose  pas  même  émettre  un  blAme  pla- 
tonique :  c'est  l'effet  de  cette  alliance  franco-russe  dont  Tolstoy,  ici 
même,  a  si  l)ien  dénoncé  le  danger  moral.  Pourtant  le  journal  hebdo- 
madaire r Européen  peu  à  peu  convainc  un  petit  public;  et  la  Société 
Nouvelle,  après  avoir  publié  la  Dicte  de  Finlande  en  Î89V  (c'est-à-dire  Ja 
réponse  des  Ktats),  puis  la  Constitution  du  Grand'Duché  de  Finlande^ 
nous  donne  la  traduction  d'un  excellent  ouvrage  de  renseignements, 
écrit  par  un  ancien  professeur  de  l'Université  de  Copenhague.  Ce  livre, 
riche  en  chifires  et  en  faits,  examine  successivement  la  civilisation  fin- 
landaise; les  classes  rurales;  la  propriété  des  terr-is;  l'agriculture; 
les  forêts;  les  mines  et  industries;  le  commerce  et  la  navigation:  la 
monnaie  et  les  banques  ;  les  moyens  de  communication  ;  les  finances  ; 
le  gouvernement.  Bien  que  les  lettres  et  les  arts  soient  laissés  de  colé,  il 
apparaît  ici  que  la  Finlande  est  sur  le  même  rang  que  les  pays  Scandi- 
naves, non  seulement  par  la  prospérité  matérielle,  mais  par  l'activité 
mentale  et  par  l'extension  de  l'enseignement  populaire.  C'est  un  pays 
de  culture  et  d'énergie;  un  pays  très  moderne,  en  avance  d'un  siècle 
sur  la  Russie,  qui  devrait  lui  demander  des  exemples,  plutôt  que  de 
l'argent  et  des  soldats. 

Édouahd  Beutu  :  Dialogues  Socialistes  (Librairie  G.  Jacques 
in- 18  de  xi-'^if)  p.,  3  fr.  5o).  —  Fn  ces  dialogues  éloquents,  —  qui  trop 
souvent  tournent  au  monologue,  —  un  <  militant  »  s'emploie  à  rassurer 
ses  amis  que  les  progrès  du  socialisme  inquiètent  pour  la  civilisation, 
pour  la  religion,  pour  l'art,  pour  la  femme.  Les  raisons  ne  lui  manquent 
point,  ni  l'enthousiasme  à  les  dire,  mais  peut-être  la  méthode.  En  effet, 
nous  savons  d'avance  qu'il  existe  un  socialisme  intégral,  à  qui  rien  d'hu- 
main ne  paraît  étranger  ;  et  du  même  coup,  nous  sommes  sûrs  c\\xonpeut 
concevoir  un  régime  socialiste,  imaginer  un  modèle  de  cité  future,  où 
la  justice  économique,  loin  de  rendre  la  vie  plus  médiocre,  permettrait 
la  floraison  de  plus  hauts  sentiments,  de  plus  larges  pensées.  Ce  qu'il 
importait  donc  de  prouver,  c'est  que  l'évolution  socialiste  en  tous 
pays  s'oriente  réellement  vers  un  tel  régime,  ou,  nécessairement^  doit  y 
aboutir  :  Et  pour  écarter  toutes  les  objections,  il  fallait  mettre  en  compte, 


LES   LIVRES  '>'^^> 

je  pense,  l'obsession  du  problème  matériel,  Tétroilesse  de  certaines 
sectes,  les  habitudes  d'esprit  qu'entretient  la  lutte  sociale,  —  et  la 
rupture  possible  des  plus  précieuses  traditions.  Ainsi  seulement,  les 
lecteurs  pourraient  se  convaincre  que  travailler  au  triomphe  du  socia- 
lisme, n'est  point  remettre  aux  «  barbares  »  le  soin  de  la  civili- 
sation. 

Anatole  Leroy-Beaulieu  :  Les  Doctrines  de  Haine  :  TAntisé- 
mitisme,  l' Antiprotestantisme,  l'Anticléricalisme  (Calmann 
Lévy,in-8  de  309  pp.,  i  fr.  5o).  — M.  Leroy  lieaulieu  met  sou  habituelle 
prolixité  au  service  d'une  intention  raisonnable  et  conciliante.  Son 
livre  contient,  en  chacune  des  trois  parties,  des  remarques  bonnes  à 
retenir.  Mais,  bien  qu'il  croie  être  impartial  et  garder  l'équilibre  de  la 
droite  raison,  comment  ne  pas  sentir  qu'il  penche  d'un  côté,  quand  il 
reconnaît  dans  «  les  Trois  Anti  »  une  même  sorte,  un  même  degré,  d'in- 
tolérance? La  raison  d'être  de  l'Anticléricalisme  est  l'existence  d'un 
corps  constitué  :  l'Eglise,  soutenu  par  d'autres  corps  :  les  congrégations; 
tous  corps  étrangers  à  l'État,  et  parasites  du  corps  social.  Cela  est  si 
vrai,  que  les  deux  autres  «  Anti  »  (sans  compter  l'Antimaçonnisme)  ne 
se  soutiennent  qu'en  prétendant  combattre  des  organismes  qu'ils  ima- 
ginent à  l'image  de  ceux-là;  et  qu'ils  auraient  aussi  leur  raison  d'être, 
si  cette  prétention  était  justifiée.  M.  Leroy-Iieaulieu  est-il  sérieux, 
quand,  aux  dangers  de  la  mainmorte  ecclésiastique,  il  oppose  ceux  de  la 
mainmorte  laïque  «  représentée  par  les  biens  des  communes,  par  les 
biens  des  hospices  et  d'autres  institutions  analogues  »?  ou  quand  il 
montre  que  le  milliard  des  congrégations  ne  représente,  pour  chaque 
religieux,  qu'un  revenu  très  modique?  Le  péril  n'est  point  que  les  moines 
vivent  grassement;  le  péril  est  que  toutes  leurs  personnes  et  tous 
leurs  biens,  mobiliers  et  immobiliers,  soient  aux  ordres  d'une  même 
puissance  spirituelle,  ennemie  de  la  pensée  moderne,  et  fassent  retomber 
sur  le  présent  le  poids  écrasant  du  passé.  M.  Leroy-Beaulieu  ne  sem- 
barrasse  guère  du  Syllabus.  Si  j'ai  bien  compris  sa  distinction  de  «  la 
thèse  »  et  de  «  l'hypothèse  »,  la  condamnation  du  Libéralisme  ne  vau- 
drait que  pour  les  temps  et  les  lieux  où  le  Libéralisme  n'existe  pas.  J'ai 
peine  à  croire  qu'un  anathème  si  véhément  vise  un  objet  imaginaire; 
les  concessions  dont  on  le  tempère  prouvent  que  l'Église  romaine  est 
souple,  —  mais  non  pas  qu'elle  renonce  à  maîtriser  les  esprits. 

Michel  Ahnauld 

Victor  Baurucaxd:M.  Drumont et T Algérie  (Mustapha, Imprimerie 
Algérienne,  in-S'^deGo  pages,  ofr.  Tjo).  —  Dans  une  langue  vigoureuse 
et  sobre  qui  enferme  et  refrène,  en  la  modération  des  termes,  l'intensité 
de  la  pensée,  M.  Victor  Barrucand  dénude  la  personnalité  politique  et 
les  formules  du  candidat  malheureux  d'Alger.  En  parcourant  ces  pages 
essentielles  d'une  polémique  de  dix-sept  mois,  nous  admirons  le 
stoïcisme  d'un  délicat  ouvrier  des  lettres  qui,  sacrifiant  à  ses  convictions 


236  LA   REVUE   BLANCHE 

la  contemplation  oisive  et  objective  des  choses,  s'est  condamné  si 
longtemps  à  la  lecture  quotidienne  des  insanités  antisémites  et  natio- 
nalistes. 

Et  le  vomissement  impur  de  la  Bêtise 

Me  force  à  me  boucher  le  nez  devant  l'azur  ! 

Dans  la  polémique  de  M.  Barrucand,  on  retrouve  avec  plaisir  certains 
passages  qui  nous  rappellent  que  Tauteur  est  un  connaisseur  très  averti 
des  choses  de  la  Révolution  et  publia  autrefois,  dans  cette  Revue,  les 
mémoires  de  Rossignol  et  de  Choudieu.  Il  ne  perd  pas  un  instant  de 
vue  le  développement  historique,  homogène  et  continu  de  la  France 
depuis  1789,  et  dans  cette  évolution  la  clique  nationaliste  lui  apparaît 
comme  étant,  sous  le  masque  démocratique,  la  contre-révolution. 

«  Ainsi,  dit-il,  les  chouans  et  les  muscadins  affectaient  des  allures 
frondeuses,  se  mêlaient  aux  mouvements  populaires  de  Germinal  et  de 
Prairial,  allongeaient  la  queue  à  la  porte  des  boulangers  et,  partons 
les  moyens,  se  rapprochaient  de  la  foule  ignorante,  affamée...  pour 
altérer  le  sens  de  ses  cris  légitimes.  » 

Urdaix  Gohiek  :  A  bas  la  Caserne!  (Éditions  de  La  revue  blanche, 
in- 18  de  3(>G  pp.,  i  fr.  jo).  —  Les  accusateurs  —  inconscients  la  plu- 
part —  de  la  Caserne,  les  voici  :  Revue  Médicale^  Éclair,  M.  Laveran, 
membre  militaire  de  l'Académie  de  Médecine,  la  Commission  parlemen- 
taire d'Hygiène  publique  (la  Caserne,  foyerde  tuberculose),  — M.  Fonssa- 
grives,M.  Alfred  Fournier,  membre  de  l'Académie  de  Médecine,  Journal 
Officiel,  M.  Marrana,  médecin  principal  de  i'«  classe  (la  Caserne,  foyer 
de  syphilis), —  D*^  Corre,  médecin  principal  de  la  marine,  Littré,  Presse 
Médicale  (la  Caserne,  foyer  d'alcoolisme),  —  capitaine  Massy,  général 
Grisol,  D*^  Pouillct,  D'  Garnier,  général  Daumas,  M.  Pierre  Richard, 
député  nalitmalisle  (la  Caserne,  école  de  vices  infâmes),  etc.,  etc,  —  et 
c'est  encore  le  Temps,  le  Journal  des  Débats,  V Opinion  Médicale^  la 
Dépêche  Tunisienne,  Ylntransi^j^eant,  la  Revue  de  l'Enseignement  pri-- 
niaire^  la  Croix,  la  Propagation  de  la  Dévotion  à  Saint-Joseph,  le 
Gauloisy  Y  Écho  de  Paris,  le  Figaro,  M.  Bolot,  sous-intendant  mili- 
taire, M.  Rolland,  sénateur,  MM.  de  Freycinct,  Jules  Delafosse,  Dru- 
mont,  Cavaignac,  François  Coppée  et  le  R.  P.  Forbes,  qui  dénoncent 
Tordure  physique  et  morale,  l'alimentation  insuffisante  et  mauvaise,  la 
servilité  et  l'abêtissement  du  régime  de  la  caserne. 

Tous  ces  éléments,  fournis  à  M.  Urbain  Gohier  par  des  collaborateurs 
militaristes  pour  la  plupart,  sont,  dans  ce  livre,  rassemblés  en  un  corps 
de  preuves  par  une  main  nerveuse  qui  en  étreint  le  faisceau  et  le  boute 
contre  la  grande  prison  nationale. 

Pans  un  pays  où  il  y  eut  un  esprit  public  —  en  Angleterre  au  siècle 
dernier  —  les  révélations  de  Lord  Ashley  sur  le  travail  des  enfants  sou- 
levèrent la  nation  entière  et  il  fallut,  sous  peine  d'une  révolution,  que  le 
Parlement  imposât  aux  industriels  le  respect  de  la  vie  de  l'enfant.  S'il 


LES   LIVRES  2.37 

existait  chez  nous  une  conscience  publique,  le  livre  d'Urbain  Gohier 
devrait  la  secouer  et  lui  donner  ce  frisson  précurseur  des  grands  mou- 
vements qui  emportent  d'un  seul  coup  tout  un  régime.  Mais  il  n'y  a  pas 
en  France  de  conscience  publique. 

Il  est  naturel,  d'ailleurs,  étant  donné  la  singulière  logique  des  masses 
françaises,  que  le  peuple  qui  a  renversé  la  Bastille  où  Ton  n'enfermait 
que  des  aristocrates  se  constitue  le  défenseur  de  la  geôle  où  Ton  embas- 
tille le  peuple. 

Egalement,  quand  c'est  un  axiome  depuis  1 789  que  «c  l'impôt  est  pro- 
portionnel aux  facultés  »  et,  puisqu'il  est  admis  que  |le  service  mili- 
taire est  un  impôt,  il  est  naturel  que  la  masse  inerte  et  inepte  accepte 
que  cet  impôt,  de  beaucoup  le  plus  dur  de  tous,  la  frappe  en  raison 
inverse  de  ses  «  facultés  ». 

C'est  pourquoi  il  est  possible  qu'en  effet  ce  livre  suscite  des  indigna- 
tions, —  et  ce  n'est  pas  contre  les  atrocités  révélées  qu'elles  iront,  mais 
contre  celui  qui  les  dévoile. 

Cependant,  si  ce  livre  tombe  dans  la  masse  comme  une  pierre  dans 
une  eau  morte,  il  y  a  quelques  hommes  qu'il  touchera  et  cela  suffît.  Car, 
après  tout,  dans  l'histoire  du  monde,  la  lutte  ne  se  fait  jamais  qu'entre 
des  minorités,  la  masse  suit  la  minorité  la  plus  forte.  Aujourd'hui 
encore  elle  abandonne  le  sort  de  ses  enfants  à  une  poignée  d'hommes 
qui  les  lui  rend  avariés  au  moral  ou  au  physique,  quand  elle  les  lui 
rend.  Mais  il  se  peut  que  quel([ues  hommes  qui  n'ont  pas  pu  lire  sans 
pleurer  la  lettre  d'adieu  du  soldat  Marjnet  à  sa  mère,  sentent  germer 
en  eux,  en  un  temps  où  il  n'y  a  plus  rien  à  aimer,  les  bonnes  révoltes 
et  que  ces  hommes-là  forment  demain  la  nouvelle  minorité  qui  balan- 
cera l'autre.  Ce  jour-là,  alors,  la  masse  servile  suivra. 

Pierre  Loti  :  Les  derniers  Jours  de  Pékin  (Calmann  Lévy,  in- 18 
de  464  pp.,  3  fr.  5o).  —  Lendemain  de  carnage  après  la  ruée  àes 
Boxers  et  des  Barbares  occidentaux  sur  la  Ville  mystérieuse.  Sur  les 
chemins,  déchiquetées  par  les  chiens,  sur  les  fleuves,  descendant  au  fîl 
de  l'eau,  au  pied  des  murailles  de  la  Cité  impériale,  dans  les  citernes, 
dans  les  herbages  des  bois  sacrés,  partout,  des  charognes  humaines, 
raidies  sous  le  vent  glacé  de  Mongolie,  puis  des  temples  jusqu'alors 
inviolés,  dont  les  énormes  richesses  s'épandent  des  coffres  éventrés, 
comme  là-bas,  dans  les  champs,  les  pourritures  coulent  des  cercueils 
défoncés  ;  des  parfums  de  thé,  de  bois  précieux  et  d'étoffes  mêlés  aux 
odeurs  de  races  jaunes  et  aux  puanteurs  de  cadavres,  et,  recouvrant  la 
désolation  des  êtres  et  des  choses,  le  caractère  d'éternité  qui  émane  de 
l'art  monstrueux,  massif,  et  implacable  des  tombeaux,  des  temples  et 
des  palais  —  tout  oela  admirablement  saisi  par  M.  Pierre  Loti.  Son 
livre  contraste  heureusement  avec  les  notes  du  trop  spirituel  M.  Donnet 
qui  n'a  pas  su  oublier  son  parisianisme  et  ne  nous  a  rapporté  de  la  Chine 
que  des  ombres  chinoises.  M.  Loti  y  est  venu  avec  des  sens  d'artiste  et 
il  y  a  pris  des  impressions  qui  ne  prétendent  pas  révéler  l'àme  chinoise, 
mais  la  font  pressentir. 


238  LA    REVUE    BLANCHE 

Une  sentence  :  «  la  littérature  de  l'avenir  sera  lalittérature  de  la  pitié  » 
lue  dans  le  temple  de  Confucius  par  des  yeux  qui  viennent  de  voir, 
émergeant  d'un  tas  de  cadavres,  des  mains  aux  ongles  arrachés.  Oppo- 
sition de  douceur  et  de  cruauté  qui  angoisse  M.  Loti,  mais  qui  peut  se 
résoudre  si  Ton  admet  que  c'est  par  humanité  que  les  Chinois  gratifient 
de  tortures  les  gens  qu'ils  veulent  faire  mourir,  pour  ne  leur  laisser  que 
le  loisir  de  penser  à  la  douleur  physique  et  les  distraire  de  l'épouvante 
métapliysique  de  la  mort,  si  nuisible  à  la  santé. 

Quelques  détails  nettement  vus  qui  annoncent  une  vie  de  famille 
intime,  profonde,  dans  ce  pays  où  la  première  molécule  sociale  est  la 
famille  et  non  l'individu.  Dans  les  champs  ces  torses  couleur  safran, 
maigres  et  musclés,  courbés  sur  la  terre  ;  dans  les  villages,  ces  innom- 
brables sociétés  de  gymnastique  dont  font  partie  depuis  l'enfance,  comme 
de  simples  citoyens  suisses,  tous  les  jeunes  paysans  chinois,  sont  l'in- 
dice d'une  race  forte  e(  souple,  pacifique  et  agricole  qu'il  est  inquiétant 
d'imaginer  industrialisée  et  militarisée. 

Jules  Delvaille  :  L'Université  de  demain  (Cornély,  in-i8  de 
34  pp.,  o  fr.  5o).  —  M.  Delvaille  reforme  l'enseignement  secon- 
daire auquel  il  donne  pour  base  l'enseignement  primaire,  ce  dernier 
a  pierre  de  touche  de  l'intelligence  de  l'enfant  »,  tant  pis  pour  les  génies 
tardifs  !  —  puis  l'enseignement  philosophique  qui  désormais  n'a  plus 
de  doctrine  officielle,  à  cette  exception  près  qu'il  a  pour  mission  pri- 
mordiale suivant  les  termes  de  M.  Léon  Bourgeois  «  d'enseigner  la 
démocratie  et  la  République  »,  le  baccalauréat,  qui  sera  conféré  par 
des  examinateurs  inamovibles,  la  condition  des  professeurs  et  le  régime 
de  l'internat. 

Henri  Lasvignes 


Camillk  Pelletan  :  De  1815  à,  nos  Jours  iSociété  française  d'Édi- 
tions d'art,  in-4''  de  3 10  pp.,  G 'francs).  —  Un  bon  livre  et  de  saine 
vulgarisation.  En  si  peu  d'espace  l'auteur  n'a  pas  eu  la  prétention  de 
faire  revivre  un  siècle  «  qui  occupa  une  si  large  place  dans  l'histoire  du 
progrès,  du  génie  et  des  malheurs  humains  ».  L'ouvrage  n'est  qu'un 
résumé,  un  manuel,  i)ourrait-on  dire,  n'était  la  respectable  ampleur  de 
son  format,mais  clair  et  sobre  sans  aridité,  aisé,  animé,  voire  pittoresque. 
Tout  au  plus  peut-on  regretter  vix  et  là  quelque  excès  de  modéran- 
tisme,  que  sans  doute  les  scrupules  de  l'homme  politique  ont  imposés 
à  l'historien. 

PiEiiHi:  DE  NoLHAC  i  La  Création  de  Versailles  (Bernard,  à  Ver- 
sailles, in-f<^  de  'i\('i  pp.).  —  Versailles  :  S'il  est  délicieux  d'errer  dans 
ses  allées  désertes,  parmi  la  majesté  des  parterres  et  des  bassins,  c'est 
une  joie  non  moins  pure  et  plus  rare  de  s'y  promener  a  dans  le  temps  >» 
surtout  en  l'érudite  compagnie  de  M.  de  Nolliac,  le  plus  disert  des 
ciceroni.  Dans  ce  domaine  qu'il  connaît  si  bie/*     qu'il  aime  si  pieuse- 


LES   LIVRES  239 

ment  et  qui  lui  appartient  un  peu,  on  dirait  qu'il  nous  fait  faire,  pas  à 
pas,  presque  jour  à  jour,  le  tour  du  propriétaire.  Depuis  le 
petit  cliûteau  à  tourelles  des  Gondi,  le  «  petit  château  de  cartes  »  dont 
parle  Saint-Simon,  jusqu'au  pomi)eux  séjour  de  fêtes  du  Grand-Règne, 
M.  de  Nolliac  nous  conduit  sans  fatigue  et  sans  nous  priver  d'un  seul 
aspect,  d'un  seul  état,  si  passager  soit-il,  d'une  seule  transformation, 
et  Ton  sait  qu'elles  furent  incessantes.  Le  commentaire  précis  et  élé- 
gant ne  s'interrompt  que  pour  nous  laisser  le  loisir  d'un  coup  d*œil  à 
d'admirables  gravures.  Toute  l'iiistoire  d'un  temps,  d'un  art  et  d'un 
goût  s'évoque  en  ces  pages  de  solide  documentation. 

Alfred  Atiiys. 
MEMENTO  BIBLIOGRAPHIQUE 

Romans  et  Nouvelles  —Alfred  Jarry  :  Le  Svrm/Uc,  Editions  de  La  revue  blanche,  in-18 
de  250  p.,  n  fr.  50.  —  Cliarles  Bernrird  :  /m  Reine  </f  Saba,  Offenstadt,  in-18  de  MO  p.,  3fr.  50. 

—  J.-A.  Coulangheoiî  :  T^.s  Jeux  de  la  Préfecture.  Mercure  de  France,  in-lH  de  318  p.,  t\  fr.50. 

—  Lucien  Trotignon  :  Fouvhard  lit'pvU  :  Pion,  in-18  de  MS  p.,  îJ  tr.  5(».  —  Xonce  Cstsanov*  : 
La  LiUifim  ;  Ambcrt,  in-18  de  'IM  p.,  :\  fr.  ôo.  —  Diraison  Seyîor  :  Les  Xuitf  Vhief:  Fayard. 
in-18  de  liiM  p.,  3  fr.  .',m.  —  François  Casalc  :  ChaufeclaiA  Plon-Nourrit,  in-ls  de  .330  p.. 
3  fr.  50.  —  Jean  de  Quirielle  :  Prorincc  Hohhnt",  Calinann  Lt-vy,  in-ls  de  'l'M)  p.,  3  fr.  50. 

—  Léon  Tolstoy  :  iT.wref  comj/ kf s (}.  II.  La  Jeunesse.  I^  Matiw'-e  d'un  /viffftettr')^  traduction 
de  J.-W.  Hienstock  ;  Stock,  in-ls  de  407  ])..  2  fr.  50.  —  I.-J.  Kmfir.ewski  :  Vilia  Jfwh 
(Tihhfi  à  Cnpn'f^,  traduction  de  L.  de  Broekci-e,  illustrations  de  F.  Prodhomme  ;  Edition.s 
du  Carnet  :  iii-12  de  215  p.,  3  fr.  50.  —  Maxime  Formont  :  La  Foute  AmonreuM  ;  Lemerre, 
in-18  «le  303  p..  3  fr.50.—  .lean  Payoud  :  (^rus  de  robe  ;  Villcrelle,  in-18  de  360  p.,  3  fr.  50. 

—  llannali  Lynch  :  Tri.»  Vvr'idhjue  UifUûrc  d'une  Petite  Fille  (traduite  de  l'anglais  par 
M.  Brandon):  Hachette,  in-lS  de  2<;7  p.,  3  fr.  50.  —  Myriam  Harry  :  Pe/i<<w  JPpof/*f* ,• 
CalInann  Lévy.  in-18  de  321»  p.,  3  fr.  50.  —  Jacques  d'AdclsAvaed-Ferçen  :  Xofre-JMme  des 
Mersf  Morte»'.  Sevin  et  lîey,  in-18  de  ."HT  p.,  3  fr.  50. 

Poésie. —  Alfred  Gou{»e]  :  L'Eiuitts  Fleuri;  Société  française  <rimprimerie  et  de  librairie 
(ancienne  mai.^on  Lecène  et  Hoiidin),  iu-ls  de  llH  p.,  2fr.50. —  Edouard  Ducot*}  :  Le  Son^e 
d'une  Xuit  de  doute;  Mercure  de  France,  in- 12  de  i»8  p.,  3  fr.  —  Apollon  Maïkoff  :  Poésie» 
(traduites  par  Tancn.tle  Martel  et  Thaddée  L;irghine.  et  précédées  d'uue  introduction  par 
Tancrè<le  Martel):  Perrin,  in-lS  de  285  p..  3  fr^.50. 

Théâtre.  —  Muurice  de  Dammartin  :  L'Entretue.  comt^die  en  un  acte;  Ollendorff, 
in-18  de  20  p.,  1  fr.  50.  —  Sophocle  :  Electre  (tra^Juction  en  verp  par  A.  Lfigofïruey)  ; 
Bmnel,  3  francs. 

CriiTH^UE.  —  Ciustavo  Ahel  :  Le  Labeur  de  la  Proue  (préface  par  Camille  Lenionnier)  ; 
Stock,  in-18  de  316  p.,  3    fr.    50. 

ScrEXCB  KT  PniLfiSorHin.  —  H.-B.  Bre\\'.«îter  :  L'Ame  Pnïnme:  M«*rc'iire  de  France; 
in-18  de  lOs  ],..  3  fr.  50.  —  Sully  Prudhomme  et  Charles  Kichet  :  /^  ProbVïne  de^ 
Ca'ife.^finaU-:':  Alcan,  in-ls  d«.>  177  p.,  3  fr.  50.  —  Un  Universitaire  :  I^t  »'<cience  opjxt^'e  au 
yatioualism*'  :  Kdition.s  <le  Z//  AVr/.fow,  in-18  de  23  p.,Ofr,  75.  —  L.  de  Lt  Tirit^re  :  La  Jeune 
M/// 1\>  (cun.seils  donné-  en  1303;;  ïé<iui,  in-32,  0  fr.  CO.  —  Le  Cornu  :  Les  ('rr/s- Volants] 
X<»ny.  in-ls  «le  30<»  p.,  .'»  fr.  50.  ---  ll.-I'.  Pie  Michel  Kolfi  :  La  Matfir  inoih'rnc  et  Vlh/pmt- 
tifme  de  uns /'ours  (traduction  de  l'abbé  H.  Doningcon  ;  in-18,  3  fr.  60.  —  Jules  Bois  :  Le 
Monde  Inrisihh".  Flammarion,  in-18  de  -131  ]>.,  3  fr  50.  —  Léon  Tolstoy  :  Qu'est-ce  que  ta 
Relitfiouf  (traduit  par  ^.  W .  Bien.^tock  et  Birukov)  ;  Stock,  in-18  de  81  p.,  1  fr.  —  Paul 
Lapie  :  Pour  la  liaison;  Cornély,  in-18  de  181  p.,  1  fr.  —  Ch.  Letourncau  :  La  Pst/cholof/ie 


240  LA   REVUE   BLANCHE 

ethnique-,   Schleicher,  in-18  de  556  p.,  6  fr.  —  Edmond  Magnac  :  Bavardaget  sur  la  Vertu  ; 
Tillié,  in-18  de  120  p.,  1  fr.    50. 

Etats,  Sociétés,  Gouvernements.  —  Joseph  Mallat  :  Im  Serbie  contemporaine.  Etudes, 
enquêtes,  statistiques  (tomel"  :  géographie,  ethnographie,  histoire;  tome  II  :  Economie 
politique,  sociale  et  commerciale);  Maisonneuve,  2  vol.  in-8  de  364  et  224  p.,  avec  cartes, 
plans,  desssins,  12  fr.  —  Victor  Barrucand.:  J/.  Drumont  et  VAÏgtrie,  Mustapha,  Imprimerie 
Algérienne,  in-8<»  de  00  p.,  0  f r.  60 .  —  Urbain  Gohier  :  A  bas  la  Caserne  I  Éditions  de  La 
revue  blanche;  in-18  de  306  p  ,  3  fr.  50.  —  Emile  Violart:  Les  Industries  d'Art  indiffènes 
en  Algérie  ;  Alger,  Baldachino-Laronde-Viguler,  in-S»  de  39  p.  —  Madagascar  au  début  du 
sx*^  siècle \  Société  d'éditions  scientitiques  et  littéraires,  in-8ode  vii-465  p.,  avec  51  figures 
dans  le  text^,  une  grande  carte  en  conlenrs  et  un  portrait  hors  texte,  20  fr.  —  Victor 
Fournie  :  Introduction  à  V Histoire  Ancienne;  Fontemoing,  in-18,  3  fr.  —  Emile  Faguet  : 
La  Politique  comparée  de  MimtesquieUj  Rousseau  et  Voltaire;  Société  française  d*Imprimerie  et 
de  Librairie,  in-18  de  399  p.,  3  fr.  50.  —  Jules  Lemaître  :  Quatre  Discours;  Société  fran- 
çaise d'Imprimerie  et  de  Librairie,  in-18  de  151  p.,  2  fr.  —  St^iphane  Amoulin  :  M.  Edouard 
Drumont  et  les  Jésuites  ;  Librairie  des  Deux-Mondes,  in-8  de  204  p.,  3  fr.  —  Riga  Salima  e 
Harem4  et  Musulmans  d'Egypte  ;  Juven,  in-18  de  337  p.,  3  fr.  50.  — Maurice  Herbette  :  Une 
Ambassade  turque  sous  le  Directoire,  avec  neuf  planches  hors  texte  ;  Perrin,  petit  in-S®  de 
343  p.  —  Georges  Moussoir  :  L'Homme- Femme  (Mlle  Sarallette  de  Lange,  1786-1858)  ;  Edi- 
tions duCaniet,  in-12dc  260  p.,  4  fr.  —  Henri  Mazel  :  Quand  les  peuples  se  relèvent;  Perrin, 
in-18  de  355  p.,  3  fr.  50. 

LiTTÂBATURES  ÉTRANGÈRES.  —  G.  de  Rossi  :  Quanto  ilsogno  èjinito;  Torino,  Roma, 
Roux  e  Viareugo,  in- 1 8  de  362  p.,  2  f  r. — La  Vita  Nuova  di  Dante,  con  le  illustrazioni  di  D.-G.  Ros- 
setti  ;  Roma, Torino,  Rouxe  Viarengo,  in-S^de  168  p.,  4fr.  —  Raffaello Barbiera  :  La  principessa 
Belgiofoso,  %  suoi  amici  e  nemici,  il  suo  tempo;  Milano,  Fratelli  Trêves,  in-18  de  436  p., 
5  francs.  —  Edgardo-Allan  Poe  :  //  Libro  dei  Poemi  (traduzione  et  prefazione  di  Ulisse 
Ortensi)  ;  Torino,  Roma,  Roux  e  Viiirengo.  in-18  de  375  p.,  2  fr.  50.  —  Fréd.  Benz  : 
Blut  der  Naechte  ;  Miinchen,  Vereinigte  Druckereien  und  Kunstanstallen,  2  m.  50. — Karl 
Hormann  :  Die  Geheimnisse  von  Berlin  ;  Berlin,  D.  Dreyer.  —  Toni  Mark  :  Standhqfte 
Maedchen  ;  Wiener  Verlag,  2  m.  —  L.  von  der  Ane  :  Wenn  die  Sonne  sînkt  sinkt;;  Berlin, 
O.  Janke,  4  m.  —  Ida  Boy-Ed.  :  Die  saende  Hand\  Stuttgard,  Cotta,  3  m.  50.  —  Hans 
Karlsen  :  Marianne  Wildndberg  ;  Dresden,  Pierson,  4  m.  —  Geo  May  :  Das  kcecktte  ; 
Dresden,  Pierson,  3  m.  —  Rud.  Stratz  :  Alt  HcidAberg  ;  Stuttgard,  Cotta,  8  fr.  50. 

Nouveaux  PI^riodiques.  —  Les  Coulisses,  hebdomadaires;  Paul  Tisseyre-Ananké, 
tiirecteur-rédacteur  :  0  fr.  15  le  numéro;  six  mois,  4  fr.  ;  un  an,  8  fr.  Paris,  quai  Bourbon,  15. 
—  Aujourd'hui,  revue  menauelle  :  0  fr.  50  le  numéro;  six  mois,  3  fr.;  un  an,  5  fr.  Paris, 
rue  du  Renard,  19. 

Guides.  —  Guide  des  Familles  aux  cillest  tTeauxet  stations  thermales  françaises;  A.LaFare, 
in-18  Cîirtonné  do  243  p.,  2  fr.  50.  —  Guide  de.s  Familles  aux  bains  de  mer  (plages  de  la 
Manche  et  de  l'Océan,  30  cartes  des  côtes  de  France);  A.  La  Fare,  in-18  cartonné  de 
351  p.,  2  fr.  50. 

Alduals.  —  Les  Maîtres  de  la  Peinture,  40  reproductions  en  couleurs  de  tîibleaux 
célèbres  des  musées  de  Rome,  Florence,  Venise,  Paris,  Amsterdam,  Munich,  Dresde, 
Berlin,  Londres,  etc.,  présentés  en  un  encadrement  à  biseau  (29  cm/22  cm)  et  enfermés 
dans  cinq  cartons  :  Colin,  40  fr.  les  10  planche.*»,  8  fr,  par  carton  de  8  planches;  8  fr.  un 
lot  de  10  plaiiclies  au  choix,  1  fr.  25  la  jUanche  i.solée;  2  fr.  50  le  cadre  pas.se -partout. 


Le  Gérant:  P.  Descha.mps. 

Paria.  —  Imprimerie  C.  LAMY,  124,  bd.  de  La  Chapelle.  15066 


Les  Cures  miraculeuses  de 
Jésus  de  Nazareth 


I 

Après  le  supplice  d'Ieschou  (i)  de  Nazareth  (3  avril  33?),  ce  qui 
restait  de  ses  disciples  à  Hiérusalem  se  réfugia  à  Torient  du  Jordanes 
(Jourdain),  et  forma  les  petites  églises  de  Pella  et  de  la  Batanœa  (Baschan) , 
dont  firent  partie  quelques  parents  du  nabi. 

Dans  ce  milieu,  les  récits  relatifs  à  sa  vie,  ainsi  que  ses  sentences  et 
ses  paraboles,  se  transmirent  de  bouche  en  bouche,  et,  grâce  à  l'excel- 
lente mémoire  des  sémites,  il  se  peut  que  cette  transmission  ait  été 
quasi  littérale. 

Puis  un  certain  «  Matthaîos  (Matthieu)  rédigea  en  langue  hébraïque  les 
sentences  (2)  d'Ièsous  ». 

Ce  témoignagne  est  de  Papias,  évêque  d'Hicrapolis  en  Phrygia,  mort 
vers  i63,  et  il  nous  a  été  rapporté  par  Eusébios  (3)  dans  son  Histoire 
eçclésiastiq  ne. 

Un  peu  après,  au  dire  du  môme  Papias,  un  certain  Markos  (Marc) 
écrivit  «  ce  que  le  Christos  avait  dit  et  ce  qu'il  avait  fait  »  (4). 
Ces  productions  ne  sont  pas  parvenues  jusqu'à  nous. 
Mais,  peu  après  la  prise  d'Hiérusalem  par  Titus  Flavius  Sabinus 
Yespasianus,  peut-être  vers  Tan  80,  un  auteur  inconnu  composa,  d'après 
elles,  Tévangile  selon  Markos. 

Un  peu  plus  tard,  entre  80  et  100,  un  deuxième  inconnu  composa, 
d'après  cet  évangile  et  le  recueil  prîmilif  de  Mattliaios,  Tévangile  selon 
Matthaîos. 

Un  peu  plus  tard  encore,  un  troisième  inconnu,  travaillant  d'après 
les  recueils  primitifs  de  Markos  et  de  Matthaîos,  d'autres  textes  qui 
ne  nous  sont  pas  parvenus  et  les  traditions  orales,  composa  l'évan- 
gile selon  Loucas  (Luc). 

Enfin,  dans  le  premier  quart  du  deuxième  siècle,  un  quatrième 
inconnu  composa  l'évangile  selon  lûannès  (Jean) . 

Celui-ci  contient  des  interpolations  et  des  traces  de  correction,  et  les 
critiques  allemands  et  hollandais  lui  dénient  tout  caractère  histo- 
rique. 


(1)  En   hébreu  leschou  (contraction  d'Iéschoaa),  en  grec   lèsouij  en  latin  letu,  en  fran- 
çais Jém*. 

(2)  Ta  Xo^ta. 

(3)  Eusébios.  Histoire  eeclésicutique,  m,  39. 

(4)  Ta  'jtJj  toO  Xp'.JTOÙ  T,  XeyOf^Ta  t^  r.poLyJivnoL. 

16 


I 

1 


^^'^^  LA   REVUE   BLANCHE 

Les  évangiles  nous  sont  parvenus  par  des  manuscrits  grecs  du 
v«  siècle. 

Dans  Tétude  qui  va  suivre,  j'ai  donné,  pour  les  citations,  la  préférence 
à  Tévang^le  selon  Markos,  le  plus  ancien  et  le  plus  historique  des 
quatre;  et  j'ai  suivi  la  traduction  nouvelle  (1896)  d'E.  Ledrain,  pro- 
fesseur à  TEcole  du  Louvre. 


Il 

Tout  protoplasma  vivant  ou  bioprotéon  parait  doué  d'une  contractilité 
analogue  à  celle  do  la  fibre  musculaire,  bien  que  très  atténuée. 

J*ai  relevé  cette  contractilité  chez  /|3  espèces  de  cellules  appartenant 
aux  deux  règnes  et  à  divers  tissus  (i). 

Elle  entre  en  jeu  sous  T influence  de  différents  modes  du  mouvement  : 
mécaniques  (pressions,  chocs),  physiques  (ondulations  sonores,  thermi- 
ques, lumineuses,  électriques,  nerveuses)  ou  chimiques  (combinaisons, 
décombinaisons). 

De  plus,  il  paraît  exister  pour  chaque  cellule,  par  rapport  aux  diffé- 
rents modes  du  mouvement,  un  optimum  de  relâchement,  en  deçà  et 
au  delà  duquel  la  contraction  commence,  pour  aboutir  à  une  contraction 
complète  et  persistante,  à  une  sorte  de  tétanos. 

Il  existerait  donc  un  tétanos  nerveux  analogue  au  tétanos  musculaire, 
phénomène  d'autant  moins  surprenant  que  la  cellule  nerveuse  résulte 
de  la  différenciation,  dans  la  série  animale,  d'une  cellule  mixte,  neuro- 
musculaire. 

La  cellule  nerveuse  ou  neurone  est  une  petite  masse  de  protoplasma 
entourée  d'un  chevelu  de  prolongements  fins.  Elle  ressemble  à  un  arbre 
à  tronc  court  muni  de  ses, branches  et  de  ses  racines.  Le  cerveau  et  la 
moelle  sont  formés  par  l'intrication  de  ces  branches  et  de  ces  racines 
protoplasmiques  qui,  en  s'unissant  bout  à  bout,  constituent  les  conduc- 
teurs nerveux. 

On  appelle  circuit  nerveux  un  conducteur  qui,  partant  de  la  péri- 
phérie du  corps,  revient  à  la  périphérie,  après  avoir  passé  parle  cerveau 
ou  la  moelle.  Certains  neurones  possédant  des  prolongements  dMn 
mètre  et  plus  (ce  sont  ces  grands  prolongements  qui,  en  se  fasciculant, 
forment  les  nerfs),  il  n'en  faut  qu'un  petit  nombre  pour  former  un 
circuit  nerveux. 

Ces  circuits  reçoivent  par  un  pôle  l'énergie  qui  résulte  des  impres- 
sions sensorielles  externes  et  internes  et,  en  particulier,  des  réactions 
chimiques  provoquées  par  l'assimilation  des  aliments.  Ils  restituent  au 
monde  extérieur,  par  leur  autre  pôle,  cotte  môme  quantité  d'énergie 
sous  forme  de  contractions  musculaires  et  de  réactions  chimiques.  Il  en 
résulte  que  le  système  nerveux  n'est  qu'un  lieu  de  passage,  une  simple 
machine  à  laquelle  est  applicable  la  loi  de  la   conservation  de  l'énergie. 


(1)  \y  Ch.  Binet  Sanglé.   L'Amiboi$me  dei  nctirotief,  Progrès  médical,  19  octobre  1901. 


LES   CURES   MIRACULEUSES   DE   JÉSUS    DE   NAZARETH  243 

La  restitution  de  Ténergie  aa  monde  extérieur  ne  se  fait  d'ailleurs 
pas  selon  un  débit  constant.  En  effet,  le  neurone  est  nû  accumulateur 
comparable  à  Taccumulateur  électrique,  et  Ton  peut  se  représenter 
chaque  circuit  nerveux  comme  une  série  d'accumulateurs  qui,  grâce  à 
leur  contractilité,  pourraient  se  séparer  momentanément  les  uns  des 
autres. 

Lorsque,  sous  Tinfluence  d'un  mode  quelconque  du  mouvement,  le 
neurone  et  ses  prolongements  viennent  à  se  contracter,  il  en  résulte  la 
formation,  dans  ces  prolongements,  par  suite  de  changements  dans  la 
densité  de  leur  substance,  de  zones  mauvaises  conductrices,  des  barrages 
qui  arrêtent  le  courant  nerveux,  et  que  j'ai  appelés  les  neuro^diéUe^ 
triques  (i).  Et  alors,  de  deux  choses  Tune,  ou  ce  courant  change  de 
voie,  ou  son  énergie  s'accumule  dans  les  neurones  situés  en  amont  des 
neuro-diélectriques. 

C'est  à  une  contraction  persistante,  à  un  tétanos  des  neurones  que 
sont  dus,  selon  moi,  les  phénomènes  hystériques  (2). 

L'hystérique  est  un  malade  dont  les  neurones  ont  subi,  par  suite  d'un 
traumatisme  ou  d'une  intoxication,  une  modification  particulière,  modi* 
fication  qui  se  traduit  par  une  exaltation  de  leur  contractilité,  par  une 
prédisposition  au  tétanos.  De  même,  dans  la  fibre  musculaire  intoxi- 
quée ou,  ce  qui  revient  au  même,  fatiguée,  le  tétanos  se  produit  plus 
rapidement  et  dure  plus  longtemps  que  dans  la  fibre  saine. 

Parmi  les  modes  du  mouvement  qui  peuvent  déterminer  le  tétanos  du 
neurone  de  Thystérique,  il  convient  de  citer  les  ondulations  ner- 
veuses elles-mêmes.  Ces  ondulations  prennent  naissance  dans  le 
neurone.  Elles  résultent  de  la  transformation  des  mouvements  exté- 
rieurs qui  lui  parviennent,  de  mêipe  que,  dans  les  piles,  les  ondulations 
électriques  résultent  de  la  transformation  de  mouvements  chimiques. 

Certaines  impressions  sensorielles  peuvent  rendre  le  dégagement 
des  ondulations  nerveuses  si  rapide  et  si  intense  qu'il  revêt  le  caractère 
d'une  explosion. 

Ces  explosions  ont  pour  conséquence,  d'une  part  l'ébranlement  des 
neurones,  d'autre  part  un  phénomène  de  conscience  qui  est  t émotion. 
Sous  leur  influence,  les  neurones  de  l'hystérique  peuvent  entrer  en 
contraction  persistante  :  d'où  formation  de  neuro-diélectriques,  arrêt  du 
courant  nerveux  et,  par  suite,  anesthésies  paralysies,  ou  phénomènes  de 
court  circuit  :  contractures  et  secousses  musculaires. 

Mais  aussi,  sous  cette  même  influence,  le  neurone  de  l'hystérique 
tétanisé  peut  se  relâcher;  d'où  disparition  des  neuro-diélectriques, 
rétablissement  du  courant  nerveux  et,  par  suite,  guérison  des  anesthé- 
sies et  des  paralysies,  cessation  des  contractures  et  des  secousses. 

De  même,   dans  la  télégraphie   sans  fil,  un  choc  sur  le  cohéreur 


(1)  On  appelle  en  électricité  diélectrique  tonte  portion  de  l'espace  qui  oppose  un  obstacle 
au  passage  des  ondulations  électriques.  —  Ch.  Binet-Sanglé.  ThîoHe  des  neuro-diélectriques 
Archives  de  neurologie,  septembre  1900. 

(2)  Ch.  Binet-Sanglé.  Le  Mécanisme  des  phénomènes  hystériques,  EeYue  de  l'hjpno- 
tisme,  1901. 


a4/|  LA  REVUE   BLANCHE 

d'Oliver  Lodje,  peut,  en  déplaçant  la  limaille  d'argent,  intercepter  le  pas- 
sage des  ondulations  électriques,  comme  un  autre  choc  peut  le  rétablir. 

Tel  est  le  mécanisme  par  lequel  Témotion  guérit  les  accidents  hysté- 
riques. Les  cures  par  suggestion  sont  avant  tout  des  cures  par  émotion. 
Jamais  un  médecin  qui  ne  sait  imposer  à  ses  malades  ne  fera  de 
pareilles  cures. 

Or,  de  même  que,  pour  une  quantité  d'énergie  donnée,  les  effets 
d'une  explosion  sont  d'autant  plus  intenses  que  son  champ  d*expan- 
sion  est  plus  restreint,  de  même  une  émotion  est  d'autant  plus 
efficace  que  les  neurones  sur  lesquels  elle  porte  sont  en  moins  grand 
nombre.  Telle  est  la  raison  pour  laquelle  les  suggestions  réussissent 
mieux  chez  les  sujets  hypnotisés. 

.  C'est  que,  dans  l'hypnose,  un  grand  nombre  de  neurones  sont 
rétractés  et  par  suite  soustraits  aux  explosions  nerveuses  qui  éclatent 
dans  les  neurones  étendus,  dont  l'ébranlement  est  ainsi  d'autant  plus 
considérable 

L'hypnose  n'est  donc  qu'un  adjuvant  de  la  suggestion.  Elle  n'en  est 
nullement  la  condition  indispensable.  Tel  suggestionneur  d'un  grand 
prestige  déterminera,  chez  un  sujet  éveillé,  des  phénomènes  qu'un 
autre  suggestionneur  d'un  prestige  moindre  ne  pourra  obtenir  que  chez 
un  sujet  en  état  d'hypnose. 

En  raison  de  l'impression  qu'il  produisait  chez  les  individus  les  plus 
simples  de  son  époque,  leschou  de  Nazareth,  qui,  atteint  de  dégéné- 
rescence mentale  avec  délire  des  grandeurs  (ij  se  croyait  doué  d'un 
pouvoir  surnaturel,  fut  un  grand  guérisseur  d'accidents  hystériques. 

11  eut  probablement  à  subir  au  début  de  sa  carrière  des  échecs  nom- 
breux, échecs  que  les  évangiles  n'ont  d'ailleurs  pas  toujours  passé 
sous  silence.  Mais  une  première  cure  en  entraîna  d'autres,  et  bientôt  sa 
réputation  grandit  de  telle  sorte  qu'il  guérit  la  plupart  des  hystéri- 
ques qui  se  présentèrent  à  lui.  Il  en  est  de  même  de  nos  jours,  où 
tel  médecin  hypnotiseur  voit  ses  cures  se  multiplier  suivant  une  pro- 
gression en  quelque  sorte  mathématique. 

leschou,  —  est-il  besoin  de  le  dire  ?  —  ne  guérit  par  suggestion  que 
des  symptômes  nervtux  résultant  d'un  trouble  purement  fonctionnel  des 
neurones.  Il  lui  eût  été  aussi  impossible  de  faire  marcher  un  paraplé- 
gique (paralysie  des  membres  inférieurs)  par  section  de  la  moelle,  que  de 
faire  repousser  un  membre  amputé.  Aussi  bien  les  évangiles  ne  nous 
parlent-ils  point  de  pareilles  cures  ;  et  c'est  là  une  des  preuves  de  la 
bonne  foi  de  leurs  auteurs. 

Les  passages  de  ces  écrits  où  il  est  question  de  maladies  guéries  par 
suggestion  sont  de  trois  sortes  : 
Les  premiers  ne  comportent  aucune  spécification. 
Les  seconds  ne  font  qu'énumérer  les  affections  guéries. 
Les  troisièmes  relatent  la  cure  avec  plus  ou  moins  de  détails. 

(1)  Jules  Soury.   Ji'iw*  et  la  rdiffion  d'Itraêl,  Paris,  1899,  Charpentiefr. 


LES   CURES   MIRACULEUSES   DE  JÉSUS  DE   NAZARETH  245 

111 
CAS    NON    SPÉCIFIES 

Les  passages  de  la  première  sorte  sont  au  nombre  de  cinq.  Je  les 
donne  ci-dessous  en  suivant  Tordre  d'ancienneté  probable  des  évangiles 
qui  les  contiennent. 

1*  Lorsqu'Ieschou  vint  dans  le  territoire  de  Génésareth,  «  ce  fut  un  grand 
mouvement  dans  toute  la  contrée  d'alentour  ;  on  se  mit  à  lui  apporter  de 
toutes  parts,  dans  de  petits  lits,  ceux  qui  se  portaient  mal.  Là  où  Ton  appre- 
nait que  se  tenait  lèsous,  et  partout  où  il  entrait,  dans  les  bourgs,  les 
villes  et  les  campagnes,  on  déposait  les  malades  dans  les  places  publiques, 
et  on  le  priait  que  ceux-ci  pussent  toucher  au  moins  le  bord  de  son  vêtement, 
et  tous  ceux  qui  le  touchaient  étaient  guéris.  » 

ÉvanffiU  sdon  Markoê,  VI. 

Ce  passage  est  reproduit  textuellement  dans  l'évangile  selon  Mat- 
thaios  (XIX).  La  phrase  «  tous  ceux  qui  le  touchaient  étaient  guéris  » 
est  une  exagération  orientale. 

a*>  Comme  cela  eut  lieu  de  tout  temps,  les  guérisons  qui  passaient 
pour  miraculeuses  chez  les  Judéens  étaient  attribuées  à  divinité  lors- 
qu'elles étaient  obtenues  par  les  orthodoxes,  et  au  démon  lorsqu'elles 
étaient  obtenues  par  les  hérétiques.  C'est  en  vertu  de  cette  loi  hiérolo- 
gique  queJes  prêtres  romains  accusent  de  satanisme  les  hypnotiseurs 
modernes. 

Or  leschou  était  un  hérétique  pour  les  Pharischim  (Pharisiens),  c'est- 
à-dire  pour  les  Judéens  orthodoxes  et  piétistes  de  son  temps,  qu'il 
attaquait  d'ailleurs  dans  ses  discours.  Aussi  attribuaient-ils  ses  cures 
à  Baalzeboub,  et  songeaient-ils  même  à  le  faire  mourir. 

<'  Mais  lèsous,  l'ayant  appris,  partit  de  là,  accompagné  d'une  foule  de  gens, 
qu'il  guérit  tous,  leur  interdisant  de  le  publier.  » 

Évangile  idon  MatthaioSj  XI T. 

Ce  passage  est  reproduit  dans  l'évangile  selon  Loucas. 

La  discrétion  que  leschou  exigeait  en  échange  de  ses  cures  était 
motivée,  ainsi  qu'on  le  verra  dans  la  suite,  non  seulement  par  la  crainte 
de  susciter  la  colère  des  Pharischim,  mais  aussi  par  l'appréhension  de 
voir  affluer  les  malades  en  trop  grand  nombre. 

30  «  Quand  lèsous  eut  achevé  ces  propos,  il  advint  qu'il  partit  de  la  Gali- 
laia  (Galilée)  et  gagna  le  territoire  de  la  loudaia  (Judée)  au  delà  du  lordanès 
(Jourdain).  Des  foules  nombreuses  le  suivirent,  et  là  il  les.  guérit.  » 

Évangile  selon  McUthaîos,  XII. 

4«  Comme  il  s'était  retiré  à  Bethsaida,  l'apprenant,  «  la  foule  le  suivit;  il 
l'accueillit,  lui  parla  du  royaume  de  Dieu,  et  guérit  ceux  qui  avaient  besoin 
de  guérison.  » 

ÉvanffUt  «e/o»  Loueat^  IX. 


a'|6  LA  REVUE   BLANC HB 

S""  a  Après  cela  lèsous  passa  la  mer  de  Galilaia,  c'est-à-dire  de  Tiberias.  Il 
était  suivi  d*une  nombreuse  foule,  parce  qu'on  voyait  les  miracles  opérés  par 
lui  sur  les  malades.  » 

Évangile  selon  Jôannhj  Vf. 

m 

CAS    SPÉCIFIÉS,    MAIS   XOX    DÉCRITS 

Les  passages  de  la  seconde  sorte  sont  au  nombre  de  sept.  Les  voici 
dans  le  même  ordre  que  les  précédents. 

1*  i<  Le  soir  venu,  comme  se  fut  couché  le  soleil,  on  porta  près  de  lui  tous 
les  malades  et  les  démoniaques  (1)  et  tout  le  bourg  était  rassemblé  à  sa 
porte.  11  guérit  tous  ceux  qui  étaient  malades  de  diverses  maladies  et  expulsa 
de  nombreux  démons,  ne  permettant  point  à  ceux-ci  de  parler...  Il  allait 
donc,  préchant  en  leurs  synagogues,  par  toute  la  Galilaia  et  chassant  les 
démons.  » 

Évangile  selon  Markw.  I. 

Ce  passage  est  reproduit  dans  les  évangiles  selon  Matthaîos  (YIII}*  et 
^elon  Loucas  ilV). 

2**  «  lèsous  prit  place  sur  un  lieu  uni  avec  la  foule  de  ses  disciples  et  une 
grande  masse  de  peuple  venu  de  toute  la  loudaia,  de  Hierousalem,  de  la 
contrée  maritime  de  Tyros  et  de  Sidôn,  lequel  était  accouru  pour  l'entendre 
et  pour  être  guéri  de  ses  maladies;  et  ceux-là  aussi  étaient  guéris,  que  tour- 
mentaient les  esprits  immondes  (2).  Toute  la  multitude  tâchait  de  le  toucher, 
car  une  vertu  sortait  de  lui,  de  façon  qu'il  leur  rendait  à  tous  la  santé.  » 

KvangiU  ulon  Lviicas,  VI. 

3«  «  Un  jour  des  Pharisiens  vinrent  dire  à  lèsous  :  «  Éloig:ne-toi  et  quitte  le 
pays,  car  Hèrôdès  te  veut  tuer.  —  Allez  dire  à  ce  renard,  répondit  lésons  • 
Je  chasse  les  démons  (:))  et  j*opèreles  guérisons  aujourd'hui  et  demain.  » 

Évangile  selon  Loucas,  XIII. 

Op  croyait  en  effet  dans  l'antiquité  que  les  attaques  d'hystérie  et  d'épi- 
lepsie,  ainsi  que  les  diverses  man*  éstations  de  la  folie,  l'étaient  dues  à  la 
présence  de  démons  dans  le  corps  de  Thomme.  Or  ces  accidents  sont 
curables  par  suggestion. 

4^  «  11  advint  ensuite  qu'Ièsous  passa  de  ville  en  ville  et  de  bourgade  en 
bourgade,  prêchant  et  annonçant  le  royaume  de  Dieu  ;  et  les  douze  étaient 
avec  lui,  et  aussi  quelques  femmes  guéries  d'esprits  malins  et  d  asthénies  (4), 
Maria  surnommée  Magdaléenne  et  de  qui  étaient  sortis  sept  démons,  et 
lêanna,  femme  de  Chouza,  intendant  d'Hérêdès,  Sousanna  (5)  et  plusieurs 
autres,  lesquelles  l'aidaient  de  leur  avoir.  » 

I^vangUe  tlon  Loucas,   Vf  II. 


^2)  Ot  o)(^Xoû(ievoi  UTTÔ  -nveyfiiTCov  àxaBipTcuv. 
(3)  'Ex6éXX<i>  ôx'.{jLÔvts. 

(.|)  Te06paite'j|Ji£vat  'jtto  irvE'juàTtDV  Trovr^pwv  xal  ajOevE'.ôjv. 
^5)  Eu  hébreu  SchoechaaiUL 


LES   CURES    MIRACULEUSES   DE   JÉSUS    DE    NAZARETH  2/17 

Ces  femmes  étaient  des  hystériques  et  des  neurasthéniques  guéries 
par  suggestion.  J'ai  cru  devoir  en  effet  substituer  le  mot  «  asthénie  » 
au  mot  «  maladie  »  par  lequel  E.  Ledrain  traduit  à^évci»,  qui  signifie 
en  Téalité  faiblesse,   impuissance,  langueur. 

Maria  de  Magdala,  qui  avait  été  possédée  de  sept  démons  (i),  était 
une  hystérique  à  grandes  crises. 

J'étudierai  plus  loin  la  psychothérapie  des  accidents  hystériques. 
Quant  à  la  neurasthénie,  plusieurs  praticiens  l'ont  traitée  avec  suCcès 
par  suggestion,  entre  autres  :  Bernheim,  professeur  à  la  Faculté  de 
médecine  de  Nancy,  Edgard  Bérillon(2),  professeur  libre  à  la  Faculté 
de  médecine  de  Paris,  Antoine  Mavroukakis  (3),  Valentin  (4)  et  Paul 
Hartemberg  (5).  Ces  derniers  ont  employé  avec  succès  la  suggestion  à 
Tétat  de  veille.  J'ai  obtenu  des  guérisons  analogues. 

S»  «lèsous  circulait  par  toute  la  Galilaia,  enseignant  en  leurs  synagogues, 
annonçant  l'évangile  du  royaume,  guérissant  dans  le  peuple  toute  maladie 
et  toute  langueur  (6),  si  bien  que  sa  renommée  courut  par  *oute  la  Syria;  et 
lui  présentait-on  tous  les  gens  mal  portants,  atteints  de  div-rses  maladies 
ettourments,  démoniaques,  lunatiques  et  paralytiques  (7),  et  il  les  guérissait 
Et  de  grandes  foules  l'accompagnaient  de  la  Galilaia,  de  la  Décapole,  de 
Hierosolyma,  de  la  loudaia  et  d'au-delà  du  lordanès. 

Évangile  selan  Matthaios,  IV. 

Le  mot  a  lunatique  »  traduction  d'un  mot  grec  qui  signifie  fantasque, 
bizarre,  changeant,  désigne  ici  les  sujets  atteints  d'une  des  affections 
mentales  qui  sont  curables  par  suggestion.  On  croyait  autrefois  que 
la  bizarrerie  du  caractère  était  due  à  l'influence  de  la  lune.  Quant  au  mot 
tt  paralytiques  » ,  il  désigne  les  sujets  atteints  de  paralysies  hystériques. 

6»  a  lèsous  circulait  par  toutes  les  villes  et  les  bourgades,  enseignant  dans 
leurs  synagogues,  préchant  la  nouvelle  du  royaume  et  guérissant  toute 
maladie  et  toute  langueur  (8)  parmi  le  peuple.  » 

Écangile  telon  MaUhaioBy  IX. 


(1)  Sept,  uombre  fatidique  pour  toute  Vantiquité  sémitique. 

(2)  Edgard  Bérillon.  —  Neurasthénie  (/rate  guérie  par  sugçestion  hypnotique.  Bévue  de 
l*hynoptisme,  1890,  page  330).  —  /vf#  iudknfîons  formeUe$  de  la  iuggestion  hypiwtiqv^.  en 
psychiatrie  ei  en  nenro-patholoffie.  lievue  de  rhypnotiame,  18dl,  page  97. 

(3)  Antoine  Ma\Toakakis .  —  Leg  neurasthéaiques  et  la  suggeiiion.  Bévue  de  ITij-pnotisme, 
18U3,  page  874. 

(4)  P.  Valentin.  —  Du  traiteimnt  iles  neuranthiniei  graves  par  la  psycJiothrrapit.  Revue 
de  l'hypnotisme,  1897,  page  110.  —  IlypocJtohdrie.  consécutive  à  une  hyHêro-nenra9tkénie^ 
d^origine  toxi'injectieujfe.  Onêrison  en  cinq  si'^ances  de  suggestion  sans  hypnote.  Revue  de 
l'hypnotisme,  1898,  page  11. 

(5)  Paul  Hartemberg.  —  Un  cas  de  neurasthinie  psychique  guéri  par  la  dynamagniie  sug- 
gestive. Revue  de  l'hypnotisme,   1898,  page  42. 

(6)  llâ^av  vÔTOv  xat  Trâyav  ;jiaXaxîav. 

E.  Ledrain  traduit  ce  dernier  mot  par  infirmité.  J'ai  préféré  le  traduire  par  langueur,  comme 
ce  linguiste  le  fait  d'ailleurs  en  d'antres  endroits.  Chassang  donne  les  versions  suivantes  : 
mollesse^  langueur,  faiblesse  de   raracti-re.  La   racine    [IOlK   implique  ridée  de  mollesse. 

(7)  ITotxtXai;  voToi;  xat  fiaffàvoi;  Tjvs^rotiévo'j;,  xal  Sai[ioyiÇojjiivou;,  xal  aeXr,- 
v.aïO'JiÉvo'j;,  xai  TrapaXux'.xoj;. 

(8)  Ilâ^av  vôjov  xxi  -ajxv  uaXaxtav. 


a/48  LA  RBVUÇ   BLANCHE 

7<>  «  Or  lôannès  (1)  [Jean  le  Baptiste],  ayant  appris  dans  la  prison  les  œuvres 
de  lèsous,  ini  envoya  dire  par  deux  de  ses  disciples  :  «  Es-tu  celui  qui  doit 
venir,  ou  bien  en  attendrons -nous  un  autre  ?  » 

lèsous  leur  répondit  en  ces  termes  :  «  Allez  redire  à  lôannès  ce  que  vous 
entendez  et  voyez  :  Des  aveugles  voient  et  des  boiteux  cheminent;  des 
lépreux  sont  purifiés  et  des  sourds  recouvrent  Touïe;  des  morts  ressus- 
citent (2).  » 

Érangiie  selon  Matthaîot,  XL 

Ce  passage  est  reproduit  dans  l'évangile  selon  Loucas 
La  proposition  «  des  aveugles  voient  »  désigne  Tamaurose  ou  le  blé- 
pharospasme  hystérique;  des  boiteux  cheminent,  fa  claudication  hys- 
térique par  contracture  ou  paralysie  des  membres  inférieurs  ;  «  des 
sourds  recouvrent  l'ouïe  »,  la  surdité  hystérique;  «  des  morts  ressus- 
citent »,  la  léthargie.  ^ 

Je  consacrerai  plus  loin  quelques  pages  à  la  psychothérapie  de  Tamau- 
rose,  du  blépharospasme  et  de  la  surdité  hystérique,  de  la  léthargie  et 
de  certaines  maladies  de  la  peau.  Quant  à  la  guérison  par  suggestion 
de  la  claudication  hystérique,  c'est  là  un  phénomène  banal  pour  tout 
neuro  thérapeute . 

Charcot  (3)  a  guéri  par  suggestion  hypnotique  une  jeune  fille  atteinte 
de  pied  bot  varus  droit  hystérique  avec  rigidité  du  genou  et  rotation  de 
la  cuisse  en  dedans,  déformation  due  à  des  contractures  et  qui  déter- 
minait une  gêne  dans  la  marche. 

Des  guérisons  analogues  ont  été  obtenues  par  Burot  (4),  professeur  à 
l'école  de  médecine  de  Rochefort,  (coxalgie  hystérique),  par  CLemoine^ 
professeurà  la  Faculté  libre  de  Lille  (5),  (névralgie  sciatique  avec  parésie 
t'^stérique  du  membre  inférieur  droit  déterminant  une  gêne  dans  la 
marche),  Gorodichze  (6),  (contracture  hystérique  du  membre  inférieur 
gauche  déterminant  une  pseudo-ankylose  du  genou  et  un  pied  bot 
talus),  Edgard  Bérillon  (7)  (pied  bot  varus  hystérique  très  accentué).  La 
cure  de  Gorodichze  fut  obtenue  à  l'état  de  veille. 

Desplats,  professeur  de  clinique  médicale  à  la  Faculté  libre  de  Lille, 
rapporte  le  cas  d'une  fille  de  douze  ans,  atteinte  depuis  trois  mois  d'une 
contracture  de  membre  inférieur  gauche  qui  rendait  la  marche  impos- 
sible, et  avait  donné  lieu  au  diagnostic  d'arthrite  du  genou.  La  sugges- 


(1)  En  hébreu  lohan&n. 

(2)  ToçXol  àvaôXiirouffi,  xaî  /(oXoi  TTEpi-aTOÙari,  Xerpol  xaOapiÇovTa».,  xai  xcjcpot 
àxououŒt,  vexpot  èYeipovTai. 

(8)  Charcot.  Lliypnotisme  en  thérapeutique.  Guérison  d'tine  contracture  hystérique:  Rerue  de 
rhypnotieme,  1887,  p.  296.  . 

(4)  Burot.    Grande  hystérie  guérie  par  VemjAoi  de  la  suggestion    et    de    l'autO'Suggestion. 
Revue  de  l'hypnotisme,  1887,  p.  360. 

(5)  G.  Leraoine.  De  V  hypnotisme  par   les  miroirs  rotatifs  dans  le  traitement  de  V hystérie^ 
Revue  de  Thypnotisme,  1893.  p.  08. 

(6)  Gorodichze.  Contracture  psychique  guérie  par  la  suggestion  à  l'état  de  ve'dle.  Revue  de 
'hypnoti-me,  1898  p.  347. 

(7)  Edgard  Bérillon.  Guérison  d^une  contracture  par   le  transfert   dans  Vétat  hypnotique. 
Revue  de  l'hypnotisme,  mars  1898.  y 


LES   CURES   MIRACULEUSES   DE   JÉSUS   DE   NAZARETH  249 

tion  hypnotique  fil  disparaître  instantanément  celte  contracture.  Des- 
plats raconte  raconte  sa  cure  de  la  manière  suivante  :  «  Posant  le  pied 
de  la  malade  à  terre,  je  lui  dis  :  «  Levez-vous  !  »et  elle  se  leva  :  «  Mar- 
chez !  »  et  elle  marcha  :  «  Mettez-vous  à  genoux  !  »  et  elle  s'agenouilla  ». 
A  son  réveil,  Tenfant  était  stupéfaite.  Le  père,  qui  Tavait  amenée,  pleu- 
rait (ij. 

J'ai  guéri  moi-même  par  suggestion  à  l'état  de  veille,  un  jeune  garçon 
atteint  d'une  contracture  hystérique  des  muscles  de  la  jambe,  détermi- 
nant la  claudication.  Je  lui  fis  mettre  la  jambe  nue  et  lui  annonçai  que 
j'allais  le  guérir  instantanément  en  lui  touchant  Je  genou.  C'est  ce  qui 
eut  lieu.  Sur  mon  ordre,  il  se  leva,  aussitôt  et  se  mit  à  sauter  et  à  courir. 
Toute  douleur  et  toute  claudication  avaient  disparu.  L'étonnement  de  la 
mère  était  à  son  comble.  L'enfant  déclara  que  j'étais  sorcier. 

Bidon  (2),  médecin  des  hôpitaux  de  Marseille,  et  Font  (3),  ont  rap- 
porté des  cas  analogues.  La  cure  de  Font  fut,  comme  la  mienne,  obtenue 
à  l'état  de  veille. 

Enfin  Chiltov  (4),  professeur  à  l'Université  de  Kharkov,  a  guéri,  par 
suggestion  hypnotique,  un  homme  atteint  d'hémiplégie  droite  (paralysie 
du  côté  droit  du  corps)  déterminant  la  claudication. 

8*  M  Et  de  là  [du  territoire  de  Tyros  et  de  Sidôn],  lèsous  partit  et  vint  près 
de  la  mer  de  Galilaia,  où,  montant  sur  la  montagne.,  il  s'y  assit.  Des  foules 
nombreuses  accoururent  à  lui,  ayant  avec  eux  des  boiteux,  des  aveugles, 
des  sourds-muets,  des  estropiés,  et  beaucoup  d'autres  (5)  qu'on  mit  à  ses 
pieds  ;  et  il  les  guérit.  Aussi  s'émerveilla-t-elle  la  multitude,  voyant  les 
muets  parler,  les  estropiés  remis,  les  paralytiques  cheminant  et  les  aveugles 
voyant  (6).  » 

Évangile  telon  Matthaios,  {^V)' 

Le  mot  sourds-muets  désigne  des  sujets  atteints  de  surdi-mutité 
hystérique,  et  le  mot  estropié^  des  sujets  atteints  de  contractures  hysté- 
riques des  divers  membres. 

Je  puis  aborder  maintenant  l'étude  des  cures  dont  les  évangiles  nous 
ont  laissé  un  récit  détaillé. 


(1)  Desplats.  L'Hypnotisme  agent  thérapeutique.  Revue  de  lliypnotiame.  Août  1897 

(2)  Bidon.  Claudication  guérie  par  tuggeatiwi.  Bévue  de  l'hypnotiame.  Mai  1899. 

(3)  Font.    Traitement  de  l'kjfttérie  et  de  la  neurasthénie  par  suggestion.  Revue  de  psycho- 
logie.  Février  1901. 

(4)  Chiltov.  Traitement  et  guérison  par  suggestion  hypnotique  d'un  cas  d'hémiplégie  omc 
apoplexie.  Revue   de  l'hypnotiame,  1887,   p.  34 

(5)  XioXo'jç,  xucpXoûç,  xu)çoj<;,  xuXXoùç  xatt  ïzipoMç  iroXXou^. 

(6)  Kwoo'jç  XaXoûvxaç,  xuXXoù<  ôytei;,  x***^o^<  TceptTcaTOÙVTaç  xal  •cu^Xoùç   pXI- 
itovxa^. 


orSo  LA  REVUE   BLANCHE 

IV 

AMAUROSE   OU   BLBPUAnOSPASMB   HYSTÉRIQUE 

Premier  cas. 

Ils  atteigoirent  ensuite  Hiérichcms.  lèsous  partit  de  là  avec  ses  disciples  et 
une  troupe  nombreuse.  Un  aveugle  (1)  Bartimaios  (2),  fils  de  Timaios,  était 
assis  auprès  du  chemin  et  mendiait.  Celai-ci  apprenant  que  lèsous  passait, 
se  prit  à  crier  ces  mots  :  «  lèsous,  fils  de  David,  aie  pitié  de  moi  !  »  Plusieurs 
le  menacèrent  afin  qu'il  se  tût,  mais  il  clamait  encore  davantage  :  c<  lèsous» 
fils  de  David,  aie  pitié  de  moi  !  » 

lèsous,  s'étant  arrêté,  commanda  d'appeler  l'aveugle,  ce  qu'ils  firent  en  lui 
disant  :  «  Bon  courage.  Lève-toi,  il  t'appelle  ».  Jetant  bas  son  manteau,  il  se 
leva  et  s'en  vint  vers  lèsous,  lequel  lui  parla  en  ces  termes  :  «  Que  veux-tu 
que  je  te  fasse?  —Maître,  que  je  recouvre  la  vue,  répondit  l'aveugle.  —•  Va- 
t'en,  reprit  lèsous,  ta  foi  t'a  sauvé  !  » 

Et  aussitôt  il  vit  (3),  puis  il  suivit  lèsous  parle  chemin. 

Kvangile  selon  Markoiy  X. 

Pour  rendre  la  cure  plus  extraordinaire,  l'évangile  selon  Matthaîos 
(XX)  double  le  nombre  des  aveugles. 

L'évangile,  selon  Loucas  modifie  également  dans  le  sens  du  mer- 
veilleux les  paroles  prononcées  par  leschou. 

On  a  pu  remarquer  en  effet,  que  celui-ci,  dans  un  sentiment  de  pru- 
dence que  j'aurai  encore  roccasion  de  signaler,  et  qui  d'ailleurs  n'était 
pas  incompatible  avec  le  délire  des  grandeurs  dont  il  était  atteint,  ne 
dit  pas  à  l'aveugle  :  «  Recouvre  la  vue  !  »  mais  simplement  :  «  Va-t'en, 
ta  foi  t'a  sauvé  »,  ce  qui,  en  cas  d'échec,  pouvait  s'entendre  :  «  Ta  foi 
te  vaudra  le  royaume  des  cieux  ».  Or  l'évangile  selon  Loucas  iXVIII), 
qui  est  postérieur  à  l'évangile  selon  Markos,  prête  à  leschou  les  paroles 
suivantes  :  «  Recouvre  la  vue  (4),  ta  foi  t'a  sauvé.  » 

Deuxième  cas? 

On  trouve  encore  le  récit  d'une  cure  de  cécité  dans  l'évangile  selon 
Matthaîos,  au  chapitre  IX.  Mais  il  est  tellement  analogue  au  précé- 
dent, qu'on  est  en  droit  de  se  demander  s'il  n'y  a  pas  là  une  simple 
répétition,  répétition  d'ailleurs  facile  à  comprendre  si  l'on  songe  à  la 
façon  dont  les  évangiles  furent  composés  : 

a  lèsous  s'étant  en  allé  de  là,  deux  aveugles  le  suivirent  criant  ces  mots  : 
«  Aie  pitié  de  nous,  fils  de  David  !  »  Et  quand  il  eut  pénétré  en  la  maison,  les 
aveugies  vinrent  au-devant  de  lui  et  lèsous  leur  dit  :  «  Croyez- vous  que  j'aie 


(i)  Tu(pX<5<;. 

(2)  En  hébreu  Bar-Thaimou  (le  fils  de  Thaîmou).   Il  y  a  dans  le  texte  grec  une  répéti- 
tion indiquant  que  Tautenr  ignorait  l'hébreu. 
(5)  Kat  riôé(j)(;  àvéCXstj^. 
(4)  'Avà6Xe<J/ov. 


LES   CURES   MIRACULEUSES    DE   JÉSUS   DE   NAZARETH  2JI 

le  pouvoir  de  faire  cela? —  Oui,  seigneur,  »  lui  répoDdireni-ils.  Alors,  il 
toucha  leurs  yeux  (1)  disant  :  «  Qu'il  soit  fait  selon  votre  foi  l  ».  Leurs 
yeux  s'ouvrirent  (2).  lèsous  leur  imposa  silence  en  ces  termes  :  «  Prenez 
garde  que  personne  ne  le  sache!»  Ceux-ci,  partant,  étendirent  sa  renom- 
mée   dans  toute  la  région. 

Évangile  teîon  Matthahs,  IX. 

Il  ne  faut  donc  retenir  pour  historique  que  la  guérison  de  Taveugie 
de  Hiérichous,  telle  qu'elle  est  rapportée  dans  Tévangile  selon  Markos. 

il  s'agissait,  d*une  d'amaucose  hystérique  totale  ou  d'un  blépharos- 
pasme  hystérique  complet. 

L'amaurose  (àjjiajpwît;  —  obscurcissement)  ou  cécité  hystérique 
est  due,  selon  moi,  à  la  rétraction  des  neurones  qui  sont  le  théâtre  des 
sensations  visuelles.  Cette  affection,  qui  débute  le  plus  souvent  dune 
manière  soudaine,  peut  durer  des  mois  et  disparaître,  comme  elle  est 
venue,  tout  d'un  coup,  à  la  suite  d'une  attaque  d'hystérie  ou  d'iihe 
émotion.  Briquet,  Marlow,  Wudermann,  Pitres  en  ont  rapporté  des 
exemples.  Elle  peut  aussi  disparaître  par  suggestion  comme  Pont 
prouvé  Bernheim  (3)  et  Valude  (4),  médecin  des  Quinze  Vingts. 

Le  cas  de  Valude  a  trait  à  un  paysan  hystérique  dont  Pœil  droit  ne 
pouvait  que  distinguer  le  jour  de  la  nuit.  La  guérison  eut  lieu  par 
suggestion  à  Pétat  de  veille. 

Leblépharospasme  (  pXéçapov= paupière,  jTraaao;  =  hystérique)  consiste 
dans  une  contracture  du  muscle  orbiculaire  des  paupières,  contracture 
qui  a  pour  conséquence  la  fermeture  spasmodique  des  yeux.  Cette 
affection  est  due,  selon  moi,  à  la  rétraction  des  neurones  moteurs  infé- 
rieurs qui  innervent  le  muscle  orbiculaire.  Ces  neurones  se  trouvant 
ainsi  isolés  des  autres  et  fonctionnant  pour  leur  propre  compte,  il  en 
résulte  un  phénomène  tout  à  fait  analogue  à  ce  qu'on  appelle  en  élec- 
tricité phénomène  de  court  circuit.  Seulement,  ici,  le  court  circuit,  au 
lieu  de  se  traduire  par  une  production  de  chaleur  ou  de  lumière,  se 
traduit  par  ja  contraction  intense  et  continuelle  d'un  muscle.  Celte 
affection  est  curable  par  suggestion. 

Edgard  Bérillon  a  guéri  en  une  seule  séance  d'hypnose  une  jeune  tille 
atteinte  d'un  blépharospasme  hystérique  complet  datant  de  treize 
mois  (5). 

De  Bourgon  (6),  ancien  chef  de  clinique  aux  Quinze-Vingts,  chirur- 
gien en  chef  du  service  d'ophtalmologie  de  PhÔpital  Saint-Joseph,  a 


(1)  ToTE  rfy'X'zo  -zôjyj  ô'vOaX'JLÔJV  auTwv. 

(2)  Kat  àvîio^Or^Tav  aÙTwv  o\  ocpOaXjJiol. 

(3)  Bernheim.  De  l'amaurote  hystérique  et  de  l'amaurose  Èiiggciitipe.  Revue  de  ITiyi^no- 
tisme,  1887,  p.  69. 

(i)  E.  Valude.  Quelque.*  phénomènes  hystériques  oculaires  traités  par  la  suggestion 
thérapeutique. 

(5)  Edgard  Bérillon.  Les  indications  formeUts  de  la  suggestion  hypnotique  en  ps^ckiatrit  et 
en  neuro-pathologie.  Revue  de  l'hypnotisme  1851,  p.  97. 

(<))  De  Bourgon.  Deux  cas  de  bléphdrospatme tcnique  hîlaiérai  douioumx  d^origite  hysti- 
rique  guéris  par  la  suggestion  hypnotique.  Heviie  de  rhypnôtisme,  1897,  p.  2ft9. 


Si52  LA  REVUE   BLANCHE 

guéri  de  la  même  manière  deux  malades  atteints  de  blépharospasme 
bilatéral  douloureux  d*origiûe  hystérique.  Le  premier  cas  a  trait  aune 
hystéro-épileptique  de  dix-huit  ans,  originaire  d'Argentan,  qui, 
depuis  quinze  jours,  souffrait  d'une  occlusion  totale  et  permanente  des 
yeux.  Elle  guérit  complètement  en  deux  séances  d'hypnose.  Si  bien  que 
le  conseil  municipal  d'Argentan,  qui  avait  obtenu  son  entrée  aux 
Quinze- Vingts,  déclara  que  la  cure  tenait  du  miracle.  Le  second  cas  a 
trait  à  une  fille  de  trente  ans  atteinte  d'un  blépharospasme  intermittent 
de  l'œil  droit.  Elle  guérit  complètement  en  trois  séances  de  suggestion 
hypnotique. 

L'aveugle  de  Hiérichous  était  un  hystérique.  A  la  nouvelle  de  l'ar- 
rivée d'Ieschou,  dont  la  réputation  de  thaumaturge  était  alors  si  grande 
qu'une  «  troupe  nombreuse  »  le  suivait,  le  fils  de  Thaimou  se  sentit 
plein  d'espoir.  Il  éprouva  une  émotion  profonde  lorsqu'on  vint  lui  dire 
qu'Ieschou  l'appelait.  Cette  émotion  ne  fit  que  croître  lorsqu'il  entendit 
le  célèbre  nabi  prononcer  ces  paroles  :  «  Que  veux-tu  que  je  te  fasse?  » 
Et  elle  fut  à  son  comble,  lorsqu'il  lui  entendit  dire  :  «  Va-t'en,  ta  foi  t'a 
sauvé.  »  Pour  lui,  ces  mots  ne  pouvaient  avoir  qu'un  sens  : 
«  Tu  es  guéri;  tu  as  recouvré  la  vue.  »  Ce  lui  fut  une  secousse  violente. 

Les  molécules  de  ses  cohéreurs  nerveux  se  déplacèrent.  Un  déclen- 
chement se  produisit  dans  ses  neurones  rétractés,  et,  comme  les  amau- 
rotiques  de  Bernheim  et  de  Valude,  comme  les  blépharospasmiques  de 
Bérillon  et  de  Bourgon,  le  fils  de  Thaimou  recouvra  la  vue. 

Deuxième  ou  troisième  cas. 

«  Ils  atteignirent  Bethsaïda.  Ëtonprésenta  «ilèsous  un  aveugle  (1)  avec  prière 
de  le  toucher.  lèsous,  prenant  l'aveugle  par  la  main,  le  mena  hors  de  la 
bourgade,  cracha  sur  ses  yeux  et,  luiayantimposélesmains(2),  lui  demanda  : 
«  Vois-tu  quelque,  chose?  »  L'aveugle  leva  les  yeux  et  dit  :  «  J'aperçois 
des  hommes  que  je  vois  marcher  comme  des  arbres.  (3)  »  Sur  ce,  lèsous 
posa  de  nouveau  les  mains  sur  ses  yeux;  l'aveugle  regarda  et  fut  guéri;  il 
apercevait  tout  distinctement  (4).  lèsous  le  renvoya  dans  sa  maison,  disant  : 
«  N'entre  point  dans  la  bourgade.  » 

Évangile  selon  Marko»,  VII. 

Si  leschou  a  soin  de  mener  l'aveugle  hors  de  la  bourgade,  c'est  afin 
de  n'être  pas  exposé  à  un  échec  public.  S'il  lui  recommande  ensuite  de 
n'y  point  rentrer,  c'est  afin  de  n'être  pas  importuné  par  tous  les  malades 
de  la  région  et  exposé  ainsi  à  des  échecs  certains.  Cela  deviendra  de 
plus  en  plus  clair  dans  la  suite. 

Troisième  ou  quatrième  cas.  —  Amaurose  et  mutisme  hys- 
térique. 

a  Alors  lui  fut  présenté  un  démoniaque  aveugle  et  muet  qu'il  guérit,  de  telle 


(1)  Tu«pXov. 

(2)  Kal  irxûaaç  et<  xi  âp(xaTa  auToO,  èTrtôeiç  xàç  "yCi^oL^  ajT(j>. 

(3)  BXéirta  Toùç  àyOpatirouc  «*>C  Ôévôpa  irepfïraToûvxaç. 

(4)  *Avé6Xe4'e  xTjXauYw^  Siravxa^. 


LES   CURES   MIRACULEUSES   DE   JÉSUS   DE   NAZARETH  ^53 

sorte  que  celui  qui  avait  été  aveugle  et  muet  parlait  et  voyait  (1),  ce  dont 
toute  la  foule  fut  fort  émerveillée;  elle  disait  :  «  Celui-ci  n'est-il  pas. le  fils  de 
David?»  —  Mais  les  Pharisiens  l'ayant  entendu/ dirent  :  a  Celui-ci  ne 
chasse  les  démons  que  par  Baalzéboub,  prince  des  démons.  » 

Évangile  selon  Mattkaîoty  XII. 

Ce  récit  est  reproduit  dans  Tévangile  selon  Loucas  (XI).  Seulement, 
au  lieu  d'un  démoniaque  aveugle  et  muet  il  n'y  est  question  que  d'un 
démoniaque  muet.  L'évangile  selon  Matthaîos  aurait  donc  exagéré  l'im- 
portance de  la  cure.  De  plus,  dans  l'évangile  selon  Loucas,  la  relation 
qui  existait  entre  le  mutisme  et  l'hystérie  est  nettement  indiquée  par 
ces  mots  :  a  II  advint  que  le  démon  jeté  dehors,  le  muet  parla  .» 

Quatrième  ou  cinquième  cas? 

L'évangile,  selon  lôannès,  le  moins  ancien  des  quatre,  et  celui  qui 
a  le  moins  de  valeur  historique,  contient  encore  le  récit  d'une  cure  de 
cécité. 

Mais  ici  nous  sommes  loin  du  laconisme  et  la  simplicité  de  l'évan- 
gile selon  Markos.  On  sent,  dès  les  premières  lignes,  le  désir  d'étonner 
et  de  convaincre  : 

«  En  passant,  lèsous  vit  un  homme  aveugle  de  naissance  (2),  à  propos 
duquel  ses  disciples  l'interrogèrent  en  ces  termes  :  c<  Maître,  qui  a  péché, 
lui  ou  ses  parents,  pour  qu'il  soit  né  aveugle?  —  Ni  celui-ci,  reprit  lèsous. 
ni  son  père,  ni  sa  mère  ;  mais  c'est  advenu  pour  qu'en  lui  soient  manifestées 
les  œuvres  de  Dieu.  Il  me  faut  accomplir  les  travaux  de  celui  qui  m'a 
envoyé  tant  qu'il  fait  jour.  Vient  la  nuit  où  nul  ne  pourra  travailler.  Pen- 
dant que  je  suis  dans  le  monde,  je  suis  la  lumière  du  monde.  »  Après  ces 
paroles,  il  cracha  sur  la  terre,  en  fit  de  la  boue  avec  sa  salive,  ce  dont  il 
oignit  les  yeux  de  l'aveugle  (3)  :  «  Va-t'en,  lui  dit-il,  et  te  lave  à  la  piscine 
de  Silôam  (nom  qui  signifie  envoyé).  Il  y  alla  donc,  se  lava  et  revint  clair- 
voyant. Or  les  voisins  et  ceux  qui  auparavant  l'avaient  connu  aveugle  — 
c'était  un  mendiant  —  disaient  :  «  N'est-ce  pas  cet  homme  assis  qui  men- 
diait :  —  Oui,  affirmaient  les  uns.  —  Non,  mais  il  lui  ressemble,  »  décla- 
raient les  autres.  Lui  s'écriait  :  «  C'est  moi-même.  »  Ils  lui  demandèrent 
donc  :  «  Comment  se  sont  ouverts  tes  yeux?  —  Cet  homme,  répondit-il,  qu'on 
appelle  lèsous,  a  fait  de  la  boue,  en  a  oint  mes  yeux  en  me  disant  :  Va 
vers  le  Silôam  et  te  lave.  Après  y  être  allé  et  m'ôtre  lavé,  j'ai  vu  clair  (4)  — 
Où  donc  est  celui-là?  reprirent-ils.  —  Je  ne  sais  »,  dit-il. 

On  conduisit  aux  Pharisiens  celui  qui  avait  été  autrefois  aveugle.  —  C'était 
jour  de  sabbat,  quand  lèsous  avait  fait  la  boue  et  lui  avait  ouvert  les  yeux. 
Les  Pharisiens  l'interrogèrent  à  leur  tour  sur  la  façon  dont  il  avait  vu  clair  : 
«  11  a  mis,  leur  dit-il,  de  la  boue  sur  mes  yeux;  je  me  suis  lavé  et  j'ai  vu  ». 


(i)  TÔTt  irpojTjVÉ/OT)  ajTtp  ôaifioviÇotxgvoc,  tu'^Xoc  xa;    xw^po;   xat  èÔepine'Jdev 
yjxôv  oiore  tov  TucpXôv  xat  xtuçov  xai  XaXeiv  xai  fiXéTTô'.v. 

(2)  TjçXôv  èx  YÊVcTf,^. 

(3)  "ETCTuffE  yafiat,  xai  èTtotr^je  irr^Xov  èx  iok)  :rTUfffxa':o;,  xat  èTcéj^toTS  tov  tttjXov 
èTcî  Toùç  o(pOaX(JiO'jç  toO  tuçXoû. 

Cl)  BXéro). 


'25'|  LA  RBYUE   BLANCHE 

Ce  qui  fit  dire  à  quelques-uns  des  Pharisiens  :  <<  Cet  homme-ci  n'est  point 
de  Dieu,  car  il  ne  garde  ]>as  le  sabbat.  » 

D'autres  disaient  :  «  Comment  un  homme  pécheur  peut-il  accomplir  de  ces 
signes  ?  »  Et  il  y  avait  division  parmi  eux. 

Ils  tinrent  encore  ce  propos  à  l'aveugle  :  «  Toi,  que  penses-tu  de  lui,  de 
ce  qu'il  t'a  ouvert  les  yeux?  —  Il  est  prophète!  »  s'écria-t-il. 

Toutefois,  les  loudéens  ne  crurent  point  de  l'homme  qa'il  eût  été  aveugle 
et  qu'il  eût  recouvré  la  vue,  avant  d'avoir  appelé  le  père  et  la  mère  de  l'aveu- 
gle guéri,  lesquels  ils  interrogèrent  ainsi  :  u  Est-ce  là  votre  fils  dont  vous 
déclarez  qu'il  est  né  aveugle?  Comment  donc  voit-il  maintenant?  n 

Or  le  père  et  la  mère  leur  firent  cette  réponse:  «  Nous  savons  que  celui-ci 
est  notre  fils  et  qu'il  est  né  aveugle  (i)  ;  mais  comment  il  voit  maintenant, 
et  qui  lui  a  ouvert  les  yeux,  nous  ne  le  savons  pas;  interrogez-le,  il  a  de 
l'âge;  qu'il  s'exprime  lui-même.  »  Ainsi  parlèrent  le  père  et  la  mère,  parce- 
qu'ils  craignaient  les  loudéens,  car  ceux-ci  avaient  déjà  résolu  que  si  quel-  ' 
qu'un  le  confessait  être  le  Christos,  il  serait  chassé  de  la  synagogue;  c'était 
pour  cela  que  le  père  et  la  mère  disaient  :  «  11  a  de  l'âge,  interrogez-le.  »  Ils 
appelèrent  pour  la  seconde  fois  celui  qui  avait  été  aveugle  et  lui  dirent  : 
«  Donne  gloire  à  Dieu,  nous  savons  que  cet  homme  est  pécheur.  —  S'il  est 
pécheur,  je  l'ignore,  reprit  l'autre;  mais  ce  que  je  sais  bien,  c'est  que  j'étais 
aveugle  et  que  maintenant  je  vois.  —  Que  t'a-t-il  fait?  ajoutèrent-ils  alors, 
comment  a-t-il  ouvert  tes  yeux  ?  —  Je  vous  l'ai  déjà  dit,  répondit-il,  et  n'avez 
point  écouté;  pourquoi  le  voulez-vous  encore  ouïr?  Voulez- vous  aussi  être 
ses  disciples?  » 

Sur  ce,  ils  l'injurièrent  en  ces  termes  :  «  C'est  toi  qui  es  son  disciple; 
nous  sommes,  nous,  disciples  deMôseus  (2),  mais  celui-ci,  nous  ignorons  d'où 
il  est.  —  Ici  il  est  merveilleux  que  vous  ne  sachiez  d'où  il  est;  et  cependant 
il  a  ouvert  mes  yeux  ;  nous  savons  que  Dieu  n'écoute  point  les  pécheurs  ; 
mais  si  quelqu'un  est  pieux  et  fait  sa  volonté.  Dieu  l'exauce.  Jamais  on  n  a 
entendu  dire  qu'aucun  ait  ouvert  les  yeux  d'un  aveugle-né.  Si  celui-ci  n'était 
oint  de  Dieu,  il  n'aurait  rien  pu  faire.  —  Tu  es  né  tout  entier  en  péché,  lui 
répondirentrils,  et  tu  nous  enseignes?  »  Et  ils  le  chassèrent. 

lèsous,  ayant  appris  comme  on  l'avait  chassé  et  l'ayant  rencontré,  lui  dit  : 
«  Crois-tu  au  fils  de  Dieu? — Qu'est-il,  répondit  l'homme,  afin  que  je  croie  en 
lui?  —  Tu  l'as  vu,  reprit  lèsous,  et  c'est  celui  qui  te  parie.  »  Alors  il  s'écria  : 
«  Je  crois,  Seigneur!  »  et  il  se  prosterna  devant  lui.  » 

ÉvangiU  telon  Jôannèê,  IX. 

Que  faut-il  penser  de  ce  récit?  Est-il  historique?  A-t-il  été  inventé  de 
toutes  pièces?  Est-il  en  partie  légendaire?  C'est  à  cette  dernière  opi- 
nion que  je  me  suis  arrêté.  La  faculté  d'invention  est  plus  rare  qu'on  ne 
pense,  si  rare  même  que  telle  légende  se  transmet  de  génération  en 
génération  pendant  des  siècles,  et  que  nous  retrouvons  dans  La  Fon- 
taine des  fables  qui  viennent  de  l'Inde,  après  avoir  passé  par  Aisôpos 
et  Pha^drus.  Encore  les  légendes  les  plus  folles  en  apparence  ont-elles 
parfois  une  base  historique.  Donc,  jusqu'à  preuve  du  contraire,  j'es- 
time que  l'évangile  selon  lôannès  a  rapporté,  en  l'exagérant,  un  fait 


(1)  Tjoao;  èY^wV/Jr^. 

(2)  En  hébreu,  Mosché  (Moïse) 


LES   CURES   MIRACULEUSES   DE   JÉSUS   DE   NAZARETH  25S 

matériellement  exact,  et  qu'leschou  a  guéri  un  aveugle  en  lui  oignai^t 
les  yeux  de  salive  et  de  boue.  C'était  là  sans  doute  un  traitement  en 
usage  de  son  temps,  et  qui  rappelle  certains  procédés  empiriques 
employés  encore  de  nos  jours.  Une  chose  certaine,  c'est  que  Taveugle 
en  question  ne  Tétait  pas  de  naissance.  On  ne  connait  aucun  cas  de 
cécité  congénitale  ayant  guéri  à  la  suite  d'un  traitement  aussi  simple. 
Il  s'agissait  probablement  d'une  cécité  datant  du  jeune  âge  et  qui  n'était 
pas  très  ancienne,  car  la  réponse  des  parents  aux  Pbarischim  :  «  Il  a  de 
l'âge.  Interrogez-le,  »  semble  indiquer  que  le  sujet  sortait  à  peine  de 
l'enfance. 

La  première  idée  qui  vient  à  l'esprit  est  celle  d'une  amaurose  ou 
d'un  blépharospasme  hystérique  guéri  par  suggestion  à  l'état  de  veille. 

Mais  il  est  une  autre  espèce  de  cécité  que  le  traitement  institué  par 
leschou  aurait  pu  aussi  guérir.  C'est  celle  qui  peut  faire  suite  à  la  con- 
jonctivite granuleuse. 

Cette  maladie  est  extrêmement  fréquente  en  Orient.  Elle  peut  déter- 
miner, soit  une  multiplication  des  vaisseaux  de  la  cornée,  qui  a  pour 
conséquence  la  formation  d'un  voile  opaque  dans  la  couche  superficielle 
de  cette  membrane  (pannus  de  la  cornée)  ;  soit  la  formation  d'un  tissu 
cicatriciel  opaque  (taies  de  la  cornée).  Ces  deux  complications  peuvent 
entraîner  la  cécité. 

Or,  dans  la  conjonctivite  granuleuse,  maladie  chronique,  il  se  produit 
parfois  des  poussées  aiguës,  au  cours  desquelles  les  formations  vascu- 
laires  ou  le  tissu  cicatriciel  qui  gênent  la  vision  peuvent  se  résorber.  C'est 
même  ce  phénomène  qui  a  suggéré  Tidée  de  traiter  le  pannus  par  l'ino- 
culation blennorrbagique,  et  les  taies  par  la  projection  dans  l'œil  de 
poudres  irritantes  comme  la  poudre  de  calomel.  Ce  dernier  procédé  est 
classique.  Il  est  possible,  sinon  probable,  que  l'aveugle  traité  par 
leschou  était  atteint  de  conjonctivite  granuleuse  ayant  donné  lieu  à  la 
formation  de  taies.  Le  magma  boueux  serait  resté  plusieurs  heures,  peut- 
être  plusieurs  jours  en  contact  avec  les  yeux  du  malade,  et,  agissant  à  la 
façon  des  poudres  irritantes,  aurait  déterminé  une  kératite  aiguë,  à  la 
suite  de  laquelle  les  opacités  de  la  cornée  auraient  disparu. 


SUUDI-MUTITE    HYSTERIQUE 

La  surdité  hystérique  est  due,  selon  moi,  à  la  rétraction  des  neurones 
qui  sont  le  théâtre  des  sensations  auditives,  et  à  la  formation  consé- 
cutive de  neuro-diélectriques  infranchissables,  qui  empêchent  les  ondu- 
lations nerveuses  centripètes  de  leur  parvenir. 

Le  mutisme  hystérique  est  du  à  la  rétraction  des  neurones  moteurs 
supérieurs  qui  tiennent  sous  leur  dépendance  les  muscles  du  langage,  et 
à  la  formation  consécutive  de  neuro-diélectriques  infranchissables  qui 


256  LA   REVUE   BLANCBE 

empêchent  les  oudulations  nerveuses  centrifages  de  parvenir  à  ces 
muscles. 

En  raison  de  la  relation  fonctionnelle  qui  existe  entre  les  neurones  des 
sensations  auditives  et  les  neurones  moteurs  des  muscles  du  langage, 
ces  deux  troubles  sont  souvent  associés  dans  Thystérie. 

Quant  à  Taphonie  hystérique,  qui  peut  être  confondue  avec  le  mutisme, 
elle  résulte  tantôt  d'une  paralysie,  tantôt  d^une  contracture  des  muscles 
du  larynx.  La  paralysie  hystérique  de  ces  muscles  est  due  à  la  rétraction 
des  neurones  moteurs  supérieurs  qui  les  tiennent  sous  leur  dépendance; 
leur  contracture  à  la  rétraction  des  neurones  moteurs  inférieurs  qui  les 
innervent  directement.  Ceux-ci^  séparés  ainsi  des  autres  cellules 
nerveuses,  fonctionnent  pour  ]eur  propre  compte  (phénomène  de 
court  circuit). 

La  surdité  et  le  mutisme  ou  Taphonie  hystérique  peuvent  guérir 
instantanément  par  suggestion,  comme  le  prouve  le  fait  suivant  : 

Selon  Matthaios,  leschou  venait  de  guérir  les  deux  aveugles  dont  il 
est  question  au  chapitre  IX,  et  la  foule  était  encore  sous  l'impression  de 
cette  cure,  lorsqu* 

<(  on  lui  amena  un  homme  sourd-muet  et  démoniaque.  —  Le  démon  chassé, 
le  sourd-muet  parla  (1),  ce  dont  la  foule  s'émerveillait  en  ces  termes  :  «  Jamais 
rien  de  semblable  ne  s'est  vu  en  Israël.  »  Mais  les  Pharisiens  disaient  : 
a  Par  le  prince  des  diables,  il  chasse  les  diables.  » 

Evangile  selon  Matthaios ^  IX, 

Ce  récit  est  reproduit  deux  fois  dans  Tcvangile  selon  Loucas,  aux 
chapitres  XI  et  XII.  Seulement,  au  chapitre  XII,  il  est  question,  non 
d'un  démoniaque  sourd-muet,  mais  d'un  démoniaque  aveugle  et  muet 
(Voir  plus  haut.) 

A  Texemple  d'Ieschou,  Burot(a)  a  guéri,  en  une  seule  séance  d'hypnose, 
une  jeune  fille  atteinte  de  surdité  double  hystérique  complète.  Milne 
Bramwell  [^]  et  Mangazzini  (4)  ont  obtenu  des  guérisons  analogues. 

Vélander  (5)  et  Edgard  Bérillon  (6)  ont,  par  le  même  procédé,  rendu 
la  parole  à  des  hystériques  atteints  de  mutisme.  Dans  l'un  des  cas 
d'Edgard  Bérillon,  raiîection  datait  de  onze  mois.  Dans  l'autre,  le  sujet 
recouvra  la  voix  en  une  seule  séance.  La  Dietskaya  Medezina  (  1 896,  n®  i) 
relate  aussi  la  guérison  par  suggestion  d'un  mutisme  complet  chez  un 
enfant  de  douze  ans. 


(i)  "AvOpwiTOv  xtoçpov  8ai|xoviÇ6^evov  xaî  èxôXTjOévxo;  tou  oaifioviou  èXàXr,- 
aev  6  X(i>^6c' 

(2)  Burot.  Surdité  double  dcUant  de  dix  jours  guérie  en  une  seule  séance  par  la  suggestion. 
Kevue  de  l'hyptonisme,  1889,  p.  251. 

(3)  Milne  Bramwell.  Valeur  thérapeutique  de  la  suggestion  et  de  l'hgpnotigme.  Rapport  au 
Congrès  de  neurologie  de  Bruxelles,  1897. 

(4)  Mangazzini.  Contribution  à  l'étude  de  la  surdité-mutité  hystérique,  Arch.  ital.  di.  Oto- 
logia,  Kinologia,  Laryngologia ,  1897. 

(ô)  Vélander.  Un  cas  de  mutisme  mélancolique  guéri  par  tuggation.  Revue  de  l'hypnotisme, 
1890,  p.  175. 

(6)  Bérillon.  I^s  indications  formelles  de  la  suggestion  hgpnotiqut  en  psychiatrie  et  en  neu- 
ropcithologie.  Revue  de  l'hypnotisme. 


LES   CURES   MIRACULEUSKS   DE   JÉSUS    DE    NAZARETH  2^7 

Quant  à  Taphonie  hystérique,  Tatzel  (i)  a  guéri  en  une  seule  séance 
d*hypnose  une  jeune  fille  atteinte  de  celte  affection.  Henri  Aimé  (2) 
rapporte  un  fait  analogue.  G.  Lemoine,  professeur  à  la  Faculté  de 
médecine  de  Lille,  a  guéri  en  une  seule  séance  d'hypnose  un  homme  de 
quarante  ans,  devenu  sourd-muet  à  la  suite  d'une  apoplexie  hys- 
térique.   Le   malade   ayant  été  hypnotisé  à  Taide   du  miroir  rotatif, 

<(  je  me  plaçai  bien  en  face  de  lui,  dit  Lemoine,  et,  brusquement,  j*appliquai 
un  doigt  sur  le  conduit  auditif  externe  de  chaque  côté,  de  façon  à  le  fermer 
complètement.  Je  restai  ainsi  quelques  secondes  afin  de  laisser  cheminer 
dans  son  cerveau  une  auto-suggestion  encore  vague,  relative  au  sens  de 
l'ouïe;  puis,  subitement,  écartant  les  mains,  je  lui  criai  en  même  temps  : 
«  Entendez  !  »  La  même  manœuvre  fut  répétée  trois  fois,  et  après  la  troisième 
fois,  le  malade  fit  signe  avec  la  main  qu'il  commençait  à  entendre  de  Toreille 
droite.  Dès  lors,  le  succès  était  certain,  et  je  pus  développer  la  suggestion  et 
lui  ordonner  d'entendre,  et  d'entendre  très  bien  comme  par  le  passé... 

Quand  je  fus  assure  par  ses  gestes  qu'il  m'entendait  parfaitement,  je  m'oc- 
cupai de  la  parole  et  commençai  à  lui  suggérer  qu'il  pouvait  parler...  Je  le 
forçai  à'  répéter  après  moi  toute  la  série  des  chiffres  depuis  1  jusqu'à  30  ; 
i/.'is  toutes  les  lettres  de  l'alphabet.  Au  fur  et  à  mesure  que  j'avançais  dans 
cet  exercice,  je  voyais  la  parole  devenir  plus  facile  ;  et  aussitôt  cette  série 
terminée,  je  fus  certain  qu'il  pourrait  parler  facilement.  Je  lui  fis  quelques 
questions  banales  auxquelles  il  répondit  correctement  ;  puis  je  lui  suggérai 
qu'il  continuerait  à  entendre  et  à  pouvoir  parler  après  son  réveil,  et  je  l'éveil- 
lai par  suggestion  verbale.  Toute  cette  séance,  depuis  le  moment  où  il  avait 
été  plongé  dans  le  sommeil  hypnotique,  n'avait  pas  duré  plus  de  quinze 
minutes. 

Je  constatai  qu'il  entendait  parfaitement  le  bruit  de  la  montre  placée  entre 
les  dents  et  sur  le  front,  et  qu'il  entendait  à  voix  basse  à  cinq  mètres  de 
distance.  » 

Enfin  Xavier  Francotte  (3),  professeur  de  neurologie  et  de  clinique 
psychiatrique  à  l'Université  de  Liège,  a  guéri  par  suggestion  à  Tétat 
de  veille  un  homme  de  trente-cinq  ans  atteint  de  surdi-mutité  à  la  suite 
d*une  frayeur.  Au  commandement  du  praticien,  cet  homme  entendit  et 
irticula  des  syllabes.  La  surdi-mutité  disparut  pour  ne  plus  revenir. 


VI 

SURDITÉ   ET  APHONIE    OU    BÉGAIEMENT   HYSTERIQUE 

«Ayant  de  nouveau  quitté  le  territoire  de  Tyros,  lésous  passa  par  Sidôo,  et 
gag^a  la  mer  de  la  Galilaia,  à  travers  le  district  de  la  Décapole. 


(1)  Tatzel,  in  Zeitschrift  fur  hypnotismus,  1894. 

(2)  Henri  Aimé.  Étude  r/tni^t^  du  dynanitme  psychique j  Dois,  1897. 

(3)  Xavier  Francotte.   Surdi-mutité  hystérique  guérie  par  la  suggestion  à  l'état  de  veille. 
Communication  à  la  Socielé  médico- chirurgicale  de  Liège.  Mercredi  médical,  3  oct.  1894. 


17 


ij8  la  revue  blanche 

On  lai  amena  un  sourd  qui  aussi  parlait  difficilement  (1)  et  on  le  pria  de 
kii  imposer  la  main. 

Il  le  tira  donc  à  part  de  la  multitude,  lui  mit  ses  doigts  dans  les  oreilles 
et,  crachant,  lui  toucha  la  langue  (2).  Ensuite  il  regarda  le  ciel  avec  un 
soupir,  et  lui  dit  :  «  EfTathah!  »,  ce  qui  signifie  :  «  Ouvre-toi  >».  Et  aussitôt 
s'ouvrirent  les  oreilles,  et  le  lien  de  la  langue  fut  délié,  de  sorte  qu*il  parla 
•aisément  (3).  lèsous  leur  commanda  de  ne  le  dire  à  personne  :  mais  plus  il 
le  défendait,  plus  ceux-ci  le  publiaient,  et  dans  leur  extrême  étonnement  ils 
s*écriaient  :  «  Il  a  £ait  merveilleusement  toutes  choses  ;  il  a  fait  entendre  les 
sourds  et  parler  les  muets.  » 

Évangile  selon  Marhoi^  VII. 

On  remarquera  encore  que  le  nabi  prend  soin  de  tirer  le  malade  à  part 
de  la  multitude,  afin  qu'en  cas  d'échec,  cet  échec  reste  ignoré. 

Ce  sourd  qui  «  parlait  difGcilement  »  était  atteint  à  la  fois  de  surdité 
et  d'aphonie  ou  de  bégaiement  hystérique. 
!  Le  bégaiement  hystérique  est  dû,  comme  le  mutisme,  à  la  rétraction 

I  des  neurones  moteurs  supérieurs  qui  tiennent  sous  leur  dépendance 

\  les  muscles  de  la  parole,  et  à  la  formation  consécutive  de  neuro-diélec- 

I'  triques*  Mais  ici  ces  neuro-diélectriques  ne  sont  pas  complètement 

\  infranchissables.  Us  laissent  passer  le  courant  sous  forme  de  décharges, 

[  qui  provoquent  des  secousses  dans  les  muscles  de  la  parole  au  moment 

I  de  l'émission  de  la  voix. 

!  Cette  affection  est  curable  par  suggestion  ainsi  que  l'ont  prouvé 

\  Mavroukakis  (4),  de  Jong,  Edgard  Bérillon  (5),  Auguste  Voisin  et  Jules 

i  Voisin,  médecins  de  la  Salpêtrière. 

} 

VII 

FOLIE 

La  folie  est  due  à  la  destruction,  à  l'altération,  ou  à  1  éclipse  par  rétrac- 
tion d'un  certain  nombre  de  neurones  cérébraux. 

La  destruction,  l'altération  ou  la  rétraction  des  neurones  de  sensation 
détermine:  i<>des  anesthésies  (insensibilités)  oude8hypoesthésies{dimi* 
nution  des  sensibilités)  ;  9.0  des  hypéresthésies  (augmentation  des  sen- 
sibilités), celles-ci  dues  à  des  phénomènes  de  court  circuit. 

La  destruction,  l'altération  ou  la  rétraction  des  neurones  de  mémoire, 
détermine  1°  des  amnésies  (oublis)  ou  des  hypomnésies  (diminution  dos 


(1)  Kwcpov  ^oy'-XiXov  (jjloyy^^»  *Î"^  ^  ^^  ^'^^^  sourde.  Racine  «jlov  inii>liqiiant  Vidva  de 
peine). 

(2)  "K6aXe  toù^  ôaxTÛXo'j^  aO-roù  £•.<  -zà  uizi.  aÙTOÙ  xïI  ttjjx;;  rfy^zo  tt^ç  yXioy- 
OT,;;  a-jxoO. 

(3)  Kal   eùOÉoj;   GiT^vol/Or^jav  aÙToO  ai  àxoat,  xa:   èXuOT)  ô  oê<7{jlo;   tt^c  Y^oWdr,; 
auToO,  xal  èXâXet  opOw;. 

(4)  Mavroukakis.   Bégaiement   nerveux   traité  par   la  suggestion  hypnotiqtve.  Guèrison  cowi- 
plèU  en  trois  séances.   Revue  de  l'hypnotisme,  1894,  p.  176. 

(5)  Edgard   Bérillon   L'onychophagie.    Sa  fréquence  chez    les  dégénérés  et  son  traitement 
psychothérapique.  Revue  de  l'hypnotisme,  juillet  1901. 


LES   CURES    MIRACULEUSES    DE   JÉSUS    DE   NAZARETH  '2:a9 

mémoires);  a"*  des  hypermnésies  (exaltation  des  mémoires),  celles-ci 
dues  à  des  phénomènes  de  court  circuit,  et  s'accompagant  souvent  d« 
sensations  en  retour  (hallucinations). 

Les  troubles  de  la  sensibilité  et  de  la  mémoire  ont  eux-mêmes  pour 
conséquence  des  troubles  du  jugement  et  du  raisonnement,  qui  sont  les 
manifestations  les  plus  apparentes  de  la  folie. 

Les  folies  curables  par  suggestion  sont  celles  qui  sont  dues  à  la  rétrac- 
tion des  neurones  cérébraux. 

leschou  guérit  deux  cas  de  ces  folies. 

Premier  cas.  Délire  hystérique. 

»  Ils  [leschou  et  ses  disciples]  entrèrent  à  Capernaoum,  et,,  sans  retard, 
aux  sabbats,  il  enseigna  dans  la  synagogue;  et  on  s'émerveillait  de  sa 
doctrine,  car  il  enseignait  comme  ayant  autorité  et  non  comme  les  scribes. 
Or,  à  ce  moment,  il  y  avait  dans  leur  synagogue  un  homme  d'un  esprit 
impur  (1),  lequel  se  mit  à  crier  :  <'  Qu'il  y  a-t-il  entre  nous  et  toi,  lèsous  le 
Nazarénien.  Es-tu  venu  pour  nous  détruire?  Je  sais  qui  tu  es,  le  Saint  de 
Dieu.  » 

Mais  lèsous  le  menaça  par  ces  mots  :  «  Tais-toi,  et  sors  de  cet  homme  ». 
Sur  ce,  l'esprit  impur,  le  secouant  à  le  briser  et  criant  à  grande  voix,  quitta 
l'homme  (2).  Et  tous  en  étaient  en  émoi,  de  sorte  qu'on  discutait  en  ces 
termes  :  «  Qu'est  ceci  ?  Quelle  est  cette  nouvelle  doctrine  ?  Avec  autorité 
il  commande  aux  esprits  impurs,  et  ceux-ci  lui  obéissent  ».  Aussi  sa  renom- 
mée courut  soudain  dans  toute  la  contrée  environnante  de  la  Galiiaia.  i» 

Épang'de  ttelou  Markos,  I. 

Ce  récit  est  reproduit  dans  Tévangile  selon  Loucas  (IV),  où  la  gué- 
rison  est  décrite  en  ces  termes  : 

«  Et  le  démon  jetant  l'homme  par  terre  devant  l'assemblée,  sortit  de  lui 
sans  lui  faire  de  mal  (3).  » 

Rien  ne  prouve  d'ailleurs  que  cette  guérîson  ait  été  définitive.  On  ' 
peut  interrompre  un  délire  hystérique  et  faire  cesser  une  crise,  sans 
pour  cela  guérir  riiystérie. 

Deuxième  cas.  Manie. 

«  Ils  atteignirent  l'autre  rive  de  la  mer  dans  la  contrée  des  Gadareniens.  Dès , 
qu'Ièsous  eut  quitté  le  bateau,  un  homme  possédé  d'un  esprit  impur  (4),  sor- 
tant des  sépulcres,  vint  à  sa  rencontre. 

II  avait  donc  sa  demeure  dans  les  sépulcres,  et  personne  ne  le  pouvait  * 
lier,  même  avec  une  chaîne.  Souvent  en  efTet,  attaché  avec  des  ceps  et  des 
fers,  il  avait    rompu  les  fers  et  mis  les  ceps  en  pièces,  de  sorte  que  nul 
n'avait  la  force  de  le  dompter. 


(X)    "AvOpiUTTOÇ   èv   'T'^c.JUL'JL'Zl   OLY.xhi^'Zt^. 

(2)  Kaî  (rrapàjav  atÙTÔv  to  7r;£j|Jia  to  àxdtOapTOV,  xat  xpâ;av  çtovr,  ;ji£vâXr,,  £;f,X- 

(3)  Kxl  ptij/av  aÙTOv  -zo  rjOL'.iiô'^io^^  ei^  (léjov,  etc. 

(4)  "AvOptoTTo;  h  t,^zJul%z'.  àxaOipTfo. 


I- 

?  26o  LA   REVUE    BLANCHE 

>  Continuellement,  de  jour  et  de  nuit,  il  rt5dait  par  les  sépulcres  et  par  les 

montagnes,  criant  et  se  frappant  de  pierres. 

'  Quand  donc,  tout  de  loin,  il  vit  lèsous,  il  accourut  et  se  prosterna  devant 

lui,  clamant  à  grande  voix  :  <  Qu'y  a-t-il  entre  nous  deux,  lèsous,  fils  du 

'  Dieu  suprême  ?  Je  t'adjure  de  par  Dieu  de  ne  nie  point  tourmenter  ».  Car,, 

lèsous  lui  disait:  <•  Sors  de  cet  homme,  esprit  immonde.  »  Il  l'interrogea 
ensuite  en  ces  termes  :  «  Quel  est  ton  nom?  —  Je  m'appelle  légion,  répondit 
l'autre,  car  nous  sommes  nombreux.  »  El  en  môme  temps,  il  suppliait  lèsous 
de  ne  les  point  envoyer  hors  de  la  contrée.  Or  il  y  avait  là,  sur  la  montagne, 
un  grand  troupeau  de  porcs  qui  paissait.  Et  tous  les  démons  se  mirent  à  lui 
faire  cette  prière  :  «  Envoie-nous  dans  les  pourceaux,  et  que  nous  entrions 
en  eux.  »  Sur  ce,  lèsous  le  leur  permit  ;  donc,  se  précipitant,  les  esprits 
immondes  entrèrent  dans  les  porcs,  et  le  troupeau  se  rua  du  haut  en  bas 
dans  la  mer;  il  y  en  avait  environ  deux  mille,  et  tous  furent  étouffés  dans 
les  eaux. 

Leurs  bergers,  s'enfuyant,  en  portèrent  la  nouvelle  dans  la  ville  et  par  les 
champs.  On  sortit  pour  voir  ce  qui  était  advenu.  Accourant  vers  lèsous, 
ils  aperçurent  l'ancien  démoniaque,  assis  et  vêtu,  et  de  bon  sens  (I),  celui-là 
même  possédé  de  la  légion,  et  ils  eurent  grand'peur. 

Les  témoins  du  fait  leur  racontèrent  ce  (|ui  était  arrivé  au  possédé  et  aux 
pourceaux  ;  sur  quoi  ils  prièrent  lèsous  de  quitter  leur  district. 

Quand  celui-ci  fut  monté  dans  la  barque,  l'ancien  démoniaque  le  conjura 
de  le  garder  avec  lui;  mais  lèsous  ne  le  permit  pas  et  lui  dit:  «  Retourne 
en  ta  maison  vers  les  tiens  et  leur  raconte  les  grandes  choses  que  t'a  faites 
le  Seigneur,  et  comment  il  a  eu  compassion  de  toi.  »  Il  s'en  alla  donc  et  se 
mit  à  publier  dans  la  Décapole  quelles  merveilles  lèsous  avait  opérées  dans 
sa  personne,  si  bien  (jue  tous  étaient  émerveillés.  » 

Kcangile  ftlon  Markot  V. 

Il  est  à  remarquer  que,  par  dérogation  à  ses  habitudes,  leschou  com- 
mande ici  au  dépiouiaque  de  publier  sa  guérison.  C'est  que  le  nabi  est 
déjà  dans  la  barque  qui  va  le  transporter  sur  Tautre  rive  du  lac  de 
Génésareth,  et  qu*ainsi  il  n'a  plus  à  craindre  Taflluence  de  la  foule  et  le» 
importunités  des  malades. 

L'évangile  selon  Matthaios  (VIII),  tout  en  ccourtant  ce  récit,  double  le 
nombre  des  démoniaques,  comme  il  avait  déjà  fait  pour  les  aveugles  de 
Hicrichous.  D'après  cet  évangile,  leschou  délivre  donc  «  deux  démonia* 
ques,  sortant  des  sépulcres,  fort  dangereux,  tellement  que  personne  ne 
pouvait  passer  par  ce  chemin-là  (a)  ». 

Le  récit  est  également  réproduit  dans  Tévangile  Loucas  (VIII),  où  il 
a  trait  à 

<c  un  certain  homme  de  la  ville  possédé  par  des  démons  depuis  foi*t  long- 
temps, qui  ne  portait  point  des  vêtements,  et  n'habitait  dans  aucune  maison 
mais  dans  les  sépulcres  qu'on  attachait  avec  des  chaînes,  mais  qui  rompait 
ses  liens,  entraîné  par  le  démon  dans  les  solitudes.   » 


(i)  Kaî  jto'^povoOv-a. 

(2)  XaA£-o:  AÎav,  ojt£  \xr^  W/yiVé  Tiva  TraoîAOslv  ô'.à  Tf,^  ôooô  ixîîvr,;. 


LES  cuRKS  miraci:lki:ses  de  Jésus  de  nazaretii  ^  iCyi 

Que  faut-il  penser  de  cette  histoire?  Huxley  (1)  la  rejette  comme  ab- 
surde. Je  ne  suivrai  pas  son  exemple.  Je  crois  que  les  faits  ont  été  altérés, 
ou  mal  interprétés,  mais  qu'ils  ont  une  base  exacte. 

Le  récit  est  en  partie  légendaire,  cela  est  évident.  On  remarquera  en 
effet  que  les  paroles  adressées  à  l'aliéné  par  leschou,  dans  les  évangiles 
selon  Markos  et  selon  Loucas,  sont  presque  copiées  sur  celles  que  pro- 
nonce, dans  les  mêmes  évangiles,  l'hystérique  deCapernaoum.  De  plus, 
il  y  a  une  exagération  manifeste  dans  le  nombre  deux  mille  donné  pour 
les  pourceaux. 

Il  n'en  paraît  pas  moins  vrai  qu'Ieschou  guéritpar  suggestion  un  fou 
hystérique,  lequel  habitait  dans  les  grottes  sépulchrales  comme  beau- 
coup d'aliénés  de  celte  époque. 

Quant  à  l'épisode  des  pourceaux,  il  est  possible  qu'un  troupeau,  effrayé 
par  la  foule  <|ui  suivait  le  nabi,  ait  pris  la  fuite  et  soit  tombé  dans  la 
mer.  Des  paysans  crédules  auraient  attribué  cet  accident  aux  démons 
chassés  hors  du  maniacjue,  et  les  évangélistes  auraient  donné  corps  à 
cette  légende  en  prêtant  à  l'aliéné  ces  paroles  :  «  Je  m'appelle  légion,  car 
nous  sommes  nombreux...  Envoie-nous  dans  le  corps  des  pourceaux.  » 

Bien  plus,  il  est  possible  que  l'aliéné,  auquel  on  avait  dû  répéter 
souvent  qu*il  était  possédé  du  démon  et  même  de  plusieurs  démons, 
ait  prononcé  les  paroles  qui  lui  sont  prêtées,  un  peu  avant  que  le  trou- 
peau prît  la  fuite.  De  telle  sorte  qu'il  n'y  aurait  d'absurde  dans  ce  récit 
que  l'interprétation. 

Quant  à  la  possibilité  de  la  guérisun  de  certaines  folies  par  sugges- 
tion, c'est  là  un  fait  établi. 

Des  1880,  Auguste  Voisin,  médecin  delà  Salpêtrière,  faisait  con- 
naître [qu'il  avait  guéri  par  ce  procédé  une  femme  atteinte  de  manie 
aiguë,  et,  en  1896,  au  Congrès  international  de  psychologie  de  Mu- 
nich, il  rapportait  42  observations  d'aliénés  délivrés  ainsi  de  leur  folie, 
et  dont  la  guérison  remontait,  pour  certains,  à  huit,  neuf  et  même  dix 
ans.  Dans  une  autre  statistique  du  même  auteur,  on  voit  que  sur  22  cas 
ainsi  traités,  19  restèrent  guéris.  Les  cures  portaient  sur  les  vésaniesles 
plus  variées,  manies  aigurs  et  subaiguës,  dont  un  cas  avec  hallucina- 
tions de  la  vue,  de  l'ouïe,  de  l'odorat  et  de  la  sensibilité  générale,  folie  hys- 
térique avec  hallucinations  de  la  vue  et  de  l'ouïe  et  idées  de  suicide, 
délire  furieux  chez  un  hystéro-épileptique  avec  hallucinations  de  la  vue 
et  de  Touïe,  délire  de  persécution  avec  hallucinations  de  la  vue  et  de  l'ouïe, 
délire  amoureux  chez  un  hystéro-épileptique  avec  hallucinatitms  de  la 
vue  et  de  l'ouïe,  délire  de  persécution  avec  hallucinations  de  la  vue  et  de 
l'ouïe,  délire  amoureux  chez  une  hystéro-épileptique  avec  hallucina- 
tions de  la  vue  et  de  l'ouïe,  délire  amoureux  mystique,  folie  lypéma- 
niaque  datant  de  huit  ans  avec  idées  de  suicide  et  phénomènes  hys- 
tériques, folie  lypémaniaque  datant  de  sept  ans  avec  hallucinations  de 
la  vue  et  de  Touïe,  idées,  tentatives  de  suicide  et  phénomènes  hystéri- 
formes,  folie  lypémaniaque  avec  hallucinations  et  idées  de  persécution. 


(1)  Huxley.  Science  et  religion. 


'i6JL  LA  REVUE  BLANGHS 

lypémanie  anxieuse,  folie  mélancolique,  délire  mélancolique  avec  hal- 
lucinations de  la  vue  et  de  Touîe  et  sitiophobie  (refus  d'aliments),  folie 
morale  avec  accès  de  manie  aiguë,  dipsomanie  (manie  de  boire),  dont  un 
cas  datant  de  douze  ans,  morphinomanie. 

Séglas  (i),  médecin  de  la  Salpétrière,  Dufour  (a),  Grasset  (3),  profes- 
seur à  la  Faculté  de  médecine  de  Montpellier,  Forel  (4),  Jules  Voisin  (5) , 
médecin  de  la  Salpétrière,  Brémaud  (6),  Burkhardt  (7),  directeur  de 
Tasile  d'aliénés  de  Préfagier,  Lowenfeld,  Vélander,  Burot  (8),  pro- 
fesseur de  l'Ecole  de  médecine  de  Rochefort,  Roubinovitch,  Brunet, 
médecin  de  Tasile  d'Evreux,  Edgard  Bérillon  (9),  Lombroso,  professeur 
de  psychiatrie  à  l'Université  de  Turin,  A.  CuUerre  (10),  médecin  de 
l'asile  delà  Roche-sur- Yon,  de  Jong(ii;,  Repoud  (lu),  médecin  de 
Tasile  de  Marsens,  Ladame,  van  Renterghem  et  van  Eeden  (i3i, 
médecin  de  la  clinique  de  psychothérapeutique  d'Amsterdam,  von 
Schrenk-Notzing  (i/|),  Kraiît-Ebing (ij),  professeurde  médecine  mentale 
à  la  Faculté  de  médecine  de  Vienne,  Tokarsky  (k6),  privat-docent  de 
l'Université  de  Moscou,  Lloyd  Tukey  (17).  Hubert  Neilson.  Wetter- 
strand  (18)  ont  obtenu  des  guérisons  analogies. 

Une  observation  de  Brémaud  a  trait  à  un  alcoolique  morphinomane 
qui  était  dans  un  état  de  fureur  presque  constant,  et  se  livrait  sur  les 
personnes  de  son  entourage  à  des  brutalités  et  à  des  tentatives   de 


(1)  Ségla?.  Fait  pour  gervtr  à  l'hiâtoirt  de  îa  thhxLpeutique  tuggtttirt.  Archives  de  neuro- 
logie. 1885. 

(2)  Société  médico-psychologiqae,  1896. 
(8)  Semaine  médicale.  Blai  18d6. 

(4)  A.  Forel.  Einige  therapeutUcIie  mit  dtm  kypnotitmus  bei  Geiteil-ranheiteu,  Correspon- 
danzblatt,  15  août  1887. 

(6)  Jules  Voisin.  duèiiMn  par  suggestion  hypruyflque  d'idée*  délirante*  et  de  mélancolie. 
Rcv.  de  rhypnoti'*me,  1888. 

((>)  Brémaud.  Gwrluon  par  rhffpnoti*me  d'une  tnanie  des  noutHiUes  accouchées.  Guérison  par 
VhypHoti*mt  d*un  dt'tirt  alcoolique.    Revue  de  rhypnotiAine,  1888,  p.  16  et  19. 

(7)  Burkliardt.  Application  de  Vhypnotisme  au  traitement  des  maladiet  mentales.  Revue 
de  l'h\'pnoti.»»me,  1889,  p.  ft7. 

(8)  Burot,  Manie  hystérique  avec  impulsions  et  hallucinations  guérie  par  suggtlion.  Re- 
vue de  l'hypnotisme,  1889,  p.  036. 

(9)  Bérillon.  Les  indications  formeUes  de  la  suggestion  hypnotique,  en  psychiatrie  et  en  neu- 
ropatJiologie. 

(10)  A.  Cullerre.  La,  thérapeutique  suggcf tir*'  H  svs  applications.  Paris,  1893. 

Cil)  De  Jong.  Qmlques  obser rations  sur  la  râleur  médicale  de  In  psychothérapie:  Société 
d'hypnologie,  1891. 

(12)  Premier  Congrès  international  de  Thypnotisme.  Séance  du  10  août  1889.  La  folie  du 
dotUe  et  le  délire  du  touclwr.    Revue  de  l'hypnotisme,  1891,  p.  180. 

(13)  Premier  Congrès  international  de  Thypnotisme.  Séance  du  8  août  1889. 

(1-1)  Von  Schrenk-Xotzing.  Un  cas  d' in rersion  sexuelle  amélioré  parla  suggestion  hypnHiqut. 
Revue  de  l'hypnotisme,  1890,  p.  172;  1891,  p.  15. 

(15)  Krafft-Bbing.  Traité  de  peychiatriey  1897,  p.  133. 

(1(>)  Tokarsky.  De  l'application  de  l'hypnotisme  au  traitement  des  maladies  mentales.  Revue  de 
l'hypnotisme.  1888,  p.  73. 

(17)  Revue  de  l'hypnotisme^  1891. 

(18)  Revue  de  l'hypnotisme,  1891. 


LES   CURES   MIRACULEUSES    DE   JÉSUS   DE   NAZARETH  a6î 

meurtre.  Les  médecins,  réunis  en  consultation,  résolurent  d'employer  la 
suggestion  hypnotique. 

«  Cette  détermination  était  à  peine  prise,  dit  Brémaud,  que  M.  D.  fit  irrup- 
tion dans  la  salle  où  nous  étions  rassemblés,  s'avança  vers  moi,  les  yeux 
hagards,  Tair  furieux,  et,  subitement,  s'armant  d'une  assiette  qu'il  arracha 
des  mains  d'un  domestique  qui  passait,  il  s'apprêta  à  me  la  lancer  au  visage. 
Directement  mis  en  cause,  et  sans  attendre  le  secours  des  gardiens,  je  me 
levai  aussitôt,  et,  regardant  fixement  le  malade,  lui  enjoignis  de  s'arrêter  et 
de  rester  immobile.  Surpris  de  cette  interpellation  et  du  ton  dont  elle  était 
formulée,  M.  D.  s'arrêta  et  je  pus  enlever  de  sa  main  crispée  l'assiette  mena- 
çante. Profitant  de  l'étonnement  où  se  trouvait  le  malade,  je  déclinai  rapide- 
ment mon  titre,  le  motif  de  ma  visite,  et,  sans  le  laisser  revenir  de  sa 
stupeur.  Je  le  conduisis  dans  sa  chambre,  le  lis  immédiatement  s'allonger 
sur  son  lit,  et  lui  intimai  Tordre  de  s'endormir  aussitôt.  A  peine  étendu, 
M.  D.  poussa  un  profond  soupir,  ferma  les  yeux  et  parut  s'endormir.  » 

Durant  ce  sommeil,  Brémaud  pratiqua  des  suggestions  curatives.  Fin 
se  réveillant,  le  malade  avait  recouvré  la  raison. 

L'un  des  cas  d'Edgard  Bérillon  a  trait  à  une  sitiopbobe  qui  guérit 
en  une  seule  séance  de  suggestion  à  Tétat  de  veille. 

Il  est  à  remarquer  que  les  maladies  mentales  qui  cèdent  le  plus  aisé- 
ment à  la  psychothérapie  sont  précisément  celles  qui  se  traduisent  par 
une  exaltation  générale  du  système  nerveux,  surtout  au  moment  où 
elles  commencent  à  devenir  stationnaires.  Cela  cadre  parfaitement 
avec  les  récits  des  évangiles  (i). 

VIII 

ATTAQUES    d'hYSTÉRIE 

«  lèsous  partit  de  là  pour  s'en  aller  aux  confins  de  Tyros  et  de  Sidôn  el, 
étant  entré  dans  une  maison,  il  voulait  que  personne  ne  le  vît,  mais  il  ne 
put  rester  caché  ;  car  aussitôt  une  femme,  dont  la  jeune  fille  avait  un  esprit 
impur  (2),  dès  qu'elle  eût  entendu  parler  de  lui,  se  vint  jeter  à  ses  pieds.  Or 
cette  femme  était  hellène,  syro-phénicienne  de  nation  ;  elle  le  pria  de  chas- 
ser le  démon  hors  de  sa  fille,  mais  lésons  lui  dit  :  «  Laisse  d'abord  se  ras- 
sasier les  enfants,  car  il  n'est  pas  bon  d'enlever  le  pain  des  enfants  et  de  le 
jeter  aux  chiens.  —  Certes,  maître,  mais  les  petits  chiens  mangent  sous  la 
table  les  miettes  des  enfants.  —  Pour  cette  parole,  reprit  lèsous,  va-t'en, 
le  démon  est  sorti  de  ta  fille.  » 

En  effet,  quand  la  femme  rentra  dans  sa  maison,  elle  trouva  l'enfant 
*  étendue  sur  le  lit  et  le  démon  parti  (3).  » 

Évangile  tdon  Marhoi^  VII. 


(1)  Cette  étude  était  terminée  lorsque  mon  gavant  collègue,  le  docteur  Félix  Begnaolt. 
professeur  à  TKcoIe  de  psychologie,  publia,  dauB  la  Revue  de  l'hypnotitme^  un  travail  inti- 
tulé :  Lu  Vie  de  Jésus  devant  la  science  hypnotique.  Pour  ce  qui  est  des  cures  du  nabi  de 
Nazareth^  noue  sommes  arrivés,  Félix  Regnault  et  moi,  ù  des  conclusions  analogues. 

(2)  IlveOjjia  àxàOapTov. 

(3)  K'jpz  TÔ  8a'.jJiôv'.ov  i$îÀr,>vuOo^,  xac  tt,v  O-j^a'^pat  ^£6Xt,|jiIvt,v  ItzI  tt,;  xXivt.ç. 


2C'|  LA  REVUE   BLANCHE 

Ce  récit  est  reproduit  dans  Févangile  selon  Matthaîos  (XV),  mais 
avec  quelques  modifications.  Dans  cet  évangile  la  femme  aborde 
leschou  au  dehors,  et  tout  d'abord  il  ne  lui  répond  pas. 

«  Lors,  s'approchant,  ses  disciples  le  prièrent  en  ces  termes  :  w  Congédie- 
la,  car  elle  crie  derrière  nous  «.  ïèsous  répondit  alors  :  «  Je  ne  suis  envoyé 
que  vers  les  brebis  perdues  de  la  maison  d'Israël,  u  Mais  s'avançant,  elle  se 
prosterna  devant  lui,  en  disant  :  «  Maître,  aide-moi.  —  11  n'est  pas  bon, 
répliqua-t-il,  de  prendre  le  pain  des  enfants,  etc.  » 

Ces  récits  ont  trait,  selon  toute  apparence,  à  une  attaque  d'hystérie. 
-  Si  elle  se  termina  comme  les  évangiles  le  racontent,  leschou  n'y  contri- 
bua évidemment  en  rien,  et  il  ne  s'agit  que  d'un  miracle  par  coïnci^ 
dence. 


IX 


ATTAQUE    D  HYSTERO-EPILEPSIE    AVEC    MUTISME 

L'attaque  d'hystérie  et  l'attaque  d'hystéro-épilepsie  sont  dues, 
selon  moi,  à  la  décharge  de  neurones  moteurs  rétractés  qui,  relâchant 
soudain  leurs  prolongements,  laissent  échapper  l'énergie  en  eux  accu- 
mulée. Ces  attaques  peuvent  être  interrompues  par  suggestion  à  l'état 
de  veille.  Le  récit  suivant  en  offre  un  exemple  : 

<(  Quelqu'un  de  la  foule,  prenant  la  parole,  dit  h  ïèsous  :  a  Maître,  je  t'ai 
amené  mon  fils,  lequel  a  un  esprit  muet  qui  le  jette  à  terre  partout  où  il 
le  saisit;  et  lors  mon  fils  écume,  grince  des  dents  et  devient  raide  (1).  J'ai 
requis  tes  disciples  de  chasser  l'esprit,  mais  ils  n'ont  rien  pu.  »  ïèsous,  lui 
répondant,  s'écria  :  «0  nation  incrédule,  jusques  à  quand  enfin  serai-je  avec 
vous?  Jusques  à  quand  vous  support erai-je ?  Amenez-le  moi.  »  On  amena 
le  malade  près  de  lui,  et,  à  la  vue  d'Ièsous,  le  démon  convulsa  le  malade,  de 
sorte  qu'il  chut  à  terre,  où  il  se  roula  en  écumant  (2).  lésons  demanda  au 
père  :  «  Depuis  combien  de  temps  cela  lui  advient-il? —  Depuis  son  enfance, 
reprit  le  père  ;  souvent  le  démon  l'a  précipité  dans  le  feu  et  dans  l'eau  pour 
le  faire  périr  ;  si  tu  y  peux  quelque  chose,  aide-nous,  dans  ta  compassion  en 
notre  endroit.  —  Si  tu  crois,  répliqua  ïèsous,  tout  est  possible  au  croyant.  » 
Et  aussitôt  le  père  de  l'enfant  cria  ceci  :  «  Je  crois  ;  aide  mon  incrédulité.  » 

Voyant  que  la  foule  accourait  pressée,  ïèsous  menaça  en  ces  termes 
l'esprit  impur  :  «  Esprit  muet  et  sourd  (3),  je  te  le  commande,  quitte-le 
pour  n'y  plus  rentrer.  »  Sur  ce,  l'esprit  sortit  en  poussant  des  cris  et  en  le 
convulsant  fort  ;  et  le  malade  devint  comme  un  mort  (4),  tellement  que  plu- 
sieurs disaient  qu'il  avait  trépassé.  Mais  ïèsous,  le  prenant  par  la  main,  le 
mit  debout  et  il  le  dressa. 


(i)"E/^ovTa  TTVEÙjjLa  îXaXov  xal  otto-j  av  aÙTov  xaxaôotXT),  py^ajei  auTov  xal  àçpiÇei, 

(2)  KjO£(o;  tô  TTvsO'Jia  èîTrapaJev  auTov,  xal  r.t^ùiw  h:\  t^c  y^;,  èxuXÎETO  àippiÇtov. 

(3)  To  Tve'JiJLa  -:ô  5XaXov  xa*  x(oçp6v. 

(4)  Kai  xpaÇav,  xal  roXXà  TTrapi^av  aoTov,  è^f^XOe  xai  èy^veTO  oxiei  vexpo;. 


LES   CURES    MIRACULKUSKS    DE   JÉSCS    DE   NAZARETH  aOS 

Et  quand  le  maître  fut  entré  en  la  maison,  les  disciples  Tinterrogèrent  à 
part,  en  ces  termes  ;  «  Nous  n'avons  pu  le  jeter  dehors  !  »  Et  il  leur  dit  : 
«  Cette  espèce  ne  peut  être  chassée  que  par  oraison  et  par  jeûne.  » 

Krang'dc  selon  MarkoSy  IX, 

Ce  récit  est  reproduit  avec  quelques  modifications  dans  les  évan- 
giles selon  Mattliaîos  et  selon  Loucas. 

Selon  Matthaîos  (XVII),  le  père  dit  à  leschou  : 

«  Maître,  aie  pitié  de  mon  fils  car  il  est  lunatique  et  terriblement  affligé  (i)..» 

Et,  à  ses  disciples  qui  lui  demandent  : 

«  Pourquoi  ne  l'avons-nous  pu  chasser  ?  » 

le  nabi  répond  : 

«  C'est  à  cause  de  voire  incrédulité  ;  car  en  vérité  je  vous* dis  que  si  vous 
aviez  de  la  foi  gros  comme  un  grain  de  sénevé,  vous  diriez  à  cette  montagne  : 
«  Passe  d'ici  là  »,  elle  y  passerait,  et  rien  ne  vous  serait  impossible...  Mais 
cette  race  de  démons  ne  s'en  va  que  par  l'oraison  et  par  le  jeûne.  » 

Selon  Loucas  (IX),  le  père  dit  à  leschou  : 

«  Maître,  je  t'en  prie,  prends  garde  à  mon  fils,  parce  qu'il  m'est  unique. 
Un  esprit  s'empare  de  lui,  de  sorte  qu'il  pousse  soudain  des  cris,  et  l'esprit 
le  convulsé  avec  de  l'écume,  tout  en  le  laissant  brisé  (2).  J'ai  prié  tes  dis- 
ciples de  chasser  le  démon  ;  mais  ils  n'ont  pu.  » 

Et,  lorsque  le  mahide  s'approcha  du  nabi  : 

«  Le  démon  se  mit  à  le  secouer  et  à  le  briser  de  convulsions.  Mais  lèsous 
menaça  l'esprit  immonde,  guérit  l'enfant  (3),  et  le  rendit  à  son  père.  Tous 
étaient  émerveillés  de  ce  prodige  de  Dieu.  » 

11  s'agit,  à  n'en  douter,  d'un  cas  d'iiystéro-épilepsie  avec  mutisme  et 
troubles  mentaux. 

Op  les  attaques  d'hystérie  et  d'iiystéro-épilepsie,  et  même  certaines 
attaques  d'épilepsie,  peuvent  être  interrompues  par  suggestion. 

Pour  les  attaques  d'hystérie  les  cas  ne  se  comptent  plus.  Henri  Aime, 
dans  son  Etude  clinique  de  difnamisme  psijchique,  en  rapporte  dix. 
Deux  ont  Irait  à  des  garçons  de  treize  ans,  dont  l'un,  au  cours  de  ses 
crises,  cassait  et  jetait  par  la  fenêtre  tout  ce  qui  lui  tombait  sous  la 
main.  Un  troisième  concerne  une  fille  de  dix-neuf  ans  qui  avait  eu  jus- 
qu'à /|5  attaques  dans  la  même  journée. 

Vingtrinier(4),  Krafft-Ebing  (5),  professeur  de  clinique  psychiatrique 


(1)  "Oti  (TcXT/ziàÇcTat,  xal  xaxco;  r.iiT/t'.. 

(2)  Kai    î5où  rveOjjia   XaaCâvet   ajTov,  xa:  è;a(çpvT,;   xpâ^ei   xa:  jTapiîîei   aùxàv 
jxexà  ôtçpo'j,  xati  ^ôXi;  àTuo/topeî  à-'  aÙTOÛ,  juvxpiôov  auT'iv. 

(3)  "Epp7);£v  auTov,  zh   ôaijJi'ivtov,    xal   TJV£T7:àpaÇev  èTreTijxTjTâ   SI  h  *It,toù;  tc]> 
irveyiJtaT'.  Tcp  àxaOipTtjj,  xat  tâjxTO  tov  Tralôa. 

(4)  Prosper  Despine.  Étude  sur  le  somnambulisme^  1880,    p.  247. 

(5)  Krafft-Ebing. //y^^^r/e^raw.  Gué  ri  son  par  la  suggestion  hypnotique.  Revue  de  Thypno- 
tisme,  1898,  p.  262. 


^fy(i  LA  REVUE   BLANCHE 

de  rUnîversité  de  Vienne,  Edgard  Bérîllon  (i),  Burot  (a),  Bernheim(3), 
de  Jong(4),  etc.  ont  obtenu  des  guérisons  analogues. 

Desplats  (5),  Milne  Bramwell  (6),  Edgard  Bérillon,  Auguste  Voisin (7) 
ont  guéri  de  la  même  manière  des  attaques  d'hystéro-épilepsie.  Dans 
une  observation  d'Auguste  Voisin,  il  s'agit  d'une  jeune  fille  dont  les 
attaques,  d'une  durée  de  quatre  à  cinq  heures,  étaient  caractérisées  par 
des  tremblements  généraux,  des  frissons,  de  Tagitation,  des  convulsions 
cloniques,  des  mouvements  désordonnés;  attaques  au  cours  desquelles 
elle  dérangeait  ou  cassait  tous  les  objets  qui  lui  tombaient  sous  la  main, 
montait  sur  les  meubles  et  sur  le  rebord  des  fenêtres,  et  enfin  perdait 
connaissance.  Ces  crises,  qui  avaient  résisté  pendant  un  an  à  divers 
traitements,  cédèrent  rapidement  et  complètement  à  la  suggestion 
hypnop  tique. 

Auguste  Voisin  (8)  etSpehlfg),  médecin  de  l'Hôpital  de  Saint-Pierre 
de  Bruxelles,  auraient  même  guéri  par  suggestion  des  attaques  d'épi- 
lepsie  jaksonienne  (convulsions  épileptiques  n'intéressant  qu'une  partie 
du  corps).  La  cure  de  Spehl  fut  obtenue  à  l'état  de  veille. 

Enfin  Braid,  Luys  (10),  médecin  de  la  Charité,  Jules  Bouyer(ii), 
Edgard  Bérillon  (12),  deJong  (ï3)  auraient  guéri  par  suggestion  hypno- 
tique des  sujets  atteints  d'épilepsie  générale.  Chez  vingt  épileptiques 
traités  de  cette  manière,  Edgard  Bérillon  enregistre  quatre  résultats 
très  favorables.  Chez  six  autres  malades,  il  a  obtenu,  soit  la  disparition 
passagère  des  attaques,  soit  celle  des  tremblements  ou  des  vertiges. 

Mais  peut-être,  dans  tous  ces  cas,  aussi  bien  d'ailleurs  que  dans  le 
cas  d'Ieschou  de  Nazareth,  ne  s'agissait-il  que  de  1'  «  épilepsie  hysté- 
rique  »,  c'est-à-dire  d'attaques  d'épilepsie  dues  à  la  rétraction  des 
neurones  moteurs. 

(A  suivre.)  D'.  Charles  Hinet-Sanglk 

Professeur  à  l'École  de  psychologie  de  Paris. 

(1)  Bérillon.  RôU  de  l'éducation  dam  VhystérU  infantile.  Bevne  de  rh3rpnotlsme,  avril  1898. 

(2)  Barot.  Grande  hystérie  giiérie  par  l'emploi  de  la  suggestion  et  de  VauJtO'-'SUffgestion.  Bevoe 
de  l'hypnotisme,  1887,  p.  355. 

(3)  Bemheim  Hyperegtkétie  circonscrite  en  un  point  de  la  région  prècordiaie.  pKudo-mngine 
de  poitr'uie.  Crises  d'hystérie  re^iratoire  et  cardiaque.  AjfailUissement  progressif.  Insuccès  de 
toutes  2»  niédications  pendant  trois  ans.  Guérison  par  suggestion.  "BLevne  de  lliypnotisme,  1891 , 
p.  10. 

(4)  De  Jong.  Quelques  observations  sur  la  valeur  médicaU  de  la  psychothérapie.  Revue  de 
l'hypnotisme,  1892.  p.  78. 

h)  Dc.9plats.  L'kifpnotisme  agent  thérapeutique^  Revae  de  l'hypnotisme,  août  1897. 

(6)  Milne  Bramwell.   f^  râleur  thérapeutique  de  l'hypnotisme  et  de  la  suggestion. 

(7)  Auguste  Voisin.  Attaque»  cône ulsive»  ?iy»téro^pileptiqwes.  Vertiges  suiris  <le  délire  et  d'hal- 
lucinations, H  jfp^Mituue  ohtefiu  par  le  miroir  rotatif.  Guérisor..  Revue  de  l'hypnotisme,  p.  22. 

(8)  Auguste  Voisin.  Kpilepsie  jacksonienne  datant  de  la  première  enfance.  Hémiplégie  à 
droite.  Drhilité  intellectuelle.  Mauvais  imttuwts.  Traitement  par  la  guqgeéion  hypttotiqne.  Dix 
fours  de  sommeil  ptir  mois.  Suppression  à  peu  prh  complète  des  attaques.  Guérison  des  trouble^* 
me/itaïu.  Revue  de  l'h^'pnotiRme,  1890,  p.  304. 

(9)  8pehl.  Epilepsie  jaksonie/tne.  Traitement  par  la  suggestion  indirecte.  Guérison.  Revue 
de  l'hypnotisme,  1897,  p.  2G5. 

(  10)  Revue  d'hypnologie. 

(11;  Jules  Bouyer.  Du  rôle  de  la  suggestion  dans  la  pratique  journalière.  Revue  de  l'hypno- 
tisme. 18S7. 

(12)  Edgard  Bérillon.  Les  indications  formées  de  la  suggestion  hypnotique.  Revue  d? 
l'hypnotisme,  1891. 

(13)  De  Jong.  Quelques  observations  sur  la  râleur  de  la  psychothérapie.  Revue  de  l'hypno- 
tisme, 1892,  p.  78. 


2^.  (i) 


Le  Père  Perdrix 


DEUXIEME  PARTIE 


CHAPITRE    PREMIER 


Ce  fut  Tannée  suivante,  par  un  jour  d'été,  alors  que  le 
monde  était  beau  et  que  la  vie  avait  mûri  dans  les  champs, 
pareille  au  blé,  pareille  au  pain,  pareille  à  une  chair  pleine 
de  bonne  santé  ;  ce  fut  un  de  ces  jours  où  l'on  se  dit  :  «  Ça 
y  est,  notre  avenir  est  là,  nous  n'avons  plus  qu'à  nous 
asseoir  et  laisser  notre  âme  s'associer  aux  saisons.  »  Pierre 
Bousset  travaillait  dans  sa  boutique  et  ses  deux  ouvriers 
étaient  non  loin  de  lui.  On  ne  pouvait  certes  pas  les  féli- 
citer de  leur  courage  ;  mais,  comme  ils  étaient  payés  aux 
pièces,  l'existence  auprès  d'eux  était  supportable,  du 
moment  qu'il  nV  avait  pas  des  commandes  trop  pressées. 

Tout  à  coup,  Limousin  leva  la  tête  et  dit  : 

—  Ah!  le  voilà! 

Pierre  Bousset  regarda  :  Nom  de  Dieu,  c'était  Jean!  Il 
avait  un  drôle  d'air,  un  air  en  partie  double  comme  lors- 
qu'on a  fait  quelque  chose  et  qu'on  ne  sait  pas  encore.  Ils 
pénétrèrent  ensemble  dans  la  chambre  où  la  mère  épousse- 
tait  les  meubles  avec  cette  minutie  quotidienne  qui  rappelle 
un  examen  de  conscience.  Marguerite,  assise  auprès  de  la 
fenêtre,  cousait  dès  le  matin.  Il  y  eut  un  battement  de 
cœur  parce  que  ce  ne  sont  pas  les  bonnes  nouvelles  qui 
arrivent  sans  qu'on  les  attende. 

Pierre  Bousset  dit  : 

—  Comment  se  fait-il  q.ue  tu  viennes  aujourd'hui? 
Jean  s'assit  avec  assez  de  lenteur  et  l'on  vit  autre  chose 

encore  s'asseoir  dans  la  maison. 
La  mère  dit  : 


(1)  Voir  La  revue  blanche  des  1«  et  15  mai  et  1*"  juin  1902- 


2G8  LA   REVUE  BLANCHE 

—  Je  parie  que  tu  n'as  pas  mangé.  Je  vais  préparer  du 
chocolat  en  attendant  midi. 

Jean  lâcha  tout  : 

—  Enfin,  voilà!  II  y  a  qu'il  y  a  du  nouveau.  Il  faut  que 
je  vous  le  dise:  j'ai  quitté  ma  place! 

—  Comment!...  Tu  as  quitté  ta  place?... 

Ils  se  dressaient  tous  les  trois  :  Pierre  Bousset  avec  son 
tablier  et  son  dos  de  travail,  et  Jean  s'aperçut  qu'il  avait 
les  cheveux  gris.  La  mère  tenait  une  casserole  à  la  main, 
précautionneuse  comme  une  cuisinière,  mais  avec  des  sen- 
timents comme  si  la  casserole  allait  tomber.  Marguerite 
pleurait  déjà  : 

—  Ah!  mon  Dieu!  Moi  qui  en  étais  si  fière!... 
Pierre  Bousset  dit  : 

—  Et  comment  que  tu  as  fait  ce  beau  coup? 

C'est  alors  que  Jean  sentit  son  âme  fléchir  et  qu'il  lui 
remonta  du  fond  du  cœur  tous  les  besoins,  toutes  les 
vapeurs  d'amour.  Il  fallait  être  les  uns  à  côté  des  autres  et 
s'entendre,  et  il  fallait  que  quelqu'un  commençât  à  faiblir. 
Il  dit: 

—  Est-ce  qu'on  sait  ce  qu'on  fait? 

—  Ahl  par  exertiple!  dit  le  père.  Tu  ne  sais  pas  ce  que 
tu  fais! 

—  11  y  a  des  moments,  répondit  Jean,  où  Ton  perd  la 
tête  et  ensuite  je  ne  te  dis  pas  qu'on  n'en  ait  pas  regret. 

—  En  fait  de  perdre  la  tête,  je  ne  connais  qu'une  chose  : 
c'est  qu'on  te  paye,  et  c'est  à  toi  de  toujours  obéir  à  ce 
qu'on  te  commande. 

La  mère  surveillait  le  chocolat  dont  la  vapeur  montait 
avec  une  chaleur  d'aliment  fort.  On  aimait  cela,  dans  la 
famille,  comme  une  gâterie  de  dimanche  matin,  comme  un 
chocolat  de  bourgeois  pour  qui,  parfois,  c'est  jour  de  fête. 
Elle  dit  : 

—  Enfin,  qu'il  y  ait  ce  qu'on  voudra,  il  faut  tout  de 
même  qu'il  mange. 

Jean  allait  parler.  Ses  yeux  bleus  avaient  subi  la  première 
transformation  qu'apporte  une  vie  d'homme,  alors  que  l'on 
n'est  plus  Jean,  fils  de  Pierre,  élève  à  l'École  Centrale, 
mais  Jean   Bousset,  ingénieur  des  fabrications  chimiques. 


LE    PÈRE    PERDRIX  aGf) 

11  leur  restait  pourtant  un  rayonnement  de  petite  fille,  cette 
émotion  qu'éveillent  deux  rayons  de  soleil  dans  une 
source.  Et  maintenant  ils  gardaient  une  sorte  de  suppli- 
cation pareille  à  la  douceur  d'un  enfant  nu. 

—  Oh!  je  sais  tout  ce  que  tu  vas  dire.  Tu  ne  peux  pas 
me. donner  raison,  parce  que  tu  n'étais  pas  à  ma  place,  et  je 
ne  puis  pas  condamner  un  mouv^ement  de  mon  cœur.  Tu 
sais,  je  vous  Tai  écrit,  que  les  ouvriers  voulaient  se  mettre 
en  grève.  Tout  de  suite,  je  me  suis  dit  que  c'étaient  des 
choses  qui  ne  me  regardaient  pas  parce  que  quand  on  fait 
pour  soi,  il  ne  faut  pas  regarder  plus  loin.  Mais  François 
Perdrix  m'a  tout  expliqué. 

—  Ça,  je  te  Tavais  dit!  s'écria  Pierre  Bousset.  Quand  tu 
as  voulu  faire  entrer  François  Perdrix  dans  ton  usine,  je  te 
l'ai  dit  :  Les  parents,  il  faut  toujours  les  tenir  à  distance. 
Ils  s'en  font  accroire  et  des  fois  pour  les  excuser  on  est 
conduit  à  commettre  tout  un  tas  de  bassesses. 

—  Enfin,  dit  Jean,  je  n'ai  jamais  eu  à  me  plaindre  de  lui. 
Au  contraire,  il  avait  le  cœur  sur  la  main. 

—  Oh  !  tous  les  soûlards  sont  comme  ça.  On  dit  :  <r.  Ils  ont 
le  cœur  sur  la  main  »  et  on  ne  compte  pas  toutes  les  fois  où 
ils  détournent  les  autres. 

—  Ah  !  j'ai  compris  bien  des  choses,  mon  père  !  Comment 
expliquer  tout  ce  que  j'ai  compris?  Il  y  a  des  moments  encore 
où  voir  et  comprendre,  cela  fait  dans  ma  tête  un  bruit 
comme  si  le  monde  n'y  pouvait  tenir  en  place.  Je  te  le 
répète,  c'est  François  qui  m'a  fait  comprendre.  J'ai  vu,  des 
soirs.  Je  lui  disais  :  «  Je  m'ennuie,  je  n'ai  pas  même  un 
un  camarade  et  je  mange  sur  des  tables  d'hôtel  un  dîner 
trop  bien  servi.  »  Il  disait:  «  Viens  chez  moi  ;  tu  ne  sais 
pas  ce  que  c'est  que  de  manger  les  bonnes  choses  parce 
que  tu  ne  travailles  pas  et  que  la  faim  fait  partie  du  travail. 
Tu  mangeras  la  soupe  avec  nous  et  nous  te  dirons  au  moins 
que  tu  es  heureux  d'en  être  où  tu  es,  et  de  regarder  l'ou- 
vrier en  faisant  l'amateur.  »  Je  lui  disais  :  «  Mais  je  tra- 
vaille aussi!  Voir,  comprendre,  analyser,  être  ingénieur! 
Toi,  ce  sont  tes  bras;  moi,  c'est  ma  tête  et  mon  cœur  qui 
peinent.  »  Il  riait  :  «  Ha!  ha!  ha!  ha!  ha!  Quand  je  rentre 
le  soir  avec  la  gueule  sèche,  et  que  je  mange  de  la  soupe,  moi 


•270  LA   REVUE   BLANCHE 

aussi  j'ai  mal  à  la  tête  et  je  m'en  fous  que  vous  ayez  mal 
au  cœur.  Je  suis  las  comme  un  loup.  Qu  est-ce  que  c'est 
que  ton  cœur?  » 

—  Oui!  Ça  il  avait  raison,  dit  Pierre  Bousset.  Moi,  je  ne 
comprends  pas  du  tout  où  tu  veux  en  venir.  Ah!  tu  as 
compris  bien  des  choses!  Moi,  je  ne  comprends  qu'une 
chose,  c'est  que  tu  es  malheureux  d'être  trop  heureux. 

Et  Jean  parlait,  avec  des  yeux  bleus,  comme  une  folie, 
comme  un  ruban,  comme  un  pompon  sans  cause  dont  une 
fillette  orna  son  front.  Et  toute  une  douceur  sortait  de  son 
cœur  pour  aller  s'épandre  en  la  chambre  où  les  meubles 
se  renvoyaient  des  reflets,  anguleux  et  cirés.  Marguerite 
écoutait,  avec  des  mouvements,  écoutait  son  père,  comme 
un  enfant  dont  c'est  Thabitude  d'être  guidé  par  ses  parents. 
La  mère  surveillait  le  chocolat,  congestionnée,  secouant  la 
tête  et  ajoutant  son  mot  : 

—  Oui,  oui,  il  n'a  jamais  été  fait  comme  les  autres.  Tu  te 
rappelles  bien  que,  dans  le  temps,  on  voulait  le  mettre  à  la 
porte  du  lycée  et  qu'il  aurait  été  trop  heureux  de  se  faire 
nourrir  ici  à  rien  faire. 

Cela  arrivait  à  Jean  comme  une  succession  de  mots  per- 
çants et  qui  traversaient  tout  son  corps.  11  le  secouait 
parfois,  dans  un  frisson,  mais  un  calme  immense,  cette 
ombre  profonde  qui  tombe  des  belles  pensées,  l'entourait 
bien  vite  comme  un  amour  suprême,  comme  une  protection 
qui  veille  autour  d'un  berceau. 

—  Hier,  j'étais  dans  le  cabinet  du  directeur.  Cest  alors 
qu'arriva  la  délégation.  II  me  semble  la  revoir.  11  y  avait 
trois  ouvriers.  Ils  avaient  pris  une  chemise  blanche  et  ils 
venaient  de  se  laver  les  mains.  Tu  sais  comment  les 
pauvres  entrent  chez  les  riches.  Il  5'  avait  un  grand  tapis 
et  leurs  pas  s'y  posaient  avec  tant  d'embarras  qu'on  sentait 
au  cœur  des  trois  hommes  une  honte  de  chose  écrasée. 
J'avais  déjà  pensé  à  la  pauvreté  qui,  sachant  qu'elle  salit, 
se  cache  et  n'ose  pas  même  toucher  un  objet.  Us  disaient  : 
«  Dame!  Monsieur  le  Directeur,  on  nous  envoie  vous  parler. 
Nous,  voilà  plus  de  dix  ans  que  nous  sommes  à  Tusine. 
Nous  gagnons  troisfrancs  dixsousparjour.Cen'estpaspour 
dire,   mais  nous  avons  des  femmes  et  des  enfants,  et  nos 


LE   PKBE   PERDRIX  '^'i 

trois  francs  dix  sous  ne  vont  guère  plus  loin  qu'un  verre 
de  vin  et  une  assiettée  de  soupe  aux  choux.  Bien  entendu, 
vous  avez  aussi  des  frais,  mais  nous  voudrions  gagner 
quatre  francs  par  jour  et,  pour  tout  vous  expliquer,  il  faut 
que  vous  y  consentiez  ;  parce  que  Targent  donne  du  courage 
à  l'ouvrier.  »  L'autre  les  recevait  avec  cette  assurance  des 
riches,  assis  tout  droit  dans  un  fauteuil  et  qui  portent  la 
tête  comme  si  elle  dominait  la  vôtre.  Il  n'eut  pas  beaucoup 
de  mal  avec  son  éducation,  ses  habitudes  de  maître,  sa 
stabilité  de  patron,  pas  beaucoup  de  mal  à  les  troubler 
tous  trois.  «  Messieurs,  dès  maintenant,  je  vous  dis  :  Non! 
La  Société  n'a  pas  à  tenir  compte  de  vos  volontés.  Nous 
vous  payons  trois  francs  cinquante  par  jour  et  nous  esti- 
mons qu'il  vous  appartient  de  baser  votre  vie  sur  votre 
salaire.  Quant  à  vos  insinuations,  j'emploierai  tel  moyen 
qui  me  plaira  pour  fortifier  votre  courage.  Du  reste,  nos 
bénéfices  ne  sont  pas  ce  que  vous  imaginez,  vous  qui 
ne  connaissez  ni  nos  efforts  ni  nos  désillusions.  >/  C'est 
alors,  mon  père,  que  je  me  suis  senti  ton  fils  et  que  je  me 
suis  rappelé  tes  mains,  ton  dos  qui  travaille  et  les  roues  des 
voitures.  Les  trois  ouvriers  semblaient  trois  enfants  chez 
leur  père,  avec  des  cœurs  qui  se  gonflent  et  ne  sentent  plus. 
Ah!  je  croyais  bien  être  un  ingénieur.  Je  m'étais  imaginé 
sur  les  bancs  de  l'école  que  ma  tête  était  pleine  de  science 
et  que  cela  suffisait.  Mais  tout  le  sang  de  mon  père,  les  jours 
que  j'ai  passés  dans  ta  boutique,  et  ces  bouffées  qui  vous  mon- 
tent à  la  tête  et  semblent  venir  de  bien  loin,  tout  cela  criait 
comme  une  grimace,  comme  une  serrure,  comme  une  clé.  J'ai 
pris  la  parole  :  «  Monsieur  le  Directeur,  je  les  connais.  Il  y  a 
mon  cousin  qui  travaillée  l'usine.  Comprenez-vous  ce  que 
c'est,  la  vie  des  acides  et  celle  du  charbon?  »  Si  tu  avais  pu 
voir!  11  me  regardait  avec  ses  yeux,  comme  si  de  la  glace 
avait  pris  leur  prunelle:  ^f  Monsieur  l'ingénieur,  je  ne  per- 
mettrai ni  à  vous  qui  êtes  un  enfant,  ni  à  eux  qui  sont 
des  ouvriers,  un  seul  mot  pour  discuter  mes  paroles  et  mes 
actes.  Messieurs,  vous  pouvez  vous  retirer.  ^  Je  suis  devenu 
chien  comme  un  chien  libre.  Une  porte  s'ouvrait  d'un  seul 
élan.  Nous  avons  du  moins  l'insolence,  nous  les  pauvres, 
et  les  coups  de  gueule,  puisque  leurs  armes  arrêtent  nos 


l'^'l  LA   HEVUE    BLANCHE 

coups  de  dents.  Je  suis  parti  comme  eux.  Ils  baissaient  la 
tête  et  pensaient.  Moi,  j'ai  crié.  Je  me  suis  retourné  et  j'ai 
crié  :   «  Merde!  » 

—  Ah  bien  !  par  exemple,  je  ne  m'attendais  pas  à  celle-là^ 
dit  Pierre  Bousset.  On  fait  élever  des  enfants  pour  en  faire 
des  bourgeois,  pour  qu'ils  travaillent  un  peu  moins  que 
vous.  Ah!  nom  de  Dieu,  va  donc  leur  demander  une  place 
à  ceux  pour  qui  tu  as  perdu  la  tienne. 

Autrefois,  TUnivers  semblait  réel  et  solide  et  Ton  n'avait 
qu'à  tendre  la  main  pour  en  toucher  les  bornes.  On  pen- 
sait :  Encore  quelques  années,  quelques  années  pour  faire 
quelques  efforts,  après  quoi  nous  pourrons  nous  reposer. 
Si  le  monde  ensuite  pouvait  se  figer,  si  les  sentiments  pou- 
vaient se  figer  aussi  dans  nos  cœurs,  et  notre  vie  se  déli- 
miter, avec  tant  de  hauteur  et  tant  de  tour  de  poitrine. 
C'est  à  cela  qu'on  reconnaît  le  bonheur.  Pierre  Bousset 
distiit  à  sa  femme  : 

—  Voilà  ce  que  c'est.  Tu  te  rappelles  bien  ce  que  disait 
madame  Lartigaud,  un  jour  où  elle  était  soûle:  ^.  On  fait 
instruire  les  enfants  et  ensuite  ils  vous  crachent  au  nez.  » 

D'ailleurs,  le  chocolat  était  prêt  et  la  mère  l'apportait 
dans  un  bol,  avec  du  pain  grillé. 

—  Tiens,  regarde.  Si  tu  n'as  pas  assez  de  pain,  je  t'en 
ferai  griller  encore. 

Jean  mangeait,  ayant  vingt-deux  ans,  et  gardant  de  son 
voyage  du  matin  une  secousse  de  wagon,  de  voiture  et  de 
grand  air.  Il  avait  connu  le  chocolat,  aux  beaux  dimanches 
de  son  enfance;  dans  son  estomac  descendaient  les  cloches 
fraîches,  les  nappes  blanches,  la  communion  de  l'autel, 
et  ses  douze  ans  passaient  avec  des  récits.  Il  y  a  de  bons 
aliments,  qui  viennent  d'autrefois  et  qui  guérissent  les 
cœurs  malades.  Le  père  disait  : 

—  Je  ne  sais  pas  comment  il  peut  manger.  Moi,  les  bou- 
chées me  resteraient  dans  le  cou. 

Ensuite  on  ne  causa  plus  guère.  Pierre  Bousset  était 
assis,  ses  grosses  mains  sur  ses  genoux  posées,  gardant  une 
attitude  étonnante  et  sans  équilibre,  comme  une  idée  qui 
fait  mal  et  ne  peut  pas  durer.  La  mère  continuait  à  frotter 
les  meubles,  en  vieille  machine  dont  les  pas  semblaient  un 


LE   PÈRE   PERDRIX  273 

battement  de  piston,  agrippée  parfois  à  une  armoire  comme 
une  bête  ridicule  qui  veut  grimper  aux  murailles.  Et  la 
petite  Marguerite  cousait  encore,  toute  fondue,  bonne  petite 
sœur  et  pleurant  son  frère,  avec  des  larmes  et  des  senti- 
ments qui  s'écoulaient  et  semblaient  vider  son  cœur. 

On  dirait  que  quelqu'un  vous  est  entré  dans  le  crâne, 
pèse  au  front,  pèse  à  la  nuque,  veut  vous  faire  éclater,  ou 
pénétrer  jusque  dans  vos  os.  Pierre  Bousset  poussait  de 
grands  soupirs  :  Ahan  !  pour  l'exhaler,  pour  s'en  défaire 
enfin,  nom  de  Dieu!  et  pour  qu'il  vous  reste  à  la  poitrine 
un  peu  de  la  liberté  des  hommes  sains.  Il  disait: 

—  Ça  m'appuie  sur  l'estomac. 

Puis  il  retombait  à  son  silence  où  les  douleurs  s'entas- 
saient et  gonflaient  la  peau  de  sa  tête.  Et  lorsque  Tune 
d'elles  surgissait  et  semblait  la  plus  forte,  il  en  apparaissait 
une  autre  encore  qui  criait  comme  une  chienne  et  se 
débattait  sans  fin  dans  le  mélange  de  tous  les  espoirs  déçus. 
Il  parla  pourtant!  —  «  On  a  dû  te  payer  avant  de  venir  et 
il  doit  de  rester  de  l'argent.  Il  faudra  nous  le  donner  en 
garde,  parce  que  tu  en  auras  besoin.» 

On  n'avait  pas  avec  lui  la  ressource  de  penser  qu'il  était 
économe.  Gagnant  quatre  mille  francs  par  an,  étant  garçon, 
à  quoi  pouvait-il  tout  employer?  Et  il  fallait  bien  croire,  à  la 
fin  du  compte,  qu'il  était  mj^stérieux  et  léger  et  s'attendre 
aux  combinaisons  de  cette  folie  qu'engendrent  l'ignorance 
du  prix  de  la  vie  et  le  mépris  de  la  valeur  de  l'argent. 
Voici  qu'au  bout  d'une  année  il  vous  apportait  deux  cent 
cinquante  francs,  pas  même  la  valeur  de  son  dernier  mois, 
et  qu'on  le  sentait  vivre  au  jour  le  jour  avec  cette  indiffé- 
rence des  gens  qui  n'ont  pas  envie  de  bien  faire.  Et  c'était 
triste,  et  il  s'était  trouvé  châtié,  et  les  autres  en  subissaient 
la  peine  et  l'avenir  s'ouvrait  devant  vous  comme  une  chose 
à  laquelle  on  ne  peut  pas  s'habituer.  De  plus,  il  voulut 
garder  sur  lui  cinquante  francs,  au  risque  de  les  perdre  et 
l'on  ne  savait  pas,  ah  !  véritablement  l'on  ne  savait  pas 
comment  le  prendre.  Et  il  n'y  avait  que  cela  à  dire: 

—  Oui,  avec  toi  on  ne  peut  avoir  aucune  satisfaction. 
C'est  à  ce  moment  qu'on  entendit  les  gros  sabots  du  père 

Perdrix.  Depuis  l'année  dernière  ils  avaient  pris  un  grand 

18 


274  LA  REVUK   BLANCHB 

poids  et  se  heurtaient  à  tout  dans  la  rue,  car  les  pauvres 
sont  faibles  et  rencontrent  des  murailles.  11  venait,  il  était 
là,  sonore  et  creux,  comme  une  machine  à  traîner  des 
sabots.  Il  ouvrait  la  porte.  Il  était  sans  assurance,  comme  un 
parent  pauvre,  et  s'expliquait  en  entrant.  On  ne  se  fait  pas, 
il  s'en  rendait  compte.  Il  avait  toujours  peur  de  causer  du 
dérangement. 

—  Je  l'ai  vu  monter.  Ça  me  trottait  par  la  tête.  Je  me 
suis  dit  :  Il  ny  a  pas  là,  il  faut  que  j'aille  voir  ce  qui  est 
arrivé. 

Puis  il  embrassait  Jean  avec  un  peu  de  déclamation, 
exagérant  son  amour  pour  se  faire  bien  voir.  On  lui  racon- 
tait tout  et  il  disait  déjà  de  François  : 

—  Ce  gars-là,  je  lui  en  veux.  11  n'est  pas  content  de  se 
soûler,  il  faut  encore  qu'il  invente  des  tas  d'histoires. 

Et  il  disait  à  Jean  : 

—  Oh!  mon  ami,  tu  es  un  petit  bêta.  Moi,  je  suis  un 
vieux  malheureux.  Pourquoi  t'en  mêler?  Il  faut  laisser  les 
malheureux  pour  ce  qu'ils  sont. 


CHAPITRE  II 

Il  y  eut  des  temps  pour  le  père  Perdrix.  Son  chapeau 
s'abattit  encore  sur  ses  lunettes,  avec  des  bords  frangés,  et 
son  front  de  vieux  loup  s'évidait  aux  tempes  et  s'amaigrissait 
comme  une  idée  de  famine.  Il  s'asseyait  sur  son  banc, 
pendant  les  étés  successifs  ;  ses  genoux  lui  serv^aient  à 
appuyer  ses  coudes,  sa  tête  était  basse  et  ses  yeux  s'amusaient 
avec  ses  pieds.  Il  grattait  le  sol,  d'un  coin  de  son  sabot, 
après  quoi  il  le  pilait  à  petits  coups  de  semelle.  11  faisait 
des  rainures,  de  larges  rainures  pareilles  à  des  sillons  ; 
ensuite  il  s'essayait  à  les  combler  et  cela  formait  des  minutes, 
puis  des  quarts  d'heure,  puis  des  après-midi. 

Les  premières  pentes  de  la  misère,  lorsqu'il  y  tomba, 
avaient  talé  ses  fesses  ;  maintenant  une  vieille  habitude  les 
gardait  lourdes  et  tassées,  et  le  bois  du  banc,  qui  les  com- 
primait, avait  pris  une  amicale  fermeté,  une  solidité  de  chose 
sûre.  La  misère  n'est  pas  un  état  définitif  et  qui  3ente  le 


LE   VkKK   PERDRIX  ^75 

malheur.  D'abord,  on  s'assied  et  Ton  pense  au  pain  quo- 
tidien, puis  les  jours,  en  nous  le  donnant,  s'approchent  de 
nos  cœurs  ei  les  rassurent  comme  de  bons  amis.  Le  plus 
mauvais  moment,  ce  fut  lorsqu'on  le  mit  à  la  porte  du  bureau 
de  bienfaisance,  parce  qu'il  se  sentait  vieillir  et  que  les 
années  sont  tremblantes.  Alors,  il  connut  tout.  Sa  vie  bran- 
lait comme  un  outH  mal  emmanché,  et  il  ne  pouvait  y  mettre 
la  main  sans  le  sentir  incapable  et  usé.  Elle  avait  les  flexions 
d'une  bête  qui  se  dérobe,  les  coups  de  tête  inattendus  d'un 
vieux  cheval  que  la  fatigue  cabre  une  dernière  fois  et  qui  va 
crever  à  cent  lieues  de  sa  mangeoire  :  «  Tonnerre  de  Dieu! 
pensait-il,  j'irai  me  foutre  à  l'eau  sans  prévenir  personne  et 
je  noierai  la  gale  que  je  porte,  avant  qu'elle  ait  percé  mes 
os.  >  Et  puis,  tout  passa,  et  ses  fesses  reconquirent  leur 
aplomb  sur  son  banc.  Les  idées  lui  remontaient;  respirer, 
—  respirer  seulement,  —  était  bon,  et  s'asseoir,  regarder 
la  rue,  manger  du  pain  sec,  tout  cela  formait  de  la  vie  et  le 
mettait  encore  au  milieu  du  monde  parmi  les  plaisirs  de  l'air, 
de  la  lumière  et  de  la  circulation  des  rues  qu'on  aime  à  voir. 
Mais  lorsque  Jean  Bousset  fut  là,  il  s'éveillait  le  matin  : 
«  Pauvre  petit  gars,  il   viendra  s'asseoir  sur  mon  banc.  » 
C'étaient  deux  bons  amis.  Jean  descendait,  sur  le  coup  de 
neuf  heures,  ayant  mangé  la  soupe  :  «  Ah!  te  voilà,  mon 
frère!»  Il  se  reculait  et  lui  laissait  une  grande  place.  Ils 
s'embrassaient  toujours.  Dans  le  temps,  les  bonnes  femmes 
disaient  :  «  C'est  joli,  un  grand  garçon  de  son  âge,  de  vous 
embrasser  comme  ça.  »  Alors  la  journée  commençait.   Ils 
gardaient  souvent  la  tête  basse,  l'un  et  l'autre,  et  Jean  disait  : 
«  Il  ne  fait  pas  chaud,  ce  matin.  »  Le  vieux  répondait  :  «  Ma 
foi,  non  !  Je  crois  tout  de  même  qu'on  aura  le  beau  temps, 
parce  que,  quand  ma  jambe  ne  me  fait  pas  mal,  c'est  bon 
signe.  »  Jean  dessinait  sur  le  sol  des  rainures  bien  plus  fines, 
à  cause  de  la  semelle  de  ses  souliers.  Parfois,  il  dessinait  des 
triangles,  menait  les  trois  hauteurs  et  avait  beaucoup  de 
peine  à  les  faire  concourir  en  un  même  point.  11  s'essayait  à 
tracer  des  circonférences,  mais  la  chose  est  impossible  parce 
que  le  pied  ne  tourne  pas. 

Vers  dix  heures,  passaitNénesse,  le  marchand  de  journaux. 
Il  avait  une  grosse  tête  et  les  jambes  torses,  et  depuis  si 
longtemps  on  le  voyait  dans  le  pays,  que  les  journaux  avaient 


^7^  LA  REVUE   BLANCHE 

Tair  d'une  marchandise  faite  pour  être  vendue  par  des 
gnomes.  On  lui  demandait:  «Eh  bien!  qu'est-ce  qu'il  y  a  de 
nouveaudanstes journaux ?>  11  répondait:  4: Si  vous  croyez 
que  j'ai  eu  le  temps  de  les  lire  !>  Et  l'on  pensait  :  «Comment! 
Il  vend  des  journaux,  et  il  ne  sait  même  pas  ce  qu'il  y  a 
dessus.  >  Jean  achetait  le  Petit  Parisien.  Le  vieux  disait  : 
«  Allons,  frère,  lis-moi  les  nouvelles.  »  Il  aimait  entendre  lire 
parce  que  cela  le  sortait  de  lui-même  et  lui  faisait  connaître 
des  choses  que  tout  le  monde  ne  connaît  pas.  Il  se  plaisait  aux 
«  faits-divers  »  comme  à  une  vieille  illustration,  comme  à 
une  gravure  en  marge  du  livre  de  la  vie  II  disait  de  la 
politique  :  «  Tu  sais  bien  qu'on  est  tous  les  mêmes,  qu'on 
ne  pense  qu'à  bien  manger  et  tout  ça,  c'est  à  qui  attrapera 
le  lard.  ^ 

Le  jeudi,  lorsqu'arrivait  le  «  Supplément  du  Petit  Pa- 
risien ^,  le  Vieux  s'écriait  :  «Ah!  on  va  voir  les  images  !  > 
Et  c'est  là-dessus  qu'il  se  penchait  en  essayant  de  s'expliquer 
les  gestes  :  «  Qu'est-ce  qu'il  fait  donc,  celui-là  ?  »  Jean 
répondait  :  «  Tu  ne  comprends  donc  pas  ?  11  est  en  train 
de  lever  son  couteau  pour  la  tuer.  >  Le  Vieux  disait  :  «  Je 
vais  te  dire  une  chose,  mon  ami  :  faut-il  qu'il  y  ait  de  la 
canaille  !  :«►  Et  il  se  penchait  encore  pour  voir,  pour  apprendre^ 
avec  une  ignorance  entêtée  qui  aspire  la  vérité  dans  les 
journaux. 

L'après-midi,  Jean  allait  se  promener  dans  la  campagne. 
Il  rentrait  vers  les  quatre  heures  et  le  Vieux  le  lui  répétait 
chaque  fois  :  «  Petit  bêta  !  Pourquoi  as-tu  été  te  promener 
au  moment  de  la  grande  chaleur?  >/ Pendant  tout  ce  temps- 
là,  le  Vieux  sentait  qu'il  avait  mal  à  la  jambe.  Ça  l'avait 
pris  d'une  drôle  de  façon.  Et  puis  c'était  bien  fait,  parce 
qu'il  faut  être  plus  fier  qu'il  ne  l'avait  été.  Un  jour, 
Monsieur  Edmond  lui  avait  envoyé  quelqu'un  :  «  Père 
Perdrix,  Monsieur  Edmond  vous  demande  si  vous  voulez  le 
rouler  dans  sa  petite  voiture.  Son  domestique  est  occupé  et 
ne  peut  pas  lui  faire  faire  son  tour  de  jardin.  )^  Mon  Dieu  1 
il  y  alla.  C'est  bien  vrai  que  Monsieur  Edmond  l'avait  rayé 
du  bureau|de  bienfaisance,  mais  dans  la  vie  on  n'a  pas  tou- 
jours le  droit  d'être  difficile.  Il  y  alla  comme  un  grand 
câlin,  avec  de  ces  paroles  qui  adoucissent  les  angles  des 
riches.  L'autre  avait  tellement  mangé  depuis  un  an  que  les 


LE   PÈRE   PERDRIX  277 

couches  de  graisse  s'amoncelaient  et  que,  jour  par  jour,  on 
aurait  pu  les  compter.  On  le  roulait  comme  cela,  assis  dans 
une  petite  voiture,  dans  les  allées  de  son  jardin.  Il  s'était 
mis  aux  fleurs  et  jamais  on  n'aurait  pu  supposer,  lui  qui 
était  un  bourgeois,  qu'il  montrerait  tant  de  patience  et 
tant  de  minutie.  Il  y  avait  presque  toujours  un  jardinier 
auquel  il  donnait  des  conseils  et  qui  lui  répondait  :  «  Oh 
dame  !  Monsieur  Edmond,  je  crois  bien  que  vous  vous  y 
connaissez  mieux  que  moi  !  )î^  C'était  un  jardin  embêtant, 
avec  des  allées  qui  descendaient  trop.  On  était  obligé  de 
retenir  la  voiture  de  toutes  ses  forces.  Des  fois,  le  Vieux 
en  était  éreinté,  avait  envie  de  tout  lâcher,  d'abandonner 
le  bourgeois  au  casse-cou  et  disait  doucement  en  lui-même  : 
«  Tue-toi  donc,  va  !  Il  n'en  crèvera  toujours  pas  pour  bien 
de  l'argent.  >/  Un  beau  jour,  il  avait  senti  quelque  chose 
qui  pétait  dans  sa  jambe,  et  depuis  ce  temps-là  elle  était  un 
peu  rouge,  avec  des  espèces  d'écaillés  blanches.  Il  est  vrai 
qu'il  avait  des  varices. 

On  ne  peut  pas  toujours  penser  au  mal  quand  on  est 
ouvrier.  Assez  souvent,  la  Vieille  se  plaignait  et  le  Vieux 
lui  répondait  :  «:  Tu  as  donc  bien  peur  de  mourir!  )^  Mais 
quand  même,  certains  jours  ça  le  piquait  et  d'autres  jours 
ça  le  démangeait,  et  il  se  fût  gratté  jusqu'à  se  mettre  la 
jambe  en  feu.  Il  en  arrivait  à  ne  plus  supporter  son  bas.  La 
Vieille  dit  :  «  Voilà  ce  qu'il  faut  faire.  Tu  te  laveras  bien  ton 
mal  tous  les  matins  pour  le  rafraîchir  et  ensuite  tu  mettras 
de  la  poudre  d'amidon  pour  le  sécher.  Et  puis  je  t'entourerai 
la  jambe  avec  de  la  toile  pour  que  ton  bas  ne  pique  pas.  » 
Tous  les  matins  ce  fut  la  même  chose.  Il  lui  semblait  que 
ça  adoucissait  un  peu.  Alors  il  recommençait  le  soir,  dans 
l'espoir  que  la  guérison  viendrait  deux  fois  plus  vite. 

Monsieur  Edmond  le  recevait  gentiment,  largement,  et 
allait  jusqu'à  lui  payer  la  goutte.  Visiblement,  il  ne  se  sou- 
venait de  rien.  Du  reste,  il  n'avait  pas  la  rancune  longue  et 
gardait  au  cœur  une  certaine  légèreté  qui  lui  venait  de  son 
bon  estomac  :  «  Ah!  ah  !  père  Perdrix,  c'est  vous.  Et  la 
santé?  >^  —  ^<  La  santé  ?  Ça  ne  va  pas.  On  dirait  que  ma  jambe 
veut  s'en  mettre.  >  Monsieur  Edmond  avait  encore  le  cœur 
plus  léger  lorsqu'il  s'agissait  des  maladies  :  «  Ne  faites  donc 
pas  attention.  Ce  n'est  rien.  »  Dans  sa  petite  voiture  il  était 


^7^  LA   REVU£  BLANCHE 

assis  ;  son  dos  était  un  monde,  son  ventre  formait  deux 
étages,  et  le  rouler  semblait  une  fortune  qu'on  ébranle,  qu'on 
roule  et  qu'on  respecte.  Pourtant  il  y  avait  entre  eux  ce 
bureau  de  bienfaisance,  cette  histoire  que  le  Vieux  voyait 
comme  une  chose  et  qui  lui  donnait  des  pensées  :  «  Je  pousse 
ta  voiture,  tu  me  causes,  tu  es  bien  aimable  aujourd'hui.  »  Et 
dans  le  fond  de  son  cœur,  il  entendait  des  cris  de  chiens  qui 
ne  voulaient  pas  se  taire,  montaient  et  voyageaient  sur  le 
jardin. 

De  la  poudre  d'amidon  naquit  une  croûte  qu'il  lavait  avec 
précaution,  et  lorsque  cette  croûte  tombait,  en  petites 
plaques,  la  peau  de  la  jambe  apparaissait  tout  comme  avant. 
Par  une  dérision  dernière  cette  seconde  peau  brûlait,  il  y 
fallait  mettre  un  peu  de  poudre  d'amidon  fraîche,  après  quoi, 
la  troisième  peau  apparaissait  comme  un  feu  souterrain.  Et 
l'on  voyait  les  bases  profondes  du  mal,  et  Ton  pensait  à  une 
pourriture  intérieure  qui  sortait  par  couches  et  s'accroissait, 
pareille  à  une  mauvaise  fortune  qui  s'accroît  en  mangeant 
les  pauvres.  Il  l'entourait  d'une  bande  de  toile  très  serrée 
que  ne  pouvaient  traverser  que  quelques  piqûres  ou 
quelques  démangeaisons  et  grâce  à  laquelle  sa  jambe 
semblait  neutre  comme  un  rouleau  de  toile.  Il  la  traînait, 
son  sabot  était  moins  d'aplornb  à  son  pied,  et  le  bruit  de 
ses  pas  se  ressentait  de  la  pesanteur  d'une  mauvaise  jambe, 
de  la  sonorité  d'une  colonne  de  bronze. 

Et  voici  qu'il  poussait  cette  voiture  et  que  chaque  effort 
résonnait  dans  son  jarret.  Il  y  avait  des  cris  qui  lui 
montaient  tout  seuls  comme  si  sa  jambe  eût  été  pleine  de 
soupirs  :  Aïe  !  Et  il  roulait  le  bourgeois  avec  lourdeur,  et 
il  se  faisait  à  lui-même  l'effet  d'une  vieille  pierre  que  l'on 
force  à  plier  :  «  Y  a  ma  sacrée  jambe  qui  m'en  fait  voir  de 
toutes  les  couleurs.  3^  L'autre  était  un  médecin.  C'est  vrai 
qu'il  était  impotent,  mais  on  sentait  sa  graisse  pleine  de 
bonne  santé.  Il  y  a  la  bonne  nourriture,  mais  aussi  bien  il 
connaissait  les  remèdes  et  pouv-ait  réduire  une  maladie  à 
presque  rien.  Le  Vieux  exagérait  encore  devant  Mon- 
sieur Edmond  et,  bien  que  son  genou  fût  libre,  pendant  des 
soirées  entières  il  simulait  l'homme  à  la  jambe  raide.  Il  allait 
jusqu'à  dire  :  <{,  Je  n'ai  pas  pu  fermer  l'œil  de  la  nuit.  Ma» 
jambe  me  cuit  comme  si  elle  le  faisait  exprès.  >  Il  dormait 


LE   PÈRE    PERDRIX  ^79 

d'ailleurs  d'un  gros  sommeil,  excepté  le  matin.  M.  Edmond 
avalait  des  drogues.  Le  père  Perdrix  disait  :  «Si  seulement 
je  savais  ce  qu'il  faut  prendre  !  »  Et  l'autre  le  regardait  avec 
ses  yeux  luisants  de  riche,  faisait  fonctionner  sa  pomme 
d'Adam  et  avait  toujours  l'air  d'avaler  de  bons  repas.  On  ne 
sait  pas  ce  qu'il  pouvait  penser.  Il  ne  se  rappelait  peut-être 
même  plus  qu'il  était  médecin.  Nom  de  Dieu!  ce  n'était  pas 
bien  malin.  Il  n'aurait  eu  qu'à  dire  une  bonne  fois  : 
«  Montrez-moi  donc  votre  jambe,  je  vous  dirai  ensuite  ce 
qu'il  faut  faire.  » 

Il  y  avait  un  autre  médecin,  mais  les  bourgeois  sont 
tous  les  mêmes  et  veulent  qu'on  les  paie.  Dans  le  temps 
où  vivait  le  père  Pinet,  le  sorcier,  on  était  bien  plus  tran- 
quille pour  les  maladies.  On  lui  disait  :  ^.  Hé,  sorcier! 
Entre  donc  un  coup.  >  C'était  un  vieux  radoteur,  mais 
souvent  il  tombait  juste  et  dénichait  le  remède.  On  en 
était  quitte  pour  lui  offrir  une  goutte  de  deux  sous.  Le 
nouveau  médecin  avait  Tair  d'un  bon  garçon.  C'était  un 
petit  homme  rond,  bonne  mine,  décidé,  mais  ça  ne  sait 
pas  se  mettre  à  la  portée  du  monde.  Le  tarif  était  de  qua- 
rante sous.  Le  Vieux  se  rappela  quelque  chose  qui  lui 
donna  à  réfléchir.  Un  matin  qu'il  était  sur  son  banc,  Paul 
Lartigaud  arrive  et  lui  dit  :  «  Vieux,  vous  ne  pourriez 
pas  me  prêter  vingt  sous,  je  vous  les  rendrai  demain.  » 
Qui  est-ce  qui  se  serait  méfié?  On  a  toujours  vingt  sous 
dans  son  armoire.  Enfin,  de  jour  en  jour,  ce  garçon  qui 
avait  peut-être  huit  cent  mille  francs  de  fortune,  chevaux, 
voitures,  et  qui  n'avait  pas  besoin  de  travailler  pour  être 
sûr  d'avoir  du  pain,  ce  gars-là  ne  parla  jamais  de  rien  et 
le  Vieux,  par  bêtise,  n'osa  jamais  rien  lui  demander.  Il 
se  soûlait  tous  les  jours,  il  buvait  des  amers  picon,  il  res- 
semblait à  un  gobe-mouches. 

Ces  vingt  sous-là,  le  Vieux  se  les  remémora  bien  des 
fois.  On  a  souvent  dépensé  vingt  sous  dans  la  vie  et  plus 
tard  on  s'aperçoit  de  ce  qu'est  une  petite  pièce  blanche  et 
de  la  place  qu'elle  tient  en  nos  petits  bonheurs.  Mais 
celle-ci  restait  quelque  part  avec  une  force  inconnue, 
des  rayonnements  d'argent  chaud  et  le  Vieux,  en  penchant 
la  tête,  la  sentait.  Il  lui  sembla  bien  vite  qu'elle  reposait 
en  terre,  là  où  les  chers  souvenirs   sont  enfouis,  et  il  ne 


28o  LA   a£VU£   BLANCHE 

pouyait  pas  la  chasser  de  lui-même.  Avec  vingt  sous  de 
plus,  elle  eût'fait  quarante  sous.  On  eût  appelé  le  médecin. 
Il  eût  dit  :  «  Père  Perdrix,  voilà  ce  que  c'est!  »  Et  la  jambe 
eût  marché,  comme  par  le  passé,  et  Ton  aurait  eu  du  plaisir 
à  vivre,  et  Ton  ne  sait  pas  ce  que  Ton  ne  peut  pas  faire  avec 
deux  jambes. 

Jean  lui  disait  :  <^  Tu  as  l'air  encore  tout  pensif!  »  Et  lors- 
que Jean  parlait  ainsi,  le  Vieux  n'était  déjà  plus  pensif.  Ils 
n'avaient  pas  de  bien  longues  conversations  parce  que  dans 
la  vie  on  ne  peut  que  répéter  les  mêmes  choses.  Jean  restait 
parfois  à  Textrême  bout  du  banc,  aimant  à  sentir  s'im- 
primer en  ses  fesses  les  angles  du  bois.  Cela,  le  Vieux  ne 
pouvait  pas  le  comprendre.  Il  disait  :  «  On  dirait  que  tu 
as  peur  de  t'asseoir.  Approche-toi  donc,  y  a  de  la  place..  » 

Pierre  Bousset  disait  à  son  fils  :  «:  Vous  êtes  au  même 
point  tous  les  deux,  aussi  feignants  l'un  que  l'autre.  >  La 
mère  répliquait  :  ^{  Dans  le  temps,  il  aimait  lire.  Essaie 
donc,  maintenant,  de  lui  faire  ouvrir  un  livre.  »  Et  la  petite 
Marguerite,  un  peu  plus  conciliante  :  k  Cest  bien  vilain, 
mon  Jean!  » 

Vraiment,  lui  aussi,  il  nV  avait  que  sur  le  banc  qu'il  se 
plaisait.  Septembre  et  octobre  furent  deux  mois  de  beau 
temps  où  les  ombres  étaient  un  peu  plus  grises  et  flottaient 
comme  une  âme.  Les  beaux  moments  du  jour  pénétraient 
sous  la  peau,  dans  la  poitrine,  et  l'on  se  sentait  au  cœur 
je  ne  sais  quoi  qui  roucoulait.  Ils  étaient  deux  vieux  de 
l'automne,  deux  amis  du  fond  de  la  vallée  où  bientôt  les 
jours  seront  froids,  et  ils  s'entouraient  alors  d'une  tendresse 
bonne  et  douillette.  Ils  n'en  parlaient  même  pas.  Le  Vieux 
s'éveillait  à  des  jours  inconnus,  à  des  jours  qui  n'étaient 
pas  des  jours  et  qui  entraient  jusque  dans  les  os  de  son 
dos.  Il  aurait  tant  voulu  lui  donner  du  plaisir  et  lui  rendre 
un  peu,  mon  pauvre  petit!  quelque  bon  service,  quel- 
qu'un de  ces  services  qui  vous  marquent  pour  la  vie  et 
vous  font  dire  :  a:  C'est  ce  pauvre  Vieux  qui  m'a  causé 
tout  mon  bonheur.  >/  Il  aurait  voulu  trouver  des  mots.  11 
pensait  :  ''<  Je  connais  la  vie,  si  je  pouvais  arriver  à  lui 
apprendre  tout  ce  que  je  sais!  » 

Il  avait  une  idée  de  derrière  la  tête  et  parfois  s'en  entre- 
tenait discrètement  avec  lui-même.  Pourtant,  il  se  rendait 


LE   PÈRE   PERDRIX  a8l 

compte  que  ce  n'est  pas  une  vieille  bête  qui  peut  mener, 
dételles  choses.  Il  avait  remarqué,  lorsqu'il  allait  chez  Mon- 
sieur Edmond  Lartigaud,  que  Georgette  lui  demandait  : 
«  Eh  bien!  et  le  petit  JeanBousset,  qu'est-ce  qu'il  devient?)^ 
Un  jour  que  Jean  se  trouvait  là,  il  avait  encore  remarqué 
que  Georgette  tournait  autour  de  lui  et  s'essayait  à  l'en- 
traîner à  l'écart.  La  jeunesse  trouve  cela  naturel,  parce 
qu'à  cet  âge  Ton  vit  au  milieu  de  toutes  les  occasions  et 
l'on  n'a  pas  assez  d'expérience  pour  les  choisir.  C'était  une 
fille  qui  n'était  peut-être  pas  très  jolie,  ayant  la  peau  un 
peu  noire,  mais  toutes  les  femmes  se  valent  pour  ce  qu'on 
en  fait.  Il  disait  à  Jean  :  «  Tu  es  comme  les  autres.  Je  vais 
te  donner  un  conseil  :  j'en  connais  une  qui  serait  ton 
affaire.  )^  Il  devait  être  bien  naïf  pour  n'avoir  pas  l'air  de 
comprendre. 

Il  arriva  plusieurs  fois,  alors  que  le  Vieux  devait  rouler 
Monsieur  Edmond,  que  Jean  se  trouvait  là  et  les  accompa- 
gnait dans  le  jardin.  Monsieur  Edmond  se  plaisait  à  causer 
avec  lui  parce  qu'il  était  ingénieur  et  qu'un  titre  sert  de 
sanction  aux  paroles  que  l'on  prononce.  Et  puis  sa  grande 
jeunesse  vous  relevait  vous-même  :  on  pouvait  lui  donner 
tort.  Monsieur  Edmond  disait  :  «Je  vois  bien  ce  que  tu  as 
voulu  faire.  Tu  es  un  socialiste,  quoi!  Moi,  je  ne  vais  pas 
chercher  si  loin.  Le  père  Perdrix,  par  exemple  :  quand  je 
lui  dois  des  sommes  comme  quatre  francs  dix  sous,  eh  bien  ! 
je  lui  donne  cent  sous.  Voilà  ce  que  j'appelle  du  socialisme  ! 
Et  je  lui  paye  encore  la  goutte.  >/  Monsieur  Edmond  par- 
lait, Jean  lui  répondait  et  le  Vieux  pensait  :  «Oui,  oui! 
parle.  Cest  l'enfant  d'un  ouvrier,  mais  il  en  sait  plus  long 
que  toi.  »  Au  fond,  il  était  fier  de  les  voir  ensemble,  se  rat- 
tachait à  Jean,  se  rappelait  qu'il  était  son  oncle  et  s'agran- 
dissait comme  l'égal  d'un  bourgeois. 

Mais  il  y  avait  mieux  que  cela.  Causer  est  bien;  mais  il 
faut  aussi  profiter  de  sa  jeunesse.  Le  Vieux  avait  envie  de 
crier  :  «  Enfin,  fous  donc  le  camp!  Ta  place  n'est  pas  ici.  Je  ' 
te  dis  qu'elle  cherche  le  mâle!  >/  Le  fait  est  que  Georgette 
essayait  de  l'attirer  du  côté  de  la  cuisine  et  ensuite,  elle 
l'eût  emmené  dans  les  chambres  où  n'entrait  personne. 

Un  jour,  sur  le  banc,  le  Vieux  lui  posa  catégoriquement 
la  question  :  «  Que  tu  es  bête,  mon  pauvre  ami!  Moi,  à  ton 


282  LA   REVUE  BLANGHB 

âge,  j'aurais  grimpé  les  murs.  Une  fois,  j'ai  fait  ça  dans  la 
neige.  Voyons,  mon  ami,  réfléchis  un  peu.  Voilà  une 
gamine  qui  aura  plus  tard  quatre  cent  mille  francs.  Pro- 
fites-en.  Une  fois  que  le  père  le  saura,  il  sera  trop  heureux 
de  te  la  donner  en  mariage.  Ne  crois  pas  qu'il  la  placera 
comme  il  le  voudra.  Il  est  riche,  c'est  vrai,  mais  aucun 
bourgeois  ne  voudra  de  la  fille,  à  cause  de  la  mère.  > 

Jean  répondait  :  €  Non,  non,  je  ne  veux  pas  !  D'abord 
elle  ne  me  dit  rien.  Et  puis  elle  court  après  moi  et  ensuite 
elle  courra  après  d'autres.  2^  Le  Vieux  disait  :  «  Et  quand 
même  ?  Une  fois  que  tu  auras  l'argent,  tu  te  moqueras  pas 
mal  de  la  femme.  »  Et  il  était  en  colère  au  fond  de  lui- 
même.  D'ailleurs  dans  la  vie  on  ne  fait  jamais  ce  que  Ton 
veut. 

Il  vint  un  jour,  où  les  idées  s'en  allèrent,  où  ce  qui  était 
une  pensée  ne  fut  plus  une  pensée,  où  ce  qui  était  un 
homme  devint  un  pauvre  et  un  malade  et  où  ce  qui  était 
une  jambe  douloureuse  emplit  le  monde  comme  une  croix 
du  Calvaire.  Il  vint  un  jour  où  cela  bouchait  le  ciel  et 
pesait  sur  toute  la  terre,  avec  le  poids  des  épaules  qui 
succombent,  avec  le  cri  des  angoisses  animales,  avec 
le  râle  des  races  sous  le  joug.  Ce  fut  comme  si  le 
Déluge  vous  remontait  dans  le  sang  et  comme  si 
les  grands  oiseaux  noirs  pendaient  des  nues  pour  tom- 
ber dans  les  eaux.  Il  le  voyait  monter.  Il  y  avait  bien  plus 
de  quarante  jours  qu'il  pleuvait,  l'humanité  tout  entière 
était  emportée  par  les  ombres  et  pourrirait  comme  un 
morceau  de  limon. 

Car  le  mal  de  sa  jambe  avait  des  accents  et  menait  une 
bien  autre  douleur.  On  ne  connaît  pas  le  travail  des  idées. 
Elles  ronflent  sous^-otre  tête,  on  se  dit  :  «  Oh  !  cette  musi- 
que !  J'ai  le  crâne  qui  va  péter.  >  Puis  un  jour  ce  n'est  pas 
le  crâne  qui  vous  pète,  vos  idées  deviennent  comme  aiguës, 
comme  pointues  et  ça  y  est!  Il  y  eut  une  éclaircie.  Mais... 
est-ce  qu'on  ne  sera  pas  obligé  de  me  couper  la  jambe  ?  Il 
la  sentait  on  ne  sait  comment,  toute  gonflée,  et  les  veines 
en  y  portant  du  sang  bourdonnaient,  formaient  aussi  leur 
drôle  de  musique,  et  de  la  tête  aux  pieds  il  n'était  qu'un 
ronflement,  une  cage  à  mouches,  un  pauvre  que  la  misère 


LE    PÈRE   PERDRIX  283 

travaille.  Et  il  était  sûr  qu'on  allait  être  obligé  de  lui  cou- 
per la  jambe. 

Il  s'asseyait  sur  le  banc,  il  baissait  la  tête  bien  davantage 
et  bien  plus  longtemps.  Le  dos  lui  en  faisait  mal  lorsqu'il  la 
relevait.  Autrefois,  avec  le  coin  de  son  sabot,  il  traçait  des 
rainures,  s'amusait  à  des  entrecroisements  de  lignes  et  se 
laissait  guider  par  quelque  fantaisie  de  ses  pieds.  Mainte- 
tenant,  des  deux  sabots  à  la  fois,  il  grattait  le  sol,  remuait 
la  terre,  manifestait  une  dernière  rage  à  tout  dégrader  autour 
de  lui  et  disait  en  se  levant  :  «  Le  diable  m'emporte  !  On 
dirait  qu'un  cochon  se  couche  là  où  j'ai  passé.  » 

Il  n'aimait  pas  grand  monde  d'ordinaire,  mais  cette  fois-ci 
il  n'aimait  plus  personne,  car  la  misère  parlait  à  grande 
bouche,  et  parlait  tant,  qu'on  n'entendait  pas  d'autre  voix 
vivante.  Jean  venait  s'asseoir.  Le  Vieux  lui  gardait  un  sen- 
timent qui  restait  dans  un  coin  de  sa  tête,  qui  ne  faisait  pas 
de  bruit  et  qu'il  sentait  exister  comme  une  chose  que  l'on 
ne  voit  pas  mais  que  l'on  sait  exister.  Celui-là  seul,  il  pou- 
vait le  supporter.  Ah  !  il  y  avait  bien  des  bavards  qui  se 
campaient  auprès  du  banc  et  qui  vous  faisaient  maudire  la 
vieille  habitude  que  l'on  a  de  causer  avec  les  gens.  Il  est 
triste  d'être  un  homme  civilisé  et  de  ne  pas  clouer  les  becs. 
Il  y  en  avait  qui  restaient  campés  des  quarts  d'heure  ; 
il  avait  beau  leur  répondre  d'une  voix  malhonnête  et  cou- 
per les  branches  du  discours,  ils  vous  suçaient,  vous  arra- 
chaient mot  par  mot,  pensée  par  pensée,  voulaient  vous 
forcer  à  descendre  dans  votre  cerveau  comme  s'il  y  avait  de 
la  place  pour  tous  les  passants.  Mais  Jean  était  un  ami,  quel- 
que chose  comme  une  partie  de  vous-même  dont  on  ne 
s'occupe  que  lorsqu'on  en  a  l'envie.  Ils  restaient  l'un  à  côté 
de  Tautre  et  goûtaient  ce  privilège  qu'ont  les  cœurs  unis  de 
ne  pas  se  demander  de  paroles.  «Ah  !  cher^  enfant,  reste  là 
sans  rien  dire  :  C'est  ton  Vieux.  Vois-tu,  quand  jeté  sens  à 
côté  de  moi,  je  sais  bien  que  je  suis  un  malheureux,  mais 
quand  même  il  me  semble  qu'il  y  a  du  changement.  >  11  lais- 
sait alors  toute  sa  tête  s'en  aller,  son  cœur  gonflé  couler 
dans  sa  poitrine  et  répandre  ce  sang  noir  qu'ont  les  pau- 
vres. Et  toute  sa  jambe  s'en  mêlait  et  garnissait  ses 
sentiments,  et  elle  était  grande  et  essentielle,  et  il  y  avait 
des   moments    où    elle    lui    remontait    sous    le    crâne    et 


284  LA  REVUE   BLANCHB 

s'installait  comme   une   jambe  pourrie  à  la  place  de  son 
cerveau. 

Monsieur  Edmond  mourut,  et  il  était  temps  parce  que  le 
Vieux  n'aurait  pas  pu  continuer  à  pousser  sa  voiture.  Il 
mourut  tout  d'un  coup,  une  veine  se  cassa  et  le  médecin  dit 
qu'il  avait  la  peau  des  veines  dure  comme  un  tuyau  de  pipe. 
M^arie-Louise  pleurnichait,  à  moitié  soûle  encore  :  ^  Mon 
Dieu!  Qu'est-ce  que  je  vais  devenir!  >  Elle  n'avait  pour- 
tant pas  besoin  d'être  en  peine,  avec  sa  fortune.  Paul  et 
Georgette  avaient  la  larme  facile.  D'ailleurs  on  dut  chercher 
Paul  un  peu  partout  avant  de  le  dénicher  dans  la  boutique 
d'un  épicier  qui  vendait  de  l'eau  de  vie  et  dont  la  fille  avait 
seize  ans.  Il  n'en  profitait  mcme  pas  et  tout  le  monde  se 
moquait  de  lui  parce  qu'il  frôlait  les  femmes  et  ne  savait 
pas  reconnaître  l'instant  où  l'on  peut  entrer  la  main  sous 
leurs  jupes.  On  demanda  au  Vieux  d'habiller  le  cadavre  et 
il  regardait  ce  corps  tout  nu,  cette  bonne  graisse  des  bons 
repas,  cette  viande  moelleuse  des  bourgeois  qui  se  passent 
la  main  sur  le  ventre  en  sortant  de  table,  lisseraient  à  tuer 
si  l'argent  les  empêchait  de  mourir. 

Il  y  eut  un  enterrement  avec  un  corbillard,  le  sous-préfet 
et  des  discours.  Des  Messieurs  en  chapeau  haut  de  forme 
serraient  la  main  de  la  veuve.  Elle  était  gonflée  par  les  lar- 
mes, plus  rouge  encore,  le  visage  tavelé,  la  peau  pleine  de 
vin  rouge  et  de  vin  blanc.  Ça  allait  fiiire  une  drôle  de  mai- 
son, maintenant  que  l'homme  n'était  plus  là.  Quelque  gars 
viendrait  qui  soûlerait  lanière,  qui  sauterait  la  fille.  Ça  se 
battrait,  ça  danserait,  on  ramasserait  toute  la  crapule  du  pays 
et  Paul  crèverait  dans  un  coin,  avec  sa  bronchite,  avant 
d'avoir  tout  bu.  On  verrait  la  fin  des  huit  cent  mille  francs 
du  père,  les  domaines  vendus,  des  batailles  à  s'arracher  les 
cheveux,  des  repas  où  mangeraient  tous  les  cochons  d'alen- 
tour. Il  y  aurait  de  tout  ;  c'étaient  des  femmes  à  montrer 
leur  derrière,à  jeter  des  billets  de  cent  francs,  à  insulter  les 
gens  par  la  fenêtre  et  ensuite  à  les  faire  boire.  Et  un  beau  jour, 
la  nichée  filerait  sur  Paris  en  laissant  partout  des  dettes. 

C'est  alors  que  sa  jambe  eut  de  l'importance.  11  n'avait 
même  pas  à  baisser  les  yeux,  on  eût  dit  qu'elle  pesait  sur' 


LE   PÈRK    PERDRIX  a85 

ses  paupières.  Autour  de  sa  tête  elle  pendait  du  ciel,  se 
balançait,  restait  parfois  tout  à  portée  de  son  regard  avec 
sa  peau  rouge,  ses  écailles  blanches,  et  se  gonflait  comme 
des  pensées  qui  s'accumulent  et  battent  les  tempes.  Elle  lui 
sortait  à  chaque  parole  :  4c  Ah  !  la  sacrée  garce  !»  Et  ce  mot 
de  garce  s'accroissait  à  son  tour  comme  la  substance  d'un 
mal  sans  repos.  Il  disait  encore  :  «  Elle  est  là,  sur  moi,  et  il 
faudra  bien  qu'on  m'en  débarrasse.  »  11  paraît  qu'on  vous 
coupe  la  jambe  avec  des  scies  et  des  couteaux.  La  scie 
entame  un  os,  de  ses  dents  pointues,  et  continue  sa  route 
avec  ce  cri  des  scies  qui  vous  remonte  aux  mâchoires.  Le 
plus  mauvais  moment  est  celui  où  elle  atteint  Ja  moelle,  et 
où  la  douleur  vous  fait  croire  que  c'est  vous-même  que  Ton 
scie.  Et  puis  les  grands  couteaux  dans  la  viande  comme 
aux  mains  des  bouchers,  si  tranchants  que  l'on  craint  que 
celui  qui  s'en  sert  n'aille  se  couper  les  doigts.  Et  il  vous 
reste  une  plaie  ronde  où  l'on  aperçoit  le  sang  qui  pisse, 
le  contour  blanc  de  l'os  et  la  moelle  rose  qui  à  l'air  d'un 
suintement. 


Ce  fut  par  un  de  ces  soirs  secs  où  le  vent  a  la  couleur  des 
murs  et  pénètre  aux  profondeurs  des  consciences.  Le  ciel 
ne  veut  pas  s'approcher,  la  rue  lui  ressemble,  et  de  la  terre 
aux  nues  c'est  un  espace  que  l'automne  envahit,  depuis 
septembre  jusqu'aux  neiges,  jusqu'à  la  fin  du  monde.  Il  est 
dur  d'être  bon  et  l'argent  reste  accroché  aux  poches  avec  un 
aif  de  pauvre  chose  honteuse.  Le  banc  tout  entier  était  fait 
avec  du  bois  mort,  avec  les  planches  des  beaux  arbres  que 
l'on  abat.  Jean  mâchonnait  une  pensée,  la  retournait  et  gar- 
dait l'hésitation  de  ceux  qui  n'osent  pas  et  s'en  tiennent  aux 
pensées.  Parfois  un  geste  agaçant  s'essayait  à  la  décrire, 
puis  se  taisait  comme  un  homme  que  la  destinée  arrête 
avant  sa  fin.  Vraiment,  le  Vieux  n'avait  pas  l'air  d'entendre. 
Ah  !  pourquoi  ne  faisait-il  pas  la  moitié  de  la  route  ?  Nous 
sommes  des  compagnons,  et  des  silences  nous  séparent, 
bien  plus  grands  que  toutes  les  lieues,  car  nous  doutons 
du  fond  de  nos  cœurs.  Pourquoi  ne  pas  comprendre  ce  que 
nous  n'osons  dire?  Il  y  a  des  kilos  sur  nos  langues,  et  les 
belles  pensées  ont  les  bras  délicats. 


2i86  LA   REVUE   BLANCHS 

Jean  se  leva  pourtant  et,  prenant  une  des  mains  du 
Vieux,  la  soulevait  du  genou  sur  lequel  elle  reposait,  Ten- 
traînait  à  sa  suite,  et  la  sentait  lourde  comme  une  charge, 
comme  le  brancard  d'une  voiture  pleine  de  pierres.  Il  dit 
tout  d'un  coup': 

—  Ecoute!  Viens  à  la  maison.  C'est  une  chose  que  je  ne 
veux  pas  te  dire  sur  le  banc. 

Le  Vieux  se  laissait  ébranler.  Il  avait  cette  obscure  doci- 
lité des  pauvres  que  la  vie  mène  à  son  gré.  Ils  entrèrent. 
Jean  s'asseyait,  puis  il  semblait  tout  raide. 

—  Moi,  je  veux  que  tu  te  soignes.  Ça  n'est  pas  une 
grosse  affaire.  J'ai  plus  d'argent  que  tu  ne  crois.  Et  puis  tu 
vas  être  obligé  d'acheter  des  remèdes.  Prends  donc  ces  vingt 
francs.  Tu  sais  bien  ce  que  c'est  :  c'est  autant  d'argent  que 
je  ne  dépenserai  pas.  Tiens  !  D'ailleurs,  tu  n'as  besoin  d'en 
parler  à  personne.  Je  m'en  vais,  parce  que  ce  soir  nous  de- 
vons manger  la  soupe  un  peu  plus  tôt. 

Il  n'attendit  pas  davantage. 

Alors,  les  vingt  francs  étaient  tout  à  coup  sur  la  table  et 
s'y  posaient  avec  force  comme  si  l'on  avait  acheté  pour 
vingt  francs  de  choses  pesantes.  Ils  avaient  ce  toucher  plus 
solide  qu'ont  les  pièces  d'or  et  cette  ardeur  inespérée  des 
guérisons  à  grandes  guides.  On  sent  que  cela  se  prolonge 
par  un  médecin  dont  les  mots  ont  la  valeur  de  l'argent. 
Puis  il  vit  tout  sans  aucun  doute,  et  sous  ses  lunettes  il 
posait  ses  yeux,  regardait  l'effigie  de  Napoléon,  les  coins 
bien  frappés,  et  pompait  l'or  goutte  à  goutte  avec  sa  force, 
sa  chaleur  et  son  éclat. 

On  ne  sait  pas  ce  qui  arrive.  Les  nuages  blancs,  les  nuées 
grises,  l'étendue  du  temps,  le  cœur  qui  passe,  la  tête  qui 
penche;  il  mit  son  front  dans  ses  deux  mains,  ensuite  il  se 
rendit  compte  de  ses  lunettes  et,  les  levant  au  dessus  des 
sourcils,  les  yeux  entre  ses  doigts,  il  sentit  deux  filets 
tièdes  qui  coulaient  sous  ses  paumes,  qui  débordaient  aussi 
et  arrosaient  le  dessus  de  sa  main.  Il  y  avait  de  la  chaleur 
et  du  sel. 

Un  peu  plus  tard,  la  Vieille  revint  du  cresson. 

—  Tiens,  dit-il,  c'est  ce  pauvre  petit! 

Elle  s'assit  sur  le  banc  très  bas.  Elle  avait  l'habitude  de 
se  fourrer  le  poing  sous  le  menton  et  remuait  la  tête,  vide 


LE  PÈRE  PERDRIX  287 

agacée  du  repos,  et  donnant  quand  même  un  peu  de  ses 
gestes  aux  meubles  de  la  maison.  Elle  ne  put  absolument 
rien  dire,  battit  largement  des  paupières  du  côté  du  Vieux. 
Son  poing,  sous  son  menton,  poussait  sa  tête  en  arrière, 
la  comprimait  un  peu  et  semblait  exprimer  des  regards  du 
fond  de  ses  yeux  comme  si  toute  son  âme  lui  remontait  à 
la  face. 

Le  lendemain  matin,  on  le  fit  venir.  Il  était  rouge  de 
plein  air  et  de  bonne  nourriture,  sa  science  de  médecin  lui 
donnait  des  mouvements  brusques  et  se  montrait  dès 
rentrée,  décisive  et  angoissante  un  peu.  On  déroula  les 
linges  qui  entouraient  la  jambe,  on  eût  dit  que  la  peau  était 
moins  enflammée  que  d'ordinaire.  Il  se  pencha,  regarda 
par  en  dessous,  appuya  son  doigt  à  plusieurs  places,  après 
quoi  il  demanda  de  Teau  pour  se  laver  les  mains.  Il  dit: 

—  Je  vais  vous  écrire  une  ordonnance*  Que  voulez-vous, 
mon  pauvre  père  Perdrix?  Les  maladies  des  riches  ont  leurs 
privautés.  On  pourrait  bien  vous  guérir,  mais  ça  serait  long 
et  surtout  ça  vous  coûterait  cher.  Ceci  empêchera  le  mal 
de  gagner  du  chemin.  Pour  le  reste,  il  ne  vous  fera  pas 
mourir.  Croyez-moi,  à  votre  âge,  votre  jambe  durera  autant 
que  vous. 

On  lui  donna  quarante  sous,  puis  il  partit  tout  simple- 
ment, parce  qu'il  y  a  d'autres  malades  dans  les  villes. 
(A  suivre.)  Charles-Louis  Philippe 


In- 


i 

h 


fi 


La  dernière  étape  de  M.  Bour^et 


La  crise  nationaliste  est  passée.  L'esprit  nationaliste  survit.  Sûrs  de 
le  voir  reparaître  sous  des  formes  nouvelles,  nous  devons  en  dresser  le 
signalement  si  précis,  que  nul  déguisement  ne  puisse  nous  abuser. 
C'est  dans  le  dernier  roman  de  M.  Paul  Bourget  que  cet  esprit  offre  de 
lui-même  l'image  la  plus  sincère,  la  plus  complète,  la  plus  systématique. 
«  Tous  ceux  qui  disent  les  mômes  choses  ne  les  disent  pas  de  la  même 
sorte...  Il  faut  donc  sonder  comment  une  pensée  est  logée  en  son  auteur, 
comment,  par  où,  jusqu'où  il  la  possède.  »  M.  Bourget  n'a  pas  eu 
besoin  d'être  converti,  ni  même  averti  par  l'Affaire;  elle  a  seulement 
hâté  ce  qu'il  appellerait  la  malnralion  de  sa  pensée.  Parce  que  le  fait 
éveillait  en  lui  des  réflexions  toutes  prêtes,  et  parce  qu'il  n'était  point 
homme  à  s'étourdir,  à  s'enivrer  d'action,  seul  ou  mieux  que  personne  il 
il  a  su  déveh)pper  «  une  suite  admirable  de  conséquences  ».  Mieux  que 
le  chauvinisme  timide  de  M.  Lemaître.  mieux  que  le  réalisme  semi- 
rationaliste  de  MM.  Maurras  et  Barres,  son  culte  de  la  Tradition  nous 
\  fournit  le  type  même  du  Nationalisme  intégral. 

[■  Joseph  Monneron  et  Victor  Ferrand  sont  deux  professeurs,  anciens 

f-  condisciples  à  TKcole  Normale.  Mais  chez  Ferrand,  fils  de  bonne  race 

î  ■  bourgeoise,  catholique  et  disciple  de  Le  Play,  les  certitudes  religieuses 

; .  se  doublent  des  fortes  certitudes  traditionalistes  ;  il  réalise  le  type  de 

;  u  ces  existences  pleines  et  complètes,  nobles  et  équilibrées,  riches  de 

passé  tout  ensemble  et  d'avenir.  »  Monneron,  fils  de  paysans,  libre- 
;  penseur,    démocrate,    irréaliste,    est    «  le    fonctionnaire    mal    marié, 

mal   établi  dans  l'existence,    mal    renseigné  sur   les   lois  du    monde 
moral  et  social,  et  résolu  à  ne  pas  reconnaître  ses  erreurs,  pour  ne  pas 
■•  désespérer.  »  Sa  famille  a  grandi  trop  vite  «  au  rebours  des  lois  fonda* 

mentales  des  sociétés  saines.  »  Le  défaut  de  fermes  principes,  d'habi- 
tudes héréditaires  se  marque  chez  le  fils  aîné,  Antoine,  par  le  déchaine- 
nement  des  convoitises;  chez  la  fille,  Julie,  naturellement  candidate  à 
Sèvres,  par  un  abandon  trop  facile  à  la  tentation  amoureuse;  et,  chez  le 
jeune  Gaspard,  par  des  allures  de  petit  voyou.  Seul,  le  second  fils,  Jean 
Monneron,  méritera  de  «  guérir  la  France  en  lain.  S'il  fut  l'élève  de 
son  père,  s'il  reste  l'ami  du  juif  Crémieu-Dax,  avec  qui  il  fonde  une  Uni- 
versité populaire  :  YUnis>ersUê  Tolstoï/,  TU.  T.,  —  dépendant  de  Fer- 
rand par  les  enseignements  et  par  les  entretiens  qui  les  prolongent,  il 
est  préparée  comprendre  les  levons  de  la  Science  des  Mœurs  ou  Phy- 
sique Sociale.  Il  aime  Brigitte  Ferrand,  et  ne  pourrait  l'épouser  qu'en 
devenant  catholique  ;  il  craint  de  confondre  le  cri  de  son  amour  avec 
l'appel  de  la  foi  ;  joint  au  respect  (^u'il  garde  pour  son  père,  ce  beau  scru- 
pule empêche  sa  conversion.  Mais  Dieu  l'amène  au  but  par  la  voie  dou- 
loureuse :  Le  malheur,  qui  «  démontre  l'idée  fausse,  comme  la  maladie  la 
fausse  hygiène  »,  le  malheur  accable  tous  les  siens.  Julie  est  depuis 


LA  DERNIÈRE  ÉTAPE  DE  M.  BOURGET  '289 

deux  mois  la  maîtresse  du  marquis  socialiste  Rumesnil  ;  Antoine,  pour 
séduire  une  demi-mondaine,  a  fait  des  détournements  et  des  faux.  Tout 
à  coup  la  crise  éclate.  Et,  tandis  qu'Antoine  risque  une  double  tentative 
de  chantage  auprès  de  l'amant  de  sa  sœur  ;  tandis  que  Julie  enceinte  se 
sauve  de  l'avortementparun  essai  d'assassinat  et  de  suicide  ;  tandis  que 
rUnion  Tolstoy,  en  huant  Tabbé  Clianut,  «  révèle  enlin  l'inanité  de  son 
principe,  et  présente  lesauva^^e  aspect  réservé  à  notre  malheureux  pays, 
si  jamais  les  imbéciles  doctrines  du  socialisme  y  triomphent,  celui  d'un 
asile  d'aliénés  débarrassé  de  ses  gardiens  »;  tandis  que  Joseph  Mon- 
neron  reconnaît,  à  la  chute  de  ses  deux  enfants,  la  banqueroiite  de  sa 
carrière  et  de  sa  philosophie,  —  le  brave,  le  digne,  le  généreux  Victor 
Ferrand,  bien  assis  sur  ses  croyances,  et  sur  «  le  tranquille  loisir  intel- 
lectuel que  lui  assure  le  long  passé  bourgeois  de  son  opulente  famille  », 
est  heureusement  là  pour  ouvrir  sa  bourse  et  son  cœur,  pour  accabler 
d'un  pardon  admirable  son  adversaire  à  demi  repentant,  pour  marier 
Jean  à  Brigitte,  dût-il  môme  ne  point  se  convertir.  Mais,  instruit  par  les 
faits,  Jean  se  déclare  catholique.  Et  Ferrand  conclut  : 

—  Il  n'y  a  pas  de  transfert  subit  de  classes,  il  y  a  des  classes,  du  moment 
qu'il  y  a  des  familles,  et  il  y  a  des  familles,  du  moment  qu'il  y  a  société...  Pour 
que  les  familles  grandissent,  il  faut  de  la  durée.  Elles  n'arrivent  que  par 
étapes.  La  nature,  plus  forte  que  l'utopie,  force  toutes  les  fiimilles  qui 
prétendent  violenter  ses  lois  à  faire  dans  la  douleur  cette  étape  qu'elles 
n'ont  pas  faite  dans  la  santé. 

M.  Bourget  est  donc  nettement  réactionnaire  ;  je  ne  lui  applique 
pas  ce  mot  comme  une  injure,  il  le  prendrait  lui-môme  comme  un  titre 
d'honneur.  On  ne  saurait  plus  franchement  que  lui  chercher  dans  le 
passé  un  modèle  pour  l'avenir,  ni  proclamer  plus  hautement  (jue  l'hu- 
manité dévoyée  doit  repasser  sur  ses  propres  traces  pour  retrouver 
Tordre  éternel.  Cette  «  circulation  lente  des  familles  »  dont  était  fait  le 
régime  social  de  la  vieille  France,  il  doit,  pour  l'observer  à  l'état  pur, 
sauter  non  seulement  par  dessus  la  Révolution,  mais  par  delà  le  xviiio  et 
le  XVII* siècles,  où  déjà  ce  régime  était  faussé;  #t  je  crois  bien  qu'il 
remonterait  en  vain,  par  delà  Vercingétorix,  aux  castes  mal  fixées  de 
VKgypte  et  de  l'Inde.  L'erreur  qu'il  combat  n'est  pas  spécialement 
française;  elle  s'étend  à  tout  le  monde  moderne  et  civilisé  :  à  la  Russie, 
où  la  hiérarchie  du  tchin  laisse  trop  de  place  au  mérite  personnel;  à 
l'Angleterre,  indiilgente  aux  self-- ma  de  m  en;  à  cette  Amérique,  dont 
ridéal  semble  être  de  favoriser  à  tout  prix  l'élévation  immédiate  des 
plus  capables.  Carlyle  ne  s'accorde-t-il  pas  avec  Emerson,  pour  faire 
gloire  à  Napoléon  de  cette  phrase  prometteuse  :  «  la  carrière  ouverte  aux 
talents»?...  D'ailleurs,  conséquent  avec  sa  pensée,  M.  Bourget  ne 
s'arroge  pas  le  droit  de  démolir  le  bloc  des  traditions,  d'en  choisir  une 
partie,  de  repousser  le  reste.  Son  livre  est  comme  un  complet  répertoire 
des  arguments  et  des  thèses  réactionnaires.  Chaque  thèse  est  par  lui 
poussée  à  l'extrême.  Catholique,  il  Test,  il  veut  l'être  plus  et  mieux  que 
les  abbés  démocrates  :  car,  se  refusant  à  lire  dans  l'Evangile  la  devise 
révolutionnaire   :  Liberté,  Egalité,  Fraternité,  il  y  voit  inscrits  (c'est 

lu 


29<)  LA   REVUE   BLA.NXHB 

avoir  de  bons  yeux)  trois  mots  qui  sont  précisément  le  contraire;  Disci- 
pline, Hiérarchie,  Charité.  Monarchiste,  il  Test  plus  que  le  Roy,  d'une 
façon  peu  conforme  à  Tesprit  séculaire  de  la  famille  d'Orléans  ;  car, 
sans  concessions  à  1  esprit  moderne,  il  rêve  d'une  monarchie  toute 
aristocratique  et  cléricale.  Il  est  assez  piquant  que  le  prétendant  au 
tnme  ait  cru  devoir  applaudir  un  programme  que  lui-même  n'oserait 
appliquer,  que  signeraient  peu  de  ses  partisans. 

L'Etape  n'est  pas  rien  qu'une  profession  de  foi  ;  c'est  une  démonstra- 
tion en  règle.  Un  Anatole  France  ne  transporte  dans  le  roman  des 
idées  sociales  que  pour  les  incarner  en  types  fins  et  précis.  Un  Zola 
même,  avec  ses  allures  dogmatiques,  illustre  ses  théories  bien  plutôt 
qu'il  ne  les  prouve.  C'est  pour  M.  Bourget  que  semble  être  inventé  l'ex- 
pression de  roman  expérimentaL  Dans  V Etape  comme  dans  le  Disciple^ 
il  s'agit  bien  de  soumettre  une  hypothèse  au  contrôle  des  faits,  —  ou, 
mieux  encore,  d'instituer  une  expérience  «  cruciale  »  qui  tranche  le  dé- 
bat entre  deux  hypothèses.  C'est  une  étrange  entreprise,  dont  il  est 
superilu,  je  pense,  de  montrer  le  vice  logique,  et  qui  d'ailleurs  est  con- 
traire à  l'essence  même  de  l'œuvre  d'art. 

Pour  que  l'histoire  des  Monneron  soit  capable  de  nous  convaincre,  il 
faut  que  les  faits  dont  elle  est  tissue,  parleur  vraisemblance  propre  et  leur 
enchaînement,  imposent  une  illusion  de  réalité;  il  faut  que,  partant  de 
ces  fails,  nous  nous  sentions  contraints  de  remonter  aux  causes  mêmes 
que  l'auteur  leur  assigne;  puis  également  contraints  de  descendre  aux 
solutions  qu'il  nous  propose.  La  première  exigence  est  seule  bien  rem- 
plie :  r Etape  est  conduite  selon  une  très  pressante  et  très  sûre  progres- 
sion dramatique,   qui  n'a  pas  de  quoi  surprendre  chez  le  romancier 
d'André  Cornéhs.  Mais   plus  l'aventure  est  émouvante,   plus  elle  se 
manifeste  exceptionnelle.  M.   Bourget  ne  l'ignore  pas  ;  et  néanmoins  il 
s'elTorce  à  rendre  compte  de  V exception^  de  l'accident,  par  h\s  lois 
mêmes  qui  constituent  le  tj/pe.    Il  entend  que  cette  cause  unique,    le 
transfert  subit  d'une  classe  à  l'autre,  explique  et  détermine  toutes  les 
paitic^ularités  d'une  famille  :  vulgarité  de  la  mère;  manque  de  soin  dans 
le  ménage;  manque  de  goût  dans  rameublement;  chez  Jean,  la  faiblesse 
des  muscles;  chez  Antoine,  la  violence  des  désirs;  et  chez  leur  père,  le 
plus  bizarre  aveuglement.  Ce  dernier  trait  est  le  plus  fort.  A  supposer 
que  le  professeur,  demi-conscient  de  ses  erreurs  politiques,  ferme  les 
yeux  aux  démentis  des  faits,   on  conçoit  mal  qu'il  transporte  ce  même 
parti-pris  dans  sa  vie  quotidienne.  Le  défaut  d'intuition  psychologique 
n'est  pas  l'effet  d'une  d(^ctrine,  mais  plutôt  une  tare  innée.  Qu'on  asso- 
cie le  même  caractère  à  des  circonstances  un  peu  différentes,  aussitôt 
le  roman  se  plie  à  toutes  les  transformations.  Je  me  figure  aussi  bien 
Monneron  distrait  des  siens  par  une  dévotion  surannée  qui  leur  répugne, 
ou  par  un  travail  scientifique  (jui  les  ennuie,  —  ou  par  sa  niaiserie,  tout 
%  simplement.  La  question  de  classe  ne  jouerait  plus  alors  qu'un  faible 

rôle.  Ce  serait  grand  dommage,  à  mon  avis;  je  préfère  la  maintenir,  et 
renverser  la  solution.  Oui,  les  Monneron  appai-tiennent  à  une  classe 
\  définie.  Oui,  cette  classe   se  trouve  comprise   'i  entre   deux  mondes  : 


■\ 


LA   DERNIÈRE  ÎTAPE    DE    M.    BOIRGET  291 

celui  d'en  bas  où  l'on  peine,  où  l'on  est  à  la  tâche,  où  l'on  est  privé,  où 
l'on  supporte,  —  celui  d'en  haut,  où  Ton  est  libre,  où  l'on  s'épanouit, 
où  l'on  jouit.  »  Est-ce  donc  cette  classe  qu'il  faut  dire  anormale,  et 
contre  nature;  n'est-ce  pas  plutôt  ces  deux  mondes  qu'il  faut  dire  mal 
organisés?  Antoine  est  perdu  par  l'exemple  des  jouissances  trop  faciles, 
Julie,  par  les  élégances  de  Rumesnil  ;  tous  deux  pâtissent  d'avoir  perdu 
le  contact  avec  l'énergie  plébéienne,  avec  le  labeur  rude  et  sain.  Si  leur 
frère  n'aimait  Brigitte,  s'il  n'était  touché  par  la  grâce,  il  pourrait,  de 
leur  double  chute,  tirer  une  toute  autre  leçon. 

M.  Bourget  ne  demande  pas  mieux  que  d'en  appeler  à  la  grâce.  11 
apporte  des  faits  qui  devraient  être  probants,  étant  construits  en  vue 
d'une  preuve.  Mais  un  fait  ne  prouve  rien,  si  la  raison  ne  l'interprète. 
Or  M.  Bourget  sait  que  «  par  la  seule  raison,  tout  se  justifie  et  se  dé- 
truit, puisque  tout  se  discute,  depuis  que  le  monde  est  monde,  par  des 
arguments  de  force  pareilles  Heureusement  il  sait  aussi  qu'il  y  a, 
comme  dit  Pascal,  deux  entrées  par  où  les  opinions  sont  reçues  dans 
Tàme,  qui  sont  ses  deux  principales  puissancfes,  l'entendement  et  la 
volonté  ;  et  que,  si  les  moteurs  de  l'entendement  sont  des  vérités  natu- 
relles, ceux  de  la  volonté  sont  de  certains  désirs  naturels  et  communs  à 
tous  les  hommes,  comme  le  désir  d'être  heureux,  que  personne  ne  peut 
ne  pas  avoir.  Il  sait  que  le  cœur  a  ses  raisons  que  la  raison  ne  connait 
pas.  La  destination  de  son  œuvre  est  d'agir,  le  ciel  aidant,  sur  l'âme  des 
démocrates,  comme  au  Campo  Santo  de  Pise  la  fresque  du  Jugement 
Dernier  devait  agir  sur  l'âme  des  pécheurs. 

Mais  encore,  à  quelles  volontés  s 'adresse- t-il?  Vers  quelle  action,  ou 
vers  quelle  abstention,  espère-t-il les  diriger?  Le  grand  père  Monneron, 
le  paysan,  assurément  n'aura  pas  lu  V Etape ^  et  mettra  son  fils  au  col- 
lège. Le  iils,  au  terme  de  ses  études,  ayant  changé  de  classe  sans  s  en 
douter,  ne  voudra  pas  défaire  et  refaire  sa  vie.  Le  petit-fils,  mieux 
acclimaté,  mieux  u  racine  »  dans  un  milieu  nouveau,  n'aura  plus  même 
envie  de  se  convertir.  L'idéal  social  de  l'auteur  ne  fournira  donc  point 
une  règle  de  conduite  aux  individus,  dont  il  condamne  les  désirs,  mais 
au  despote  paternel  par  qui  ces  désirs  doivent  être  refrénés  :  et  d'où  ce 
despote  tiendrait-il  son  pouvoir,  sinon  du  vœu  de  ces  mêmes  individus? 
C'est  ici  que  nous  touchons,  malgré  les  prétentions  de  M.  Bourget,  son 
irréalisme  foncier,  scm  défaut  flagrant  de  sens  historique  et  de  sens 
social.  Pour  lui,  le  régime  démocratique  est  le  résultat  d'une  décision 
libre,  d'un  choix  vicié  par  l'orgueil  infernal.  A  ce  péché  collectif,  fait 
d'une  midtitude  de  petites  fautes,  répond  un  rachat  collectif,  fait  d'une 
multitude  de  petites  rédemptions.  L'adepte  de  la  «  Physique  sociale  »  ne 
se  doute  point  qu'il  y  ait  une  évolution  naturelle,  due  à  des  causes  né- 
cessaires. L'accroissement  de  la  population,  sa  concentration  dans  les 
villes,  les  inventions  techniques,  l'avènement  de  la  grande  industrie, 
semblent  être  à  ses  yeux  des  faits  négligeables  ou  contingents  ;  la 
Science  des  Mœurs  n'en  est  pas  affectée;  et  l'harmonie  sociale  du 
moyen  âge  pourra  renaître,  dès  que  les  sophistes  de  la  Révolution 
voudront  bien  se  taire  tous  ensemble  pour  écouter  la  grande  voix  du 


•1 


292  •       LA   REVUE    BLANCHE 

Déealojîiie  et  de  rMvanpile...  M.  Bourg^et  ne  ferait  pas  mal  de  lire  le 
volumii  de  M.  Hoiigh»  sur  les  Idcos  ô<(alUttires^  et  celui  de  M.  Durck- 
heini  sur  la  UMsion  du  Travail  social. 

Il  ajipnMidrail  l)t:'aucniip  aussi,  du  jour  où.  renonçant  à  chercher  la 
doclriue  déni()crati(|uo  dans  ces  gazelles  rédigées,  comme  il  dit,  «  entre 
deux  passages  aux  hureaux  des  fonds  secrets*»,  il  daignerait  discuter 
avec  (pielques  sociologues  de  la  nouvelle  génération.  Ces  jeunes  gens 
lui  dirai<»nl  que  par  It»  socialisme  ils  ne  se  llaltent  point  de  réaliser  «t  la 
Justice  absolue  rt  le  Honheur  universel.  «  Ils  ne  répéteraient  pas  après 
Monneron  :  »  (l'est  la  gloire  de  la  liévoluHon  d'avoir  refondu  la  société 
avec  celle  grande  idt''<»  (pie  le  peuple  est  bon,  juste  et  rais(»nnahle  par 
nalure  »  —  car  ils  ne  font  pas  de  niélapliysi([ue.  Ils  n'iraient  point  pro- 
clamer i\\w  H  l'arbre  entier  doil  devenir  Heur  jj,  mais  jugeraient  bon  que 
toiil  arbre  porlàt  au  moins  (juelques  lîeurs.  Combattant ,  chez  M.  Bour- 
get  comme  chez  tout  autre,  la  creuso  id('*o!ogie.  et  mieux  pénétrés  que 
lui  de  la  notion  de  lois  naturelles,  ils  souti«^ndraienl  cjne  l'évolution  est 
la  première  de  ces  luis,  ?pu*  l'humanilé  ne  régresse  point,  qu'il  y  a  des 
solutions  ]>ériniées:  que  tout  l'oriice  de  la  raison  est  de  prévoir,  pour  le 
guidrr,  un  déveIo{.pement  nécessaire,  lis  conviendraient  que  noire 
société  a  besoin  d'un  lien  organique;  mais  ils  n'en  verraient  pas  le 
principe  dans  la  famille,  à  ccIIl-  heure  où.  pour  restaurer  la  famille,  il' 
ne  faudrait  rien  moins  qu'un  changement  de  toutes  les  institutions. 
Entin,  (juand  à  leur  politirpie,  à  leur  morale,  -M.  Bourget  opposerait  son 
éternel  :  '  Au  nom  de  quoi  ?  )i  j'avoue  qu'ils  s'en  tireraient  par  un  sou- 
rire. Au  nom  de  qucû?  M.  Hourget  le  sait-il  donc  mieux  que  nous?  Et 
s'il  réjjond  :  Au  n(>m  du  vrai  Dieu.  <]u'/7  /'(/uf  croire  —  ne  sent-il  pas 
que  le  même  doute,  d'où  la  question  t'st  née,  porte  sur  la  réponse*? 
Qui  pose  une  fois  et*  problème,  doit  le  poser  t^ncoreet  toujours,  à  l'intini. 

Prédi«alLMir  plutôt  (piartislu  ou  philosophe,  M.  Bourget  emprunte 
le  ton  si)écialà  réloquence  dr  la  chaire.  Il  guindé  son  styh^  d'une  façon 
([uc  j'ostî  appeler  désobligeante.  Bien  n'égale  la  violence  do  ses  ana- 
thêmes.  Tardeur  de  ses  aflirmalions,  si  ce  n'est  l'abondance,  l'énergie, 
la  banalilé  de  ses  épithèles.  'lolstoy  est  pour  lui  •«  le  lU'fnslr  utopiste 
russ(^  )•,   u  un  crimini'I  prol'esseur  d'anarchit»  )>  ;  —  la  nuit  du  .'i  août, 

voitii  pif  icsic  nuit  »;  —  IT.  T.,  •«  uiu^  oMivre  criminellement  antiso- 
ciale, une  école  de  basse  envie,  de  niais  orgueil  et  de  destructive  anar- 
c\\\Q.  »  Voici  (piehpios  jolies  eilations  à  retenir  : 

«  La  langue  que  vous  parlez,  dans  laquelle  vous  pensez  est  catholique, 
puisïpi'elle  est  romaine...  »  «  l'avorlement  national  dans  les  couches 
profondes  de. la  vie  populaire...  »  «  le  pullulement  inorgani(pie  d'une 
socic'îté  qui  se  désagrège...  »  ■•  le  jjoison  «piotidieudes  sophismes  révolu- 
tionnaires... »  «  rUle  avait  c(;s  aj)[»étits  plébéiens  (pii  vont  si  sauvage- 
ment à  la  satisfaction  de  leurs  désirs...  >•  «  la  monstrueuse  idole,  le 
Démos-Mol«)ch  à  (pii,  lettrés  et  illettrés,  savants  et  ignonmts,  riches 
et  pauvres,  saisis  du  même  délire,  «ml  ollert  en  holoeauste,  dans  la 
falah;  année  i-HO,  la  France  et  la  civilisation...  » 

Une  si  vulgaire  rhélori([ue  est  un  assez  pauvre  moyen  d'agir  sur  le 


LA    DEHNIÈIIE    ÉTAPE    DE    M.    UOUUGET  2<)'J 

sentiment.  C'est  l'appel  d'un  homme  qui  cric  d'autant  plus  fort  qu'il 
86  sent  plus  isolé  {i'o.v  chunantis  in  deserto]  et  qu'il  veut  élourdir  son 
doute  intérieur.  Souvenez-vous  du  jugement  de  Nietzsche  sur  Carlyle, 
ce  rhéteur  par  nécessité  :  «<  Le  désir  d'une  forte  croyance  n'en  est  pas 
la  preuve,  tout  au  contraire.  Lorsqu'on  possède  cette  croyance,  on  peut 
se  payer  le  luxe  du  scepticisme  :  on  est  a^ez  sûr,  assez  ferme,  assez 
lié  pour  cela.  Carlyle  étourdit  quelque  chose  en  lui-même  par  le /?>/•- 
tissimo  de  sa  vénération  pour  les  hommes  d'une  forte  croyance  et  par 
sa  rage  contre  les  moins  stupides  :  il  a  besoin  du  bruit.  Une  déloyauté 
envers  lui-même,  constante  et  passionnée  —  c'est  là  ce  qui  lui  est 
propre,  c'est  par  là  qu'il  demeure  intéressant...  » 

Tel  est  le  terme  où  aboutit  M.  Bourget  par  son  inclination  propre  et 
sous  la  pression  du  milieu  qu'il  s'est  librement  choisi.  Si  je  remonte 
aux  motifs  personnels  de  ses  croyances,  ce  sera  de  façon  à  prévenir 
toute  méprise.  Ce  n'est  pas  moi  (jui  lui  reprocherai  de  s'être  complu  à 
peindre  les  adultères  des  duchesses:  il  y  a  des  sujets  pires  et  qu'on  a 
traités  plus  mal.  Je  ne  le  blâme  pas  non  plus  d'avoir  cherché  cette 
large  aisance  (jui  rend  faciles  les.  vt)yages,  l'étude  et  lo  loisir  fécond  ; 
il  n'est  pas  un  jouisseur,  loules  ses  ressources  tournent  à  son  travail. 
Sa  faute  est  toute  autre  et  plus  gra\e  :  c'est  un  péché  contre  l'esprit. 
Faisant  de  ces  propres  désirs  un  cas  normal,  il  s'est  fixé  de  bonne 
heure,  et  très  haut,  un  lype,  un  étalon  de  l'existence  littéraire.  Il  a  cru 
qu*au  delà  du  peu  cju'il  faut  pour  garantir  la  sécurité  matérielle  et  le 
libre  emploi  du  temps,  la  culture  continuait  de  s'accroître  avec  les  h(m- 
neurs,  avec  les  relations  mondaines,  avec  l'argent.  H  a  cru  que  tout 
besoin  non  satisfait  devait  se  traduire  en  esclavage,  en  petitesse  d'es- 
prit ou  de  cœur.  Ce  u* est  point  dans  sa  vie  que  je  prends  ceci,  c'est 
dans  son  œuvre,  qui  sue  le  mépris  de  la  pauvreté.  On  dirait  que  pour 
lui  la  misère  n'est  pas  seulement  le  dénuement  d'un  Milton  ou  d'un 
Corneille,  mais  Ihonnêle  médiocrité  d'un  Racine,  d'un  Schiller,  d'un 
Stendhal,  ou,  plus  près  de  nous,  d'un  Leconte  de  Lisle,  d'un  Louis 
Ménard.  Or  l'idée  que  se  fait  un  homme  de  la  place  due  à  ses  sembla- 
bles dans  l'arrangement  de  la  société,  tend  à  déterminer  peu  à  peu  sa 
conception  t(»tale  do  la  société  même.  Né  pour  être  avant  tout  un  shi- 
cère  témoin  de  la  vie,  l'écrivain  gagne  plus  qu'il  ne  perd  à  refuser  lou 
privilège,  à  rester  dans  le  rang,  à  vouloir  y  rester.  Ceux-là  qui,  fran- 
chement s'adaptent  aux  rudesses  de  ce  monde  qu'ils  veulent  améliorer, 
gardent  en  face  des  faits  inévitables  l'aisance,  la  légèreté,  la  liberté 
calme  de  leur  esprit.  Celui  (|ui  croit  devoir  élever  des  barrières  autour 
de  la  pensée  et  de  l'art,  les  préserver  comme  des  fleurs  fragiles,  leur 
épargner  les  poussées  et  les  chocs,  celui-là  se  condamne  à  transporter 
partout  la  même  timidité  inquiète  ;  et,  si  la  société  de  son  temps  ne  ré- 
pond plus  à  son  souci  de  conservation  et  de  hiérarchie,  à  la  regarder 
comme  une  chimère,  un  niimstre,  un  cloaque  d'incertitude  et  d'erreur. 

Michel  Arnauld 


Le  Déluge 


PANTOUIBLE  NAUTIQUE  POUR    QUELQUE  NOUVEAU-CIRQUE 


PERSONNAGES 


LE  SERPENT M'««  sarah  nERNUARDT 

GAIN MM.  moi:nbt-sully 

SEM FOOTITT 

ABEL A.   BRÛLÉ 

LE  GRAND  ARCHITECTE  DE  L'UNIVERS.     .     .  brkmowt 

ADAM PIERANTOSI 

NOÉ MKDRANO 

CHAM CHOCOLAT 

EVE  (rôle  muel) M'"«  iiéglon 

Hommes  antcdiluTiens,  Femmes  antédiluviennes,  Animaux,  Anges. 
(N.  B.  Ceux  qui  voudront  faire  l'ange  feront  la  bète.) 


PREMIER  TABLEAU 

LkI  i»i!*te  représente  un  payKige  bien  i)réhi#itorique  :  verdure  ;  au  centre  un  i)ommier  très 
feuillu  et  portant  une  pomme  unitiue,  avec  cet  écriteau  :  J)ifv)(se.  de  toucher.  Adam  et  Eve 
entrent,  bâillent,  h'assoient  l'un  en  face  de  l'autre  et  to  tournent  les  pouces. 


Hââààââ. 

ii;vK 
Hâââà. 

ADAM 

Tu  t'ennuies,  ma  petite  co-côte  ? 

i^VË   fait  un  signe  d'assentiment. 
ADAM 

On  ne  peut  pas  jouer  à  la  main  chaude,  on  n'est  que  deux;  on  devi- 
nerait tout  de  suite... 


LE    DÉLUGE  296 

Attendons  des  jours  meilleurs!  (Entrée  du  serpent  qui  sonne  avec  sa  sonnette.) 

Entrez  ! 

LE    SERPENT 

Bonjour,  messieurs  et  dames. 

ADAM,  lai  serrant  la  main. 

Bonjour,  Serpent.  Je  vous  présente  madame  Adam. 

LE    SERPENT 

Madame,  enchanté  !  (A  Adam)  Mes  compliments  !  Elle  est  gentille. 
Quant  votre  côte  fera  des  petites,  faudra  m'en  réserver  une.  Et  qu'est-ce 
que  vous  faites  ici  ? 

ADAM 

Vous  voyez  :  nous  nous  occupons  comme  nous  pouvons  ;  ah  !  c'est 
gai! 

LE    SERPENT 

Cherchez  un  amusement,  que  diable  !  (Coup  de  tonnerre.) 

ADAM,  sautant  ainsi  qu*Ève. 

Hé  bien  !  Qu'est-ce  que  ça  veut  dire  ? 

LE     SERPENT 

Vous  inquiétez  pas...  Amusez-vous  pendant  que  vous  êtes  jeunes;  on 
gtimpe  aux  arbres,  on  cueille  des  fruits.  Tenez,  celui-là,  par  exem- 
ple (il  déëigne  la  pomme).  Ça  doit  être  bon  à  manger. 

ADAM 

Peut-être  ;  on  nous  a  défendu  d'y  toucher. 

LE    SERPENT 

Qui  vous  a  défendu  ? 

ADAM,  montrant  le  promenoir. 

Le  Patron  ! 

LE    SERPENT 

Encore  les  tracasseries  de  l'Administration  !  A  votre  place  je  n'hési- 
terais pas. 

ADAM 

Qu'est-ce  que  vous  feriez  ? 

LE    SERPENT 

Je  prendrais  la  pomme  et  je  mordrais  dedans.  Je  saurais  à  quoi  m'en 
tenir,  après  ! 


^9^^  LA    REVUE   BLANCHE 

ADAM,  se  le\'ant  et  lo  chassant. 

Allez-vous-en,  mouchard!  Serpent!  Agent  provocateur  ! 

LE   SEnPEXT 

On  s'en  va  !  on  s'en  va  !  (Fausse  sortie.  Adam  et  Eve  recommencent  à  se  tourner  les 
pouces.  Adam  s'endort.  Le  serpent  rentre  et  appelle  Eve.)  Psitt,  psilt  !  (Il  agite  sa 
sonnette.) 

EVE  s'approche. 

LE    SERPE XT 

Voulez-vous  goûter  aux  pommes,  là,  pendant  que  votre  mari  dort? 

EVE  refuse. 
LE    SERPENT 

11  ne  saura  rien  !  Kt  vous  lui  ferez  goûter  après  !  C'est  si  bon  ! 
L'essayer,  c'est  l'adopter  ! 

iîVE  indique  le  promenoir;  le  Patron  a  défendu  de  toucher  ! 
LE    SERPENT 

Le  Patron?  Est-ce  qu'il  s'en  apercevra?  11  ne  peut  pas  èlre  partout  à 
la  fois.  Goûtez  donc!  Tenez,  je  vais  cueillir  moi-même  la  pomme;  celle- 
là  est  mûre. 

EVE  prend  le  fruit.  Coup  de  tonnerre. 
LE    SERPENT 

Mordez  dedans  ;  elle  ne  vous  empoisonnera  pas.  C'est  tout  fruit. 

EVE  mord  dans  la  pomme.  Coup  de  tonnerre- 
LE. SERPENT 

Hein?  c'est  bon  ?...  Eh,  là!  Ne  mangez  pas  tout,  comme  une  Suis- 
sesse ;  offrez-en  à  votre  mari  ! 

i:VE  se  laisse  convaincre  à  regret  (1).  Elle  éveille  son  mari. 
ADAM,  regardant  la  pomme. 
Quoi  ?  Qu'est-ce  que  c'est  ?  (Kve  fait  un  signe  que  ça  vient  du  pommier  et  que 

c'eFt  bon  à  manger).  Comment?  Tu  as  osé  !  Malheureuse!  que  va  dire  le 
Patron? 

iiVE  fait  mine  de  manger  le  reste  (2;. 
ADAM,  l'arrêtant. 

Misérable  !  tu  es  la  dernière  des  dernières  !  Donne  que  je   goûte  ! 


(1)  Historique. 

(2)  Également  historique 


LE   DELUGE  297 

(Il  goûte).  Un  peu  acide,  mais  pas  mauvais.  Est-ce  qu'il  y  en  a  d'autres 
sur  Tarbre  ? 

LE   SERPENT,  s'en  allant 

Je  crois  que  je  suis  de  trop.  La  plus  élémentaire  discrétion  me  com- 
mande de  me  retirer,  (il  sort.  Trompettes  à  la  cantonade.  Adam  et  Eve,  qui  fourra- 
geaient dans  le  pommier,  s'écartent  vivement,  et  feignent  de  dormir.  Le  Grand  Architecte 
de  l'Univers,  vieillard  vénérable  et  souriant,  parait  au  promenoir;  il  est  entouré  d'anges.) 

LE    GRAND    ARCHITECTE    DE    l'uNIVERS 

Hé,  les  enfants  !  Comme  ils  derment  bien  !  Le  voilà,  le  sommeil  de 
rinnocence ! 

ADAM,  s'étirant. 

Plaît-il? 

LE  G.  A.   DE  l'u. 

Vous  amusez-vous  un  peu  ? 

ADAM 

Oui,  beaucoup  ! 

Eve  fait  un  signe  d'assentiment. 

LE    G.    A.    DE    l'u. 

Hum  !  C'est  louche.  Vous  avez  été  bien  sages  ? 

ADAM 

Comme  votre  image. 

le  g.  a.  de  l'u. 

Continuez,  alors...  C'est  égal,  il  y  a  quelque  chose  de  bizarre  dans 
votre  attitude.  Je  reviendrai.  Quand  on  a  la  conscience  tranquille,  on  ne 

S^amuse  pas  tant  que  ça.    (il  va  pour  sortir.  Apercevant  le  pommier.)    Oll  !    Oh  : 
oh  !  oh  !  oh  !  Mais...  attendez  donc  !  (il  met  son  monocle  triangulaire.) 

ADAM,  à  Eve. 

Pigés  nous  sommes  ! 

le  g.  a.  de  l*u. 
Il  me  manque  une  pomme  ! 

ADAM,    troublé. 

Non. 

le  g.  a.  de  l'u. 

Si  fait!...  je  les  ai  comptées...  Il  n'y  en  avait  qu'une.  Où  est-elle? 

ADAM,  cherchant 

Sais  pas...  Elle  a  dû  tomber. 


r^g»  LA   REVUE   BLANCHB 

LE   G.    A.    DE  l'u. 

...  Dans  le  fossé,  c'est  pour  le  soldat,  hein?  Vous  voulez  me  faire 
marcher,  mon  gaillard.  Qui  a  mangé  la  pomme  ? 

ADAM 

C'est  le  serpent  ! 


Les  serpents  ne  mangent  pas  de  pommes  ! 

ADAM,  montrant  Eve. 

Il  lui  a  conseillé  de  mordre. 

LE   G.    A.    DE  l'u. 

Ah,  ah!  Elle  a  mordu  ? 

ADAM 

Oui,  et  elle  m'a  fait  mordre.  Eve  le  pince  (i)  Aïe  ! 

le  g.  a.  de  l'u. 

Ils  ont  mordu  !  Détournement  et  vol  avec  escalade  !  Votre  affaire  est 
bonne.  Ah!  vous  aimez  les  pommes?  Dorénavant,  pour  en  avoir,  vous 
travaillerez  et  vous  mangerez  voire  pain  à  la  sueur  de  votre  front.  (Aux 

anges  trompettes.)  Sonnez  aUX  archanges  de  semaine.  (Sonnerie.  Des  arrfianges 
paraissent  avec  des  garçons    de  cirque.)  Déménagez-moi  tout  Ça  !  (On  enlève  les 

arbres  et  le  feuillage.)  Maintenant  VOUS  êtes  contents  ;  amusez-vous  !  (Il  sort  ; 

obscurité.  Adam  et  Eve  se  dirigent  vers  la  sortie  ;  un  archange   lève   son  épée  luminenBe 
(tube  de  Qessler),  Adam  et  Eve  sortent  par  l'autre  côté.) 

Le  Temps,  vieillard  ataxique  et  qui  fauche,  apporte  un   écriteau  portant  ces   mots    : 

100  ans  après. 


Il*  TABLEAU 

Abel  et  Gain  arrivent  à  bicyclette.  Gain  a  nne  vilaine  bécane  ;  Abel,  une  belle  machine 
tonte  neuve. 

ABEL 

Gagné  !  Je  t'ai  rudement  gratté,  mon  pauvre  vieux  ! 

GAIN 

Comme  c'est  malin  î  Tu  as  une  bonne  marque.  Moi,  on  m'a  donné  un 
clou.  C'est  toujours  comme  ça;  tout  pour  toi,  et  rien  pour  moi! 

ABEL 

C'est  encore  trop  bon,  sale  envieux  ! 


(1)  Historique. 


LE   DÉLUGE  '^99 

GAIN 

Abel,  lais-toi  !  Je  suis  de  mauvaise  humeur 

ABEL 

Hou  !  sale  envieux  ! 

CAIN  . 

Abel  !  ça  finira  mal  ! 

ABEL 

...  Pas  peur  de  toi,  sale  envieux  ! 

GAIN 
Espère  un  peu  !  (il  saute  sur  lui.) 

ABEL 
Au  secours  !  à  Tassassin  !  (Trompettes,  Caïn  lâche  Abel.) 

LE  GRAND  ARGHITECTE,  paraissant  au  promenoir 

Qu'est  ce  qu'il  y  a  encore,  là  ! 

ABEL,  dé.sîgnant  Gain. 

C'est  lui  ! 

GAIN 

Pas  vrai,  menteur! 

ABEL,    pleurnichaBt . 

Si,  c'est  lui!...  m'a  battu! 

GAIN 

Pas  vrai  ! 

LE    G.    A.    DE    LU. 

Tais-toi!  tu  bats  ton   frère,    tu  finiras  sur  Téchafaud.    Touches-y 
encore,  et  tu  auras  affaire  à  moi  !  (H  s'en  va.  Trompettes.) 

GAIN,  à  Abel. 

On  te  donne  toujours  raison,  chouchou  ! 

ABEL 

Oui,  parce  que  je  suis  plus  gentil  que  toi  !  (il  grimpe  sur  sa  bicyclette.)  Et 
si  ta  recommences  à  me  battre,  je  le  répéterai  à  papa. 

GAIN 

Rapporteur  ! 


3or»  LA   REVUE   BLANCHE 

ABEL 

Vaurien,  feignant!...  casserole! 

CAIN,  «lutant  sur  sa  bécane. 

Répète-ça! 

A  BEL 

Casserole!...  m'attrapera,  m'attrapera  pas  ! 

GAIN 

Espère  un  brin  ! 

Caïu  i)édale,  rejoint  son  frère,  et  le  pousse.  Al)el  ramasse  une  pelle  mortelle.  Caïn,  sans 
s'occuper  de  son  frùre,  va  vérifier  si  la  machine  marche  l>ien,  et  fait  un  tour  de  piste  : 
coup  de  tonnerre. 

LE  (i.  A.  DE  l'u.,  paraissant  au  promenoir 

Caïn!  qu'est-ce  que  tu  as  fait  de  ton  frère  ! 

CAIX,  s'arr^tant. 

Please  ? 

LE   C.   A.    DE  i/u. 

Caïn?  AVhat  hâve  you  clone  with  your  brolher? 

CAlX,  d'un  air  dégagé. 

Dead! 

LE    C.    A.    DE    l'u. 

Quoi? 

.    CAI.N 

Morto  ! 


LE    (;.    A.    DE    L  U. 

J'arrive  toujours  trop  tard!  Infinie  criminel!  (Aux  anges)  Sonnez  aux 
archanges  de  semaine.  (Des  archanges  paraissant.)  ArriHoz  ce  fratricide. 

CAIX,  grimpant  sur  une  machine. 
Y  a  rien  de  fait  !  (Un  ange  prend  l'autre  bicyclette  et  le  poursuit.) 

LE    (;.    A.    DE    l'u.  ^ 

La  Justice  poursuivant  le   crime!   handicap!    (A  Adam  et  Eve  qui  rentrent) 

Ah!  vous  voilà!  Vous  vous  y  entendez  à  élever  des  enfants!  Quelle  déplo- 
rable famille!  Le  père  volait  des  pommes,  le  lils  assassine!  Colîrez-moi 

çà;  et  vous  savez,  je  vous   aurai  à  l'œil!  (U   s^ort;  on   emmène  Caïn,   Adam  et 
Eve.) 


LE   DÉLUGE  3oï 

A  BEL,  se  relevant. 

Et  moi?  on  m'oublie?  Eh!  là-bas  !  Eh!  là-bas!  (Il  sort  eo  courant.) 

Le  Temps,  qui  efface  bien  des  choses,  efface  sur  Técriteau  la  précédente  mention,  puis 
écrit  ces  mots  :  Plus  tard!  On  meuble  la  scène  de  quartiers  de  rocs. 


III'  TABLEAU 

La  famille  No6,  Mme  NoÉ,  Sem,  Cham,  Japhet  et  leurs  femmes  entrent,  poursuivis 
par  des  hommes  et  des  femmes.  Sem  a  le  nez  tiès  busqué,  une  longue  redingote,  l'accent 
alsacien,  et  des  diamants  ;  Cham  est  noir  ;  Japhet  est  en  pierrot, 

NOK 

Laissez-nous. 

XJN    HOMME 

Papa  Noé,  viens  danser  avec  nous. 

^  2*    HOMME 

Papa  Noé,  viens  boire,  c'est  ma  tournée. 

NOÉ 

Je  ne  bois  plus,  je  veux  maigrir. 

UNE    FEMME 

Amuse-toi,  pendant  que  tu  es  jeune,  papa  Noé! 

XOÉ 

Vous  n'êtes  pas  sérieux  !  Nous  ne  sommes  point  ici  pour  nous  amuser, 
nous  devons  manger  notre  pain  à  la  sueur  de  notre  front! 

I*'"    HOMME 

Vieux  malpropre  ! 

NOÉ 

Vous  buvez,  et  ensuite  vous  vous  battez.  Il  vous  arrivera  malheur, 
débauchés  ! 

UNE  FEMME,  aux  fils  de  Noé. 

Laissez-le  et  venez  avec  nous. 

NOÉ 
Mes  enfants,  ne  les  écoutez  pas!  (à  Japhet  qui  s'éloigne  avec  une  petite  femme) 

Ici,  Japhet,  vilain  pierrot!  veux-tu  revenir  (^  Cham)  et  toi!  Cham,  mal 
blanchi,  chocolat!  Reste  près  de  moi.  Regardez  votre  frère  Sem,  il  n'y 
a  pas  de  danger  qu'il  fasse  des  bêtises;  c'est  un  garçon  raisonnable. 
(A  une  femme  qui  le  chatouille)  Effrontée  !  Vous  u'avcz  pas  hontc  !  Il  n'y  a 
donc  pas  de  police  ! 


3o'2  LA  REVUE  BLANCHE 

TOUS 

Zut  pour  Noé  !  allons  boire! 

XOÉ 

Mes  enfants,  tenons-nous  à  l'écart  de  ces  pécheurs. 

(Ils  vont  s'installer  dans  un  coin  et  préparent  an  maigre  repas.  Les  hommes  et  les 
femmes  boirent  et  se  réjouissent,  à  la  manière  antédiluvienne,  qui  est  encore  la  nôtre.  Les 
hommes  se  prennent  de  querelle  et  se  battent.  Sem  s'approche  d'eux  et  leur  vend  dw 
petits  couteaux  ! 

LE  G.   A.    DE   LV,    paraiuant  au  promenoir. 

Regardez-les!  Non,  mais  regardez-les!  Si  ce  n'est  pas  une  abomina- 
tion! Dès  qu'on  les  livre  à  eux-mêmes,  ils  n'ont  rien  de  plus  pressé  que 
de  s'administrer  des  horions! 

(Entrent  des  prêtres  et  des  danseuses  escortant  le  char  du  Veau  d*Or.  Sem  s'approche.) 

LE    <;.    A.    DE    l'u. 

A  cette  heure,  ils  adorent  le  Veau  d'Or  ?  Il  ne  manquait  plus  que  ça  ! 

(Ballet  :  danses  autour  du  Veau  d'Or.  ) 

HOMMES    KT   FEMMES,  entraînant  Noé. 

Père  Noé,  viens  adorer  le  Veau  ! 

XOK 

Non  !  je  ne  le  digère  pas! 

TOUS 

Viens  donc,  papa  Noé  ! 

UN  HOMME,  montrant  Mme  Noé  mère. 

11  aime  mieux  la  vache  enragée. 

NOÉ 

Parfaitement!  Sem...  veux-tu  revenir  tout  de  suite  ! 

SEM 

Mais...  je  regarde...  le  veau...  là! 

NOÉ 

Regarde  ton  ]>ère,  ça  vaudra  mieux  ! 

TOUS 

Allons,  papa  Noé,  danse  avec  nous  autour  du^Vcau  dOr! 

NOEj  s'armant  d'un  tisonnier. 

Le  I)remier  qui  s'avance,  je  le  crève  (Sem  profitant  de  la  bagarre  va  casser  une 
corne  dn  Veau  d'Or  et  la  fourre  dans  sa  poche,  puis  revient,  avec  un  air  de  rien.) 


LE   DÉLUGE  3o'i 

LE    G.    A.    DE    l'u. 

Bravo,  papa  Noé! 

TOUS 
Laissons-le.  (Le  ballet  reprend.  Puis  le  cortège  du  Veau  d'Or  se  retire.) 

LE    G.    A.    DE    L*U. 

Non,  ça  ne  peut  pas  durer  comme  ça  !  C'est  trop  fort.  Ma  patience  est 
à  bout,  je  leur  donnerai  une  leçon  dont  ils  se  souviendront,  ou  plutôt 

dont  ils  ne  se  souviendront  pas!  (A    Koé  qui  est  resté  seul    en  scène,  arec,  sa 

famille.)  Pssitt..  Papa  Noé! 

NOÉ 

Allô  !  Qui  est  à  Tappareil  ? 

LE    G.    A.    DE    L*U. 

J.à-haut  !  au  promenoir  ! 

XOÉ,  levant  la  tête. 

Ah  !  Tiens  !  Le  Grand  Architecte  de  TUnivers?  Quel  bon  vent? 

LE    G.   A.    DE    l'u. 

Tu  sais,  tes  compatriotes  sont  des  galfâtres  ! 

fiOÛy   élégamment . 

C'est  rien  de  le  dire!  Ils  dégoûtent  les  poules. 

LE    G.    A.    DE    L^U. 

Ils  ont  lassé  ma   mansuétude...   Sais-tu  ce  que  je   vais  leur  faire 
sentir  ? 

NOÉ,  inquiet. 

Dites  voir... 

LE    G.    A.    DE    l'u. 

Je  vais  leur  faire  sentir  le  poids  de  ma  colère  ! 

NOÉ,   ras.suré. 

Ah,  bon  !  je  respire  !  Vous  aurez  rudement  raison. 

LE    G.    A.    DE    l'u. 

Je  noierai  toute  la  terre,  Tignoble  terre  ! 

XOÉ 

Eh  !  là  !  je  n'en  suis  plus,  moi. 

LE    G.    A.    DE   l'u. 

Rassure-toi,  je  t'épargne  avec  ta  famille  et  les  autres  animaux,  parce 
que  tu  as  des  principes. 


3o4  LA  REVUE   BLANCHE 

NOÉ,   modeste. 
J'ai  ma  bonne  part. 


LE    G.    A.    DE    L  V. 


Tu  suivras  mes  ordres  point  par  point;  d'abord,  tu  te  bâtiras  un 
bateau,  mais  pas  un  petit  bateau  mouche....  un  grand  bateau! 

NOÉ 

Comme  qui  dirait  une  arche  ? 

LE    G.    A.    DE    l'u. 

Juste,  Auguste!  Tu  introduiras  dans  le  bateau  un  échantillon  de  tous 
les  animaux  vivants,  puis  tes  enfants  et  leurs  femmes,  puis  toi  et  ta 
femme. 

NOÉ,   avec  espoir. 

Je  peux-t-y  laisser  ma  femme  à  terre  ?  Elle  est  si  lourde  ! 

LE    G.    A.    DE    l'u. 

Non,  tu  remmèneras  ! 

NOÉ 

J'aurais  préféré  la  laisser.  Tant  pis  !  Et  avec  ça? 

LE    G.    A.    DE    l'u. 

Tu  boucleras  et  puis  tu  attendras.  (Sem  s'approche.)  C'est  compris  ? 

NOÉ 

Oui,  oui!...  parfaitement.  Ensuite  ? 

LE    G.    A.    DE    l'u. 

Il  pleuvra  à  torrents.  Voilà  ! 

NOÉ 

Un  joli  temps  pour  les  grenouilles. 

LE   G.   A.    DE  l'u.,   lorgnant  le  promenoir. 

Ce  n'est  pas  ce  qui  manque.  Dès  que  tout  sera  noyé,  tu  pourras 
sortir. 

NOÉ 

Et  qu'est-ce  que  nous  mangerons?  Les  animaux? 

LE.    G.    A.    DE    l'u. 

Non  point,  ne  t'avise  pas  de  toucher  à  mon  Jardin  des  Plantes  !  Vous 
serez  au  régime  lacté.  Maintenant,  mets-toi  à  l'ouvrage,  et  ne  flâne 
pas!  Que  tout  soit  prêt  dans  un  quart  dlieure.  (Il  part;  Sem,  qui  a  écouté 

va  chercher  un  tas  de  vieux  parapluies.) 


LE    DÉLUGE  3o5 

NOÉ 

Bien.  (Revenant  à  ses  fils.)  Japhet,  Chocolat,  Sem  !  chaud,   chaud  !   On 
va  construire  un  bateau  !  Aidez-moi,  mes  enfants  ! 

(Construction  de  l'arche  dans  un  des  dégagements.) 

NOÉ,   sonnant  la  cloche. 

Attention  à  l'embarquement  ! 

SEM 

On  prend  des  passagers  ? 

NOÉ 

Des  émigrants  :  deux   exemplaires  de  chaque  animal.  Ah  !  voici  Sa 

Majesté,  la  première.  (Entrée  du  lion,  avec  une  petite  couronne,  puis  la  lionne,  pui 
l'éléphant,  le  rhinocéros,  l'hippopotame  ;  ces  animaux  montent  le  plan  incliné  qui  conduit  & 
Tarche.) 

NOÉ,   voyant  entrer  le  chameau. 

Et  on  veut  que  j'emmène  tout  de  même  Mme  Noé  ! 

SEM,   désignant  la  girafe. 

Elle  n'entrera  jamais  ! 

XOÉ 

Si,  en  deux  morceaux.  (En  effet,  le  col  de  la  girafe  se  plie  comme  les  cheminées 
des  steamers.  Entre  une  énorme  tortue  dont  les  écailles  sont  des  annonces,  puis  entre  une 
grue.  Noé  s'écrie  :)  Où  CSt  VOtrC  màlc?  (Lti  grue  se  retourne  et  désigne  du  bec  un 
personnage  qui  entre  :  le  maquereau.  Noé,  furieux  :)  VoUS,  VOUS  SUivrCZ  à  la  nage! 
(Le  maquereau  s'en  va.)  CeS  gCUS-là  SC  faufilent  partout  ! 

Entrent  plusieurs  ours  en  costume  de  théâtre  ;  les  petits  cochons  ;  une  paire  de  bœufs, 
les  ânes,  les  cerfs,  des  chevaux,  le  coq  et  toute  sa  basse-cour,  les  petits  lapins  qui  battent 
du  tambour,  des  chiens,  des  singes,  etc.,  etc.;  enfin,  une  bicyclette  et  un  tricycle. 

XOÉ,    ravi. 
Ah  !  Ce  sont  d'excellentes...  (Case  à  louer  pour  la  publicité.) 
Quelques  hommes  se  sont  approchés  durant  le  défilé. 

l"   HOMME 

Qu'est-ce  qu'il  fabrique,  le  père  Noé  ? 

îi*    HOMME 

Il  monte  une  ménagerie  ? 

V    HOMME 

Il  n'y  a  pas  un  pouce  d'eau,  et  il  construit  un  bateau  !  Père  Noé,  t'es 
fou? 

NOÉ 

Est-ce  que  ra  vous  regarde?  Môlez-vous  de  vos  affaires. 

LE    G.    A.    DE    l'u. 

Père  Noé,  tu  es  prêt? 

NOÉ 
Dans  une  petite  minute.  (Fin  du  défilé,  demi-obscurité*) 

l*'   HOMME 

Oh  !  il  pleuvra  tantôt,  le  temps  se  couvre. 

20 


SoG  LA   REVrJE    BLANCHE 

V«   HOMME 

Il  y  a  de  l'orage  dans  l'air,  il  est  lemj)s  de  rentrer  ! 

SE  M.    avec  des  parapluies. 

Qui  veut  dos  parapluies?  Pépins  à  vendre!  Voilà  les  beaux  pépins  ! 

Qui  n'a  pas  son  pépin.  (Tous  achètent  des  parapluies.) 

NOÉ 

Ilolà  !  les  enfants  !  c'est  votre  tour.  Vous  n'oubliez  rien  ? 

(Défilé  de  la  famille  Noé.) 

i*"'   HOMMK,   aux  gens  qui  accourent. 

Le  père  Xoé  est  complètement  toqué  :  le  voilà  en  bateau  sur  la  terre 
ferme  ! 

NOK,   tirant  l'échelle . 

Après  noiis,  le  déluge  !  On  peut  lâcher  le  grand  secours  ! 

LE   G.    A.    I)K   LV,j  braquant  un  tuyau  d'arrosage. 
Ouvrez  les  écluses  î  fBmit  de  pluio;  l'eau  monte;  les  hommes  se  réfugient  :^ur  lea 
rochers  qu'ils  se  disputent  ;  d'autix-s  nagent.) 

l"    HOMME 

Hé  !  père  Noé,  laisse-nous  monter